DEUX BALLES
A ce moment précis, la porte croula sous la pesée extérieure, et, suivi de ses huit conyives, Auër se précipita dans la chambre basse. En une seconde, Éric et la jeune femme furent séparés Tun de l'autre, tirés au plein air de la cour, entourés de deux groupes qui les tinrent prisonniers au milieu des éclats de rire.
Entre les deux partis, Auër s'avança dans des intentions conciliantes.
— Que diable! dit-il à Éric, il fallait donner à cette belle houri le temps de se former une idée de ton mérite I Tu l'as chargée comme un taureau andalous. Nous n'avons vu qu'un nuage de sable et des jupes à Tenvers...
Un sursaut de gaieté accueillit cette allocution. Encouragé par le succès, Auër se tourna vers l'aimée :
— Et toi, fitr-il, mon bijou, ma petite ânesse, disnous quelle mouche t'a piquée I T'imaginais-tu ganser
aia GENS DE POUDRE
devant ces serviteurs du Bey que la joie des. yeux rassasié?... Ne devais-tu pas te trouver honorée par cette brusquerie ? On supposait à ta complaisance professionnelle un soupçon de résistance...
— Ces deux méritent un châtiment exemplaire ! cria le lieutenant Jouanneau.
— Aux voix I proposa Bonnemain.
— C'est cela, aux voix ! répétèrent tous les assistants, une douzaine de fois de suite, avec cette satisfaction que Ton éprouve, dans le vin, à se rallier aux décisions qui n'exigent point d'eflfort.
Van Boom lâcha un instant le bras de la belle houri, et, s'avançant entre les deux partis, il dit, d'une langue un peu hésitante :
— Je demande la parole.
Des huées l'accueillirent :
— Va t'asseoir ! . . .
— Il est gris ! . . .
— Mais non 1 . . .
— Écoutez-le ! . . .
— Je propose, dit Van Boom erb se raidissant, que Ton déclare Éric déchu de son privilège.
— Tu as raison ! . , .
— Tu as tort I . . .
— Il avait droit au mouchoir !...
— Il s'est comporté comme un goujat !
— Il a oublié, reprit Van Boom, les égards que tout homme bien élevé doit à une dame ! Nous devons une réparation à la belle aimée. Voici ce que je propose.. •
Son projet lui plaisait tant, qu'il commença de se tenir les côtes. Tous riaient avec lui ; mais, comme il n'aboutissait point, à la fia on se fâcha :
— La suite !
GENS DE POUDRE 3x3
— Un peu de patience ! dit Van Boom. Je propose que nous mettions tous nos noms, — excepté celui d'Éric, — en tas. Le plus innocent de la société, moi, si vous voulez, tirera les sorts. Madame finira sa soirée avec l'heureux garçon dont le nom restera au fond du sac. Quel qu'il soit, elle n'aura pas à se plaindre. Il va de l'honneur de l'occupation française que nous corrigions les fâcheuses impressions qu'elle a reçues de son premier contact !
L'ampleur de cette péroraison acheva de débrider l'enthousiasme. On fit cercle autour de Van Boom, on le félicitait, on voulait le caresser.
— Un crayon I cria-t-il.
Clavel lui donna le sien.
— Des fiches !
Vindrios déchira toutes les feuilles de son carnet .
— Une urne !
Bonnemain tendit son képi. En un instant les noms furent écrits sur les pages détachées, les bulletins plies en quatre, jetés à la loterie. Tous entouraient Van Boom. Les danseuses elles-mêmes et leurs musiciens s'étaient ralliés.
Le premier nom qui sortit fut celui du capitaine de Bonnemain :
— C'est bien fait! dit-il en croisant les bras sur sa poitrine. Cela m'apprendra à prêter mon couvre-chef pour en faire une marmite à sorcellerie.
— On lui doit une compensation ! cria Auër,
— Laquelle? demanda Vindrios.
— Qu'il choisisse au tas des Ouleds, la Nayliate qui lui plaît le plus.
— Je prends Féridjé ! dit Bonnemain en jetant un coup d'oeil joyeux à la plus jeune des danseuses.
ai4 GENS DE POUDRE
L'enfant qu'il avait nommée répondit en montrant toutes à la fois, dans un sourire de fierté, ses dents éblouissantes.
Cependant Van Boom continuait de tirer les sorts. Il lança :
— Jouanneau 1
— Et allez donc ! fit d'Yanville en frappant sur répaule de son camarade.
— Quelle consolation, demanda Auër, monsieur le lieutenant Jouanneau réclame-t-il du destin ?
— La belle Aicha! répondit l'officier, de bonne humeur. Et je m'en contenterai très bien. Je n'ai jamais eu de penchant pour les mijaurées,
— Ni moi, cordieu ! lança le capitaine Clavel en entendant prononcer son nom. Je retiens la petite Fatma. Nous ferons, avec Jouanneau, une partie carrée.
Mais déjà le sort désignait une nouvelle victime.
— Encore quatre bulletins I clama Van Boom.
Nous touchons le fond du sac.
— Tâche au moins de ne pas tricher 1 dit le lieutenant d'Yanville. Moi je tiens à ma chance et je la réclamerais pistolet au poing.
— Moi de même, fit Vindrios.
— Voilà pour vous apprendre à douter des honnêtes gens, dit Van Boom en tendant au tirailleur et au chasseur d'Afrique les bulletins sur lesquels leurs noms étaient écrits.
Il ne restait plus dans le shako que les noms d'Auër et de Van Boom. Le Madgyar s'avança vers le tireur de sorts, et roulant son regard le plus farouche :
— Tu n'as pas oublié, dit-il, que c'est moi qui t'ai régalé ce soir !... Gris comme te voilà, tu l'es aux
GENS DE POUDRE i3l5
frais d'Auër... Ne crois-lu pas que la gratitude la plus élémentaire t'ordonne de t'efifacer devant ton amphitryon ?
— Si tu as payé les bouteilles, répondit Van Boom avec arrogance, j'ai eu Tidée de la tombola. Ma contribution vaut la tienne. Le sort va te le prouver. Tire toi-même.
— Auër mit sa grosse main dans le képi. Il prit un bulletin, le déplia, le lut, le jeta à terre et mugit :
— Malédiction I Le destin se prononce en faveur du (( Buperste ! )>
Van Boom exultait. Il passa la main sur ses moustaches, secoua la cendre de cigare dont sa tunique était toute souillée, et, la jambe raide, comme s'il venait saluer un supérieur hiérarchique, il s'avança vers la belle aimée, que Clavel et Vindrios tenaient chacun par un bras.
Déjà il se baissait pour faire son compliment. Une main se posa sur son épaule et l'obligea à se redresser :
— Qu'est-ce que tu veux, toi ?
Éric semblait dégrisé. Il dit sérieusement :
— - Je t'en prie. Van Boom, ne pousse pas cette plaisanterie plus loin.
Le Hollandais eut un haut-le-corps :
— Mais, mon cher garçon, tu es stupide 1 Cette fille ne vaut pas mieux que ses camarades. Et d'ailleurs, le sort me l'a attribuée...
— N'importe...
— Tu ne vas pas me dire que tu es jaloux ?. . . Éric fit d'une voix imperceptible :
— Je t'ai dit : « Je t'en prie... »
Une seconde. Van Boom hésita. Sa décision et ses jambes chancelaient à la fois. Mais, balayant toute
ai6 GENS DE POUDRE
réflexion, un flot de vin et de désir remonta à sa figure empourprée.
Dans le silence de tous, il lança :
— Zut!
D'une saccade, il s'arracha à Tétreinte de son camarade et fit un pas de plus vers la jeune femme, toujours muette. Éric le rattrapa, et, par le coude, Tobligeant à pivoter sur ses talons de telle façon qu'ils se trouvèrent poitrine contre poitrine, il lui dit entre les yeux :
— Alors, je te défends !...
— Tu me...
Les témoins de la querelle ne surent jamais au juste lequel des deux adversaires avait, le premier, levé la main sur l'autre. Du moins, les séparèrent-ils avant qu'un soufflet tombât. L'émotion avait bridé leur humeur bruyante sans les dégriser tout à fait. Ils acquiescèrent à la volonté qu'Éric et Van Boom manifestaient de régler leur différend sur la place. Personne ne s'avisa que la cour était trop exiguë et les adversaires trop hors d'eux-mêmes. On régla en un instant les préUminaires du duel.
Éric se plaça d'un côté de la cour, surveillé par Clavel et d'Yanville. Van Boom fut dressé à l'autre bout par Bonnemain et Vindrios. Auër commandait le combat.
Tout cela s'était fait si vite, que la cour de la (( bita » n'avait pas perdu son air de fête. Les musiciens écarquillaient les yeux, et, sous la lueur tremblante des lanternes, au milieu des danseuses groupées, la belle houri regardait, les sourcils froncés, toute pâle :
— Feu I commanda Auër.
Les deux pistolets partirent si d'accord, que Ton entendit une seule explosion. Éric et Van Boom étaient tombés en même temps, le premier sur le côté, l'autre sur la face. La fumée s'envolait au-dessus des lanternes, et ils ne se relevaient point.
Auër devint livide :
— Sacredié ! dit-il entre ses dents, nous les avons placés trop près l'un de l'autre.