INTRIGUES DE COUR
Profitant du désarroi causé par le duel et par la double chute des combattants, cette femme que le lieutenant Eric avait nommé Sonia et que les convives d'Auër désignaient sous le sobriquet de « la Belle Houri », s'était glissée hors de la cour. Elle avait rabattu son voile sur son visage et, enveloppée du haïck, elle courait dans les ténèbres. Comme la retraite avait depuis longtemps sonné, elle ne fit sur la route nulle fâcheuse rencontre. A peine fut-elle saluée au passage de quelques quolibets, lancés par des musulmans qui la prenaient pour une femme amoureuse, échappée d'un rendez-vous et pressée de regagner le domicile conjugal avant le retour du mari.
La blonde Sonia avait tout à fait recouvré son calme, quand, sur les onze heures du soir, elle se présenta à la porte du Cheikh-El-Arab. Elle insista pour qu'on avertît de sa présence le maître de la maison. Undouro
GENS DE POUDRE aiQ
d'Espagne que la fausse Ouled-Nayl sortit fort à propos de sa bourse, leva les scrupules du nègre qui gardait la porte.
A la lueur d'une de ces lampes de terre que les musulmans continuent d'allumer sur les tombeaux, il conduisit l'inconnue jusqu'à une cour entourée d'arcades, où le lit du Cheikh-El-Arab était dressé à la fraîche.
Aux premiers mots que cette fenmie voilée prononça en français, le Cheikh reconnut la maîtresse du lieutenant Franck. Vivement, il sauta à bas de son divan, espérant un caprice de femme amoureuse.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! dit-elle d'un ton dédaigneux, mais du soin de ta gloire. Le destin a travaillé pour toi pendant que tu dormais.
Elle lui conta la querelle dont elle avait été l'occasion.
— Le pistolet de Van Boom vient, dit-elle, de te débarrasser de l'adversaire qui te gênait le plus. Mort ou blessé, Éric ne pourra paraître au conseil du colonel Desvaux. Il y aurait combattu tes intérêts. Toi, il faut que tu te montres, que tu prennes confiance, que tu plaides ta cause avec éloquence. Franck t'a promis de te soutenir et vous avez partie liée ensemble ? Soit ! mais crois-moi, tu seras à toi-même ton meilleur avocat. Fais placer un bassour sur un de tes dromadaires, ordonne à Tounis de me donner des vêtements de voyage, mets tes gens à cheval et, cette nuit même, partons pour Batna. Je te soutiendrai dans la lutte. Tu n'as pas oubUé la récompense que je t'ai promise ?. . .
L'ambition du Cheikh-El-Arab ne demandait qu'à être fouettée.
Il répondit dans un éclair de joie :
ââO GENS DE POUDRE
— Le feu dormait sous la cendre. .. Dieu m*a envoyé le vent...
Quatre jours plus tard, à la pointe du matin, le Cheikh-El-Arab pénétrait dans le camp de Batna par la porte de Lambèze.
Il avait été devancé par Bouchemall. Grièvement blessé au bras et à la clavicule, le défenseur d'Ourida, avait voulu monter jusqu'à Batna sans prendre d'autre repos que le temps nécessaire au pansement de ses blessures. Il avait remis au colonel Des vaux la lettre que Sultan Abderrhaman avait scellée d'une main défaillante.
Elle disait :
« Louanges au Dieu Unique !
» Après m'être intéressé à votre personne et à votre santé, je porte à votre connaissance que Sultan Abderrhaman, fils et serviteur de la France, est à la veille d'aller rejoindre ses ancêtres. Là où ils sont. Dieu les bénisse !
» Le fils que Dieu m'a donné pour soutenir mon nom et ma gloire, pour continuer les relations d'amitié que j'ai toujours entretenues avec vous, n'a que huit ans. Je demande qu'en souvenir de son père, vous le preniez sous la bénédiction de votre drapeau. Alors mes ennemis trembleront conune si j'étais toujours vivant, et votre renommée s'étendra aussi loin que le sable.
» Salut de la part de Abderrhaman Ben-Amer-Ben- Djellab. Que Dieu l'assiste ! Amen ! »
Abderrhaman ne mentait point quand il affirmait que, par haine des Turcs, puis par crainte de nos
soldats, les sultans de Tougourt avaient toujours manifesté à la France des sentiments d'amitié. En souvenir de ces traditions courtoises, le colonel Desvaux aurait souhaité soutenir le fils orphelin d'Ahderrhaman ; mais, il ne l'ignorait pas, à la première nouvelle de la mort du Sultan, Selman tenterait de s'emparer de la couronne. Il fallait être sûr qu'on pourrait s'opposer à cette usurpation. Et les sympathies du colonel Desvaux pour l'héritier d'Abderrhaman étaient quotidiennement entamées par les arguments du lieutenant Franck.
L'officier du Bureau-Arabe était sans nouvelles de Biskra. Il ignorait qu'au moment môme où il plaidait si énergiquement auprès du colonel, la cause du Cheikh-El-Arab, celui-ci était occupé à lui enlever sa maîtresse. Et certes, lorsque quotidiennement il venait prendre le café dans la tente du Cheikh, il ne se doutait point que, derrière ce tapis qui, à la mode indigène, coupait la tente en deux, quelqu'un l'écoutait avec un sourire ironique, — cette maîtresse qui avait été le but de sa vie, la cause de tous les compromis de conscience où il s'était engagé. Un matin, le bruit se répandit dans Batna que la décision du général de Salles serait publiée le soir même. A supposer qu'elle ne fût pas portée par voie de rapport à la connaissance des intéressés, un détail permettrait d'en deviner l'essentiel. Si Bouchemall, ambassadeur du Sultan, était choisi pour porter à Tougourt la réponse de la France, il faudrait en conclure qu'Abderrhaman avait satisfaction, et que son fils était reconnu, adopté. Si, au contraire, le Cheikh-El-Arab était désigné pour cette mission délicate, il y aurait lieu de penser que l'Aghalicat de
Tougourt ne tarderait pas de tomber en ses maîns. Bien que personne ne pût indiquer l'origine précise de cette rumeur, elle avait pris du corps. Le Cheikh-El-Arab ne doutait plus de sa victoire, lorsque avant la prière de cinq heures, un planton vint de la part du colonel Desvaux le chercher à sa tente.
Il était parti plein d'espérance, il revint triomphant.
— Voici, dit-il à Sonia, les paroles mêmes du colonel. Il m'a d'abord demandé : « Es-tu prêt à monter à cheval? » J'ai dit le. nombre de cavaUers que je pouvais mettre en selle dès nion retour à Biskra. Il a paru satisfait et il a répondu : « Bouchemail quittera le camp ce soir. Il emporte des compliments pour Abderrhaman. La réponse de la France lui sera envoyée plus tard, par toi. Prépare-toi donc à descendre l'Oued-Bir avec tout ton Goum ; établis ton camp à Ourlana ou, si c'est possible, à Sidi- Bached. Au premier bruit delà mort d' Abderrhaman, entre dans Tougourt, convoque la Deïra, remets à Lala Aichouch le pli qui te sera adressé par le général commandant de corps, et fais-le lire en ta présence sur les marches de la mosquée. On t'ofifre l'occasion de prouver l'ascendant que tu exerces sur les nomades du Sahara. »
La jeune femme avait écouté, avec calme, ce récit qui était une victoire pour son parti. Elle demanda :
— Et cette lettre du commandant de corps, que dira-t-elle? Ordonnera-t-elle à ces Tougourtains d'abaisser leur drapeau devant le Cheikh-El-Arab.^
— Aussi bas, dit le Cheikh, que je me prosterne moi-même devant la maîtresse de ma décision.
{1 s'était jeté aux genoux de Sonia, et dans un élan,
fougueux comme le soleil de son pays, il baisait les deux petits pieds, chaussés de riches babouches.
— Tu veux donc, dit-elle en souriant, que je descende avec toi jusqu'à Tougourt ?
Il la regarda avec transport :
— Tu quitterais le lieutenant pour me suivre ?
— N'est-ce pas à Tougourt, dit-elle, que tu dois dresser notre lit de noces?