QUATRE AMIS
La lune qui, le soir du duel, illuminait en plein la cour de la « bita », était maintenant dans son décours. Son pâle croissant éclairait à peine les arcades découpées en régulières alternances de blancheurs ou de nuit, et une des loggias où le Mozabite, qui avait bâti cette demeure, s'étendait autrefois pour recevoir sa clientèle.
A cette place, sur un matelas de laine, Éric était couché. Les médecins militaires, qui l'avaient relevé après sa chute, avaient décidé de le faire soigner dans cette cour bien aérée. Elle leur inspirait plus de confiance que les bâtiments fiévreux de l'hôpital.
Dans le délire, puis dans l'abattement où il avait passé la semaine, Éric avait perdu la notion du temps. Il n'avait reconnu ni le « Père la Légion » qui était venu le visiter dans la nuit du duel, ni son camarade Auër qui, à son chevet, s'était institué garde-malade.
Les étoiles commençaient de pâlir et le frisson qui
précède Taube glissait sur les terrasses, quand Eric, s* étant lentement relevé sur son coude, reprit connaissance.
n lui fallut un peu de temps pour reconnaître la cour de la « bita » et pour renouer ses souvenirs. La douleur du coup qui Tavait traversé de part en part, servait de ralliement à ses imaginations. Il ne savait pas si tout cela s'était passé au début de la nuit qu'il voyait finir ou s'il y avait longtemps, des semaines, des mois. Mais, maintenant, il reconnaissait l'endroit où il se trouvait. Il évoquait les images de Sonia, de Van Boom, d'Auër... Et soudain, cette terreur le traversa comme la foudre :
— Est-ce que j'aurais tué mon ami?...
A l'autre bout de la cour, sur le banc de la seconde loggia, une forme gisait sous un manteau. Éric appela d'une voix si affaiblie, que lui-même ne la reconnaissait pas :
— Van Boom...
Et, comme personne ne répondait, malgré l'affreuse douleur de sa blessure, il se glissa à bas de son lit, et sur les genoux, se traîna, au milieu de la cour.
En rampant, il appelait toujours :
— Van Boom...
Dans l'ombre de la seconde loggia, un mouvement indiqua que le dormeur venait de s'éveiller. Éric aperçut la tête de son ami qui, tout bandé de toile, se soulevait sur les coussins. Il essaya de tendre les bras, les forces lui manquèrent.
Quand ir reprit connaissance, il était toujours au milieu de la cour. Mais Van Boom s'était traîné à la rencontre. Il avait posé sur ses genoux la tête de son camarade évanoui. Us se regardèrent.
aa6 GEi^s i>E potDRE:
— Embrasse-moi, dit Éric.
Il crut (Jii'il allait défaillir une séôotide fois dans cette étreinte muette. La volonté d'im{)lorer son pardon le soutint.
— Si tu avais su! murmura-t-il... Cette femme... Poiii- Tamoui» d'elle, j*ai fait autrefois ce qu'il ne ftiut pas qu'un homme d'honneut fasse... Mais je me siiis repris... J'ai payé ma dette... J'ai détruit ma vie ancîëtitie... J'étais vehu ici pour me faire tuer, comme ûh soldat... J'ai trôUvé votre amitié, ce ciel, la poudre... J'ai repris goût à la vie... Entre Auër et toi, j'étais devenu un autre homme... Je songeais à demain. . . Je recommençais à espérer. . . Elle a reparu ! . . . Elle s'est placée entre vous et ttioi... Alors je suis devenu fou, moti aiUi!... Je n'ai pas eU la force de parler, dé trie délivrer... de raconter ce que je te dis là!... Je n'ai su que te crier : « Non!.. Non!... ne la touche pas ! . . . Je te défends I . . . » Et dans la folie du vin, j'ai essayé de te tuer... comme si ta vie me gênait ! . . . comme si je tenais à tnâ vie !.. .
L'aûgoisse donnait une expression de profonde douleur à sa figure épuisée. II sentit sur son froût la chute de larges gouttes chiaUdes :
— ... Van Boom, murmura-t-il, tu pleures!
Un sanglot lui répondit.
Jusqu'au fond de soU ânie simple, le Hollandais était bouleversé. Il avait souffert comme d'autant de blessures nouvelles de ces aveux arrachés à la fierté d'Eric par un remords fratertiel. Il était soulevé de chagrin à la pensée qu'il n'avait pas pris les devants pour s'accuser lui-même, (Jue l'émotion l'avait obligé d'écouter jusqu'au bout ces douloureuses excuses comme s'il les croyait dues, comme s'il les accej)tâit.
Du moins sut-il se précipiter dans les larmes avec une violence tumultueuse qui effaçait tout, qui les laissait en face Tun de l'autre, humbles et leurs âmes à nu.
— Éric ! . . . murmura-t-il enfin, si tu savais toimême ! . . . Si je n'avais pas pris tant de peine pour cacher à vos yeux ce qu'il y a de bon en moi. Nous n'en serions pas là, troués l'un et l'autre, non pas du coup que nous avons reçu l'un de l'autre — sans doute il guérira — mais de la blessure que nous nous sommes faite à nous-mêmes, toi et moi, en nous méconnaissant et qui, celle-là, ne finira jamais de saigner !
Les larmes glissaient sans fin sur ses joues et puis sur les joues de son ami sur lequel il se tenait penché. Il continua dans le besoin de livrer, lui aussi, le fond de son âme.
— Que de plaisanteries n*ai-je pas faites avec vous sur ma cousine Agnès, sur cette pauvre petite fille, tendre et pure, qui. m'attend là-bas, qui lutte pour me garder sa foi, qui, sans doute, prie potir moi à cette heure, sûre de ma délicatesse, confiante dans ma fidélité !... Éric, avec mon amitié pour toi, pour Auër "éï po\!LT le « Père la Légion » , c'ette enfant est tout ce que j'ai dans le cœur... C'est pour l'obtenir que je suis vetiu ici — et je passe mon temps à me vautrer 1 . . .
Oubliant sa blessure, il se frappa le front du poing, et géinit :
— Ah !.. . Je ne suis qu'un gueux ! . . .
Maintenant, il sanglotait tout haut. Éric lui serra
le poignet, comme pour dire : « Arrête w .
\\ entendait des pas se rapprocher sur le sable, une ombre était auprès d'eux.
C'était Larbi-Mamlouk, et Éric souffrait que son
ami donnât à l'officier indigène le spectacle d'une telle douleur^ Mais Van Boom avait dépassé la minute où Ton tient à sauver quelque chose de sa dignité, il n'était plus maître d'arrêter ses larmes. Pourtant il essaya de sourire, et, jetant à Larbi un regard navré, il dit à Éric :
— Remercie-le I . . . Voilà quatre nuits qu'il n'a cessé de me veiller, tandis qu'Auer t'assistait.
— Auër I Auër I appela Larbi-Mamlouk.
Le géant s'était étendu sur un tapis, sous les arcades. Rassuré sur l'état de son malade, il s'était endormi. Il s'éveilla en grondant. Brusquement redressé sur ses reins, il aperçut, à la mince clarté de la lune, le groupe confus que formaient, au centre de la cour. Van Boom agenouillé, Éric étendu en travers de son ami, et Larbi-Mamlouk debout à côté d'eux.
Il bondit sur ses bottes :
— Qu'est-ce qui se passe?... Ces enragés-là veulent donc s'achever !
Il courait pour les séparer, les regards de Van Boom et d'Éric l'avertirent.
— Mes pauvres amis !... fit-il d'une voix subitement adoucie.
Et, comme l'attendrissement était contraire à ses principes, un instant, il se détourna.
— Tu le vois, Atier, dit Vçin Boom, je n'ose plus te regarder. Quand je songe pour quel motif nous nous sommes battus, sous tes yeux, — philosophe qui jamais ne t'es préoccupé que des bouteilles ! . . .
Auër s'était agenouillé, afin d'aider le Hollandais à soutenir Éric.
Il prononça ;
— Est-ce bien sûr? Je ne vous aï pas conté mon histoire.
Et comme tous se taisaient, il ajouta :
— Ce n'est pas à la Légion que je devais servir, mais dans un régiment de la Garde hongroise. Il m'a fallu passer Teau, — l'eau que je n'aime pas, que je n'ai jamais aimée, que j'ai pourtant préférée aux douze balles qu'on voulait me mettre dans le corps et qui m'auraient privé du plaisir de vous connaître tous les trois... Mais cela, c'est de l'histoire ancienne, et j'ai oubUé jusqu'aux noms des belles personnes pour l'amour desquelles je m'étais mis dans un si mauvais cas.
— Si bien donc, prononça le Hollandais, que c'est le même motif qui nous a tous amenés ici, si loin de nos pays et de nos destinées...
— Oui, les femmes I fit Auër.
— Une femme ? dit Van Boom.
— Ma femme... murmura Éric.
Et, faisant un effort pour se tourner vers Larbi- Mamlouk, il dit avec une amère ironie :
— Elles doivent te faire rire, ces confessions, toi, le musulman, le sage, qui es marié en paisibles et justes noces partout où cent palmiers abritent dix gourbis ?
Mamlouk dit d'une voix profonde :
— Moi non plus, je n'ai pas toujours été l'homme que vous connaissez... Je sais ce que c'est qu'une passion qui envahit... une femme qui vous mange le cœur, qui vous prend tout, qui vous fait perdre tout ; votre pays, votre race, votre nom !... Non, pas tout! n y a toujours quelque chose qui subsiste...
Il ouvrit sa gandourah.
a3o GENS DE POUDRE
Sur sa poitrine, à la place où les gens d'Islam portent leurs amulettes, il découvrit un scapulaire. Et, dans une langue que ses compagnons ne lui avaient jamais entendu parier, il prononça, après avoir baisé cette image :
— Nostra Matre del Ricordo...