UNE VISITE INTÉRESSANTE
Eric avait repris sott service depuis quelques semaines, mais il lui était resté de sa blessure de subits accès de lassitude. Ils se confondaient avec les visites régulières de cette fièvre « tem w qui, au printemps, empoisonne l*Oued-tlir et chasse vers les Hauts-Plateaux et le Tell, les liotnades eux-mêthes. Chaque jour, Eric passait plusieurs heures, étendu sur son lit de cam^, les yeiix fixés au plafond, à écouter battre ses artères.
Pat- une chaude après-midi de mai, il était engourdi dans cette prostration, quand un visiteur inattendu vint frapper à sa porte.
— C'est toi, Larbi? dit Éric en désignant à Tofficier indigène la cantine qui servait de siège unique. Quel bon vent t'ahlène? Vietts-tu hie pâHer des Soufa.^
La nouvelle dix jbiit- était la présence à Biskrâ d'une ambassade ou « miad », envoyée au commandant
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Carbuccîa par les habitants de cette contrée encore inconnue qui, au Sud-Est de Tougourt, campaient dans des dunes infranchissables. Ces Soufa avaient donné dans leurs discours des marques d'une insupportable jactance.
— Nous comptons nos moutons et nos bergers, avaient-ils dit au « Père la Légion », mais nous ne comptons pas nos fusils. Nous payons l'impôt en or, et, quand notre armée lâche ses fusils, un nuage de fumée obscurcit pour longtemps le soleil.
Agacé de ces rodomontades, le commandant Carbuccia avait fait mettre la « miad » à la porte du bureau par ses chaouchs. Et les Soufa s'étaient dispersés par l'oasis, contant qu'avant peu la France se repentirait de les avoir traités avec si peu de cérémonie.
— Je t'apporte, dit Mamlouk à Éric, une nouvelle qui te fera plus de bien que cette quinine dont on t'empoisonne : je puis te dire en quelles mains est tombée Ourida.
La crainte qu'il avait de trahir ses véritables sentiments empêcha Éric de se soulever sur son lit. Son émotion se traduisit seulement par un afiQux de sang à sa figure pâle. Il prononça, sur un ton de demi-curiosité, de demi-indifiFérence dont il fut assez satisfait :
— Ah bah!
Et comme Larbi, après cette parole alléchante, gardait un silence calculé, Éric dit pour dissimuler son impatience :
— C'est sur le marché qu'on t'a donné ces nouvelles?
— Non, dit Mamlouk. La chose m'a été confiée mystérieusement par un Soufi de la « miad ».
— Tu le sais comme moi, dit Éric, avec une
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nuance de déception, ces Soufa n'ouvrent la bouche que pour mentir !
— Celui dont je te parle est mon beau-frère... Éric répondit donc avec un sourire contraint :
— Ah! tu es aussi marié au Souf?
— A El-Oued. Les Kouans Tidjania de Témacin auxquels je suis affilié, ont, dans ce pays, une succursale importante. Mon beau-frère est, ni plus ni moins, Toukil de la mosquée. Je puis me fier à ce qu'il me rapporte.
— Et que dit-il ?
— Qu'une princesse tougourtaine a été enlevée voici à peu près deux mois par un parti de nomades. Ils Tout ramenée à El-Oued. Mon parent connaît la maison où elle est gardée à vue.
— Et qui commandait ces ravisseurs ?
— Tu ne t'en doutes pas?... Selman...
Éric ne répondit pas. Dès la première minute, cette voix intérieure, qui lui parlait en faveur d'Ourida, prononçait ce nom de Selman. Dans les longues insomnies de sa convalescence, dans le délire de la fièvre , bien des fois il avait évoqué l'inquiétante image de ce jeune homme qui marchait les yeux abaissés sur son rêve inavouable. Éric l'avait deviné dans leur première et unique rencontre, à la porte d'El-Kantara : nul obstacle n'arrêterait un tel homme sur le chemin du succès. Et quand l'ami d'Ourida songeait à la captivité de la Petite-Rose, il en venait à espérer qu6 l'ambition effrénée était la véritable cause du rapt.
Il demanda avec une indifférence feinte :
— Quel profit Selman espére-t-il d'une telle action? A-t-il agi en amoureux ou en politique ?
— En tout cas, dit Mamlouk, s'il a cru s'emparer du cœur d'Ourida en même temps que de sa personne, il a fait fausse route. Mon parent m'a affirmé que depuis l'internement de la princesse tougourtaine à El-Oued, Seiman était venu une dizaine de fois, tout chargé de présents pour faite visite à sa cousine. Elle a constamment refusé de le recevoir.
Eric étouffa le soupir de satisfaction qui lui montait aux lèvres, et il dit :
— Seiman a pensé qu'Ourida serait entre ses mains un otage précieux.
— Surtout, répondit Larbi, il espérait trouver sur elle la lettre adressée par Abderrhaman au général de Salles. Il s'imagine que la commission du Sultan de Tougourt n'a pas été faite au général commandant la division de Constantine. Il compte que le Bureau- Arabe de Biskra apprendra en même temps la mort d'Abderrhaman, la déposition de ses enfants et l'avènement de Seiman au trône de Tougourt.
— Et la chose se passera comme il Ta prévue, dit Eric avec amertume. Car ce n'est pas le Cheikh-El- Arab qui aura la décision assez prompte pour se faire ouvrir les portes de Tougourt avant que Seiman s'y soit jeté I Le général de Salles verra revenir son ambassadeur bredouille. Il nous faudra reconnaître un Sultan qui n'était pas notre candidat !
— Veux-tu, dit Mamlouk avec une pointe de malice, qu'aujourd'hui nous nous occupions seulement d'Ourida et des moyens de l'arracher aux mains de son cousin ?
Éric se mordit les lèvres :
— Il faut bien, dit-il, s'intéresser à quelque chose en ce monde... Je ne connais pas d'enjeu d^une partie d'intrigues et de poudre qui soit plus digne de pas-^
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sionner un bandiste comme moi que la perspective d'enlever une petite princesse arabe à un gueux de geôlier pour la rendre, sans arrière-pensée d'égoïsme, à la liberté de ses sentiments. Il me semble que j'ai engagé une partie d'où dépend ma fortune. J'ai retourné la dame. J'attends en frissonnant de voir si mon adversaire va écarter le roi.
Satisfait de cette profession de foi, qui lui paraissait mettre au point l'intérêt qu'il portait à Ourida, Éric dit avec rondeur :
— Voyons donc ce que nous pouvons faire pour cette petite fille.
— Le commandant Carbuccia, répondit Mamlouk, veut envoyer un topographe sur les talons des Soufa pour relever l'itinéraire d'El-Oued.
— Je le sais, dit Éric. Et tout à l'heure, il m'a proposé de me charger de cette mission.
Larbi fit vivement :
— Accepte, mon ami ! Accepte et descends jusqu'à El-Oued avec un sac d'argent en travers de ta selle. Les gardiens d'Ourida ne demandent qu'à être corrompus. Les gens du Souf, malgré leurs rodomontades, craignent qu'une colonne française n'apparaisse un de ces matins sur la crête de leurs dunes. Ils commencent à se demander si nous leur pardonnerons d'avoir fourni à Selman les moyens de s'établir sur le trône de Tougourt. Tu n'as qu'à te présenter avec audace et les poches pleines. Tout le monde s'empressera de te livrer cet otage dont la captivité pèse sur la conscience de ses geôliers. Tu la ramèneras à Biskra, d*un temps de galop pour ne pas donner à ces bons Soufa le temps de changer d'avis, et tu la placeras sous la protection du commandant supérieur.
Éric écoutait Larbi avec une attention passionnée, ^' ^'\ tristement :
- A supposer que ton parent ne t'ait pas déçu et les dispositions des gardiens d'Ourida soient 'ables à un projet d'évasion, le nerf de la guerre
manque.
- Quoi?... L'argent?
- Auër et Van Boom ont depuis longtemps nsé les douros qu'ils devaient à la largesse de la re Tounis et je n'ose m'adresser à Carbuccia. Il )as les raisons de dilettantisme et de chevalerie où
nous complaisons tous deux, pour se ruiner 3rofit d'une petite princesse arabe dont il n'a lis vu les yeux noirs.
irbi-Mamlouk haussa les épaules :
- Par la vérité de Dieu ! dit-il, la fièvre t'a singument déprimé ! Je te croyais l'imagination plus ade. Sommes-nous des marchands en faillite, • nous embarrasser longtemps parce que l'argent ; fait défaut?
- J'attends, dit Éric, que tu m'apprennes par quel [ce tu comptes t'en procurer.
- Par une razzia.
- Ton moyen est le meilleur du monde. Maïs le pays est tranquille et il faudrait, pour qu'on
5 laissât monter à cheval, qu'une tribu fidèle se en insurrection.
- Et si je te proposais, dit Mamlouk, d'enlever caravane de contrebandiers qui porte chez nos
jmis des marchandises et de la poudre?...
- Si tu me fais voir de tels bandits, s'écria Éric enthousiasme, je suis certain que le spectacle de débandade me coupera la fièvre plus sûrenient
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que cette quinine dont je commence à être empoisonné ! . . .
En parlant, il s'était levé de son lit de camp.
— Je te crois sur parole ! dit Mamlouk avec son étrange sourire... Le remède opéré déjà...