LA CHASSE AUX SOUFA
En dehors de la guerre régulièrement conduite, il se pratique dans le Sahara trois sortes d'opérations belliqueuses qui, généralement désignées sous le nom de razzias, se distinguent pourtant entre soi par des nuances précieuses. C'est tout d'abord la « téhha » ou la « surprise » . Elle s'exécute au petit jour, à Theure où, comme dit le proverbe : « la femme est sans ceinture et la jument sans bride ». La « téhha » est une opération qui ne manque pas de noblesse. Le profit n'est pas son but unique ; elle comporte une idée de vengeance, elle a une moralité de représailles. La « krotefa », bien au contraire, avoue cyniquement que les préoccupations de gloire et de justice lui sont définitivement étrangères. C'est une récolte que l'on fait aux dépens du voisin. Si discutable que soit ce genre d'industrie, elle emprunte au nombre des cavaliers qu'elle fait mouvoir, une allure épique de brigandage. Ces beUes
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proportions manquent à la « terbigue », qui n'est qu'un vol de nuit, exécuté dans le douar par quelques coquins déterminés.
C'était donc une « téhha » de grande envergure dont Larbi-Mamlouk avait soumis le projet à son camarade ; Éric n'eut pas de peine à en faire décréter l'exécution par le commandant Carbuccia.
II s'agissait de razzier au passage de l'Oued-Rir une importante caravane de Soufa. Larbi savait qu'elle apportait de Tunis des étoffes, des fusils et de la poudre pour les vendre dans l'Oued-Cbaïr aux fractions hostiles des Ouled-Nayls, Ouled-Khaled, et Ouled-Sliman. Dans ces conditions, l'opération conseillée par Mamlouk offrait tous les caractères qui donnent à une (( téhha » la couleur de la plus scrupuleuse moralité. On allait punir des hypocrites qui, dans le moment même où ils faisaient des avances au « Père la Légion » , fournissaient secrètement de la poudre et des fusils aux adversaires de l'occupation française.
Auër, Van Boom, Éric et Mamlouk, à la tête de quatre cents goumiers, partirent pour cette expédition comme pour une chasse à courre. La caravane des Soufa, forte de sept ou huits cents personnes, leur apparaissait sous la figure d'un animal monstrueux; une sorte de tarasque qu'il s'agissait de surprendre à l'improviste, d'attirer sur un terrain favorable et d'égorger pour lui enlever sa peau. Ils ne songeaient à ses centaines de têtes que pour se dire qu'il serait divertissant de les faucher. Et, dans la lumière du matin, au front de leur troupe, ils chevauchaient, joyeux, le nez en l'air, comme s'ils eussent espéré attraper au vol quelques effluves qui, dès la sortie de Biskra, les missent sur la trace de leur formidable gibier.
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Les Soufa avaient eu Timprudeiice de s'installer pour la nuit dans le bois de tamaris qui, à cette époque, s'élevait entre la montagne et TOued-Djeddi. Ils venaient de lever leur camp lorsque les éclaireurs du Goum les éventèrent.
En une seconde, le plan d'attaque fut arrêté. On divisa le Goum en quatre fractions de cent cavaliers, Éric, avec Tune d'elles, devait rester caché dans les tamaris jusqu'à ce que ses compagnons se fussent distribués sur les flancs de la caravane. Il attendrait pour se découvrir que le désarroi eût inspiré aux Soufa la folle idée de se rejeter dans le couvert.
Un souffle léger, qui venait du Sud, devait favoriser le succès de ce stratagème : il permettrait aux cavaliers du Goum de dissimuler leur approche derrière un nuage de sable. Larbi-Mamlouk résuma les chances du succès dans cette parole, qui surexcita l'enthousiasme des cavaliers :
— Dieu nous a donné le vent, faisons la poussière !
Afin de se conformer à ces dispositions, Éric attendit pour se jeter hors des tamaris, qu'un nuage de sable et de fumée couvrît toute la plaine d'une obscurité si épaisse, qu'il s'y rua à la tête de son escadron comme dans des ténèbres.
Assaillis de quatre côtés à la fois, les Soufa avaient formé le bataillon carré autour de leurs marchandises. Éric arracha des mains de sa première victime la lance dont on avait voulu le frapper. Aveuglé par la poussière, il commença de s'en escrimer contre le tas, comme un picador qui charge. Le choc de Mansour suffisait à culbuter les malheureux marchands. Dédaignant de se servir contre eux du fer de la lance, Éric prit le parti de les combattre avec la hampe. Il les
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visait entre les sourcils, en pleine poitrine, dans leurs bouches ouvertes. Si quelque audacieux cherchait à se gUsser entre les jambes de son cheval, il le clouait contre terre, si quelque chameUer apparaissait dans rhorizon de son bras, il attaquait sa monture d'une telle furie que le djemel faisait volte-face, piétinant autour de soi dans la houle des burnous.
A ce jeu, la hampe de la lance ne tarda pas à se briser.
— Ils n'avaient, songea Éric, qu'à prendre la fuite pendant que Ton se contentait de les rosser comme des bourricots !
Et il dégaina.
La poussière était si dense, qu'il ne savait pas s'il crevait des outres ou des poitrines, s'il faisait couler du sang ou de l'eau, s'il sabrait des ballots d'étoffe ou des turbans. Les Soufa croyaient avoir affaire au Chitan en personne. Les uns criaient : « Sidi-Bouzid I » Les autres : k Sidi-Aïça ! )> Les autres : « Ali Bou-Saïd I Bou-Krari ! Bou-Tlelis ! Bou-Djemâa ! » Les uns se vouaient à Sidi-Mégris, les autres à Sidi-Abd-el-Kader- Djelaly, qui jamais ne laisse les croyants dans l'embarras. Tous comprirent que l'heure des interventions célestes était passée. La déroute restait comme suprême ressource.
Elle se produisit, circulaire, éperdue, telle que d'un troupeau de moutons épouvantés par la chute de la foudre. Avec elle, la poussière s'éloigna, s'abattit. Et, soudain, dans l'éclaircie, les quatre amis s'aperçurent, mais si noirs de poudre, si dépenaillés, si éclaboussés par le sang et par la bave des chameaux, qu'ils éclatèrent de rire en se retrouvant face à face comme à un carrefour d'hallali.
Autour d'eu^, le champ de bataille avait l'air d'un village mis à sac. Les ballot^ de marchandises avaient roulé à bas des chameaux. Pes groupes de morts s'entassaieat dessus, dessous, tout autour, quelques-uns enterrés sous l'écroulement des charges. Quant au Goum, il s'était dispersé comme une nuée de sauterelles aux quatre coins de la plaine. C'était lui qui, maintenant, hors de la portée des balles, soulevait spus les sabots de ses chevaux, cette nuée à ras de terre où s'achevait le massacre.
— La curée ! dit Auër, la face r^splendisswte, en ouvrant ses grands bras comme pour y enfernj^r l'horizon. Laissons les tripes aux chiens et faisons nos comptes !
A vue d'oeil, la récolte d^as^ait les prévisions Jes plus optimistes. Outre deux cents chaineaux de Wlt qui couraient sans maîtres dans la plaine, mais que les goumiers sauraient fsicilement rab^^ttre, les Soufa avaient abandonné en s'enfuyant, un lot considéraWe de marchandises.
— Mettons, dit Auër, trois mille francs pour le Domaine, deux cents douros pour le Goum, cent dou^os pour la gratte des riz-pain-sel... Cela nous fait encore une pièce de deux cents douros p*r tête d'ofiBcier ! La chasse a donné, mes seigneurs ! Notre Grand Veneur mérite qu'on lui octroyé qudque souvenir d'une si heureuse journée.
Sabre en main, il s'approcha «d'un cheval qui se débattait, la cuisse cassée, et, l'ayant mis en paix d'un coup de pointe, il le débarrassa d'une selle en cuir rouge de Tafilalet ainsi que d'une bride de Figuig piquée d'argent et d'or.
— Garde cela en souvenir d'Auër ! dit-il en pré-
sentant ces objets à Larbi-Mamlouk, car sî la nudité est la parure d'une houri, une selle et une bride marocaine embellissent un étalon.
Gris de sang et de poudre, ils s'égayèrent de cette plaisanterie facile* Une facétie de Van Boom acheva d'exalter la belle humeur. D'un ballot qu'il avait éventré s'échappait une pile de chéchias, de gilets et de ceintures de soie, de vestes de Tunis relevées de petits boutons et de passementeries.
— Une occasion unique de refaire ma garde-robe ! s'était écrié le Hollandais en jetant à bas les ruines de son dolman.
— Et la mienne !
— Et les nôtres !
...Une heure plus tard, quand, lasde sabrerdu soufi, les goumiers rallièrent leurs chevaux époumonnés, ils trouvèrent les quatre officiers vêtus comme des pachas, debout au milieu d'un énorme tas de vêtements, de gandourahs, de burnous et de foulards de soie. La distribution en commença dans une cohue enthousiaste.
Lorsque le Goum remonta en selle, il était méconnaissable, rhabillé à neuf, ressellé, parfumé, éblouissant de pompons de laine, de glands de soie, de broderies qui traînaient à la queue des chevaux , d'étoffes qui habillaient les poitrails et les croupes. Au centre de cette fantasia, les chameaux des Soufa balançaient l'échafaudage imposant des ballots de prise.
Au moment de rentrer dans Biskra, une brusque inquiétude traversa le cerveau d'Éric :
— Nous rapportons, dit-il, un butin magnifique. Mais où sont les prisouniçrs ?
isoniiiers? demanda Auër.
! mais les Soufa, à qui nos gomniers
basse ?
it pas de prisonniers dans une « téhha» !
iophiquement Mamlouk.
ie donc les gens qu'on a pris ?
le.
usage, dit Éric.