L'ABANDONNÉ
Après un mois d'absence, le lieutenant Franck avait quitté Batna dans un état de pénible inquiétude. Toutes les lettres qu'il avait adressées à sa maîtresse étaient demeurées sans réponse. Trop jaloux pour prier un de ses camarades de passer à son logis afin de s'informer de la santé de Sonia, il en était réduit aux conjectures. Tantôt il s'imaginait que sa correspondance avait été interceptée par le commandant Séroka, tantôt il s'arrêtait à la crainte de quelque maladie grave.
Seule , l'idée d'une trahison d'amour ne lui venait pas à l'esprit. N'avait-il pas tout sacrifié pour complaire à cette femme : l'amitié de ses camarades, la bienveillance de ses chefs, son honneur même?
Conrnie il passait le Col de Sfa, un cavalier envoyé à sa rencontre lui remit un billet laconique , du commandant Séroka,
Il disait :
(( Rendez-vous directement à mon bureau avant de passer chez vous ou de voir vos camarades. »
Le désir d'être renseigné sur les négociations qui avaient abouti à l'expédition du Cheikh-El-Arab , dans la banlieue de Tougourt, sufiBsait à expliquer l'impatience du commandant. Mais dans la nervosité des gens qui sont mal avec eux-mêmes, Franck eut la notion d'une catastrophe. Il laissa à un brigadier le commandement de sa petite troupe et brûla au galop les derniers kilomètres d'étape.
Une heure plus tard, il sortait chancelant du bureau de son chef. Il se remit à la vue de Van Boom et d'Auër, qui guettaient sa sortie.
— Mon cher camarade, dit Auër, le Ueutenant Éric iioùs à chài'gés d'une cbmniission pour vous... C'est Une affaire tih jîèU délicate... A quelle heure voulezr6\ïi ttcluS recevoil', chez vous, à l'aisé, poût* qlie nous éh caùàtônè P
— A l'îïistànt, répohdit Fi-anck etl faisant un grand effort J)(5ur recouvrer l'apparence du flègtne.
Aiiër et Vàii Boom retharquèreiit qU'etl entrant dàiis la màisoh vide, le lieutenant avait jeté aûtoUi: de sol Un regard éperdu. Ce né fut qii'iine seconde de faiblesse. Il désigna des sièges aux deux officiers et, s'àsseyant Itii-mêïtie sur le divan, il dit avec calîtie :
— De quoi s'agit-il?
Aiiër conta ^lots avec une modératioii de paroles dont Van Booril fût chârtné, l'aventure de la « bita » .
— ToUs nos camarades, conclut-il, savent à cette heure iijiiè vous vivez avec la femme divorcée du lieutenant Éric. Notre client ne prétend pas que voUâ étiez
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au courant de cette circonstance injuHeuse pour lui, itiais tout de même, il vous demande réparation.
— C'est naturel, répondit Franck. Êtes-vous de service, aUJoUrd'hhl ?
— Je passerai la jourùée chez Auër, dit Van Boom, î\ là disposition de vos térnoins.
— Vous m'excuserez, ajouta Franck, si je vous dethâtide crédit jusqu'à la fin de là journée. Le cohimahdant me réclame Un rapport où je dois avant tout mettre la main.
A ce moment, la porte s'ouvHt et uii cHaoïich, au^ ordres du Bureau-Arabe, présenta au lieutenant un pli assez volumineux, soigneusement scellé.
— De la part du commandant Séroka, dit-Il en faisant le salut militaire.
Auër et Vah Boom prirent congé.
Dès qu'il fût seiil, le lieutenant Franck courut à la chambre à coucher. Il ouvrit la porte avec violence : elle était vide. Les draps du lit, défait, pendaient h terre. Il les souleva avec égarement, comme s'il espérait th)uver là, blottie, celle qui venait de fuir en ertiportiànt sa raison. Il ouvrit les armoires, arracha des porle-marileaux, les jupes, les peignoirs de soie, toute cette défroque d'amour dont l'odeur connue achevait de l'affoler. Il se jeta à plat ventre pour regarder sous le lit. Il avait tout vu maintenant. Pourtant, il restait debout au niilieu de là chambre. Il tournait sur luimême, s'appuyait aux nièubles. Il ne trouvait plus la porte. Ehfin, il se souviiit de la lettre de Séroka qui î'attettdait dans la pièce voisine. Il rehtra dahs le salon d'ùti pas de somnambule, se laissa tomber sur une chaise devant là table. Il considérait ce pli qui contenait son arrêt et il n'osait l'ouvrir.
Tout le dossier était là, soigneusement réuni par une main inconnue, de ces faiblesses qui, de rincorrection légère à Timprobité, Tavaient fait déchoir par d'insensibles secousses. Il additionna les chiffres pour voir à quelle somme montaient les emprunts qu'il avait faits à la caisse de ce Service des Renseignements dont la confiance du commandant lui avait abandonné les clefs. Cet argent-là avait servi à faire vivre son ménage d'amoureux, à payer les jupes (Jui pendaient aux portemanteaux des armoires, et, dans sa cave, quelques bouteilles de Champagne qui n'étaient pas toutes bues. Comment avait-il pu céder à la tentation de faire cet emprunt à la caisse militaire, — car il ne pouvait être question de vol? Quelqu'un lui avait promis cet argent avec lequel il masquerait sa faute. Qui donc?...
Il se souvenait : le Cheikh-El-Arab ! Quand il avait commencé à le soutenir, c'était par l'ordre de son chef. Séroka ne jouait-il pas contre Carbuccia ? Le Bureau-Arabe contre la Légion ? Si parfois il avait dépassé les ordres reçus, c'était par zèle, emporté par les nécessités de l'intrigue, par sa propre passion... Quel jour avait-il tiré de son rôle de protecteur du Cheikh, un profit illicite ?... Il ne savait plus... L'espoir d'obtenir l'AghaUcat de Tougourt valait bien quelques sacrifices d'argent. Il était naturel que le Cheikh-El-Arab eût ouvert sa bourse à celui qui le conseillait, qui l'informait, qui travaillait pour lui... Encore n'avait-il promis que son crédit, et, en attendant, sa garantie auprès des usuriers de Constantine... Si une lettre anonyme n'était pas venue avertir le commandant Séroka pendant que lui, Franck, était loin, si elle n'avait pas conseillé au Chef du « Bureau » de revoir les comptes, nul n'aurait jamais connu le
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déficit quî, un jour ou Tautre, devait être comblé avec Targent du Cheikh !
Cette certitude jeta le Ueutenant dans une espèce de fureur. Il frappa du poing sur la table, il lança dans le vide des paroles entrecoupées, moitié insultes, moitié plaidoiries :
— Du moment que je devais remettre l'argent dans la caisse... que j'avais une promesse ferme I.,.
Ce ne fut qu'une lueur,
La discipline qui l'avait façonné dès sa jeunesse et que, dans l'ivresse de l'amour, il avait un moment oubliée, le ressaisit. Elle lui mettait à l'épaule sa main de gendarme ; elle l'obligeait à épeler, avec des yeux de soldat, ces faux qu'il avait envisagés jusque-là avec l'aveuglement d'un homme égaré d'amour. Et, une fois encore, ses yeux chargés de souffrance, cherchèrent autour de lui, celle pour qui son honneur avait fait faillite.
Où était-elle à cette heure?
Quand il avait prononcé son nom, le conmiandant Séroka l'avait arrêté d'un geste où, au milieu des éclats de sa méprisante colère, il avait laissé paraître un éclair de pitié. Mais oui, le commandant l'avait plaint ! Il avait eu l'air de dire : « Pauvre malheureux I » Que savait-il donc?... Que s'était-il passé?... Quelle trahison?...
Le lieutenant saisit le dossier, et, comme s'il avait contenu un secret que par la violence il voulait en faire jaillir, il le jeta à terre. Les feuilles qui le composaient s'éparpillèrent sur le tapis et Franck, qui s'était levé en sursaut, poussa un cri terrible.
Là, sur le pavé, il venait d'apercevoir une petite lettre, des pattes de mouche féminines qu'il connaissait.
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qii'il ne s'attendait |)as à trouver là. Un treîïiblement le saisit comme il se baissait. Un brouillard était sur ses yeux qui Tetnpêchait de déchiffrer. Mais il voulait savoir. Il se ressaisit, il ramassa la lettre, il lut :
Au Commandant Séroka, chef du Btireau-Arabe de Biskra,
« Monsieur,
» En Tabsence du lieutenant Franck, je découvre dans ses papiers la preuve de détournements qu'il aurait commis au préjudice d'une caisse militaire.
» J'ignorais son indignité. Elle me réduit au choix de la complicité ou de la dénonciation. Je n'hésite pas. Mon honneur, ma liberté ne peuvent rester à la merci d'une découverte que vous ferez un jour ou l'autre. »
. . . Auër et Van Booiîi attehdiretit toute la journée les tétiidins du lieutenant Fratick. Comme l'heure de se rendre ail Cercle approchait, ils passèrent chez leur client polir J)retidrë son conseil.
— Je désire, dit Éric, que nous aboutissions. Faites-tnôl le t)laisir de retourner chez ce malotru pour presser sa décision,
La porte du lieutenant Franck était entr 'Ouverte. Auër et Vân Boom, ayant vainement frappé pour qu'on vint leur ouvrir, entrèrent dans la maison. Éric les attendait au coin de la rue.
Il ne finit pas la cigarette qu'il venait d'allumer, car, presque aussitôt, ses deux témoins reparurent, ^n lui faisant signe d'approcher.
— Eh biçn ? detnand^-t-il»
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— Eh bien, dit Auër, tu ne le battras pas avec le lieutenant Franck...
— Il refuse ?
— Il s'est tué !
— Voyons cela, dit Eric.
Accompagné de ses deux amis, il entra dans la maison. Toutes les portes étaient ballantes. Ils traversèrent le salon, pénétrèrent dans la chambre à coucher.
— Bigre, dit Éric en apercevant Talcôve. Ils avaient un lit de quatre pieds ! ... A Biskra ! . . .
Le lieutenant s'était mis sur ce lit pour se tuer.
— Il n'a pas laissé de lettre? demanda Van Boom, en jetant un coup d'œil autour de la chambre.
Ils regardèrent un peu partout, découvrirent un tas de cendres derrières le rideaux d'une cheminée, rien qui ressemblât à un testamjent.
La miniature qui représentait Sonia trônait to^joujrs sur un guéridon, dans la première pièce. Prie prit ce portrait dans ses mains, et, un instant, il le considéra :
— Ce n'est point, dit-il, la premier^ yictime qi^e celle-ci sème sur sa route. Ce ne sera pas la dernière.
Et ayant ^eté le portrait swr le plancher, il l'écrasa sous sa botte.