‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 39 sur 55 · DEUX DECEPTIONS · texte numérisé non relu

DEUX DECEPTIONS

lépart du Cheikh-El-Arab pour TOued-Rir avait rqué par un événement de mauvais augure :

e Tounis Bent-Djellab , qu'il persévérait à malgré des soupçons d'infidélité, avait sucbrusquement. Les négresses qui servaient cette ise favorite disaient qu'en apprenant le meurtre Itan Abderrhaman, Tounis était morte « du )risé ». Mais ni devant le Cheikh, ni dans les de funérailles, les pleureuses ne firent d'allusion >ison de chagrin qui avait tué Tounis. Elles la rent parce qu'elle mourait loin de son pays et ju'elle ne laissait pas de fils. Elles lui promirent irenir des veufs où toutes les disparues devien- !S houris célestes. Et, quand trois pierres eurent \ la place de la tête qui avait roulé des idées )lte, des pieds qui avaient été si prompts à aux rendez-vous, du flanc qui avait tressailli

d'amour, la foule des gémisseurs se retira, abandonnant celle qui avait été la douloureuse Tounis à la paix du dernier songe.

Le Cheikh avait élé profondément affecté par ce deuil. Il avait espéré un instant dans la disparition d'Abderrhaman et ^ans sa prochaine élévation à TAghalicat de Tougourt pour lui ramener enfin cette fille des nomades qui, toujours, avait dédaigné en lui un homme du Tell.

Il n'osa point s'ouvrir de celte tristesse à la compagne que lui donnaient l'ambition et l'inconstance du désir. Même, comme il craignait d'offenser Sonia par sa mélancolie, il l'avait fait partir avec l'avantgarde du Goum. Elle voyageait à l'abri de ces « haoulis » qu'elle n'avait guère écartés depuis Batna, sinon pour passer du bassour dans une tente interdite, d'un secret dans l'autre.

Il ne fallut rien moins que la confiance de Sonia pour ressusciter l'énergie du Cheikh en lui montrant le succès à portée de sa main.

— Je suppose que tu vas, sans délai, marcher sur Tougourt...

Il répondit :

— Le général de Salles m'a ordonné de concentrer toutes mes forces sur l'Oued-Itel et d'y rester en observation.

La jeune femme haussa les épaules :

— Est-ce qu'il t'a aussi commandé d'attendre que Selman se fasse ouvrir les portes de Tougourt? Vous autres , gens de l'oasis , vous voulez que le fruit mûrisse. Pendant ce temps, les nomades passent en razzia et ils cueillent la datte verte.

Le Cheikh avait senti le fouet. Après la prière du

crépuscule, au moment où les Goumiers se disposaient à entraver leurs bêtes, il donna Tordre de remonter à cheval.

Le surlendemain, au lever du jour, il était devant les remparts de Tougourt.

Les trois portes de la ville demeuraient fermées. Les ponts-levis avaient été abattus à la hache, le fossé était plein d'eau. Une rumeur pareille à celle que les oiseaux produisent au printemps, quand ils s'assemblent par milliers avant d'émigrer dans le Nord, bourdonnait au-dessus des terrasses. Quelques coups de feu partirent du rempart.

Le Cheikh fit déployer devant son cheval le drapeau des parlementaires. Aussitôt, les fusils se relevèrent, la porte de la Trahison s*entre-bâilla et, sur quelques troncs de palmiers, jetés par-dessus le marais d'El- Bahar, une députation sortit de la ville.

Bouchemall était à sa tête. Il s'approcha du Cheikh avec une dignité majestueuse,

^- De quelle part viens-tu ? demanda-t-il après les saints d'usage.

— De la part des amis de l'orphelin, répondit le Cheikh. Le général de Salles m'a chargé d*un pli que je dois faire lire en ma présence sur la place de la Casbah.

' — Que contient ce message ?

Le Cheikh l'entratna à l'écart des deux escortes i

« — Je sais, dit-il, que tu as toujours été dévoué k Lala Aichouch ; tu voudrais voir dans ses mains la tutelle de son petit-fils. Les intentions des Français sont différentes. Ils me remettent un pouvoir qu'une femme trop âgée ne pourrait exercer sans péril pour la paix» A quoi bon faire parler la poudre, quand les

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destinées sont écrites? Je veux placer ma confiance en toi plutôt que dans nos fusils. Dispose Lala Aichouch à accueillir la décision que j'apporte. Affirme à la « Deïra » que je la ménagerai si elle me soutient, que je la frapperai si elle me résiste.

Bouchemall répondit sans se compromettre :

— Je suis ton allié pour le bien. Mais il te faut attendre à demain pour entrer dans la ville. Aujourd'hui seulement. Sultan Abderrhaman a été conduit au tombeau de ses aïeux» et cette nuit appartient encore aux lamentations. Présente-toi demain à la Grande Porte avec une escorte aussi imposante que tu >oudras. Mais ordonne à ton Goum de se retirer jusqu'à Tamerna : autrement, les Tougour tains refuseront de croire que tu viens seulement comme chef de u miad », et, sur ton passage, les fusils partiront tout seuls.

Le lendemain, au lever du jour, à l'heure où autrefois Abderrhaman aimait à rentrer dans sa ville, après les nuits de chasse passées au bord du Chot, le Cheikh- El-Arab se présentait à la Porte du Marché. Vingt cavaliers choisis formaient un brillant état-major. Un peu en arrière, un méhari balançait un bassour. Il s'accroupit à gauche de la Casbah. Le Cheikh avait voulu que Sonia fût témoin de son triomphe. Il assurait son audace incertaine sur cette femme qui l'épiait à travers le croisement des « haoïdis » .

La place était pleine de monde. Voilées de noir, presque toutes les femmes avaient sur le visage les traces des griffes dont elles s'étaient balafrées dans l'éclat du deuil ofificiel. Aucun bijou ne paraissait sur elles en dehors des boucles légères qui attachent l'étoffe bleue sur les épaules.

Au moment où le Gheikh-El-Arab mettait pied à

terre, la porte de la Casbah s'ouvrit. Deux par deux, les noirs qui formaient le conseil de la « Deïra » en sortirent avec des regards d'arrogance. D'abord le Ministre du Sultan avec le Trésorier, puis l'Intendant des grains avec l'Intendant des dattes, puis l'Introducteurs des Légats avec l'Agha du Goum, enfin le Secrétaire des registres avec l'Intendant des amendes et des gratifications. Derrière eux, un jeune garçon portait un parasol. Il en salua le peuple au nom d'Abd- El-Kader. Les nègres de la a Deïra » s'étaient rangés à gauche et à droite de la porte. Vers l'ouverture béante, leurs mouvements d'attention annonçait l'approche de quelque auguste personnage.

Lentement, hors de l'ombre, Lala Aichouch s'avançait dans la lumière de la place. Elle tenait la main d'Abd-El-Kader-Ben-Abdenhaman, fils de son fils, habillé comme elle de vêtements en lambeaux, avec de la terre sur leurs cheveux et sur leurs visages. Comme l'exigeaient le rang et la douleur de ses hôtes, le Cheikh salua les mains ouvertes. Lala Aichouch répondit en inclinant la tête, et l'enfant poussa un sanglot.

Le Cheikh-El-Arab s'était redressé avec majesté. Des plis de son burnous, il tira une lettre largement scellée. Un instant il l'éleva au-dessus de sa tête, et, dans un silence glacé, il dit à haute voix :

— En réponse à la lettre que Sultan Abderrhaman écrivit à ceux que la victoire a fait nos maîtres, j'apporte cette lettre du général de Salles, afin qu'en présence de la mère du mort, de Torphelin, de ceux qui précédaient l'étendard d'Abderj haman et de ceux qui le suivaient, elle soit lue par le chef de la « Deïra », devant le peuple de Tougourt et acceptée avec soumission comme la volonté de Dieu.

Abd-El-Kader sanglotait toujours. Lala Aichouch tourna la tête vers Bouchemall.

Il comprit cette invitation muette et, s'avançant au devant du Cheik, il prononça :

— Donne !

La lettre passa des mains de l'ambassadeur dans les siennes. Il la développa et lut :

(( Au nom de Fempereur Napoléon III, je reconnais Abd-El-Kader-Ben~Abderrhaman-Ben-Djellab comme Sultan de Tougourt, des tribus et des oasis qui en dépendent. J'institue Lala Aichouch, sa grand'mère, régente avec tous les pouvoirs attachés au Khalifat. Je lui promets l'appui de la France, dans toutes les occasions où elle recourrait à son aide, pour maintenir dans rOued-Rir Tordre et la paix. »

L'immense acclamation qui éclata comme le tonnerre sur la place du Marché, sur les remparts, sur les terrasses, tandis que Lala Aichouch élevait entre ses bras l'orphelin couronné couvrit l'anéantissement du Cheikh-El-Arab. Dans la stupeur du coup qui le jetait à bas de ses rêves, il n'apercevait plus qu'un refuge : l'amour de cette femme qui, jusque-là, l'avait soutenu et qui, sans doute, allait lui ouvrir les bras, comme à un blessé qu'on rapporte du champ de bataille.

A travers la foule il se fraya un passage vers le dromadaire agenouillé qui portait la dernière épave de sa fortune ; il écarta les « haoulis » .

Le bassour était vide.

SELMAN

:hec du Cheikh-El-Arab n'avait pas pris Sonia Dourvu. Inquiète des intrigues qui s'exerçaient ' du colonel Desvaux, elle n'avait jamais partagé ifiance illimitée de son associé. Dans le doute, était servie de l'ambassade des Soufa, pour tenir un message au nègre Corail, qui s'était h à El-Oned. A tout événement, elle lui avait l'ordre de venir l'attendre entre la fontaine de fahia et le rempart de Tougourt.

mis une semaine, le nègre montait sa garde 5S palmiers avec des chevaux sellés. Peu d'heures l'entrée du Cheikh-El-Arab dans Tougourt, il ourir vers lui une femme vêtue à la mauresque, tait à reconnaître en elle cette fille des roumis marabout de Tolga lui avait donnée pour inspi- ! de ses actions. Mais Sonia savait les paroles allait dire pour rappeler l'initié à ses promesses :

— Sois devant moi, dit-elle, comme le mort entre les mains du laveur...

Il la mit en selle.

La nécessité de franchir une centaine de kilomètres dans la dune n'intimidait pas la jeune femme. Elle ne songeait plus qu'à joindre Selman pour s'emparer de sa confiance, en l'avertissant, la première, des événements de Tougourt.

Elle trouva le cousin d'Ourîda campé entre Allenda et El-Oued, en pleine dune. Selman avait groupé autour de sa bannière quelques milliers de nomades. Chaque matin, il recevait tous ces clients que l'espoir groupe autour d'un héritier de trône. Il dépouillait sa morgue pour les accueillir. A tous il distribuait le couscous — et la poudre à ceux qui pouvaient lui présenter un fusil.

On l'avertit qu'une femme qui venait de Tougourt, demandait à lui parler. Il s'attendait à se trouver en présence d'une des épouses d'Abderrhaman que des rivalités de harem auraient décidée à trahir son mari. S'il éprouva quelque surprise en reconnaissant dans Sonia, une fille des roumis, il n'en laissa rien paraître. Il accueillit sa visiteuse avec la courtoisie d'un homme de race.

Il voulait l'obliger à s'asseoir à côté de lui sur les coussins, elle refusa :

— Le destin que tu as rêvé, dit-elle, je te l'apporte dans mon voile... Ton prophète a dit : « Que le messager du bonheur soit blanc I » Repose tes yeux sur mon haïck, et qu'il t'éblouisse comme la neige des montagnes...

Selman releva sur cette inconnue son regard perpétuellement abaissé. Ce fut un choc ; mais, dans

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cet éclair, Thomme et la femme se pesèrent et se connurent. Il comprit qu'il pouvait se fier à elle dans Texécution d'un plan d'ambition. Elle sentit son sein se soulever d'aise dans la certitude qu'enfin elle avait trouvé un associé digne de son audace.

— Quelle nouvelle m'apportes-tu? demanda-t-il avec lenteur.

— Celle-ci : sous les risées, la Deïra de Tougourt vient de chasser le Cheikh-El-Arab, ton rival à l'Aghalicat. Eux-mêmes les Français, que Dieu aveugle, te débarrassent de ce concurrent. Ils ont envoyé un diplôme de reconnaissance à cet enfant de huit ans qui s'appuie sur une vieille femme! Tu le sais mieux que moi : ceux de Tougourt ont trop soufiert sous Lala Aichouch pour la supporter encore une fois avec patience. C'était bon au temps de sa force ! Aujourd'hui, d'une secousse, ils peuvent la jeter à bas. Montre-toi seulement sur le Souk ! Les portes de la Casbah s'ouvriront... L'aïeule et l'orphelin viendront toucher ta cuisse...

Selman avait écouté avec flegme. Il dit après un silence :

— Et les Français ?

Elle sourit de mépris :

— Les Français ne sont point remis de l'aventure de Zaatcha. Ils veulent que l'Oued-Rir soit paisible. Ils auraient donné le burnous d'investiture au Cheikh El-Arab s'ils l'avaient jugé capable de mettre les nomades dans sa main. Ils s'allieront avec toi, le jour où, assis sur le trône d'Abderrhaman, tu leur enverras une (( miad » pour leur annoncer : « L'enfant que vous disiez votre ami est devenu un homme. »

Selman ne répondait pas. Elle devina qu'il se débat-

tait entre le désir de croire et la défiance qui était la moelle de son esprit. Elle dit, avec sa grâce persuasive :

— Rappelle-toi, un jour dans le défilé d'El-Kantara, tu as rencontré un ofiicier du Bureau-Arabe... Il s'appelait le lieutenant Franck.

— Continue, dit Selman.

— Il t'a parlé d'une intrigue amoureuse que Sultan Abderrhaman avait nouée avec sa cousine, la belle Tounis . . .

Elle s'arrêta pour guetter Tefiet de ce souvenir. Le visage de Selman demeurait impénétrable.

Elle reprit :

— ... Tu n'as pas oublié les paroles que le lieutenant prononça en se séparant de toi ? Il dit : « Qu'arriverat-il, le jour où le Cheikh sera instruit de celte intrigue? Le trône de Tougourt deviendra vacant, et c'est nous qui donnerons au mort un successeur... » Tu as répondu : « C'est une grande épreuve quand Dieu impose à un peuple de guerriers le gouvernement des enfants et des femmes ! » L'heure de cette épreuve-là a sonné, Selman!... Tu avais des amis qui travaillaient pour toi dans l'ombre... Ils ont armé l'assassin d' Abderrhaman... Aujourd'hui, ils te tendent son sceptre !

Il demanda ;

— Qui es-tu ?

— L'ennemie du Cheikh-El-Arab...

— Tu es prête à me servir.

— Jusqu'au succès ...

— Je ne serai pas ingrat...

Il lui fit signe de s'asseoir sur les coussins. Quand elle eut obéi, il déclara :

— Ce soir, je vais lever mon camp et marcher sur Tougourt. Toi cependant, pousse jusqu'à El-Oued, et, (puisque le don de la persuasion est sur tes lèvres),

ma part ma cousine Ourida. Te connaît-elle?

1, dit Sonia. Nous nous sommes rencontrées en un lieu obscur. Elle n*a pu distinguer

5, elle ignore ma voix.

i décidé, reprit Selman, de prendre ma cou-

• épouse. Elle est mal disposée pour moi.

! elle croit que j'ai trempé dans l'assassinat

laman... Peut-être elle avait quelque autre

is l'esprit... Tu vaincras sa résistance. Je vais

îr l'ordre de te recevoir.

réfléchit un instant :

i-t'en, dit-elle, à une femme qui connaît le

femmes. Si Ourida a de l'éloignement pour

îst pas par ordre et de ta part qu'il faut que

5sente. Je me glisserai près d'elle, secrète-

mme à ton insu...

it, dit-il. Mais sous quel prétexte.^ On la

ue.

t en souriant :

Ermerai que je suis la sœur d'un certain Éric

, je le soupçonne, Ourida a de l'incUnation.

rines de Selman frémirent ; il demanda :

ist l'ofiicier qui accompagnait son bassour,

e est descendue de Biskra ?

1 rival ! . . . Si Sultan Selman peut avoir un

3 le cœur d'une femme ! . . .

guettait avec curiosité l'efiet du poison qu'elle verser.

' exemple, dit- elle, il faut que tu donnes à tes

i-Oued l'ordre d'arrêter cet Érîc, s'il paraît

aux portes de la ville. Tel que je le connais, il tentera quelque coup de main pour t' enlever la femme qu'il aime. S*il voit Ourida une seconde, notre stratagème est à bas ! Je ferai croire à ta cousine que sa soumission à tes volontés est la rançon de la vie d'Éric. Cette enfant a de la générosité dans l'âme. J'obtiendrai d'elle, par cet artifice, une obéissance que la crainte ne déciderait pas.

— Tu connais Ourida I dit Selman. J'avertirai mes hôtes d'El-Oued qu'ils s'emparent de ce roumi, s'il cherche à se glisser dans la ville.

Sonia secoua la tête.

— A quoi bon, dit-elle, demander à tes amis une preuve d'attachement qui, peut-être, naura pas l'occasion de se produire ? Écris l'ordre et donne-le-moi à garder. Il verra le jour seulement si l'opportunité s'impose.

D'un rouleau de fer-blanc, il tira une feuille de parchemin. Il y traça quelques lignes, les sécha avec du sable, apposa son cachet en haut de la lettre.

— Ta prudence, dit Selman en donnant ce pli à Sonia, va plus loin que le conseil d'une femme. Puissestu réussir dans ton entreprise comme moi dans la mienne ! Il suffira que tu remettes ces lignes au Caïd d'El-Oued pour que les portes de la ville se ferment sur Éric. Moi cependant, à ce moment-là, je serai devant la Casbah d'Abderrhaman, et je sommerai la Deïra d'ouvrir à son Maître.

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