‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 40 sur 55 · LA SŒUR D'ÉRIC · texte numérisé non relu

LA SŒUR D'ÉRIC

Sonia avait trop fréquenté les femmes d'Orient, — peut-être, elle participait à leur nature par trop de liens ataviques — pour espérer qu'elle trouverait Ourida sans défiance. La nécessité de se défendre contre l'homme et contre les cabales de harem développe à un surprenant degré chez la musulmane l'instinct du soupçon. D'ailleurs, la partie que la Petite-Rose avait engagée contre son beau-frère, l'appui qu'elle avait donné à Tounis, l'habileté qu'elle avait eue de mettre dans son jeu cet atout victorieux qui s'appelait Éric, tout cela indiquait à Sonia qu'il lui faudrait se mettre en frais de diplomatie pour capter la confiance de cette enfant du Désert, dont il semblait que l'amour décuplât l'instinctive finesse.

Au temps où la jeune femme était la maîtresse du lieutenant Franck, une suite de hasards heureux avait empêché qu'elle rencontrât Ourida dans les visites

assez fréquentes qu'elle avait faites au harem du Cheikh-El-Arab. D'autre part, Sonia était bien sûre que dans cette veillée de Biskra où elle s'était rencontrée avec la Petite-Rose au chevet d'Éric assoupi, le voile noir dont elle avait pris la précaution de s'envelopper l'avait suffisamment masquée. Dans l'amie qui sollicitait sa confiance, la Petite-Rose ne pouvait pas reconnaître le fantôme de la mauvaise nuit.

Un obstacle imprévu faillit empêcher Sonia d'arriver à celle qu'elle voulait abuser. En l'absence du Caïd d'El-Oued, qui était allé porter à Guémar les aumônes de ses administrés, les nègres qui gardaient Ourida refusaient d'introduire une femme inconnue et de la laisser pénétrer auprès de leur prisonnière. L'or dont Sonia était abondamment pourvue eut raison de ces résistances. Deux jours après son arrivée à El-Oued, Sonia avait franchi la porte. Dans la cour de la maison elle parlementait avec la négresse d'Ourida :

— Peu importe, disait cette esclave, que tu aies réussi à dépasser notre seuil. Ma jeune maîtresse est bien décidée à ne pas te voir. Elle n'attend personne dont la vue puisse la faire sourire.

Ourida se défiait de quelque piège. Deux fois, elle avait subi l'assaut des douceurs, puis des colères de son cousin Selman. Elle lui avait tenu tête avec la fierté d'une fille de race, décidée à mourir plutôt que de céder par contrainte. Elle se préparait à lui résister encore. Il lui déplaisait de dépenser ses forces avec des entremetteuses. Or, habituée aux procédés de harem, elle ne doutait point que cette femme apportât, de la part de Selman, des menaces ou des promesses qu'elle dédaignait en bloc.

Sonia était sûre que la Petite-Rose devait être au guet derrière les moucharabis. Elle répondit par ce cri de désespoir :

— Éric ! Éric ! Celle que tu aimes ne veut plus entendre parler de toi !

En même temps, elle faisait mine d'obéir au commandement de la négresse et de retourner sur ses pas.

Le contre-ordre qu'elle voulait provoquer ne se fit pas attendre. Et sans doute Ourida eût souhaité courir à la rencontre de cette femme qui venait d'invoquer son grand ami.

Sonia avait gardé le souvenir d'une fillette enveloppée dans un voile de soie. Elle retrouvait une jeune fille, éclose en quelques mois, dans cette magie des métamorphoses orientales qui, soudain, font le jour avec l'aurore, une femme avec une enfant. Celle-ci n'avait pourtant pas tant dépouillé l'enfance qu'elle ne gardât dans ses lignes neuves le charme incomplet qui fait rêver.

— Tu viens, dit Ourida en se levant du divan sur lequel elle était assise, de rappeler le souvenir d'un absent qui m'est cher. De quel droit le nommes-tu ?

Sonia répondit avec assurance :

— Je suis sa sœur.

— Jamais il ne m'a parlé de toi...

— L'image d'une sœur est bien pâle à côté de la beauté qu'on aime !

Ourida ne remercia pas. Rien dans cette inconnue ne lui rappelait Éric, ni les traits, ni les gestes, rien de ce qui d'un corps d'homme se transpose à un corps de femme et trahit le lien du sang.

• — Mais à moi-même, dit Sonia, il m'a parlé du

dévouement que tu as montré pour ta sœur Tounis. Après cela, tu peux comprendre qu'une sœur s'inquiète de voir son frère plongé dans la mélancolie de l'amour. J'ai bravé tous les périls pour rejoindre le charmant objet de la tendresse fraternelle, pour venir à toi et pour te dire : a II pense à la Petite-Rose. Quelles paroles, en retour, lui apporterai-je de tes lèvres ?. . . »

Le silence se fit plein d'une émotion que Sonia sentait douce. Puis Ourida dit :

— Pardonne à ta sœur sa trop longue défiance... Elle est entourée d'ennemis, et la gazelle que les chiens ont traquée ne reconnaît plus sa jumelle ?

Le sourire du succès avait chez Sonia un charme irrésistible. A la mode de son pays, Ourida se pencha vers cette bouche pour la baiser. Elle toucha le souffle de son ennemie sans que rien l'avertît de la trahison. Et, lasse de la longue résistance à laquelle les violences de Selman l'avaient réduite, quelques instants, elle demeura le visage appuyé sur le sein de celle qu'elle prenait pour une sœur, sans larmes, mais sans voix.

A présent, les sujets de causerie ne devaient plus tarir entre les deux femmes. Ourida avait à conter l'agonie d'Abderrhaman, les terreurs de Lala Aichouch, son enlèvement par les nomades, l'impudence de Selman et son redoutable amour. Sonia devait narrer le retour d'Éric à Biskra, sa douleur à la rencontre de Bouchemall, la surprise que le Cheikh avait eue en retrouvant au cou de sa favorite l'amulette disparue. Elle se garda bien de parler du duel d'Éric avec Van Boom, de la fin mélancolique de la pauvre Tounis, de la descente du Cheikh-El-Arab sur Tougourt, de son échec, honteux* Elle voulait entretenir Ourida dans

cet état d'humeur heureuse où d'elles-mêmes les confidences montent du cœur aux lèvres.

— Ainsi, dit la Petite-Rose en proie à ce dangereux vertige, tu as descendu tout l'Oued-Rir pour retrouver mes traces ? Tu as bravé les coupeurs de routes et la férocité des nomades ? Depuis combien de jours as-tu quitté Biskra ?

— Tantôt quatre semaines.

— Je puis donc, reprit Ourida avec mystère, te donner, de notre frère bien-aimé, des nouvelles plus fraîches que les tiennes...

— D'Éric?

La passion qui jaillit dans le cri de Sonia fît sourire la Petite-Rose :

— Chut!... fit-elle. Car ceci est un grand secret. Parmi les Soufa de la « miad » qui naguère est montée à Biskra, il y avait un homme qui m'est dévoué. C'est un parent de ce Larbi-Mamlouk dont Éric t'a parlé, sans doute. Il m'a rapporté l'avis que le commandant Carbuccia se proposait d'envoyer Éric en mission à El-Oued. A cette heure, notre frère doit être à mi-chemin du Souf. Sans doute, il est averti que Selman me tient ici prisonnière et il compte réclamer mon élargissement au Caïd.

— Hélas, dit Sonia, je voudrais partager ta confiance, mais j'ai peur que notre frère ignore ta présence dans cette ville. Il se contentera de pousser jusqu'à Guémar pour traiter avec les marabouts. Déjà j'ai songé à lui faire tenir un message : il pourrait tomber entre les mains des nomades. Ils avertiraient Selman, ton cousin t'enlèverait d'El-Oued. Il te transporterait bien loin, dans la dune, au milieu de ses alliés. Tu serais perdue.

Ourida avait baissé la tête pour réfléchir. Elle la releva, et dit, en posant sur sa nouvelle amie un regard de triomphe :

— Tu peux m*aider à tromper mes geôliers et à informer notre frère...

— Parle vite...

— Tu vois ce kébouch?...

Elle montrait le médaillon d'argent martelé qui pendait en châtelaine à sa large ceinture.

— Ceci est convenu entre Éric et moi : le jour où, de ma part, on lui remettra ce bijou, il saura que cela signifie : « Ourida est en péril. Ourida t'appelle à son secours ! » Te chargerais-tu, ma sœur, d'envoyer un messager au-devant d'Eric? Il lui porterait ce kébouch de ma part ?

Sonia était maîtresse d'elle-même, pourtant sa joie perverse était trop forte. D'émotion, elle laissa tomber le bijou que l'innocente Ourida lui tendait.

LE KEBOUCH

Au moment où le commandant Carbuccia lui donnait l'accolade dans son bureau, disant :

— Nous vous devons l'itinéraire de Tougourt.

Rapportez-nous celui d'El-Oued...

Éric se demanda s'il annoncerait au « Père la Légion » son intention d'enlever Ourida, par la ruse, l'argent ou la force. Il n'en fit rien, et, il ne fut pas plutôt livré à ses réflexions, dans l'isolement de sa chevauchée, que cette cachotterie l'étonna lui-même.

— Vraiment, pensa-t-il, je ne me comporterais pas autrement si j'étais amoureux ! Dieu le sait, pourtant, je ne prends dans celte partie qu'un intérêt de joueur. Il s'agit de savoir qui aura la dernière manche, du Bureau-Arabe ou de la Légion, ou de Sonia d'Ourida, de moi ou de Selman. Je me suis passionné autrefois autour de tapis verts. Ces batailles de cartes ne valaient point la partie que je viens d'engager.

GENS DE POUDRE a^I

D'après les renseignements recueillis sur le marché auprès de conducteurs de caravanes, Éric estimait que deux cent cinquante kilomètres le séparaient d*El-Oued. Il devait suivre la piste de Tougourt, jusqu*à Bordj- Saada, puis s'engager sur la gauche et traverser la série de torrents, qui se vident dans le Ghott-Melrir.

Si le désert des Hauts-Plateaux donne la sensation d'une mer figée pendant un calme plat, le désert du Souf est l'image d'un océan solidifié en pleine tourmente. L'une derrière l'autre, des vagues de sahl6> déferlent jusqu'à l'horizon. Leurs crêtes s'aiguisent en lames tranchantes, s'arrondissent en vagues cylindriques. Dans le Souf, le fond de la mer saharienne était du grès, déposé par les fleuves. Ce sable, aujourd'hui à découvert, est sans cesse remanié par le vent. Quand le temps est clair, rien n'est plus facile que de se diriger à travers ce paysage minéral. Mais quand le simoun se lève, l'obscurité se fait en une seconde. Alors une chaleur brûlante embrase l'air, brise les forces des animaux et des hommes. Souvent, quand le « souffle de Dieu » s'apaise, la caravane entière a disparu sous un linceul. Ainsi périt l'armée de Cambyse, et les squelettes d'hommes et de chameaux qu'Éric rencontra sur son chemin l'avertirent que ces naufrages continuaient de jalonner à travers le Souf, la route des caravanes.

Parvenu sans incident au dernier tiers de son voyage, il n'avançait plus, dans la crainte d'être surpris par un parti de nomades, qu'avec de grandes précautions. Dans cette préoccupation , il se tenait constamment en dehors de la ligne des puits. Il passait au large de Bir-El-Arab, quand l'attention de Ben-Titi fut attirée par les gesticulations d'un

a-ja GENS DE POUDRE

berger dont la silhouette se découpait sur la crête

d'une dune.

Tu ne m'avais pas confié, dit Éric à son fidèle eur, que tu comprenais cette télégraphie de bras lir et de flottements de manteaux ?

Ne t*ai-je pas affirmé autrefois, répondit le , que ta chance était écrite sur ton front, que te devait un cheval excellent, un serviteur npli et une femme parfaite? Déjà il t'a fait rener Ben-Titi et Mansour. M'est avis que ce berger ait bien Rapporter des nouvelles de celle que tu hes.

sans attendre un ordre, il piqua des deux, El-Biod dans la direction du berger.

LC regardait son chaouch apparaître à la crête des 1 et plonger entre deux lames monstrueuses. Il aécontent que ce soldat indigène eût osé lire dans tentions plus clairement que lui-môme, et, d'autre il désirait passionnément qu'un message d'Ourida uî apporter de l'espoir.

berger était monté en croupe de Ben-Titi. A dix 'Éric il sauta à terre, et, avant toute parole, se )ita sur la cuisse de l'officier pour la baiser en de soumission. Alors seulement, il tira de sa ah ce kébouch d'argent que la Petite-Rose sus- [it ordinairement à sa ceinture. Il le tendit à disant :

Une femme que je ne connais pas m'a remis ce Elle m'a ordonné de me porter à la rencontre troupe qui viendrait de Biskra sous les ordres roumi. Elle m'a donné un nom pareil à celui on cavalier me répétait tout à l'heure. Il me e donc que j'ai remis ce dépôt entre les mains

de l'homme auquel il était destiné. Si tu me trompes, que Dieu te châtie !

Les douros qui tombèrent dans la main du berger le rassurèrent plus que toutes les protestations.

Éric ne pouvait se décider à ouvrir le kébouch. Il se souvenait de celte parole qu'Ourida lui avait dite, le soir de leur séparation : « Si jamais une main inconnue te remettait ce bijou, tu sauras de quelle part il vient et tu penseras : Ourida est dans le péril, elle m'appelle à son secours. »

A supposer que ce médaillon fut vide, qu'il ne contînt pas l'insecte doré que la Petite-Rose avait promis d'y enfermer par amitié pour Van Boom, le kébouch disait par sa seule présence la détresse de la jeune fille. Eric ouvrit l'amulette en tremblant.

L'insecte doré ne s'y trouvait point ; mais un billet était plié, au fond, en quatre. Éric l'épela sans peine. Sans doute, Ourida, qui ne savait pas écrire, avait dicté ces lignes à quelque « khodja ». Il n'était pas très surprenant qu'une fille des Ben-Djellab eût trouvé, même captive, un ancien serviteur de sa famille qui, par reconnaissance ou ambition, s'était mis à son service.

Le billet disait :

« J'ai su que mon ami ne m'oubliait point et qu'il se disposait à venir frapper aux portes de ma prison pour les faire ouvrir au nom de la France. Je le supplie de ne pas chercher à me voir, de ne pas prononcer mon nom. Les Soufa qui me gardent sont à l'entière dévotion de Selman. Ils l'avertiraient. Aussitôt, je serais enlevée d'El-Oued, transportée dans la dune au milieu des Trouds. Nul n'entendrait plus ma voix;

2^li GENS DE POUDRE

jamais mes yeux ne reverraient ce qu'ils désirent revoir. Au contraire, si tu as la patience de faire ce que je te demande, nous ne tarderons pas à nous rencontrer à Tougourt. Selman y est déjà, il veut m*y faire venir. Je sais qu'il souhaite l'alliance de la France. Il acceptera les conditions qu'on lui proposera.

» De la part de celle qui se souvient et qui espère.

» OURIDA. ))

Il fallut à Éric tout l'empire qu'il avait sur soi-même pour ne pas tourner bride à cet instant et remonter sur Biskra. Il fut éclairé en une seconde sur le médiocre intérêt qu'il prenait à son ambassade elle-même et sur le désir qui, depuis deux mois, le possédait de revoir Ourida, de prendre entre les siennes la petite main aux ongles teintés de henné. La pensée qu'il approcherait jusqu'à toucher son amie et qu'il faudrait s'en retourner sans l'avoir vue, le jetait dans la colère. Il n'en fut pas maître. Et le lendemain, à la chute du jour, il se présenta aux portes d'El-Oued, réclamant l'entrée de la ville avec tant d'arrogance que Ben-Titi en fut épouvanté.

— Tu as peur, poltron ! dit Eric, en jetant à son serviteur un coup d'œil de mépris.

— Ce n'est pas pour moi que je crains, répondit le spahi, mais ces Soufa ont quitté Biskra avec de la rancune sur le cœur.

Éric haussa les épaules.

Il ne devait pourtant pas tarder à s'apercevoir que Ben-Titi avait été bon prophète.

Les Soufa n'avaient fait qu'entre-bâiller leur porte» Ils la fermèrent brusquement derrière le dos de T officier, l'isolant ainsi que Ben-Titi, du reste de l'escortei

Eric se retournait pour protester. On le saisit par les épaules.

— Gare à vous I s'écria- t-il avec fureur. Bandits qui osez porter la main sur un envoyé de la France ! Je viens de la part du commandant Garbuccia... Gelui qui me touche l'atteint lui-même.

Un nègre, qui marchait, colossal, les reins enveloppés dans un pagne, s'avança au milieu des Soufa hésitants :

— Gorail!... murmura Ben-Titi.

L'assassin d'Abderrhaman ne daigna pas jeter un coup d'œîl sur Éric et sur son compagnon :

— De la part de Selman ! dit-il, en tendant au gardien de la porte une feuille de parchemin en tête de laquelle un sceau était apposé.

Le Soufî lut et fit un geste d'acquiescement.

Aussitôt, les hommes qui s'étaient emparés d'Éric le terrassèrent, puis, quand il fut à bas, ils le chargèrent de liens.

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