‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 41 sur 55 · LA JOIE DU MAL · texte numérisé non relu

LA JOIE DU MAL

Éric passa une nuit aflreuse. Les Soufa avaient changé en entraves de fer les cordes dont d'abord ils l'avaient lié. Maintenant il était prisonnier au premier étage de la tour qui dominait la porte d'El-Oued. Sa cellule n'avait pas d'ouverture du côté de la ville. Par une fenêtre grillée, elle regardait le pont-levis, le fossé et la dune. En tirant sur la chaîne dont le dernier anneau était scellé dans le mur, Éric pouvait s'approcher de la fenêtre assez près pour en saisir les barreaux. Mais il aurait vainement tenté de les ébranler. Toute espérance de fuite lui était interdite.

Sa colère était tombée pendant la nuit, et, à présent, il réfléchissait avec calme. L'examen de la situation avait déterminé en lui cette certitude : on n'en voulait point à sa vie, mais les Soufa, trop compromis avec Selraan pour se dégager de leur pacte au moment où le cousin d'Abderrhaman semblait sur le point

d'entrer victorieusement à Tougourt, avaient voulu se procurer un otage. Et, sans doute, ils avaient cru atténuer les conséquences morales de cet acte hardi, en s'emparant de l'envoyé de la France, dès le seuil de la ville, dans une rixe avec des subalternes, avant qu'Éric eût le loisir d'arriver jusqu'au Caïd du Souf et de lui déclarer le caractère officiel de sa mission.

Seule, l'apparition de Corail, au moment décisif, plongeait Éric dans l'incertitude. Il ne l'oubliait point : ce soir d'orgie, où il avait tenu Sonia entre la muraille et le canon de son pistolet, elle lui avait avoué qu'elle avait armé le bras du nègre et frappé Abderrhaman pour atteindre Ourida. Éric savait qu'après la tragique aventure de son duel avec Van Boom, Sonia avait disparu de Biskra sans laisser de traces. Il semblait bien improbable que par la route de l'Oued-Rir ou les dunes du Souf, elle eût trouvé moyen de descendre dans le Sud, incognito, afin d'y poursuivre l'exécution de son plan de vengeance. Éric écartait cette hypothèse comme un songe romanesque. Il défendait à sa raison de s'y arrêter. Elle lui remontait du cœur avec toutes les appréhensions que la présence d'Ourida dans El-Oued imposait à sa tendresse.

Dans la confusion des images qui lui revenaient de son arrestation et de sa mise aux fers, Éric apercevait clairement Bcn-Titi saisi aux quatre membres par des hommes vigoureux et mis dans l'impossibilité de se porter au secours de son maître. Mais il était bien sûr que l'on n'avait pas chargé le spahi de chaînes comme lui-même. Peut-être même l'avait-on laissé en liberté. Anxieux de connaître les vrais motifs de la violence qui lui était faite et, peut-être, de recueillir quel-

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ques nouvelles d*Ourida, Éric s'attachait à cette pensée avec confiance. Lorsque dans Tescalier tortueux qui conduisait à sa cellule, il entendit un murmure de voix, suivi de la montée d'un pas, il ne douta point que ce ne fût le spahi.

Le haut-le-corps qu'il ne réprima pas en voyant entrer Sonia dévoilée prouva à la jeune femme qu'elle avait vraiment réussi à ébranler la fermeté de cette âme. Ce ne fut qu'un choc de surprise. Déjà il était prêt â la lutte. 11 la fixait sans haine, mais avec une curiosité terrible.

Assis au pied de la muraille, une de ses jambes repliée sous lui, il la regardait d'en bas. Elle se tenait assez loin du prisonnier pour que, relevé d'un bond et s'élançant au bout de sa chaîne, il ne pût l'atteindre. Elle n'avait pas sur les lèvres ce vil sourire du succès où triomphent les âmes médiocres. Elle le regardait sérieusement. Ils étaient deux forces en présence, deux adversaires qui avant de se saisir se mesurent.

Ce fut lui qui sourit avec ce geste fataHste du joueur qui ayant risqué sa dernière chance retourne la perte.

— Bravo ! dit-il, je ne suis pas de force...

Et, comme elle ne répondait point, il ajouta :

— Je te connaissais, pourtant 1 Comment ai-je osé engager une dernière partie contre toi ?

Les yeux s'habituent à tout, même à la laideur, même à la beauté. Dans le temps où cette femme et lui se débattaient encore dans des alternances du désir et de la haine, il était arrivé à Éric de ne plus sentir le charme qui se dégageait de Sonia, de le nier sincèrement, de s'en affranchir comme d'une force qui

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n'avait plus de prise sur lui. A cette minute où le destin les remettait en présence après un long éloignement Fun de l'autre, il la revit telle qu'elle était, pernicieusement belle, haïssable, et pourtant imposante comme une force de destruction.

Elle se taisait toujours. Il dit :

— Je puis vous donner des nouvelles de votre amant.

— Lequel?

— Le lieutenant Franck...

— Il a eu de l'avancement ?

— n s'est brûlé la cervelle...

Elle dit simplement :

— Je ne me faisais pas d'illusion sur lui. Sa mort le juge.

Cette froideur n'était point feinte.

Elle souleva la colère d'Éric.

— Gueuse ! murmura-t-il, et tu as dormi contre cet homme!... Et tu l'as enivré de tes paroles... de tes promesses. . . de tes baisers !

Elle fronça le sourcil :

— Voulez-vous, dit-elle, que nous laissions là mes amants pour parler de votre maîtresse? Ourida serait froissée de penser que, depuis plusieurs minutes, nous sommes en face l'un de l'autre et que vous ne m'avez pas encore demandé de ses nouvelles !

A cette minute Éric mesura l'imprudence de son attaque et de son indignation. Il se taisait, elle demanda avec ironie :

— Me serai-je donc trompée ? . . . Ce sujet que je croyais palpitant serait-il devenu sans intérêt pour vous?

Il eut une nuance d'impatience :

lions !.. Tu avais mieux commencé. . . Épargneaillerie. Dis ce que tu veux dire, approuva d'un mouvement de tête et com- >ur le ton d'un récit amical :

faut d'abord que tu le saches : je suis devenue eure amie d'Ourida... Oh! ne Taccuse pas de î... Elle se déCait... très suffisamment pour une ... Mais, tu le sais, quand je veux étourdir e...

3 sais, dit Éric.

. Je lui ai donc fait croire que j'étais ta sœur, ne dévouais aussi passionnément à vos amours même s'était exposée autrefois par tendresse sœur Tounis.

put s'empêcher de murmurer :

a pauvre enfant...

e la plains pas ! reprit vivement Sonia. Elle a race des femmes qui goûtent de la volupté sacrifice. Je l'ai rendue heureuse d'une ceranière, puisque je lui ai fourni l'occasion de er pour toi.

ïit:

luelle infamie ! . . .

l'arrêta :

eux-tu que je te conte la suite ? Oui... Eh bien, ter romps plus par des exclamations inutiles, lis : si, à cette minute, tu avais la puissance budroyer, je ne serais déjà plus qu'un tas de . Moi, peut-être, j'aurais le pouvoir de vous 3urir, toi et elle... Je vous ménage... Qui vaut le nous deux?

[onstre ! dit Éric, fois, elle sourit sans arrière-pensée. Il avait

raison : elle était hors de la nature. Et, tour à tour, c'était sa soufifrance et son orgueil.

— ... Mon premier soin, reprit-elle, quand je me suis sentie maîtresse de la confiance de ta Petite-Rose, a été, comme tu penses, de l'empêcher de se rapprocher de toi. Tu as bien reçu, n'est-ce pas, sur la route, ce kébouch, qu'un berger devait te remettre, de la part d'Ourida?

— Je l'ai au cou...

— ... Tu l'as ouvert ?. . . Et qu'est-ce que tu as trouvé dedans ?

— Une lettre dans laquelle Ourida me demandait de ne point chercher à la voir.

— Et tu n'as pas été étonné de cette crainte?... Tu n'as pas été offensé de constater que ton amoureuse renonçait si facilement au plaisir de retrouver son galant chevalier?

— Tu ne vas pas me dire... fit Éric.

Il s'arrêta dans l'horreur de formuler sa pensée :

— Cette lettre, reprit Sonia, était un faux. C'est moi qui l'ai écrite. Ourida m'avait priée bien au contraire, de t'appeler à son secours.

Ils se turent. Elle regardait la douleur s'enfoncer.

— Après? demanda-t-il.

— Je lui ai fait croire que tu étais prisonnier des Trouds et que Selman te faisait grâce de la vie à la condition qu'elle-même cédât à son désir. Oh ! je n'ai pas eu besoin de la supplier longtemps. Elle a consenti presque tout de suite. Mais ses yeux se sont fermés, tiens: comme cela... Et l'on aurait dit qu'elle venait de recevoir le coup de la mort ! A présent, elle est résignée et, ce soir même je la conduis à Tougourt. Tu n'auras qu'à te mettre à la fenêtre pour la

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voir sortir. Tu verras passer une caravane accompagnant deux femmes voilées, sur des chevaux. L'une i sera vêtue de bleu. Ce sera ton ennemie, Sonia, stement déguisée en suivante. L'autre sera vêtue inc. Ce sera ta petite princesse Bent-Djellab, ton la. J'ai pensé que tu aurais du plaisir à Taperr encore une fois et je t'ai fait emprisonner, à n, au-dessus de cette porte. Mais ne t'avise pas eler, de nommer ton amie, au moment où nous rons ! . . . J'ai pris mes précautions ! Corail, un pisà la main, marchera à côté d'Ourida... Si tu es un cri, il lui brûle la cervelle. Tout cela est combiné, n'est-ce pas?... Presque aussi ingéement que ta descente sur Tougourt... T'en sou- -tu ? quand tu t'étais fait chevalier de bassour ? e avait abandonné son ton d'ironie. Elle parlait ré elle, irrésistiblement, comme si, elle aussi, t à une souffrance intérieure, jà elle se dirigeait vers la porte, r le seuil de l'escalier, elle se retourna. Elle avait e à dire quelque chose qui l'étranglait :

Je me demande parfois, prononça-t-elle d'une trouée par l'angoisse, pourquoi je me donne tant al... Est-ce que je t'aimerais encore?...

répondit :

Non. Tu fais le mal pour le mal, par impuîs-

du bien, pour t'occuper.

Tu as peut-être raison, dit-elle, is, avec un soupir :

La vie est si vide I

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