SADISME
Ourida ne doutait plus que Sonia fut vraiment la sœur d*Éric. Elle s'était attachée à cette nouvelle amie avec toute Tardeur de sa nature expansive. Et d'ailleurs Sonia n'avait pas fait un geste, pas prononcé une parole qui n'allât à conquérir ce cœur loyal.
Le matin où elle parut dans la cour de la maison où la Petite-Rose était toujours prisonnière, en criant: « — Il vient d'arriver ! . . . Je l'ai vu ! » la jeune fille se jeta à la rencontre avec un élan qui aurait désarmé une ennemie moins perverse. Cette sincérité de joie ne servit qu'à accroître la rancune de Sonia contre l'innocente créature qui, sans défiance, lui donnait le spectacle de son bonheur.
Condamnée par le mystère de sa nature double à l'impuissance de la tendresse, Sonia n'enviait à l'amour que la vertu qu'il a de jeter un être hors de soi-même. Dans cette soufifrance, si les larmes et les angoisses
mêmes d'un cœur épris lui donnaient de la jalousie, la vue de la félicité d'autrui l'exaltait jusqu'à la cruauté.
— Il est là? répétait Ourida. Sain et sauf?... Ah! dix ans de ma vie pour le voir ! . . . Ne pourrais-tu lui demander dépasser devant cette maison?... Il ne lèverait pas la tête... Je ne l'appellerais pas... Mais derrière cette muraille, il entendrait battre mon cœur...
Et, glissant dans son émotion, aux conGdences dernières, elle dit avec douleur :
— L'entendrait-il ce cœur?... Jamais je ne lui ai permis d'élever sa voix, quand Éric cheminait sur la route de Tougourt, à côté de mon bassour... J'étais une enfant dans ce temps-là, une petite fille... Et la branche n'ose pas s'abaisser vers le voyageur quand elle n'a pas de fruit, — rien qu'une fleur à offrir...
Sonia l'écoutait dire avec joie. Ainsi, aucun engagement ne les liait encore. Elle allait les séparer à cette heure surhumaine où les paroles définitives n'ont pas été dites, où le rêve ne s'est pas encore posé, où l'amour s'appelle l'espoir, et n'est encore qu'un tissu d'illusions souveraines.
— Un peu de patience ! répondit-elle. Obéis seulement aux prières d'Éric. Il est assuré du succès de son plan.
— Parle !... Parle !... dit Ourida avec fièvre.
— Éric, reprit Sonia, te demande de feindre une subite soumission à la volonté de Selman. Jusqu'ici, tu as refusé de le rejoindre à son camp et de le suivre à Tougourt. Fais prévenir le Caïd des Soufa que tu renonces à ton entêtemept et que tu demandes des chevaux pour le rejoindre, ce soir, au bord de l'Oued- AUenda, où il a ses tentes...
— Crois-tu, demanda Ourida, que l'on cède à mon désir ?
— Je n'en doute point, reprit la jeune femme. Les Soufa sont embarrassés de ta garde ; ils ne demandent qu'à te rendre à Selman.
— Et si Ton me donne une escorte si nombreuse que je sois sa prisonnière ?
— Éric, répondit Sonia, est descendu à El-Oued à la tête de vingt cavaliers déterminés. 11 a échangé avec le Caïd des Soufa les paroles dont il était chargé. Il se propose de quitter la ville avant la prière du Dohor. II fera semblant de reprendre le chemin de Biskra. Mais quand il sera hors de la vue des sentinelles, il abandonnera la piste de Chott ; il redescendra vers le Sud à travers la dune ; il viendra s'embusquer dans les lauriers-roses de l'Oued-Allenda, il mettrai nos gens en fuite. Il tiendra des chevaux pour toi et ^ur moi tout sellés ; il nous enlèvera à travers la dune, à travers le désert de Sahia, il ira rejoindre le Choit Mérouane, il rentrera à Biskra par une roule sur laquelle personne ne songera à nous poursuivre.
Ourida battit des mains :
— II réussira, dit-elle, car la nuit est la part de l'amant quand il est courageux !
— Eric, reprit Sonia, m'a chargée pour toi d'une recommandation dernière. Il désire que, toi et moi, nous fassions un échange de nos vétments, tu revêtiras, comme une petite femme rouara, ce béguin noir, cette gandourah, ce voile bleu que je porte. Pour moi, je me couvrirai de tes vêtements blancs, de ton manteau de soie, et de ton haïck.
Ourida ouvrit des yeux étonnés.
— Et quel motif, dit-elle, aperçois-tu à ce déguisement?
— Il veut, dit Sonia, que tu aies l'air d'une
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petite suivante, et sa sœur, d'une princesse en
voyage...
Ourida continuait de sourire. Sonia dit vivement : — Tu ne comprends pas?... Si une de nous deux t rester entre les mains des gens de l'escorte, il t que mes blancs vêtements les dupent. Personne se préoccupera de la petite esclave en vêtements LIS ; tout le monde se ralliera à la princesse en haïck Qc pour la défendre contre les ravisseurs.
3urida fronça le sourcil :
— Je ne veux point que ma sœur s'expose à ma place. 5onia répondit vivement :
— Quel danger est-ce que je cours ? Que les Soufa gardent entre leurs mains, tandis qu'Éric t'enlè-
a? Ils en seront quitte pour pester contre leur prise. Ils me ramèneront à El-Oued avec toutes tes d'égards, et, comme Selman ne songe pas à îpouser, ces Soufa ne feront [aucune difficulté de renvoyer à Biskra.
— Ta sagesse et son amitié ont pensé à tout, dit rida avec un heureux sourire. J'obéirai à Éric.
— Il reste donc, reprit Sonia, à faire connaître à re frère que tu acceptes son plan.
— Il en doutait?...
Sonia avait préparé un petit développement sur jalousie d'Éric. Elle savait qu'elle ferait souffrir cette ànt sans coquetterie en lui disant que son frère it craint un refus, qu'il n'aurait pas été trop surpris, lore que douloureusement affecté, en apprenant une fillette comme Ourida avait tout sacrifié à l'amon de s'asseoir sur un trône. Elle oublia d'infliger te souffrance à la sincérité de la Petite-Rose. Son esprit it occupé par l'agréable souvenir de ce défi qu'elle
venait de jeter à Éric : « Tout cela est bien combiné, n est-ce pas? presque aussi ingénieusement que ta descente à Tougourt? T'en souviens-tu, quand tu t'étais fait chevalier de bassour ? » Elle se demandait si l'exécution de son projet pourrait lui causer plus de joie qu'elle n'en prenait à le machiner, dans le tête-à-tête avec cette victime si confiante.
— Il fallait, dit-elle, interrompant brusquement sa rêverie, convenir avec Éric d'un signe qui lui fît connaître ta résolution. Voici ce que nous avons arrêté : on lui portera aujourd'hui de ta part un panier de fruits. 11 attendra d'être seul pour y toucher. S'il n'y a rien de caché au fond de la corbeille, il en conjec turera que tu préfères ne pas courir les risques de l'aventure. . .
Ourida ne put s'empêcher de s'écrier :
— Quelle honte ?
— ... S'il y trouve un pistolet chargé, il s'en servira pour brûler la cervelle au premier Soufi qui s'efforcerait de s'opposer à ton enlèvement. Où nous procurer tous ces accessoires ?
— Nous n'irons pas les chercher bien loin, dit Ourida.
Elle se leva avec grâce et courut renverser une corbeille d'osier qui débordait de pelotons de laine :
— Nous allons, dit-elle, l'emplir avec des méchméchs * qu'il aura plaisir à goûter, puisqu'ils auront été touchés par nos mains. Viens-t'en les cueillir avec moi dans le jardin. Le maître de cette maison m'avait bien recommandé de respecter sa récolte, mais je l'apaiserai avec un douro d'Espagne.