LA BLEUE ET LA BLANCHE
parole d'amour où la Petite-Rose découvrait deur de sa tendresse, aurait sufiS pour fortia dans sa décision, si elle avait eu quelque Q s'attendrir :
seras donc servie comme tu le souhaites, -t-elle, dans un sursaut de jalousie qui, une contracta les beaux traits de son visage, — car, lême, de la main de ton amant, tu mourras !
i ce moment, un doute lui traversa Tesprit.
— qui se méfiait d'elle — allait flairer la échange de vêtements bleus qu'elle se profaire avec les vêtements blancs d'Ourida sufl'abuser ?
yons, dit-elle en s'approchant de la Petite* ;n lui plaçant la main sur la tête, si je suis plus grande que toi?
e et svelte, elle dépassait de la moitié du
front la jeune Arabe qui n'avait pas fini sa croissance.
— Qu'est-ce donc? dit Ourida. Tu crains que notre déguisement ne suffise pas à donner le change aux hommes d'escorte?... A cause de l'inégalité de nos tailles ? Si vraiment tu veux qu'on me prenne pour toi je t'indiquerai une supercherie facile : fais-moi donner une monture plus haute que la tienne. Avec cet artifice, quand nous chevaucherons à côté l'une de l'autre sous les voiles, un amoureux même ne nous distinguerait plus.
— Il faut que je t'embrasse pour cette invention-là I dit Sonia avec un sourire.
Et, se baissant vers Ourida, elle la baisa au front. Sa quiétude n'était pourtant pas parfaite :
— Si Éric, pensait-elle, était bien maître de soi, s'il réfléchissait, il ne tirerait pas sur cette femme bleue qui va passer sous sa fenêtre. A supposer qu'il croie vraiment me tuer sous cette défroque, que peut-il espérer de ma mort ? Il peut craindre, comme je l'en ai menacé, que Corail brûle aussitôt la cervelle à Ourida ou encore que les Soufa se jettent dans sa prison et le massacrent lui-même?
Elle avait besoin d'être réconfortée dans cette inquiétude. Elle s'adressa à la Petite-Rose :
— Crois-tu, dit-elle, que si notre frère avait été gravement ofiensé dans son honneur, il hésiterait, quitte à te perdre toi qu'il aime, à se venger de l'insulte ?
Ourida regarda celle qu'elle appelait sa sœur avec des yeux étonnés :
— Quelle question me poses-tu làl s'écria-t-elle. Si Éric était homme à hésiter entre l'amour d'Ourida
et le devoir de la vengeance, jamais je ne l'aurais aimé !
— Chère enfant, dit Sonia, laisse-moi t'embrasser encore. Tu connais notre frère mieux que moi...
Derechef, elle baisa la jeune fille avec un clan sincère, car elle songeait tout bas :
— Cette petite a raison : Éric tirera.
Pendant ce temps, appuyé aux grilles de sa prison, Éric regardait ce pont du fossé par où, tout à l'heure, Sonia et la Petite-Rose allaient sortir. La parole de Sonia bourdonnait encore confusément dans sa tête : « Si tu prononces un nom, si tu jettes un cri pour lui faire tourner la tête, elle est morte ! »
Alors? Il allait accepter qu'on la conduisît à ce Selman qui avait l'air d'une bête louche et qui recommencerait à la faire souffrir comme le Cheikh- El-Arab avait martyrisé sa sœur Tounis? Sûrement la mort valait mieux qu'une telle existence, et puis, Sonia aurait-elle vraiment l'audace d'accompUr ce nouveau crime? Est-ce qu'elle ne s'était pas vantée? Il la connaissait habile à mentir, pour le moins autant qu'à entreprendre... A cette seconde, l'imagination d'Éric lui représenta une scène qu'il n'avait point oubliée : le jardin des Sultans dans la Casbah de Tougourt, ce canon de fusil sorti d'un buisson de roses, braqué sur Abderrhamann. Déjà une fois Sonia avait armé la main de Corail. Celle qui n'avait pas reculé devant l'assassinat du Sultan n'hésiterait pas devant le meurtre d'une jeune fille sans défense. Ce nom qu'il jetterait au passage serait le signal de la mort d'Ourida. De quel droit la condamnait-il ? Il ne doutait point que la Petite-Rose lui gardât un tendre souvenir dans le cœur. Il croyait encore sentir dans
sa main cette gorge naissante dont, en signe d'engagement, pudique comme elle était, elle lui avait fait sentir les mouvements d'oiseau. Et il songea :
— Tout vaut mieux que la mort à cet âge ! . . . même le harem d'un Selman!... Cette petite a cru que je l'aimais. Je ferai comme si elle avait raison... J'imposerai silence à ma jalousie. Je la laisserai passer, je ne la nommerai pas.
Tandis que son maître songeait si mélancoliquement, derrière les barreaux de sa cellule, Ben-Titi n'était point demeuré inactif. Dès la première minute, il s'était concilié les bonnes grâces des Soufa en soignant lui-même Mansour et El-Biod que l'on avait provisoirement remisés dans l'écurie du corps de garde. D'autre part, il n'avait point fait de difficultés pour se laisser désarmer.
A ce prix, on le laissait errer librement entre le mur d'enceinte et les abords de la ville. Les Soufa savaient bien qu'il ne pourrait franchir la poterne à cheval sans se faire arrêter au passage. La dune qui entourait la ville l'isolait d'ailleurs ainsi qu'une mer. On était prisonnier dans El-Oued, une fois qu'on avait franchi le rempart, comme en plein océan dans les flancs d'un navire.
Ben-Titi attendait philosophiquement qu'une occasion se présentât de monter jusqu'à son maître. En attendant, il faisait les cent pas sur le rempart et, las de sa promenade sans but, il s'était accoudé au mur de toube pour contempler les ondulations de cette mer de sable qu'un peu de vent obligeait de fumer au lointain. Il fut très surpris d'entendre son nom prononcé par une voix de femme.
Vivement, il se retourna.
294 GENS DE POUJDRE
— Tiens, dit-il, c'est toi Yamina? De quel trou d'enfer sors-tu ?
Il avait reconnu la petite négresse qui servait Ourida dans la Casbah de Tougourt et que les nomades de Selman avaient enlevée avec sa maîtresse.
La jeune esclave portait sur sa tête une corbeille toute pleine d'abricots.
— Te chargerais-tu, dit Yamina d'une voix mystérieuse, de faire tenir ces fruits à ton maître Éric?
— Et de quelle part, ma belle enfant ?
— De quelles mains veux-tu qu'ils viennent, sinon de l'amitié de ma maîtresse, Lala Ourida ?
— Je connais, dit le spahi, la personne que tu nommes. Mais mon strict devoir de bon serviteur est de m'assurer par moi-même que ces fruits ne sont pas empoisonnés...
Ce disant, avec une promptitude de chapardeur, il enfonça la main dans la corbeille. La petite négresse et le spahi poussèrent en même temps un léger cri, elle, de protestation, lui, d'étonnement.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
Sous les fruits, soigneusement échafaudés en pyramides, il venait de toucher la crosse d'un pistolet. Yamina jeta autour d'elle un coup d'œil rapide ; ils étaient seuls.
— Ces fruits, dit-elle à voix basse, ne servent qu'à masquer l'arme que tu as découverte. Il faut que tu la fasses parvenir à ton maître, toute chargée comme elle est.
Le spahi porta la main à son front, souleva légèrement son turban, glissa les doigts dessous pour gratter sa tête rasée :
— Soit, dit-il. Mais qu'en fera-t-il? J'imagine que des explications orales ont été jointes à cet envoi par ta galante maîtresse? Dans les fers où est le lieutenant, un pistolet chargé ne pourrait lui servir qu'à se faire sauter la cervelle... Je ne puis croire que la Petite- Rose lui conseille par ce cadeau, d'en finir si brutalement avec la vie ?
— En effet, répondit Yamina. Ma maîtresse m'a dit, en me remettant ce panier : « Tu diras à Ben-Titî de rappeler à son maître qu'il verra sortir une femme blanche et une femme bleue par la porte d'El-Oued. »
Le spahi réfléchit un instant, puis déclara:
— Entendu. Tu peux retourner vers ta maîtresse. Tu lui diras que tu t'es honnêtement acquittée de ta conmiission. Le reste me regarde.
Le jour conmiençait de baisser, quand dans l'escalier de la tour où il était gardé à vue, Éric reconnut le pas du spahi. Le visage de Ben-Titi avait pris cet air de gravité mystérieuse que les indigènes revêtent volontiers dans les occasions de secret. Le geste qu'il fit en entrant indiquait que son maître ne devait ni se récrier,, ni éveiller, par un mouvement trop brusque, la défiance des geôliers. Et, comme Éric le regardait avec étonnement, il posa la corbeille à terre, écarta les fruits pour découvrir le pistolet avant de souffler d'une voix étouffée :
— De la part d'Ourida,
— Tu dis ?
Le spahi remit son doigt sur ses lèvres, et, l'oreille aux aguets, tendue vers la porte, il murmura la fin de la commission sans regarder son maître.
Éric prit vivement le pistolet et le cacha dans son dolman. Il répétait comme un halluciné :
— Elle a dit : « la femme en bleu, la femme en blanc ». Et elle m'envoie une arme chargée... Qu'estce que cela veut dire.^... Qu'est-ce qu'elle attend de moi ?...
Il avait besoin de rester seul pour réfléchir. Il leva sur le spahi un regard qui le remerciait et qui le congédia.
— Je l'ai fait pour le bien ! dit Ben-Titi.
Éric ne releva pas cette parole rituelle. Il était retourné à la fenêtre, et, derrière la marée de dunes, il regardait le soleil baisser. Dans quelques secondes, ce serait le crépuscule et là, sous ses pieds, à portée de son pistolet, Ourida passerait entre les deux meurtriers qui la menaient au sacrifice.
Y avait-il une chance humaine qu'elle eût découvert toute seule le piège qu'on lui tendait ? Avait-elle envoyé ce pistolet à Éric pour le prier d'intervenir?
— En tout cas, se dit le lieutenant, je connais, moi, le complot dont elle est victime. Je sais qu'au bout de cette route, elle croit rencontrer son ami Éric et que c'est Selman qui la guette.
Sa résolution était prise. Il jeta un regard vers l'ouverture de la cellule, et, ayant constaté qu'il était bien seul, il tira le pistolet de sa poitrine. C'était une arme de Tunis, de qualité supérieure. Il avança le bras, la braqua contre le mur, ferma l'œil gauche, en joue, comme un homme qui tire. Il avait l'arme bien en main. Il vérifia la capsule, il replaça le pistolet dans sa poitrine.
Un quart d'heure plus tard, un bruit lointain de chevaux lui faisait dresser l'oreille.
Il murmura :
— Elles !
Le bruit mou des sabots se rapprochait sur la piste de sable, soudain, il s'étouflFa sous la voûte.
Éric était derrière la fenêtre pour les voir sortir. Il laissa passer une vingtaine de goumiers qui ouvraient le cortège.
Deux femmes, Tune en blanc, sortaient de la porte, en causant. Il fr
— Advienne que pourra ! dit-il.
Sa main ne tremblait pas. Il gl Tarme entre deux barreaux, ferma œil gauche, ajusta tranquillement la fit feu.