‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 45 sur 55 · COUPS DE PIOCHE · texte numérisé non relu

COUPS DE PIOCHE

même de ce jour où, par la route de Touî fille des roumis déguisée en mulsumane, ! lui annoncer Téchec du Cheikh-El-Arab, ait levé son camp d'Allendah. Il étaic venu r rOued-Rir, au milieu des Ouled-Moulat, rtisans de son père, le Cheikh-Ali. Là, il avait ouvelles qui avaient singulièrement accru sa et Tespoir de sa clientèle, îrté par Técroulement des illusions qu'il avait ment échafaudées et désespéré d'autre part, e de Sonia, le Gheikh-El-Arab avait quitté la s la proclamation du jeune Abd-El-Kader, récipitation qui ressemblait à une fuite. Il lui deux jours pour se remettre de ce double s, il avait réfléchi qu'un tel échec le décon- IX yeux de la France. Il s'était souvenu de 5 du colonel Desvaux :

— ^ (( Une occasion t'est donnée de nous prouver Tascendant que tu exerces sur les nomades. »

Il l'avait senti, il jouait son va-tout. Oubliant donc la promesse faite à Bouchemall de ne pénétrer dans la ville qu'avec une escorte, il avait poussé avec tout son Goum jusque sous les murailles de Tougourt. Lala Aichouch et la « Deïra » lui avaient fermé les portes au nez. Quelques coups de fusil, tirés contre les défenseurs de la muraille par les gens du Goum avaient provoqué une brusque sortie. Surpris par cette attaque imprévue, incertain d'ailleurs de ce qu'il voulait oser, le Cheikh-El-Arab avait commandé la retraite. Elle avait fini en déroute. Les cavaliers de la « Deïra » l'avaient rejeté jusque dans son camp de Tamerna et le bruit courait, d'autre part, qu'après cet exploit, le Sultan et les notables de Tougourt avaient expédié un courrier au général commandant de corps, pour remercier la France, au nom d'Abd-EI-Kader, et pour se plaindre gravement du Cheikh-EI-Arab. Déçu dans son ambition, il avait trahi tout ensemble les roumis et ses frères et il avait tenté de détrôner, par un coup de main, ce jeune Sultan qu'on l'avait envoyé reconnaître.

Le messager de Tougourt n'avait pas eu à monter plus haut que Biskra. D avait trouvé le commandant Carbuccia armé d'instructions qui lui permettaient de se décider. d'urgence. Il était donc redescendu, rapportant au fils d'Abderrhaman le cachet et le burnous d'honneur.

Cette résolution n'avait pas été prise sans une énergique protestation du capitaine Séroka. Il refusait d'admettre la version de Tougourt ; il considérait que Lala Aichouch et la « Deïra » avaient gravement offensé la

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France, en fermant leurs portes avec une hostilité si marquée à un ambassadeur accrédité. Mais le « Père la Légion » l'avait fait remarquer : il fallait accepter la régence de Lala Aichouch ou aller avec nos bataillons implanter le Cheikh-El-Arab dans Tougourt. L'heure ne semblait pas favorable pour une telle expédition ; puis la façon dont le Cheikh-des-Palmiers avait été accueilli par ces gens du Sable, ne justifiait pas que l'on risquât à son profit un si grand effort.

L'enthousiasme avec lequel les habitants de Tougourt accueillirent ces nouvelles porta un coup à Selman. Il apercevait clairement l'intérêt que la « Deïra » avait à gouverner la ville et l'Oued-Rir sous le nom d'un enfant. Il le savait de reste, les pires exactions ne provoqueraient nulle révolte, si les Ksouriens, écrasés d'impôts, se croyaient dans la dépendance d'un gouvernement assez fort pour abuser de sa puissance. Or, il n'y avait pas à en douter : la reconnaissance d'Abd~El-Kader par les roumis et d'autre part, le sacrifice qu'ils faisaient à propos de leur ancien protégé, le Cheikh-El-Arab, allaient donner du prestige au gouvernement de Lala Aichouch et de ses intendants. Selman en touchait du doigt une preuve trop certaine dans ce fait que Tougourt, — jusqu'à ce jour très attachée à ses coutumes, — avait permis qu'on le dépouillât, lui, le mâle le plus âgé de la famille, d'une succession qui lui appartenait, de par les traditions de sa famille et la loi du pays.

Selman se débattait dans ces incertitudes pénibles, quand cette volonté de femme, qui, déjà, l'avait secouru, vint l'éclairer à propos et lui rendre la confiance en soi-même. Un nègre gigantesque dont les reins étaient enveloppés d'un pagne de couleurs voyantes se

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présenta au camp au début de la nuit. Il apportait un message de Sonia.

(( Je te fais trop d'honneur, Sultan Selman, — disait cette épître — , pour supposer qu'à cette heure les soins de ton amour t'occupent plus que ceux de ta gloire. Souffre donc que celle qui s'est dévouée à ta fortune, parce qu'elle croit dans ton étoile, te renseigne sur la politique de la France. Seul tu ne peux en deviner les dessous.

» C'est contraints et forcés que tes ennemis ont envoyé le burnous d'investiture à cet enfant qui va servir de paravent à Lala Aichouch et à sa bande de nègres. On s'attend à ce que ces domestiques insatiables abusent du pouvoir qu'on leur confie. Tu verras que leiu* premier soin sera de mettre un impôt sur les palmiers des Ouled-Moulat, des Selmia, des Rhaman qui, jamais, n'ont payé la dîme. Ne dit-on point déjà que pour satisfaire de vieilles rancunes, ils veulent fermer le marché de l'Oued-Rir à ceux de Témacin et qu'ils ont mis les Ouled-Saoud en interdit? Ne te laisse pas intimider par les cris de joie que Tougourt a poussés quand Bouchemall est revenu de Biskra, porteur du burnous d'honneur et du brevet d'investiture. J'ai longuement causé des craintes de Lala Aichouch avec celle que tu m'as ordonné de visiter et qui me prenait pour la sœur de son ami. La « Deïra » gouverne Tougourt par la peur. Tu n'as qu'à paraître sur la place du Marché pour que les cœurs volent vers toi. Laisse-toi seulement conduire avec confiance par Celle que Dieu t'a envoyée pour te servir de guide; des ténèbres où, présentement, tu tâtonnes, elle te conduira à la lumière. Je n'ai pas voulu confier à une lettre qui toujours peut être inter-

ceptée, le détail de mon projet. Interroge seulement le nègre qui t'apporte ce message. Il te répétera fidèlement ce que je lui ai dit. Inutile de le récompenser ou de le tuer : je réponds de sa discrétion. J*ai soufflé mon âme en lui. Je parle par sa bouche. »

Trois jours plus tard, les sentinelles de garde sur les murailles de Tougourt voyaient apparaître par le chemin de Sidi-Rached, une vingtaine d'Ouled- Moulat. Leurs femmes et leurs enfants les accompagnaient. A haute voix, ils demandaient à être reçus par Sultan Abd-El-Kader. Comme le bruit s'était répandu dans rOued-Rir que ces nomades s'étaient ralliés à là cause de Selman, les sentinelles, avant de livrer là porte, avertirent Lala Aichouch. Elle envoya Bouchemall pour la renseigner :

— Nous avons reconnu notre erreur, dirent ces guerriers, et, tu le vois, de la part des nôtres nous apportons à Sultan Abd-El-Kader un cheval de gada. S'il doute de notre sincérité, qu'il nous garde seulement en otage avec nos enfants et nos femmes.

Ces protestations semblaient sincères. La respectueuse déférence avec laquelle le chef de la « miad » plaça sur sa nuque le petit pied de Sultan Abd-El-Kader acheva de rassurer la « Deïra » . Elle résolut de traiter les députés des Nomades avec d'autant plus d'égards que la décision des Ouled-Moulat lui avait causé plus d'inquiétude. Elle décida que tous les hommes de la (( miad » seraient logés et hébergés dans la Casbah, aux frais du Sultan. Pour les femmes et les enfants, on les dispersa dans la ville. Personne ne songeait à surveiller leurs allées et venues. La fausse musulmane

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qui s'était glissée dans leurs rangs eut toutes les facilités de vaquer à Texécution de ses projets.

Ce soir-là, les jeux qui accompagnent les distributions publiques de couscous et les rôtissages de méchouï se prolongèrent tard dans la soirée. Un coup de siroco qui éteignait les lanternes et voilait la lune y mit fin sur les deux heures. Les habitants de la ville rentrèrent dans leurs maisons de toube et Tougourt s'assoupit dans la digestion de son repas de fête.

Gavés de reliefs, les chiens eux-mêmes s'étaient endormis sur les terrasses. Le poids de la nourriture et le siroco les empêchèrent d'éventer une troupe d'une cinquantaine d'hommes qui avançait par le chemin de Sidi-Rached. Elle masquait sa marche de tous les accidents de terrain, touflFes de drinn, tombeaux, saillies de dunes, masures abandonnées qui, de ce côté, hérissent la plaine.

Rassurés par la torpeur qui pesait sur la ville et par l'absence de lune, ces maraudeurs s'approchèrent avec audace. Ils descendirent dans le fossé en un point où il était à sec et ils escaladèrent le pied du rempart. La muraille qui les couvrait de son ombre abritait le quartier de la Medjeria. Là, vivaient dans le luxe les juifs qui trafiquent avec les Soufa d'argent et de pierres précieuses. Leurs maisons serrées les unes contre les autres s'appuient à l'assiette même du rempart. Il semblait qu'il suffît de percer une ouverture dans ces glacis de toube pour y pénétrer.

Et soudain, comme si telle eût été sa pensée secrète, le personnage mince et élégant qui conduisait la troupe fit à ses compagnons signe de s'arrêter. Luimême colla l'oreille à la muraille, comme si, à cette place prévue, il s'attendait à entendre quelque bruit

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qui décelât l'attente ou simplement la veille. Derrière lui, ses compagnons tendaient le cou, courbés en deux, aux écoutes.

Un brusque mouvement d'alerte les avertit que leur conducteur avait découvert le point de sa recherche. En effet, ils ne tardèrent pas à distinguer un bruit sourd. On eût dit des pioches lancées à la volée, qui, par le dedans, ébranlaient le mur de toube. Ces coups suivaient un trajet régulier; ils semblaient dessiner dans le rempart la brèche d'une porte.

En sursaut, le chef se redressa et, derrière lui, les hommes relevèrent leurs fusils. Un énorme carré de maçonnerie gypseuse venait de s'ébouler dans le fossé. Le guerrier qui menait les autres avait reculé d'un bond. Il attendait maintenant que la poussière fût abattue : elle tomba. Et, de la crevasse béante, une lumière jaillit ; c'était le signal.

D'un geste rapide, le jeune homme ordonna à ses compagnons de le suivre. Au moment où il franchissait le seuil, une femme en vêtements blancs qui était debout sur la brèche du mur, éleva une lumière. Son visage était à découvert, ses yeux pâles, ses cheveux d*or dépassaient le béguin qui lui couvrait la tête.

Gravement, elle salua celui qui paraissait :

— C'est toi, Selman?... Entre...

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