VISITE AUX TOMBEAUX
Selman était depuis dix jours installé dans la Casbah. Habilement conseillé par continuait à jouer son rôle de vainqueur qu toutes les injures anciennes. La confiance qi rait était si générale que le jour même de i dans la ville, les boutiques du Souck s'éta vertes.
Seule, prétextant la profondeur de son d Aichouch avait refusé de le recevoir. El ses nuits et ses jours dans une des chambres sans voir ses petits-enfants, absorbée dans venirs.
Le vendredi qui suivit l'entrée de Selmg gourt, elle reçut un message de Nezla. ( Sultan était à la mosquée, elle se couvrit d*u sûre de ne pas être reconnue, elle sortit pa de la Trahison. Il lui fallut contourner c<
des remparts qui flanquait le quartier de la Medjeria.
En passant devant la brèche par où Selman était
entré dans la ville, elle secoua la tête. Les briques de
*^„i.^ fraîche aveuglaient l'éventrement du mur, elles
aient la cicatrice en lignes blafardes. La ville était
uérie de sa blessure. Il sembla à Lala Aichouch
était elle-même qui avait reçu ce coup de lance
3 flanc.
résent, il lui fallait s'éloigner des remparts. )as lents elle allait vers une Koubba plantée 3 sable, à dix minutes de la ville, loin des fonet des sentes de caravaniers.
5 de fois elle avait fait ce chemin, depuis sa jeu- Depuis des siècles, derrière ce mur qu'un enfant sauté en se jouant, les Sultans deTougourt avaient tombeaux. A l'abri de cette coupole blanche, ils ient dans le sable, sous une pluie d'or, dans un le lilas, dans des caresses d'ombres roses et . La fatigue qui venait du jeu de la lumière était ?ante, que la Sultane-Mère abaissa ses paupières s, et elle continua d'avancer vers l'ossuaire, les L-clos, les sourcils contractés par la soufirance du 3t par le poids de ses pensées, ime elle entrait dans la petite cour qui précède die mosquée, une jeune fille, voilée de deuil B elle, s'avança à la rencontre :
C'est toi, Ourida ? dit-elle, tandis que la Petitelui baisait les mains. Appuie ta tête sur ma et écoute. Tu entends l'oiseau du souci ? Il bat )it dans sa cage. Mais le cœur de Lala Aichouch irraché. . . Es l'ont enfoui dans le sable !
larmes coulaient des yeux d'Ourida jusque sur ►ile. Dans cette retraite de Nezla, où elle s'était
cachée depuis son départ d*El-Oued, elle avait appris simultanément la mort d'Abderrhaman, celle de Tounis et l'avènement de Selman. Elle ne doutait point que la destinée se fût placée entre elle et Tami qui avait promis de la secourir ; mais si elle n'accusait pas Éric d'indifférence, elle pensait à part soi :
— A cette heure, quand même il paraîtrait, il n'est plus temps !
Le sommeil de Tounis lui paraissait enviable. Maintenant, dans les jardins célestes, elle devait jouir de la vue de celui qu'elle avait aimé. Il était facile de la suivre :
— Mais moi, pensait la Petite-Rose, si je devançais mon jour, que répondrai-je à Azraïl lorsqu'il me demandera : « Où est l'époux que tu veux rejoindre?»
Sous le voile, elle tordit ses deux bras dans un élan de désespoir, puis elle se souvint qu'elle était dans le royaume de la mort, et, ayant baissé le front avec résignation, elle entra dans la Koubba.
Six voûtes reposant sur des piliers formaient le plafond de la crypte. Au centre, la petite coupole versait une discrète lumière. A terre, sans exhaussement de marche, disposées en tous sens, les tombes semblaient des cercueils d'enfants. Une pierre était levée à la tête des morts, une autre aux pieds. Une troisième pierre, debout, à la place féconde de la ceinture, marquait le souvenir des femmes. Celles-ci étaient les plus nombreuses à cause des renouvellements du harem. En tout, dans un espace de vingt pas, une soixantaine de morts dormaient sous les voûtes.
De l'encens finissait de brûler dans les vases ; suspendus dans des filets de soie, des œufs d'autruche pendaient de la voûte ; des petits miroirs, encastrés
dans les piliers pour répéter la lumière du lustre
sépulcral, brillaient dans la pénombre.
Lala Aichouch et Ourida s'étaient arrêtées sur le 1, leurs têtes inclinées. Et, de sa voix grave, que virile, la Sultane-Mère récita cette prière du ommencement w que Ton dit en l'honneur des ts :
- « Louanges à Dieu, Souverain des mondes ! La éricorde est son partage. Il est Roi au jour du ement ».
Ille s'arrêta, méditant sur des choses passées, ida acheva :
- (( Nous t'adorons. Seigneur, et nous implorons assistance. Dirige-nous dans le sentier de ceux que is comblés de tes biens, de ceux qui n'ont point ité ta colère » .
.es paroles murmurées coulaient de sa bouche e, rafraîchissantes dans cet asile de l'éternel repos ime un murmure de source, iala Aichouch avait fini de méditer. A gauche, elle ourna vers la petite chambre fermée par une grille Sultan Abderrhaman dormait son dernier sommeil.
— Ici repose, dit-elle, celui dont j'avais ouvert les X et qui devait fermer les miens... Il était si frêle, nd je le nourrissais de mon lait ! Les marabouts valent conseillé de l'enfermer comme un petit sau, dans des feuilles de palmier. Cependant, pour
j'ai rêvé le trône et à ses pieds j'avais mis un pie!..,
Jne seconde, elle baissa la tête. Le flot des souve- 5 remontait en elle. Elle s'écria avec une ardeur reproche :
— mon fils, tu m'as trahie !
GENS DE POUDRE SsS
Il semblait à Ourida que le manteau de chaux vive n'arrêtait pas ses regards. Elle revoyait Abderrhaman tel qu'il lui était apparu sous ses vêtements de chamelier dans la petite maison de Biskra. Sur la gorge de Tounis, il appuyait sa tête amoureuse et son regard montait vers la jeune femme comme la flamme d'un feu. Abderrhaman... Tounis... Elle ne les plaignait point. Car si, sur la terre, leurs joies avaient été furtives, leurs bonheurs épiés, du moins, avaient-ils approché leurs bouches assez près l'une de l'autre pour connaître la joie qu'un jour ils goûteraient en liberté, dans le Paradis.
Cependant Lala Aichouch avait ouvert la grille et elle s'était assise sur la tombe.
Elle dit à sa nièce :
— C'est à cette place que je veux reposer à côté de mon fils. Tu diras qu'ils couchent Abd-El-Kaderà nos pieds, et ses deux sœurs, les enfants de lait, à notre tête, plus haut, comme des anges funèbres...
Elle avait parlé sur un ton de prophétie. Ourida sentit le frisson de la mort passer dans ses os. Elle fléchit sur les genoux et, sanglotante, elle se jeta dans la ceinture de Lala Aichouch, cacha son visage dans les voiles de deuil.
— Mère, mère, dit-elle, pourquoi appelles-tu Azra'fl sur tes petits-enfants ?
La main distraite de Lala Aichouch caressa cette jeune vie, les trésors de sa grâce naissante.
— Je le sais, dit-elle, l'arbre qui va fleurir pleure quand il voit briller la hache... Qu'importe au tronc desséché que ce soit le vent, le fer ou le feu qui le détruisent?
Ourida sanglotait toujours :
— Selman, dit-elle, respectera la lignée d'Abder— rhaman ! . . . Il sait que tu soutenais le bras de son . Lui aussi, il voudra s'asseoir à l'ombre de ton [.
i Aichouch sourit avec mélancolie :
Interroge ces morts, dit-elle. Demande-leur re de notre maison. Quand un Ben-Djellab sur le trône, il faut que ceux qui l'y ont précédé dent au tombeau.
ida avait relevé son visage où Tangoisse était Et, autour d'elle, elle avait jeté un regard f, comme si vraiment elle s'attendait à voir tous nces et toutes ces princesses se lever du sable îurs tuniques sanglantes pour rendre témoignage oi du Trône.
. Aichouch suivit la direction de son regard, int le bras pour désigner une chambre voisine itre tombes étaient réunies :
V^oici, dit-elle, la place où le Sultan Mohamedlimed-Ben-Djellab, ton aïeul, s'est effacé sous la A côté de lui, sont ses deux frères: Gheikhn et Cheikh- Abderrhaman. A ses pieds, son le Chcikh-El-Khazen. Il les avait massacrés tous Ls pour arriver au trône. Son fils Amer lui suc- Voici sa tombe. Avant de dormir dans cette , il partagea mon lit. C'est lui qui, le premier, i ma ceinture de vierge. 11 avait sur lui les sangs L frère, le Cheikh-Ahmed et de son cousin, le i-Mahmoud. A présent, ils dorment tous les trois > à côté des autres. Vois-tu maintenant cette mprimée au-dessus de la voûte, dans le plâtre C'est celle de Cheikh-Ali. Il avait tué son frère, n-Ben-Mohamed pour lui succéder. Regarde ce
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doigt qui a poussé la détente du pistolet... A son tour, il fut tué par son nègre. Et moi qui voulais abattre sa « Deïra » pour placer mon fils sur le trône, j'ai frappé, comme lui. ceux qui me faisaient de Tombre : Otman- Ben-El-Ksouri et ses deux fîls,Mohamed-Ben-Djelloul, El-Hadj-Tahar et Lakhedar-Ben-Touba. J'aurais supprimé Selman si mon bras avait pu l'atteindre. Dieu l'a couvert dans sa fuite, Dieu a protégé son retour... Tous les événements s'accomplissent par la volonté de Dieu...
Elle se leva. Si calme devant la mort qui rôdait autour d'elle, Lala Aichouch semblait le tragique génie de sa race. Elle ne se révoltait point contre la Loi qu'elle-même avait appliquée, elle ne songeait point à l'éviter par la fuite. Il ne lui restait plus à remplir sur la terre que ces besognes rituelles, imposées par le Prophète à la piété des musulmanes. Le respect des morts en fait partie.
Lala Aichouch monta sur un escabeau, et, de ses mains royales, elle versa dans le lustre de la crypte l'huile qui devait éclairer la veillée du vendredi.