LA LOI DU TRÔNE
quement séparée de celle qu'elle prenait pour la sœur d'Éric, la Petite-Rose était ians Tougourt après sa pieuse visite au tombeau i-Djellab. Elle avait frappé à la porte de cette 1 que Larbi-Mamlouk avait épousée. Dans laison modeste, elle avait trouvé un asile invioîllc demeurait là, par ordre de la Sultane-Mère, à tous les yeux. Elle y attendait la minute rter à Biskra un message que, dans sa î, Lala Aichouch méditait d'envoyer aux autoançaises.
ie par Yamina qui achetait sur le Marché, its et quelques épices, Méryem elle-même ne plus la maison. Pourtant, à la prière d'Ou- He se décida à en sortir, un matin où, 3 provisions, la petite esclave, rapporta la 5 que la tête de l'Agha du Goum avait
été clouée de nuit, au-dessus de la porte de la Casbah.
Selman jetait le masque.
Maître de la ville, il se découvrait comme un Sultan de terreur. Les juifs de la Medjeria, qui avaient éventré la muraille pour l'introduire dans Tougourt, venaient d'être impitoyablement rançonnés. En récompense de leur assistance, Selman les avait sommés de se convertir à l'islam, sous peine de massacre.
Imberbe, toujours maigre, le jeune Sultan ne marchait plus qu'escorté de vingt nègres. Il avait tué de sa propre main un de ces gardiens qui, dans un moment d'oubli, avait relevé sur le passage du Maître le canon de sa carabine.
Méryem avait dans la Casbah des attaches anciennes. Elle en franchit aisément le seuil et pénétra dans ce jardin réservé qui avait été pour Abderrhaman le lieu favori de la sieste et de la prière.
En attendant Bouchemall à qui la Petite-Rose l'avait dépêchée, Méryem s'arrêta à jouer avec les fillettes orphelines d' Abderrhaman. L'une d'elles était encore une enfant de lait, sans cesse rejetée vers le sein de sa nourrice; l'autre parlait à peine, mais déjà, elle courait avec assurance sur le sable fin du jardin. Leurs rires enfantins volaient entre les colonnes et les buissons de roses. La Soudanaise à qui leur garde était confiée, les surveilUait d'un œil jaloux.
Soudain, elle les rappela. Deux de ces nègres que Selman avait amenés de son camp et qui marchaient constamment devant leur maître, venaient d'entrer sous les arcades. Ils se montraient les enfants avec des regards farouches.
A l'i^pel de sa gardienne, l'aînée des fillettes
était accourue; elle cacha son petit visage entre les genoux de la Soudanaise, et saisit à deux mains la tunique d'étoffe bleue. Par-dessus sa tête, la négresse avait vivement élevé l'autre petit dans ses bras. Instinctivement, elle l'enveloppait de son haïck qu'elle avait remonté jusqu'à la moitié de son visage.
Un des noirs continuait d'avancer. Comme en entrant dans l'enclos de rosiers il mettait son glaive à nu, Méryem eut le pressentiment de ce qu'il venait faire. Elle se jeta au-devant du meurtrier les mains jointes. D'un revers de bras, le nègre l'écarta de sa route. Mais, à son tour, la nourrice avait compris et, vers la grille du jardin elle se sauvait éperdue.
Les issues étaient closes.
— Un cri, dit le nègre en menaçant l'esclave, et je te frappe avant tes petits !
Il avait saisi l'enfant de lait par l'épaule. La nourrice se jeta contre la muraille, pour ne pas voir la pointe du fer entrer dans cette gorge innocente.
Méryem avait saisi l'autre fillette par la main. Elle fuyait vers l'issue par où les assassins étaient entrés. En travers de la galerie, elle trouva le second noir. Il cachait sous son burnous quelque chose d'ensanglanté. Pour arrêter la jeune femme, il découvrit l'objet sinistre; elle vit la tête d'Abd-El-Kader.
L'assassin l'élevait par cette longue mèche que la Sultane-Mère avait tant aimé à enrouler autour de ses doigts. Les paupières de l'enfant royal étaient détendues, les coins de sa bouche abaissés, dans cette moue qui parfois, après une crise de larmes, persiste jusque dans le sommeil. Vermeilles comme du corail, des gouttes pleuvaient de la tête exangue.
GENS DE POUDRE SsQ
Méryem sentit que le jardin et la colonnade se confondaient à ses regards. Elle entendit à peine le cri de la fillette que Taulre meurtrier arrachait à son étreinte. Sur cette vision tragique à jamais enfoncée dans son souvenir, elle s'évanouit en murmurant :
— Pauvre enfant!... il avait déjà jeûné...
Ce jour-là, comme à l'ordinaire, la Sultane-Mère était assise dans son appartement, silencieuse et seule. Le bruit d'une main qui heurtait la porte lui fit tourner la tête :
— C'est toi, Bouchemall?
L'intendant du Palais était très pâle, ses traits tiraient vers le menton son visage amaigri.
— Sultan Selman, dit-il, a fait conduire au tombeau de Sîdi-Yahia, le fils de ton fils, Abd-El- Kader et tes deux petites-filles. Lui-même, il t'attend dans ses jardins. Il demande que tu l'accompagnes jusqu'à la Koubba du Marabout, si tu veux être témoin de sa décision. . .
Elle avait eu le temps de se fortifier dans ces journées de recueillement. Elle regarda le serviteur fidèle qui lui parlait les yeux baissés.
— Bouchemall, dit^-elle, je t'ai vu grandir comme un fils... Je me suis réjouie du bien que Dieu t'envoyait. . . Souvent, j'ai été l'instrument de sa volonté, réponds-moi sans crainte..,
Elle lui avait saisi la main, elle la posa sur sa gorge alourdie pour lui montrer que son cœur ne tremblait pas.
Elle dit d'une voix lente :
— Est-ce que mon jour et celui des miens est venu?...
Les cils laineux du métis papillotèrent :
— Dieu seul, dit-il, sait ce qui est écrit, et ton sereur ne lit pas dans la pensée de Selman. Le Sultan Drié très longtemps, ce matin à la Mosquée... Cette lit, il n'est pas entré dans son harem...
Lala Aichouch regarda longuement le divan dont e venait de se lever. A cette place elle avait vécu aucoup d'heures d'angoisse et beaucoup d'heures imour. La trace de son corps était marquée profonment sur le matelas de soie, l'empreinte de sa tête r les coussins. Elle fixa toutes ces choses comme ur leur dire adieu, et, ayant fait un geste, qui donnait à son Intendant de la précéder, elle sortit de ppartement.
Sans parler, l'un derrière l'autre, ils descendirent scalier de faïence. Lala Aichouch s'appuyait aux irailles, non point parce que ses jambes se dérobaient is elle, mais parce que les marches étaient hautes et e son corps était alourdi. Ils traversèrent la cour des tes et le triangle des écuries. Comme elle franchissait Porto de la Trahison, Lala Aichouch se retourna, r-dessus les murailles se balançaient les palmiers du din d'Abderrhaman, escaladés par les roses.
Ils s'engagèrent dans les jardins de l'oasis. Comme canaux d'arrosement étaient profonds, Bouchemall rrêta, afin de donner la main à sa souveraine. Plus 11, derrière un massif de figuiers, ils apercevaient 3 forme blanche.
Elle demanda :
— C'est lui?
Bouchemall répondit par un signe de tête.
\.\i bruit des pas, Selman était sorti du bosquet.
econnut la Sultane-Mère et attendit qu'elle approchât.
GENS DE POUDRE 33l
A la vue de Bouchemall, ses sourcils se froncèrent une seconde, ses minces lèvres remuèrent comme pour un ordre, mais sa réflexion ne franchit pas ses dents. Il détourna la tête. Peut-être le regard que Lala Aichouch attachait sur son visage l'intimidait*
Sans parler, suivis du métis, ils traversèrent encore deux jardins. Le sentier qu'ils suivaient inclinait dans la direction de Sidi-Yahia.
Sur cette fin de jour, l'air s'était fait plus doux, un souffle égaré agitait les feuillages, des ramiers voltigeaient autour de la tête des arbres, les puits, visités à cette heure par la théorie des femmes bleues, chantaient tout alentour.
Ils venaient de pénétrer dans le dernier jardin qui séparait l'oasis de la dune. Comme elle y pénétrait, Lala Aichouch tressaillit.
A dix pas d'elle, au pied du petit mur de terre qui fermait ce carré de palmiers, la Sultane-Mère venait d'apercevoir un trou creusé contre la tabia, et, à côté, un tas de terre fraîchement remuée. Un géant soudanais, dont les reins étaient ceints d'un pagne quadrillé et dont les muscles saillaient, formidables, le long de ses bras d'ébène, était accroupi auprès de la fosse, contre le petit mur.
A la vue du Maître, il se leva d'un air indifierent.
Lala Aichouch regarda le nègre, puis ce trou d'ombre et dit :
— Voilà mon tombeau, Selman...
Il ne répondit rien et elle ne jeta pas vers Bouchemall un regard de détresse ou d'adieu. Seulement, ses yeux se levèrent vers un bouquet de palmiers qui, hors du mur, au pied du village de Nazla, se découpait en masse sombre sur la pourpre du soleil couchant.
nègre lui avait touché l'épaule. Elle élevait
i regard et son menton dédaigneux.
ivait reçu des ordres précis. Il mit les mains
i cou de la Sultane et, brusquement, lui
tête.
LU