LA TENTATRICE
Les nouvelles qui arrivaient du Nord avaient jeté le trouble chez les partisans de Selman. Lorsque le Sultan de Tougourt, contre l'avis de Sonia, avait fait mourir Lala Aichouch et ses petits-enfants, il avait moins cédé aux nécessités de sa politique qu'à un instinct atavique de destruction. Il réfléchissait à cette heure, et, comme il avait Tesprit net, il distinguait son destin sans illusions. Sa victoire ou sa défaite dépendaie de la neutralité du Cheikh- El-Arab, qui, retiré sur TOued- Rir, entre le Chott et Tougourt attendait les événements.
Dans cette inquiétude, Selman se rendit auprès de Sonia pour prendre son conseil.
Il l'avait fait installer en dehors du sérail, dans les appartements de Lala Aichouch et il vivait avec elle dans la Casbah, sans galanterie, sur un pied de courtoisie prévenante.
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Sonia était trop fine pour rappeler à ce jeune homme orgueilleux qu'il s'était mis dans cet embarras pour avoir négligé ses recommandations :
— Tu veux, dit-elle, que je détache le Cheikh- El- Arab de la cause des Français et que je tourne sa bonne volonté vers vous autres nomades? Avoue au moins que rheure n'est pas propice pour décider ce chacal à un tel choix ?
Selman restait rêveur.
— Il faudrait, dit-il enfin, que cet homme soit fou pour t'obéir ! Je ne l'ai vu qu'une fois, à la Porte d'El- Kantara, quand Abderrhaman m'envoyait porter au colonel Desvaux des propositions d'alliance. Il m'est apparu comme un politique avisé :
— Le Cheikh, dit Sonia, est encore plus méfiant que tu ne l'imagines ; mais il y a un défaut à sa prudence... Il est amoureux...
— De qui?
— De moi.
Selman mordit ses lèvres minces.
— J'aurais dû le deviner, dit-il. Et si une autre image qui est constamment devant mes yeux ne m'empêchait de te voir, sans doute, le cas du Cheikh- El-Arab eût été le mien.
Sonia répondit sérieusement :
— Nous sommes des alliés, . Sultan Selman ; cela est plus sûr.
Elle ne se trompait pas en déclarant à Selman qu'elle se chargeait d'une difficile entreprise. En effet, derrière les palmiers de Tamerna, le Cheikh avait recouvré ses esprits. Il ne pouvait pardonner au général de Salles le rôle pitoyable qu'on lui avait fait jouer. Il oubliait que ses ambitions démesurées avaient
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été seules , la cause de sa déception. La nouvelle de l'usurpation de Selman, puis de l'assassinat de Lala Aichouch et de ses petits-enfants , avait augmenté les perplexités du Cheikh. Il ne pouvait croire que Selman engageât une telle partie sans espérances des de succès. Sans doute, le jeune sultan s'était iré l'appui des Ouled-Moulet, du Souf, des tiades de Ouargla? Qu'adviendrait-il si les Fran- ; retrouvaient dans les Oasis de l'Oued-Rir, autant Zaatcha ? Ils hésiteraient peut-être avant de tenter I telle conquête, si loin de leur base d'opérations, le Cheikh songeait alors qu'il ne s'était que trop ipromis avec ces roumis ingrats, ^ourlant, si Selman avait trop présumé de ses ;es ? Si la colonne du commandant Marmier avait iment l'intention de descendre jusqu'à Tougourt ? 3e n'était pas une démonstration que les Français lisposaient à faire dans TOued-Rir, mais si vraiit, ils avaient décidé de châtier l'audacieux jeune ame qui s'était couvert du sang de leur allié ? En îas, il serait bien maladroit de changer de bannière moment où, peut-être, l'heure du proBt approit. Ceux qui se plaçaient sur le terrain de la ice pour châtier Selman ne pourraient négliger [u'à la fin de récompenser un serviteur fidèle. In proie à ces incertitudes, le Cheikh-El-Arab ettait plus que jamais la disparition de cette fille roumis qui, tant de fois, l'avait aidé à lire dans olonté. Il avait l'âme trop orientale pour s'étonner jUe l'eût quitté le jour où il avait été en échec, iait surpris de souffrir encore et que l'absence, la lison, les revers n'eussent abouti qu'à aiguiser son r.
Quand Sonia parut soudain devant lui avec ce visage inspiré qu'elle savait prendre pour donner à ses projets l'allure d'une mission divine, il sentit qu'elle n'avait pas perdu ce charme dont il était fasciné.
Jamais Sonia ne s'était expliquée avec le Cheikh-El- Arab sur la sincérité de son initiation à la confrérie des marabouts de Tolga. Quelle que soit l'hypocrisie apparente ou profonde d'un musulman, on est toujours sûr d'obtenir de lui une marque au moins extérieure de respect, en prononçant le nom de Dieu et en lui rappelant les engagements de l'Islam. Sonia connaissait la puissance de ces verbes magiques. Elle s'en servit pour dissiper le nuage qui, tout d'abord, était monté au front du Cheikh avec un flot de sang.
Elle le salua donc avec le diker de l'ordre auquel tous les deux étaient aflBliés :
— « mon Dieu, accordez vos faveurs à notre seigneur Mohamed, le prophète illettré, à sa famille, à ses compagnons. »
— ... Et, sur Lui, soit le salut, acheva le Cheikh- El-Arab.
— Mon frère, dit-elle, je viens te rappeler à ton devoir si tu l'as oublié, t'y confirmer si tu y es résolu. Tous ceux qui marchent sous le Croissant se disposent à unir leurs efforts pour rejeter les roumis au delà des montagnes. Le Sultan de Tougourt a déployé l'étendard de la guerre sainte... Nos frères te demandent si on te verra aux côtés de Selman.
— Tu viens donc de sa part? demanda le Cheikh avec amertume.
— Non, dit-elle, de la part de Dieu !
Il baissa la tète.
— Pourquoi, murmura-t-il d'une voix sourde, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Elle se redressa :
Regarde-moi dans les yeux ! Ose dire que je ne pas la même qu'autrefois ?
Dbéit et soupira. Elle reprit avec ardeur :
Mon maître sera celui qui me donnera la ven- :e que je poursuis. Le lieutenant Franck me l'avait ise : il n'était pas de force. Je te l'ai sacrifié. Tu
déçue à ton tour... puisque le chasseur se rebuje me suis jetée toute seule sur les traces de la le... Mais, tu le vois, je reviens à lui, je suis
à le servir, — s'il me sert...
demanda :
Et à l'aimer?...
> S'il le mérite.
Explique-toi, dit-il.
Je ne t'engagerais point, reprit-elle, dans une
dont le succès serait indécis. Non de par Dieu ! d tu ne me serais pas si cher, quand mon amourre serait seul en cause et cette prétention que j'ai re par avance dans le livre des destinées ! . . . Ces lis ne peuvent réussir. Déjà la division est parmi
Tu en es sûre ?
J'ai trop vécu, dit-elle, dans la connaissance des îes du capitaine Séroka pour douter qu'à celle 3 il ne soit en désaccord avec « le Père la Légion » . lié entre les deux, le colonel Desvaux n'osera pas ser sa pointe au delà de M'Raier. Il va s'arrêter au
du Choit, et ceux du Sud se vanteront qu'il a eu
de leurs lances !
Ce sera donc, dit le Cheikh, le triomphe de Selman.
Nul doute qu*à partir de ce jour, il ne se pare comme d'une dépouille de ce titre de Cheikli-El-Arab des nomades qu'on me dispute encore et qui seul, peut me consoler de TAghalicat que j'ai perdu.
Elle dit avec iinpatience :
•r- Et qui te garantit que ces roumis te le conserveront? Si tu ne t'étais pas follement brouillé avec Lala Aîchouch et sa « Deïra », c'est toi qui à cetle heure serais le protecteur de l'enfant Abd-El-Kadcr. . . La France n'aurait pas eu l'humiliation qu'elle t'impute, de voir son allié égorgé par un intrigant!... Crois-tu que tes ennemis n'ont point travaillé contre toi pendant ton absence? Éric, Larbi-Mamlouk, ce commandant Carbuccia qui jamais ne t'a toléré qu'avec impatience. . . Prends garde que tes hésitations te fassent fusiller des deux côtés.
Le Cheikh était plus diplomate que soldat. Il lui répugnait d'engager toute sa destinée dans une partie de poudre. Cependant, il était ébranlé par les arguments de Sonia. Il commença de s'échauffer quand elle l'obligea de toucher du doigt les blessures que ses anciens alliés avaient faites à son amour-propre :
— Je ne conçois point, dit-elle, que tu hésites à rompre avec les Français, après la façon dont ils t'ont dupé ! S'ils avaient besoin d'un courrier pour porter leurs décisions à la « Deïra » de Lala Aichouch, que ne faisaient-ils monter un nègre sur un chameau coureur ! Mais non, c'est toi, le Cheikh-El-Arab, qu'ils ont choisi, pour l'exposer à la risée de tout un peuple... Tu n'en rougis donc pas encore à celle heure, la nuit, seul dans ta tente ? Tu ne revois pas tous ces gens assemblés?... Tu ne te dis pas que, par cet outrage public, ta plus fidèle alliée a été mise en
demeure de choisir entre ton amour qui la flattait onneur qui lui ordonne de poursuîyre une
ige du Cheikh s'empourpra :
n'ai rien oublié, dit-il; mais si, à cette îxècre ces roumis. Fils du Péché, qui m'ont ahi, je me demande si je n'ai pas les mêmes e haïr Sultan Selman?...
>ncha vivement vers elle :
l'aimes?
-tu fou?
it qu'elle ne mentait pas; mais l'heure des s était passée :
it, dit-il. Tu vas te rendre dans la tente que, sard, j'avais fait préparer pour l'hôte de Dieu. joindrai ce soir et, puisque tu ne sors pas du Iman, je te dirai ma décision.
Lveloppa d'un regard de désir. Elle fit avec
la murmureras sur ma bouche...