LE RENEGAT
La décence de mœurs qui oblige un mari ser dans la tente de ses femmes à la faveur de et à en sortir avant qu'un œil indisci l'apercevoir, avait contraint le Cheikh-El-A guer Sonia sur la frontière de son camp. L*< lune, alors dans son plein, faisait le paysag clair, elle condamnait le Cheikh à retardei milieu de la nuit l'heure impatiemment at en rongeait son frein de désir, mais soucieux dans ces jours d'épreuve, de se concilier l'est goumiers par une exacte observance de la Le dit, pour se rendre auprès de la blonde 1 l'obscurité s'aggravât.
Sonia était au courant de ces coutumes Elle ne s'étonna point, lorsqu'à l'heure où ments des douars commencent de s'apaiser, léger aux abords de la tente des hôtes où
passé la journée, l'avertit que son nouvel amant venait au rendez-vous.
Le Cheikh ne se présentait pas du côté de l'entrée régulière, dont les feloudjs, dès la chute du jour, sont soigneusement lacés. Sans doute, il avait craint que cette face du pavillon fût surveillée par des regards trop curieux. A la façon des amants qui viennent du « bled », il essayait de se glisser en soulevant entre les pieux un des côtés de la tente. Sonia s'agenouilla pour Taider, du dedans, dans cet effort. Déjà, les épaules du musulman, enveloppées dans un manteau sombre, passaient par l'étroite ouverture. Elle tendit ses deux mains et dit dans les ténèbres :
— C'est toi, Cheikh?
Elle n'eut pas le loisir d'appeler à l'aide. L'homme qui venait d'entrer s'était jeté sur elle, et, la tenant sous son genou, à la renverse, il la bâillonnait étroitement. Dans la stupeur qui suivit cette agression , la jeune femme s'avisa confusément de ce qui advenait d'elle. L'inconnu l'enfermait dans un sac, il l'emportait sur son épaule, puis elle sentit qu'il la jetait en travers d'une selle et l'emportait loin du camp, au galop.
Quand elle recouvra ses sens, elle était étendue dans une clairière de la brousse, au pied d'un bouquet de palmiers. A la grande clarté de la lune, ronde dans un ciel découvert, elle vit, conune en plein jour, le cheval de son ravisseur, entravé à côté d'elle. L'indigène lui avait ôté à elle-même son bâillon et ses liens ; il était occupé à puiser de l'eau dans la source, sans doute pour mouiller les tempes de l'évanouie.
Elle sauta sur ses pieds. Mais déjà le musulman s'était relevé, et il avait remis la main sur elle :
— Me reconnais-tu? demanda-t-il.
— Larbi-Mamlouk ! , . .
— Pour tous, mais pour toi?...
Il la tenait par ses poignets qu'il tordait légèrement, afin d'empêcher qu'elle se jetât à genoux ou tentât de lui échapper.
Elle n'y songeait pas, et Larbi lut dans ses regards plus de curiosité que d'épouvante.
Où avait-elle vu ce visage?
Elle s'efforçait de dépouiller cet homme de ses draperies musulmanes , d'éclaircir ce teint basané , de le rajeunir, car, elle le sentait, la lassitude écrite sur ce front était moins l'œuvre de l'âge que des chagrins.
Dans quel temps, dans quel pays les avait-elle contemplés, ces yeux, tout ensemble fous et mélancoliques dont l'ardeur réveillait dans sa mémoire une admiration ancienne ?
Larbi suivait sur la figure de sa prisonnière l'éveil du souvenir.
Il dit en italien :
— Tu ne veux pas me reconnaître?
Elle jeta un cri de surprise :
— Giacomol... dit-elle.
— Oui, Giacomo Piaggi, ton frère par alliance... « Le petit abbé » comme tu disais ! Tu ne t'attendais pas à me retrouver sur ta route?
Elle fit, sans baisser les yeux :
— Je m'attends à tout I Celui qui, je le vois, a trahi son Dieu et sa race ne reculera probablement pas devant le meurtre d'une femme.
Il s'écria :
— Misérable 1
35o GENS DE POUDEE
Puis se reprenant :
— Tu n'es pas une femme... Tu es un génie de destruction ! . . .
— Peut-être, dit-elle.
It une expression de gravité sérieuse remplaça sur
visage 1* arrogance du défi.
l la regardait réfléchir. Soudain, elle releva la
- Tu te venges? demanda-t-dle.
l soupira :
- Non. L'honnête jeune homme que tu as autreséduit n'est plus. Le musulman Mamlouk, le
îgat, le mari de vingt filles de Tribus n'a pas le it de se souvenir des vœux de ce jeune séminaî qui avait juré de consacrer sa vie à Dieu. Il ait tenu son serment si ta mère et toi vous n'aviez ais franchi le seuil de notre maison en deuil! Lvre père qui, par ce nouveau mariage, croyait donner une seconde mère et une sœur ! Ose dire ette heure que dans ce frère dont tu voulus te e un amant, tu as jamais aimé autre chose que )rofanation de mes engagements sacrés, la joie de icher de Dieu, un cœur longtemps pur?
1 parlait avec une volubilité italienne, et cette jue de la jeunesse qui remontait à ses lèvres, iblait réveiller une passion éteinte, les angoisses où s il avait naufragé.
)onia répondit :
- Giacomo, chaque être a le droit de chercher bonheur... J'ai cru trouver le mien en loi... sin-
îment ! ... Rappelle-toi donc ? J'avais seize ans... zet âge-là, tout le monde a rêvé d'un amour que...
GENS DE POUDRE 35l
Il lui lâcha les poignets. Elle ne pouvait songer à lui échapper dans cette solitude, et, à la toucher, il avait comme une répulsion :
— Serpent, dit-il. Je te tiens sous ma botte et tu cherches encore à fasciner ?
Puis, reprenant le ton ironique qui lui était habituel :
— Tu penses bien que ce n'est pas pour te rappeler nos souvenirs d*enfance que je suis venu te chercher dans la tente du Cheikh, sous les balles de ses sentinelles. Le passé est le passé. Tant pis pour Giacomo Piaggi si tu Tas fait incestueux dans la maison de son pèrel... Tant pis pour le lieutenant Franck si, d'inconséquent qu'il était, il est devenu voleur pour te garder!... Tant pis pour Abderrhaman, s'il s'est mis en travers de tes combinaisons scélérates!... Mais si, à cette heure où tu es dans mes mains, je dédaigne de me venger du mal que tu as fait, à moi ou à des indifférents, je ne souffrirai pas que tu ajoutes un crime à tant de noirceurs, que tu touches à deux êtres que je vois poussés Fun vers l'autre par un sincère amour où, sans doute, ils trouveront la consolation des douleurs que tu leur as causées... Éric et Ourida...
Elle l'arrêta du geste :
— Tu ne penses pas, dit-elle, parce qu'un guetapens t'a fait maître de ma vie, que je vais m' abaisser à mentir?... Quel marché viens-tu me proposer au nom de ces amants passionnés ?
— Éric, dit Mamlouk, ignore les ordres que j'ai reçus. Quant à Ourida, tu sais mieux que moi que je n'ai pu me concerter avec elle.
— Soit, dit Sonia. C'est de ta part que tu parles... par pure philanthropie, charité chrétienne, zèle d'an-
cîen séminariste qui veut terminer une liaison d'amour par un mariage à l'eau bénite !
l écarta sa raillerie :
- J'ai ordre de l'amener au colonel Desvaux. Il naît la part criminelle que tu as prise à tous les lements qui viennent de se dérouler dans l'Oued- . Il se doutait que tu chercherais à détacher le iikh-EI-Arab de son devoir et à le lancer contre s. Il estime que l'indulgence est épuisée à ton roit. Mais comme tu es une femme, il lui répugne e faire passer devant un Conseil de guerre et de osser à un mur. On te fera conduire sous escorte [u'à Philippe ville. Là, un décret d'expulsion sera aoncé contre toi et, de gré ou de force, on t'emjuera.
- Je reviendrai, dit-elle,
llle ne défiait point, elle affirmait. Il leva le ; :
- Tu peux me tuer, dit Sonia, je ne céderai point. >'un brusque mouvement, elle arracha l'épingle
sur l'une des épaules, fixait les plis de la ganrah et découvrit sa gorge admirable.
- Qu'attends-tu? demanda- t-elle. C'est toi qui s eu la première. Il était écrit que tu me fermeles yeux...
a résolution la faisait si émouvante que Mam- : sentit le cœur lui trembler.
- C'est toi qui te condamnes, dit-il, tu mourras ;a propre main.
Ile ricana :
- Tu as peur de toucher à ce sein, l'abbé?... le avec un poignard ?
arbi s'était rapproché de son cheval. Du sac de
GENS DE POUDUE 353
cuir qui pendait à Tarçon, il tira une de ces petites coupes de bois dont les indigènes se servent pour boire sur la route. Il Templit d*eau à la source qui jaillissait aux pieds des palmiers. Puis, il revint à la jeune femme, et, ôtant de sa main gauche une bague de style ancien qu'il portait au doigt :
— Reconnais-tu cet anneau? demanda-t-il en lui tendant le bijou.
Elle le tourna entre ses doigts :
— En effet, dit-elle, je me souviens... Le chaton de cette chevalière se renverse...
— Et tu devines ce qu'il y a dessous ?
— Du poison?
— Tu vas le mêler à cette eau...
Il n'eut pas le temps de se retourner. Une poussée irrésistible le jeta à terre. En même temps, du fourré circulaire qui entourait le bouquet de palmiers, vingt Arabes se levèrent avec des cris de triomphe.
Ils avaient suivi les traces du ravisseur depuis le camp du Cheikh, et, dans la brousse, ils venaient de ramper jusqu'à cette clairière, sans même éveiller l'attention du cheval. Larbi sentit qu'il était perdu s'il ne se faisait pas connaître :
— ^ Mamlouk ! prononça-t-il , conduisez-moi au Cheikh-El-Arab.
Les goumiers qui venaient de lui mettre la main à l'épaule, s'étaient aussi emparé.^ de Sonia. Déjà, ils l'avaient entraînée hors de It clairière ; Larbi la chercha vainement des yeux *.
— Dieu est donc pour elle? murmura-t-il entre ses dents, tandis que les gens du Cheikh l'emmenaient prisonnier.
ROUMIS ET GOUMIEB8
nmandant Marmier s'était mis en mouyement vembre, après la revue de Ïaïr-Rassou. Sur er de chameaux, il emportait un mois de je 22, il campa à M*Raier ; le 24 > à la hauurlana: le 25, à Sidi-Rached. Partout, sur ige, il recueillait des témoignages empressés é.
Louara des oasis que Selman avait écrasés et de terreur, sortaient de dessous leurs pals protestaient de leur désir de vivre en paix France. Le mouvement de la colonne avait pide que le lieutenant Van Boom enleva sur ; du Chott trois serviteurs de Selman occupés r des amandes. On les passa par les armes, part, le colonel Desvaux lançait une proclaeM'Raier. Elle disait que la France nappor- ; rOued-Rir que des sentiments d*amitié et
des certitudes de justice. La guerre était dirigée contre Selman, assassin des enfants d'Abderrhaman et fléau de la paix.
Gomme la colonne Marmier arrivait en vue de Gamra, à quatre lieues de Tougourt, des Rouara dont Eric s'était ménagé Tamitié au cours de ses excursions topographiques, vinrent l'avertir que les habitants de cette oasis se préparaient à déserter leur village pour rejoindre l'armée de Selman. Éric se hâta d'en porter la nouvelle à son nouveau chef, le capitaine Séroka.
— Parbleu, dit Séroka en riant, puisque nous voilà collaborateurs, vous n'avez plus de raisons de me cacher vos secrets ! Dites-moi donc, lieutenant, comment vous vous y prenez pour être toujours si exactement informé? Du temps que vous serviez, — un peu contre moi, — le commandant de Cercle, vous étiez toujours averti avant le w Bureau »... Je m'en faisais des cheveux gris I
Éric rit de bon cœur :
— Vous voulez, mon capitaine, qu'on vous dise la vérité vraie? la voici donc sans ménagement : vous ne savez pas payer les espions. Je suppose que vous ayez promis vingt douros pour un renseignement? L'homme qui l'a recueilli, vient vous l'apporter dans votre tente. Vous lui comptez fort honnêtement les vingt douros promis. En vous quittant, ce métourné les recompte après vous. Il y en a bien vingt, mais pas un de plus. Le chouaf est mécontent. . . plus fâché que si vous lui en aviez donné dix-neuf, car, ici, une petite tricherie dans un règlement de comptes, c'est une marque d'autorité. Il se dit, — excusez-moi au moins : — «Le capitaine est un pingre I n
Séroka rit de bon cœur :
— Vous, dit-il, vous donnez dix-neuf douros ?
— Moi, dit Éric, je prends un cofifre, j'y mets de 1 :ii^ J^ crottin de chameau, n'importe quoi et un
gent par-dessus. J'écoute l'histoire qu'on me l'une façon distraite. Je fais croire au bicot que elles ne m'intéressent pas. Quand il a fini et commence à craindre que je le renvoie à sec, \ négligemment la main dans mon cofifre, j'en poignée d'argent, je la lui jette par la figure et agne ma largesse d'un coup de pied quelque bicot part ravi ! Il compte en s'en allant les ue je lui ai donnés. Il n'y en a peut-être que Li seize, mais le coquin a eu des émotions de
Il s'écrie, en me recommandant à tous ses Quel homme ! . . . Quel homme que ce lieutec ! Mais pourquoi Dieu ne lui a-t-il pas donné 1 plus grande?... »
parfaite connaissance de l'âme indigène faisait int du (( Bureau-Arabe » un auxiliaire précieux
chefs. Le commandant Marmier le manda ente pour prendre son conseil.
\\ promis, dit-il, à mes fantassins du 68® de e, pour les dédommager de leurs peines, je lagerais une petite razzia. Croyez-vous que l'on ins inconvénient les lancer sur ce village de
)n Dieu ! mon commandant, répondit Éric, voulez récompenser vos hommes, l'occasion ue. Mais s'il s'agit de châtier réellement les Gamra, il faudra jeter sur leur palmiers des s au courant des usages. La razzia est un art, éussit point du premier coup. Pour tout dire,
on Ta dans le sang, comme la chasse... Jamais les roumis n'y seront des virtuoses.
Les choses se passèrent comme Éric les avait prévues. Les fantassins du 68*^ entrèrent dans Toasis sans coup férir. Ils en firent sortir les vieilles femmes et les enfants qu'on y avait abandonnés, puis, pendant heures, ils pillèrent avec toute la conscience do étaient capables.
Comme ils rentraient triomphants, le comma Marmier se porta hors du camp à leur rencontre
— Nous avons fait place nette ! dit l'officier c conunandait.
— Vous voulez dire, riposta Eric avec mépris vous vous êtes choisi chacun un souvenir? Tou ne vaut pas trois cents francs, à la criée du Don
Et, s'adressant à son chef :
— Mon commandant , dit-il , voulez-vous pour donner une leçon de razzia à cette jeunesse çaise ? Qu'on lance un peu sur Gamra le 3® spal
Le régiment fut vite à cheval. A tire d'aile il frî la distance d'horizon qui séparait le camp de G; Il avait disparu dans un nuage de poussière longi avant d'atteindre l'oasis. On le revit vers les heures. Il rapportait la charge de dix bourricc avait déterré les douros des rebelles enfouis prè cheminées.
— Mettons qu'il y en ait pour quinze cents i en tout, dit Éric au Commandant. On peut i faire. . .
— Même, après les spahis?
— Je vous en prie, mon commandant, dit lâchez seulement le Goum...
De la hauteur où l'état-major surveillait la r
la plaine apparaissait toute rose aux approches d'un
coucher de soleil d'hiver. Désireux d'accompUr sa
besogne avant la nuit, le Goum se rua comme un
mascaret. Ce n'était plus la charge d'une troupe
de guerre, mais une course au clocher éperdue. Cette
be de maraudeurs était depuis longtemps dis-
e ; on entendait encore le cri des hommes et le
lissement des chevaux.
3 Goum revint à la nuit pleine. Il rapportait la ge de vingt chameaux. Il avait é ventre les silos, uvert les réserves de dattes, vidé les jarres d'huile, oché les provisions d'oignons, chapardé jusqu'aux IX de bouc. Même, sur le chemin du retour, il t razzié quelque spahis qui, trop chargés de butin, laient encore le long de la route, e lendemain à l'aurore, le commandant Marmier, ►mpagné de son état-major, descendait de cheval la place de Gamra. Éric servait de guide pour er le village. Il fit entrer son chef dans toutes maisons. La satisfaction lui jaillissait du visage. - Regardez, mon commandant, dit-il, il ne reste I Pas un clou ! pas une corde ! pas une pauvre te peau de bouc ! . . . Voilà de la besogne propreit faite... Vos capotes bleues n'y entendent rien, icun son métier.
]etle journée du 26 novembre fut pour le lieuteit Auër l'occasion d'une action d'éclat. On l'avait ce sur les rebelles de Meggarin qui feignaient de iloir accueillir la colonne à coups de fusils. Auër les ipa si habilement de l'oasis qui leur servait de base ttaque, que ces Rouara se crurent perdus. Ils se èrent en masse à bas de leurs selles lançant leurs ils en l'air et demandant merci.
GENS DE POUDRE SSq
II ne fallait point laisser ces bonnes dispositions se refroidir. Auër prit sur lui de frapper l'oasis d'une importante contribution de guerre :
— Autant de douros, dit-il à Van Boom, qui n'iront point grossir les ressources de Selman.
Il ordonna à ses Goumiers d'encadrer les hommes qui se rendaient ; puis il descendit de cheval les harangua, à sa façon, au front des troupes.
— Eh bien, dit-il, vous m'avez fait trotter!... Mais je vous tiens!... Entendez-vous sonner au camp des Français l'heure de la soupe?... Nous autres, quand nous rentrerons, les marmites seront vides... Il faut payer ça!... J'ai fait mes comptes... Vous me devez mille douros.
Des protestations s'élevaient. Auër cria :
— Qu'est-ce que c'est?.,. Silence! Attention, Chaouchs ! Surveillez les braillards. Donnez-leur dans le dos un peu de la crosse de vos fusils... Ça les dégoûtera des manifestations !
Le calme s'était rétabli, Auër reprit de son ton bonhomme :
— Rangez-vous un peu là... par fractions... C'est bon ! Vous qui êtes par-là, vous avez insulté les gens que je vous envoyais pour vous proposer d'économiser la poudre. C'est une fantaisie qui coûte très cher... Vous paierez cent douros de plus... Hein?... Quoi?... J'entends des murmures?... Comme si je ne savais pas que, auprès de vos cheminées, vous avez beaucoup d'argent enterré. . . J'en ai besoin . . . Ces gens-là aussi ! . * .
Il montrait ses Goumiers qui riaient à gorge déployée :
— Maintenant, conclut Auër, je veux rentrer au camp avant que la nuit soit tombée. Inutile que vous
36o GENS DE POUDRE
preniez la peine de m'apporter les mille douros à mes Vous allez me les compter ici... Ça vous i un déplacement... Si d'ici une heure, votre le me présente pas l'argent, à cette place, je attacher par la barbe à la queue de mes 3t je vous ramène au galop à Gamra. Alors, mdrons demain, en forces. Et nous causerons lais moins amicalement qu'aujourd'hui et cela ien plus cher !
îloquence positive eut les heureux résultats pouvait espérer. Elle ne charma pas seule- Goumiers qui, sur leurs selles, riaient à se côtes ; il parut qu'elle était agréable aux de Meggarin eux-mêmes :
sais parler! dit le Cheikh, une heure plus remettant à l'officier la rançon exigée, toi, sais-tu compter?... répliqua Auër avec sourire. Espérons-le ! car je vais être obhgé • à tes administrés exactement autant de paires qu'il me manquera de douros dans ce sac !
MEGGARIN
Meggarin est à une heure de Toiigoi bel alignement de palmiers. Un chapelet i d'oasis, Nezla, Tébesbest, Zaouïa, le relie forêt de dattiers que commande la capital Rir. En i854, comme aujourd'hui, le vi amas de maisons couronnées de terrasses parapets. Il n'y avait pas de Casbah. Ni s'élançait au-dessus de ces carrés de toul uns contre les autres comme des alvéole Seules, des koubbas en voûtes, indiquai( de prière.
Du côté de l'Est, Meggarin est domine teau gypseux, saupoudré d'un peu de si casse blanche crève, ici là, le manteau recouvre. Ce plateau , merveilleusemei graveleux. De petites touffes d'une pk aqueuse, Taga, le tache assez régulièrei
une peau de panthère. De temps immémorial, ce plateau a servi de cimetière aux habitants de Meggarin ; i fréquentation est dangereuse pour les chevaux juvent brusquement s'enterrer un membre, ux canons, dans quelque trou de tombe, ut pourtant sur cette hauteur que le comman- [armier s'installa le 27 novembre, au matin.
Vlamlouk qui Tavait rejoint la veille, lui avait I les protestations de dévouement du Cheikh-El-
lUié hésitant avait quitté Tamerna. Il était venu ) quatre cents cavaliers de son goum, s'établir it de Ramra. Il promettait de garder les comitions avec M'Raier et d'isoler Tougourt du coté led-Rir. A supposer que son zèle ne fût pas très
pouvait être assuré que, pris entre la petite
du colonel Des vaux et la colonne légère, il serait au moins une stricte neutralité.
;uré de ce côté, le commandant Marmier son-
se rendre rapidement sur Taïbet afin de couper e du Souf et d'isoler également Selman du côté dune. Il s'était mis en route pour exécuter ce
quand au premier bivouac, un émissaire du 3ut Si-Mohamed-El-Aïd, chef spirituel des ns de Témacin, vint l'avertir qu'il était trop tard împêcher la jonction des Soufa avec leur allié, portants contingents envoyés par El-Oued au 5 de Selman, étaient entrés de nuit dans urt.
ïiouvement de retraite vers Meggarin que procet avis opportun trompa Selman sur la résolui était le commandant Marmier d'engager une
décisive. Du haut du minaret de la vieille
mosquée, le jeune Sultan avait examiné à loisir la position des Français. Le vice de leur camp était cette nécessité où se trouvait la colonne pour demeurer maîtresse de l'eau, de s'appuyer à une oasis sourdement hostile. Les nombreux troupeaux de chameaux qui paissaient dans la plaine, les importants bagages que la colonne déplaçait avec elle offraient d'autre part un riche butin dont la convoitise grisait les nomades.
Les gens de Tougourt résolurent de profiter de la parfaite connaissance qu'ils avaient du terrain et des facilités qu'offrait cette région boisée pour dissimuler leur attaque et prendre les Français à l'improviste.
Le 29 au matin, Selman, à la tête des cavaleries réunies de Tougourt et du Souf, déboucha dans la plaine et commença de déployer ses goums avec l'intention manifeste d'attirer l'ennemi vers l'Est. En effet, il s'était servi de l'oasis de Tougourt comme d'un écran, puis des palmiers de Meggarin pour faire avancer jusque sous le camp des Français, ses nombreuses saga de fantassins. Au premier coup de feu tiré en plaine, ces soldats de pied devaient se jeter dans le village de Meggarin, s'y fortifier, puis continuer leur marche en avant et tourner le camp. Ce plan combiné faillit réussir.
Il était huit heures du matin. Une partie du Chott était déjà sous l'eau d'hiver, les surfaces salées de la Sebkra reflétaient le soleil levant avec des pâleurs lunaires.
L'éveil fut donné par les tirailleurs indigènes. Ils avaient aperçu les fantassins de Selman qui se glissaient entre les palmiers. Les Français étaient occupés à faire le café. On renversa les marmites et tandis que sonnait le boute-selle, le commandant Marmier ordonna à ses
;ins de border Toasis. Derrière cette ligne, il forîs escadrons, puis, comme il avait été convenu, on les fusées pour avertir le Cheikh-El-Arab. Il avait mgagement de charger et de déblayer la plaine, que la distance qu'il lui fallait parcourir pour 3 Tennemi le plaçât dans des conditions d'inté ou qu'il exécutât les ordres du commanvec une mollesse volontaire, le goum de Biskra econduire.
Les lâches ! s'écria le commandant Marmier en \ tous ces burnous qui tournaient le dos.
Des traîtres à passer par les armes ! s'écria Éric, était plus maître de sa colère, îe moment, Mansour fit un violent écart. Une enait de s'enterrer devant ses sabots, dans le sol ; e fumait encore.
fut la minute critique de la journée, ►arrassé du Cheikh-El-Arab, Selman s'était né vers Meggarin. Le plomb de ses cavaUers It jusque dans le camp. Leur ligne mouvante se >chait comme un mascaret prête à enserrer la le.
Lieutenant Éric ! ordonna le commandant Marnons sommes pris entre deux feux. Allez dire au tant Auër qu'il charge avec ses quarante cava- 3on peloton est formé. S'il n'arrête pas l'ennemi, ums vont nous déborder sur la gauche !
l'y avait pas de temps à perdre. Les fantassins Iman venaient de surgir avec des hurlements s et, tournant brusquement casaque, les habide Meggarin leur ouvraient leurs maisons ; euxs commençaient à fusiller les Français du haut rrasses.
— Tu as de la chance ! dit Éric, en abordant son ami. On te commande de charger...
Auër tressaillit de joie :
— Comme ça ?.. . Le premier ?
— Avec tes quarante spahis...
— Embrasse le commandant pour moi !
Madgyar avec enthousiasme.
Déjà, il était debout sur ses étrîers, le sabre son manteau dans le vent.
— A la nage !... mes garçons, cria-t-il. A la Les balles ne tuent pas ! . . . Il n'y a que la des tue!...
Cependant, le commandant Marmier s*ét sur la ligne de droite où le capitaine Vindrio dait au feu de Meggarin :
— Tenez-vous, mon capitaine? demandainquiétude.
A lieu de répondre, Vindrios lui montra le était à demi comblé par les corps des assaill tirailleurs s'étaient servis des cadavres des pli pour se fortifier. A plat ventre derrière c morts, encore chauds, ils ripostaient au feu rasses sans relâche.
Les saga étaient repoussées dans le villa là, elles avaient trouvé Tabri des murs et leur ne ralentissait pas.
— Une belle journée pour l'avancement !
drios, en passant la main sur ses moustacheî qu'Auër est tué?...
— n est entré dans le goum de Selman ce épi eu dans un sanglier ! . . . répondit le comi L'histoire sera de l'en faire sortir... A hommes, ils ont fait dévier une charge !
Vive le 3® spahis I cria le capitaine Vindrîos, en t son képi au bout de son sabre.
Vive le 3® tirailleurs ! répondit une voix qui, un t, domina le crépitement du feu, tait le capitaine de Courtivron qui ripostait, apparition des deux escadrons de spahis et des 5 fidèles supérieurement massés derrière eux, ivaliers qui portaient la bannière de Selman èrent une seconde. Ce fut leur perte. Ils avaient eur élan : on ne leur laissa pas le loisir de le idre.
q cents chevaux alignés comme pour une parade rent avec la vigueur de la foudre sur leur cohue Bée. Gris de poudre, les chevaux bondissaient à les hauteurs que leur taille semblait doublée, la clarté blafarde, les sabres tournoyaient audu remous prodigieux, comme des aigrettes ni ère. Les cris des étalons et des combattants laient la rumeur de la fusillade. Au moment où Bux troupes se heurtaient de front, il y eut les secondes d'immobilité effrayante. Enfin, le flancha. Le capitaine de Courtivron venait d*y nlaille, Clavel le débordait à droite, de Bonnel'enserrait à gauche. É ventres sur deux rangs, levaux des nomades se renversèrent; derrière jrement de ces compagnons, la foule tourna
sure de ce côté, le commandant Marmier et son ajor revenaient au galop vers la bordure du ! pour voir où en étaient le capitaine Vindrios 5® tirailleurs, quand Éric, qui chevauchait à la B du chef d'escadrons flanqué k droite par le ne Séroka, entendit une voix qui le nommait :
— Mon lieutenant!... Mon lieutenant!... Lieutenant Éric !
— Qu'est-ce que tu veux, Béchu ?
— C'est le lieutenant Van Boom qui vient de tomber...
— Où ça?
— Là-bas, à droite... Je l'ai laissé entre les mains du caporal Christophe... Il a fermé les yeux... Nous ne savons pas ce qu'il a...
— Quel idiot !... dit Éric. Quand la bataille est gagnée !
Et il piqua des deux dans la direction que lui indiquait le sergent Béchu. Il trouva Van Boom étendu tout de son long sur le dos, blanc de plâtre, un de ses poings crispés et totalement évanoui. Nulle blessure n'était apparente. A quelques pas de là, le cheval du Hollandais faisait de vains efforts pour se relever.
— Il y a, dit le caporal Christophe, sans s'arrêter de déboutonner le dolman pour donner de l'air au blessé, que le lieutenant était là en réserve, à la tête du goum des Ouled-Sahari. Tout d'un coup, nous l'avons vu jeter son cheval en avant à une place où les balles pleiîvaient. Ce maudit animal a mis le pied dans un trou de tombe. Il m'a l'air de s'être cassé la jambe. Mais le lieutenant a été lancé trois pas plus loin, sur la tête. Nous lui avons vu écarter les bras comme s'il voulait labourer la terre avec ses mains. J'ai cru qu'il avait une convulsion. Je suis accouru et je lui ai dit : u Mon lieutenant, êtes-vous blessé ? » Il m'a répondu : (( Julo... Julo... deser... » et il a fermé les yeux.
Eric s'était emparé de la main de son ami. De force, il écarta les doigts serrés que Van Boom, au moment où la connaissance l'abandonnait, avait fermés
le trésor. Il vit un insecte brillant, globubeau vert que recouvrait une légère pruinofre :
Jalodis deserticola ! . . . s*écria-t-il avec un
de rire. Van Boom n'est pas tué, il a dû de bonheur !
enchant à l'oreille de son camarade :
38 ! cria-t-il, cousine Agnès ! Ton amoureux { petite béte !
oncle... dit Van Boom en ouvrant les
le suis pas ton oncle, répondit Éric avec
is je pourrai te faire un témoin très conve-
1 mariage, si ta cousine veut venir à Biskra se
au sabre et si toi-même tu prends la peine
pour appuyer un peu sur la gauche. Ce ne
3s dragées qu'on nous envoie de Meggarin.
ton cheval I II a eu moins de chance que
. Pendant que je te mettais ton hanneton
3z, on lui a envoyé de la grenaille qui Ta
ut à fait.