‹ Gens de poudre: roman d'histoire et d'aventuresChapitre 53 sur 55 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

Le massacre de Lala Aichouch, de Sultan Abd-El- Kader et de ses sœurs, avait été longtemps celé à la Petite-Rose par Taffectueuse pitié de Méryem. L'affreuse nouvelle lui fut imprudemment contée par cette petite négresse qui l'avait suivie à El-Oued et qui avait fini par la rejoindre dans sa cachette de Tougourt.

L'inquiétude de la jeune princesse tougourtaine avait été mise en éveil par des gémissements qui s'élevaient de toutes les ruelles du quartier ; car, si les Rouara ne songeaient pas à se révolter contre le maître cruel que Dieu leur donnait, et s'ils acceptaient en baissant la tête la Loi du Trône, obéissant d'autre part à leurs coutumes religieuses, ils pleuraient, comme un parent cher, ce jeune Sultan dont ils venaient d'enterrer dans la crypte des Ben-Djellab , le corps décapité.

Devant les sanglots de Yamina, Ourida devina les motifs de ce deuil public. Une seconde, elle demeura comme accablée sous le poids de ces meurtres. Elle allait sortir de la maison où, depuis deux semaines, elle était cachée, quand Méryem rentra fort à propos pour lui barrer la porte.

— Où vas-tu ? demanda-t~elle.

— Sur le Souk, répondit Ourida.

— Qu*y feras-tu, mon Dieu ?

La jeune fille répondit avec exaltation :

— Je lèverai mon voile. Je crierai mon nom. Je dirai à nos guerriers : a Mes frères, celui d'entre vous qui m'apportera le cœur de Selman pour que je le jette aux chiens, il m*aura pour femme ! »

Méryem lui appuya la main sur la bouche :

— Attends quelques jours, dit-elle. Éric n'est pas encore entré dans Tougourt...

Le nom de l'homme qu'elle aimait eut la vertu d'empêcher Ourida de se jeter tête baissée dans la mort. Mais la contrainte que la jeune fille s'imposait était trop rude. Elle se laissa porter par Méryem au fond de la maison, comme une blessée. Depuis une longue semaine, elle souflTrait là, muette, étendue sur le lit, minée par un mal secret.

— C'est la fièvre « tem » qui te tient ! disait Méryem avec désespoir. Il te faudrait l'air de la dune pour te guérir et, tu ne peux franchir le seuil de cette maison sans exposer ta vie.

Ourida répondit :

— Ne te désole pas. Ce n'est pas la fièvre, c'est le chagrin qui me dévore... Ni le soleil ni l'ombre ne pourront me guérir... Mon salut est dans des yeux que je n'espère plus revoir. . .

Au milieu de ces angoisses, la subite apparition de cette jeune femme blonde que la Petite-Rose continuait à prendre pour la tendre sœur d'Éric, causa, dans la maison de Méryem, une heureuse révolution. — Ah ma chère enfant ! s'écria Sonia en se jetant ou de la jeune malade, que n'ai-je découvert tôt ta retraite ! C'est tout à l'heure que sur les arts, j'ai aperçu ta servante Yamina. Elle m'a i tu étais cachée. Je suis accourue de toutes mes 3. Il faut que ce soit ton amie qui te dise la e nouvelle, les paroles par où tu seras ressuscitée. . .

semblait que l'émotion eut accru la faiblesse rida. Elle sourit avec cet air de méfiance qui ;ur les lèvres des enfants malades, lorsqu'on leur Lte quelque histoire de guérisbn à laquelle ils ne at plus.

Éric, reprit Sonia, notre frère, ton ami, sera îs de toi avant une heure I Les Français viennent irger dans la plaine les bandes du cruel Selman... ultan s'est enfui du côté du Souf, il ne rentrera ians Tougourt I Déjà sa bannière est abattue sur ir de la Casbah. Du haut des remparts, j'ai aperçu loton de cavaliers que le chef des Français envoie

prendre possession de la ville. Sûrement Éric il milieu d'eux... J'ai reconnu Mansour. Il t'ap-

au galop celui que tu aimes...

îryem avait envie de demander :

Et Larbi?... L'accompagne-t-il ?

le n'osa mêler l'égoïsme de son impatience à la jui faisait presque déhrer la Petite-Rose, nia s'était agenouillée près du lit. D'un mouve-

rapide, elle avait écarté sur la poitrine d'Ourida, ssus légers qui la recouvraient. La gorge de la

jeune fiUe apparut merveilleusement blanche et fleurie, dans l'éclat printanier de son épanouissement.

— Voilà donc ! s'écria Sonia, tandis que rougissante, la Petite-Rose croisait les bras sur sa gandourah, les trésors que tu mûrissais dans ton aflliction ! Vite... soulève-toi de ce lit et reçois de mes mains le remède qui va te rendre tes forces ! . . . Dépêchetoi !.. . dépêche-toi I . . . il me semble que déjà, j'entends le galop du cheval d'Éric... II franchit la Grande Porte... il entre dans les rues couvertes. Veux-tu que ton ami te trouve fiévreuse et décolorée, comme une rose qui a eu soif?...

Tout en parlant, Sonia avait arraché de son doigt une bague ancienne. Elle dit à Méryem :

— Donne-moi, dans une tasse, de l'eau bien fraîche. La guérison d'Ourida est enfermée dans cette bague ; derrière cette pierre est cachée une goutte d'un baume merveilleux. Mêlé à un breuvage, il ressuscite ceux qui vont mourir.

Méryem s'était emparée de la bague :

— Je connais cet anneau ! fit-elle. De qui le tienstu ?

Sonia jouait sa dernière carte. Elle dit avec une joie audacieuse :

— Certes, tu la connais I Tu l'as vue au doigt de ton mari; de notre ami Larbi Mamlouk. 11 chevauche à côté d'Éric... Il sera ici dans un quart d'heure... Il m'a donné ce remède miraculeux pour que, de ta main, celle que nous aimons comme une sœur, recouvre la santé et la joie.

— Allons, dit Méryem avec un gracieux sourire, faisons ce que nos maîtres ordonnent. Ceux qui aiment à goûter notre salive veulent que nos lèvres soient

Dmme le corail, nos yeux brillants comme

it apporté une tasse d'eau. Elle regardait

irner le chaton de la bague.

pierre, il y avait une poudre qu'une longue

ait tassée. Au contact de l'eau, elle se délaya,

)ut entière.

tenait la tasse avec précaution. Gomme elle

liait à pas lents de la Petite-Rose, elle aussi

et soulevée sur le lit :

dirais -tu, fit la jeune garde-malade, si je te

ue gorgée de ce breuvage pour que celui

mes dents, me trouve plus jolie ?

eut pas le temps d'intervenir. Déjà Méryem

la tasse à ses lèvres et le poison était entré

roudroyant : la jeune femme s'affaissa, 'yem ! s'écria Ourida en sautant du lit.

^em ! répéta Sonia comme un écho, ardait avec horreur sa victime qui agonisait, erre, la petite tache que formait l'eau de la bue par le sable. Sa vengeance lui échap- ^oulut fuir. La porte vers laquelle déjà elle se ouvrit avec violence. Yamina parut, épou-e visage bouleversé par l'angoisse :

resse ! . . . Maîtresse ! . , . cria-t-elle à Ourida. à saisir celle-ci !... Par l'ordre d'Éric !... Ce a sœur 1 . . . Elle t'a menti ! . . . Elle veut te îr ! . . . Maîtresse ! . . . Maîtresse ! . . . ittes de sueur coulaient sur la figure bleuie nu. Ses dents s'entre-choquaient, ses yeux lient ouverts regardaient autour d'elle. Elle

avait souri deux ou trois fois, vaguement, aux questions d'Ourida qui Favait saisie à bras-le-corps. Mais, comme elle voyait son amie se redresser d'un bond de tigresse et prête à se ruer sur Sonia, elle eut la force d'élever la main.

Elle fît un geste qui signifiait :

— Je ne veux pas.

En même temps, un hurlement sourd lui jaillit de la gorge. Ourida retomba sur les genoux pour la soutenir. La négresse, elle aussi, s'était élancée pour porter aide ; quand elles relevèrent leurs yeux, Sonia avait disparu.

— Je vais mieux, murmura Méryem, lorsqu'elle fut étendue sur le lit. Ah ! pourvu qu'il arrive à temps, mon Dieu... Pourvu qu'il arrive!... Yamina, cours... dis-lui qu'il se hâte...

La fin de sa prière s'étrangla dans une convulsion.

.,. Quand Larbi-Mamlouk et Éric pénétrèrent dans la maison de Tougourt, ils comprirent, dès la porte, que la mort les avait précédés. La bague et la tasse étaient encore à terre. Larbi les contempla avec stupeur, puis regarda la Petite-Rose qui, debout, au chevet de son amie, tenait la main glacée entre les siennes.

Ourida répondit d'un signe de tête. Alors, comme un fou, Mamlouk se jeta vers le lit. Il s'écroula sur les genoux, cacha sa tête entre les bras de Méryem :

— Larbi I... bégaya Eric...

Mamlouk répondit en français :

— Elle lui a donné le poison de ma bague... Il n'y a pas de remède.

Méryem avait tourné sa figure et elle avait paru saisie de joie à voir son mari agenouillé près du lit.

ur elle sa face, un instant ensevelie, m vers ses lèvres comme quelqu'un

ile, Ourida se tenait au chevet; ses ient Éric. Soudain, elle lui désigna la

là, dit-elle... par là qu'elle s'est

illait se précipiter à la poursuite. Du où déjà elle s'en allait à la dérive, ses pas, qui s'éloignaient.

)rce de se détacher du baiser de

ura-t-elle... non...

îrnières paroles. L'effort qu'elle venait

isé ses forces. Larbi sentit qu'entre

llongeait comme pour lui échapper ;

raient encore se détendirent :

-t-il, avec désespoir.

eux qui ne le voyaient plus, et,

)nt déjà glacé une croix avec son

e voix lointaine :

nné à celle qui l'a fait mourir... Son

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