‹ Gens qui passentChapitre 3 sur 7 · L'IMPREVU · texte numérisé non relu

L'IMPREVU

C'était pendant les vacances, à Pirèbe, coin perdu des Landes, dans la région des grands étangs. Celui-là s'appelait l'étang d'Argent; il communiquait avec la mer par le courant de Vorne. Une auberge rustique et quatre ou cinq chalets, occupés, l'été, par une colonie d'amis, se reflétaient dans l'eau éclatante dont le miroir, toujours égal, montait ou descendait avec la marée.

Solitude complète. Quelques fermes disséminées. Le plus proche bourg, Ormalon, à quatre kilomètres; la gare à douze et par les raccourcis ; une petite gare pour le transit des madriers de pins, desservie deux fois par jour par un train minuscule dont la locomotive, à cheminée en tromblon, rappelait celle du Tour du Monde, sur la scène du Châtelet.

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Les familles Escars, de Manerbe et Villepas viraient là une vie rustique et saine, qui refaisait aux jeunes garçons et aux jeunes filles anémiés par l'année parisienne du sang et des joues roses. Promenades à travers les innombrables dunes plantées de pins, de chènes-Uège, pèches à la foéne et aux flambeaux dans l'étang, coups de fusil sur les rares lièvres, c'était pour ces civilisés deux mois de bonheur.

Ce jour-là, on avait déjeuné chez les Escars, un vieux couple sans enfants et dont Tégoîsme charmant semblait ne tenir au confort que pour en faire jouir leurs amis. Sous prétexte que le cassoulet, plat national de l'Aude, leur rappelait Caste Inaudary, leur ville natale, ils en avaient fait venir un plat monumental, préparé par les soins de maître Jacques Bouissou, spécialiste renommé.

Ce ragoût de haricots et de confit doie, à la fois onctueux et cordial, présenté dans sa vaste terrine brune et enguirlandée de saucisses en couronne, avait rallié tous les suffrages, même ceux de M. de Manerbe, gourmet difficile, et de Mme Villepas, dyspeptique. Un certain vin de sable, dur mais franc, avait haussé le diapason de la gaîté. A vrai dire, tout le monde parlait un peu à la fois ; ce n'était que fous rires entre les trois jeunes fils Villepas, leur sœur Clarence,

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Laure et Jeanne de Manerbe et la petite Lotte, — Charlotte Darré, — une orpheline que les Escars recevaient chaque année, soi-disant pour leur servir de secrétaire, en réalité par bienfaisante protection.

Toute réunion d'hommes et de femmes offre un groupement hiérarchique de sympathies, de rivalités et de préséances : malgré le pied d'égalité cordiale sur lequel se tenaient les trois familles, les égards discrets allaient aux Manerbe qui avaient de la race et en plus de l'argent. Leur fille Laure, par sa grâce et sa beauté, était aussi le point de mire des attentions, celle à qui chacun des jeunes gens s'efforçait à plaire.

Orgueilleuse et assez vaine, elle en abusait un peu, surtout vis-à-vis de Charles Villepas, l'aîné des trois frères, beau garçon à figure expressive et taillé en athlète, qui venait d'achever ses études de médecine et de passer brillamment son doctorat.

Le goût vif qu'il témoignait pour Mlle de Manerbe n'était un secret pour personne, et les parents, des deux côtés, ne semblaient pas y mettre d'empêchement. De bonne souche bourgeoise, les Villepas, bien que leur train de maison fût assez simple, s'étaient constitué, surtout par le labeur de M. Villepas, grand indus-

triel, une de ces fortunes solides ayant pour base l'ordre et l'économie.

— Que fera-t-on aujourd'hui? demanda Clarence, une blonde rieuse au nez retroussé.

— Tennis? proposa Louis, son frère, qui allait entrer à Saint-Cyr.

— Oh ! non, il fait trop chaud ! s'écria .Jeanne de Manerbe. .

Elle avait le rôle ingrat : petite, courte, moricaude, il semblait que sa sœur lui eût pris sa part de beauté pour l'ajouter à la sienne. On voit souvent, dans les vieilles familles, de ces contrastes qui sur deux sœurs font une privilégiée et une disgraciée, une heureuse, librement épanouie, à côté d'une cendrillon sacrifiée.

— Que ceux qui veulent venir jusqu'à la forêt de Ronesse à bicj'clette lèvent la main, dit Charles Villcpas.

Une petite main timide, pâle et veinée de bleu se leva : celle de Charlotte Darré. Charles ne s'en souciait pas. Il regarda Laure de Manerbe.

— Voyons, vous, l'intrépide?

— Non, cela ne me tente pas.

— J'en suis, moi, dit aussitôt Jeanne, heureuse de contredire sa sœur et oubliant qu'elle avait trouvé la journée bien chaude, car bicyclette ou leimis...

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— Moi aussi, dit Jean Villepas, celui qu'on appelait le « gosse )), quatorze ans, hurluberlu et gentil.

Mais Charles tenait à la présence de Laure ; la partie sans cela, n'aurait aucun attrait pour lui.

Et comme on se levait de table, il s'approcha d'elle :

— Ce n'est pas gentil, Laure. Venez donc. Elle le toisa, supérieure, se plaisant à exercer

son pouvoir.

— Non. J'ai dit non, c'est non.

— Mais pourquoi? Ce sera délicieux. On pourrait pousser jusqu'à Villeret et revenir par le petit train. Ensuite, ce ne serait rien de faire le reste, en descente, tout le temps.

Il la regardait avec de bons yeux tendres ; il s'était promis de semer leurs compagnons qui pédalaient moins bien qu'eux. Seul avec Laure, par la complicité des bois et du silence, il aurait, cette fois, le courage de lui avouer son amour.

— Venez, je vous le demande instamment. Elle haussa les épaules.

— Je vous en prie.

— Je n'irai pas, dit-elle sèchement. Renoncez, vous! Pourquoi vouloir me contraindre?

Vexé, il s'inclina, et elle le vit, un moment après, qui sortait du hangar sa bicyclette et l'enfourchait.

i2i GENS QUI PASSENT

Déjà Clarence, la petite Lotte, Jeanne de Manerbe et le gosse pédalaient sur la route. . Louis Villepas hésita, puis, galant, dit àLaure :

— Eh bien, je vous tiendrai compagnie.

Elle répliqua, maussade :

— Je n'ai besoin de personne.

— Alors, j'irai herboriser dans les bois avec mon chien. Viens-tu, Tom?

Et Laure resta seule, dépitée.

Charles Villepas était d'exécrable humeur. Il se retourna et vit que celle qui le suivait de plus près était la petite Lolte. Il fronça le sourcil. C'est Laure qu'il aurait voulu voir. Et cependant, s'il comparait les deux visages, celui de la patricienne altière, trop sûre de son charme, et celui de l'orpheline, un visage délicat et menu, éclairé par d'admirables yeux bleus, il devait bien s'avouer que la comparaison, pour une fois, n'était pas en faveur de Mlle de Manerbe, malgré ses beaux regards dédaigneux et son teint de rose ardente.

Derrière Charlotte, au loin, Clarence, Jeanne de Manerbe et « le gosse », imprévoyant, s'arrêterait pour regonfler ses pneus. Jeanne, que la bicyclette fatiguait, en profiterait pour mettre pied à terre. Clarence ne pourrait se dispenser d'en faire autant. Et ils reprendraient la route,

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distancés et nonchalants, jusqu'à ce qu'une nouvelle panne les arrêtât dans l'herbe, au revers du talus, étourdis de chaleur et s'éventant de leurs mouchoirs.

— Vous savez, grommela Charles, vous, la petite Lotte, je compte aller jusqu'à Villcret : quarante kilomètres. J'ai besoin d'exercice. Vous ne pourrez me suivre longtemps.

— Avec votre permission, dit Lotte, rieuse, mais d'un petit ton étrangement décidé, je vous suivrai.

Charles se retourna, vit au loin — parbleu ! — le groupe des attardés déjà immobile, et, rendu méchant, lui si bon d'ordinaire, par sa déception et son besoin de solitude, il cria à la petite Lotte :

— Eh bien, rattrapez-moi!

Il avait un terrible coup de jarret, une force brute emmagasinée. Il donna un élan brusque à sa bicyclette et prit l'avance. Pourquoi, si discrète, si effacée toujours, voulait-elle aujourd'hui s'imposer à lui, cette petite?

Au tournant, il se pencha en arrière : elle était là, à dix mètres à peine, non essoufflée, tranquille et souriante. Il fut frappé de l'expression inconnue de ses traits : que lui prenait-il pour qu'elle devînt si jolie?

Etait-ce l'animation de la course, la volupté de

lui prouver qu'elle avait « du nerf » et n'était pas une poupée, comme d'autres, mais un petit être courageux? Était-ce?... Non, il écarta cette idée qui lui était déjà venue... Et, cependant, un instinct foudroyant venait de lui crier que ce n'était pas par un vain amour-propre que cette enfant le suivait ainsi. Une fois déjà il avait rencontré ce beau regard soumis, confiant, lucide, et il n'avait pas compris...

Il piqua des deux. Ce n'était pas possible qu'elle pensât à lui... Trop fière d'abord, sans dot, gagnant sa vie comme sténo-dactylographe dans une maison de commerce, chez des amis des Escars. Et lui-même aurait-il jamais eu l'idée de faire un mariage semblable? Intéressé? mon Dieu, non ! Mais enfin l'argent appelle l'argent. Et Laure de Manerbe avait une beauté rare et une dot royale. Lauî'e de Manerbe? Mais pourquoi cette soudaine rancune contre la petite Lotte, intruse, gêneuse, qui l'empêchait de poursuivre à l'aise son rêve ambitieux? Il se retourna, pensant la voir distancée : non, elle était toujours là, gardant la même allure, mais dans la chaleur ensoleillée, prenant un éclat plus subtil et le regardant avec des yeux lumineux, des yeux de dévouement, de foi et de tendresse.

Oui, de tendresse... Et Charles, malgré lui, en

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fut ému. Cette petite Lotte, à laquelle on ne rendait pas assez justice parce qu'elle était modeste et bonne... Intelligente, il le savait, pleine de cœur, il l'avait constaté. Gomment donc se faisaitil qu'il ne voulait s'en apercevoir qu'aujourd'hui?

11 pédalait plus fort, il pédalait toujours, comme si, par une épreuve, il voulait user la ténacité de la jeune fille, mesurer sa force de volonté et son pouvoir de résistance. Voilà qu'il se rappelait des promenades avec Laure de Manerbe : comme elle était arrogante, fantasque! Il fallait descendre pour aller lui cueillir un œillet des sables, il était temps de rentrer ! Elle se plaignait du vent, de la poussière, de tout et de rien.

Quelle différence avec cette vaillante petite suiveuse qui semblait, de son effort acharné et patient, de son énergie sereine, attester qu'elle le suivrait au bout du monde- Il filait toujours, sans pitié; espérait-il la lasser? Le désirait-il vraiment? Sentait-il dans cette poursuite silencieuse un sortilège dont il voulait briser l'emprise légère et forte? Regrettait-il de courir ainsi dans la lumière brûlante, sur la route aride, sans un sourire de Laure pour le ranimer?...

Il tourna la tète encore une fois. Non seule-

ment la petite Lotte n'avait pas perdu du terrain , mais elle gagnait insensiblement, d'un jarret d'acier. La fatigue ne se lisait pas sur son petit visage tendu par une inflexible résolution, son visage stoïque où les yeux admirables, seuls, criaient leur détresse et leur supplication; il comprit qu'elle mourrait plutôt que de l'abandonner. Et cela finissait par le toucher dans son orgueil d'homme et aussi dans sa pitié, le don de cet être qui semblait ne vivre que pour le servir, attaché à lui comme l'ombre l'est aa corps.

Il compara. Comment n'eût-il pas comparé ! Cette Laure dédaigneuse, point bonne, ah! non, et raillant toutes choses qu'il aimait, peut-être point très intelligente ; elle parlait à tort et à travers... peut-être pas...

Un panache, une grosse pierre en travers de la route, un grand corps qui s'alîale et un cri de femme épouvantée.. .

Charles reprit connaissance. Un mouchoir mouillé — la petite Lotte avait couru à une mare proche — baignait sa tempe meurtrie.

11 regarda sa bicyclette j)Iiée en deux, la route blanche, et, agenouillée devant lui, tremblante, les yeux pleins d'adoration, une jeune iille qu'il lui sembla voir, dans sa limpidité et jusqu'au fond de l'âme, pour la première fois.

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— Quelle peur vous m'avez faite, dit-elle.

Il se passa la main sur le front, comme pour exorciser une ancienne hantise, et, prenant les mains de la petite Lotte :

— Je suis une bruti3, ma petite amie, d'avoir mené cette course folle, au risque de vous forcer le cœur.

Elle répondit :

— Vous voyez que j'ai bien fait de vous suivre...

Ils revinrent à pied, ils n'arrivèrent qu'à la nuit. Tout le monde était inquiet. On devina à leur air de bonheur qu'il s'était passé quelque chose... que la chute de Charles, boitant et le front déchiré, n'expliquait pas.

On comprit quinze jours plus tard, quand les fiançailles de Charles Villepas et de Charlotte Darré furent annoncées et lorsqu'on apprit que les Escars dotaient généreusement leur protégée de deux cent mille francs.

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