L'ANGE GARDIEN
C'est avec un profond souci que je gagnai « La Ghaumine ». Un télégramme de ma cousine Bertha m'avait appelé en hâte auprès de ma vieille tante Elisabeth, qui m'a élevé, et à laquelle j'ai voué une tendresse filiale.
Elle venait de tomber dangereusement malade. Je rentrais d'un voyage en Australie et c'est au Havre que la dépêche de ma cousine me toucha. Je pris immédiatement le rapide de Paris ; là, je changeai de gare et filai vers- la Sologne. De la station de Nocarne au bourg de Jolyse, duquel dépend le hameau de CoUiette et la petite maison de ma tante, une antique diligence me conduisit, par des chemins défoncés et sous une pluie diluvienne, à travers la forêt de la Gloire-Fée jusqu'à « La Ghaumine ».
C'est une maison basse et enterrée dans un minuscule vallon, sous des chênes et des hêtres centenaires. L'aboi du chien Tobie me salua; un aboi vieux et cassé, car Tobie n'avait pas rajeuni pendant mes cinq ans d'absence.
Ma valise à la main, je frappai longuement à la porte cloutée et rugueuse qui, entre deux hauts murs verdis de lèpre, montre son maussade visage de bois. A la fin, un judas grillagé s'ouvrit dans la porte et une voix chevrotante demanda :
— Qui est là?
Fût-ce la mystérieuse impression de la forêt solitaire et l'aspect mélancolique de la maison perdue, je ressentis un malaise étrange, un de ces malaises dont on se demande si ce ne sont pas des pressentiments.
Dès que je me fus nommé, j'entendis le bruit d'une barre de bois qu'on tirait, le grincement de verrous; et la porte s'entre-bâilla, juste assez pour me laisser pénétrer.
Dans le vestibule, je me heurtai presque à une bizarre petite personne en costume de serge bleu sombre épingle d'un tablier blanc à bavette et à bretelles, d'un tablier d'infirmière. Elle pencha de côté, pour un salut, sa tête en casse-noisette ; et vive comme un écureuil dont elle avait le pe-
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lage fauve, une chevelure ondée, courte et presque rousse, elle appela :
— Mademoiselle Bertha !
D'une lingerie, une pile de draps sur les bras, ma cousine sortit en hâte." Elle eût voulu m'embrasser, mais le paquet de linge l'en empêchait. Elle m'entraîna dans la salle à manger, et en un long récit, plein de parenthèses et de sautes d'idées, elle me mit au courant de la situation.
Elle était désolante. Ma tante, ma bonne tante Elisabeth, était depuis un mois atteinte d'un affaissement cérébral qui, d'après le médecin, ne laissait guère d'espoir dans la guérison.
Et la cousine Bertha, qui avait la tête en proue de navire, la tête de morue aux yeux plats qu'on voit dans les tableaux des maîtres hollandais, courte, grosse, sanglée dans une robe noire à col blanc de guipure, l'air monacal et suranné, roulait des regards de compassion, en tenant les mains croisées sur son ventre. De gros chaussons de feutre dépassaient sous sa jupe courte, et une raie, large comme un chemin, séparait ses cheveux pauvres ramenés en houppe grise, ce qui lui donnait un aspect falot et un peu bizarre. Elle soupira :
— Aussi, mon cher Henri, suis-je bien heureuse de ton retour ; car je suis forcée de repar-
tir demain, ne pouvant laisser plus longtemps ma maison : tu penses, malgré le triste plaisir que j'ai eu à soigner la pauvre tante Elisabeth, dans quel désarroi tout doit être chez moi.
Je m'en doutais bien, en effet. La cousine a recueilli une orpheline qu'elle a à demi adoptée ; elle héberge un vieux parent paralytique : ajoutez à cela que son logis est une véritable ménagerie, un hôpital plutôt, où le& chats malades, les chiens étiques, et les oiseaux déplumés se sont donné rendez-vous... Elle habite une petite ville triste du Nord, et a du cruellement souffrir d'être arrachée à ses habitudes.
— Heureusement, dit-elle, que je te laisse une garde parfaite, un véritable Ange Gardien.
— Oui, fis-je, je crois l'avoir aperçue, une petite femme cocasse qui ressemble à un person nage des contes d'Hoffmann.
— Oh ! celle-là!... je ne puis la sentir, dit ma cousine. Mlle Picksell et moi n'avons rien de commun, elle m'exaspère constamment. Non, non, par bonheur elle s'en va; sa remplaçante est arrivée : une figure idéale : on dirait une apparition céleste.
Et elle répéta :
— Ce sera pour la tante un véritable Ange Gardien.
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A ce moment les deux infirmières entrèrent dans la pièce. Miss Picksell, son waterproof jaunâtre sur le dos, enfilait des gants feuille morte; un respectable parapluie à bec d'ivoire sous le bras la faisait paraître plus singulière encore. Je remarquai que ses traits grotesques exprimaient de la bonté et de la simplicité : son regard était candide, et à tout prendre elle me semblait si •sympathique que je regrettai de la perdre.
Je crus deviner que les griefs de ma cousine n'avaient pas grand fondement. Méticuleuse et ménagère maniaque, la bonne Bertha avait dû différer avec miss Picksell d'avis sur la façon de préparer le lait de poule ou d'administrer une potion. Rien de grave.
Mais je n'avais pas encore regardé la nouvelle venue que ma cousine me présenta :
— Mademoiselle Consuelo.
J'eus malgré moi un léger sursaut de surprise. Sans doute je ne m'attendais pas à rencontrer, sous le petit bonnet de velours en forme de pâté, d'oii tombait un voile de crêpe bleu, sous la mante bleue de « nurse » un être d'une 'aussi étrange beauté. Mais mon saisissement tenait à une autre cause, à la troublante impression que dégageait le silence et l'attitude un peu lointaine et énigmatique de la jeune femme.
Son regard surtout me déroutait; je suis très sensible au magnétisme attirant ou répulsif qui se dégage d'un regard; et dans ces yeux, d'un vert de pierrerie froide, je ne trouvais pas l'expression d'humanité qui fond les âmes dans une sympathie de race : mais le malaise que vous cause la fixité du regard de certains animaux mêlés à notre vie courante, les chats par exemple.
Oui, Mlle Consuelo avait de glacés, d'admirables yeux de chatte, ou de tigresse.
Au demeurant, rien ne justifia d'abord ces préventions inexplicables qui, on ne sait d'où et on ne sait pourquoi, nous frôlent et semblent un conseil soufflé par l'au-delà. Ma bonne cousine Bertha était partie trois jours après, en emportant dans une cage un corbeau augurai aux yeux vifs et aux grandes ailes bleu noir qu'un petit garçon du pays, à figure de braconnier, lui avait vendu. Cette bête augmenterait sa ménagerie.
Miss Picksell n'était déjà plus qu'un souvenir falot... Je repensais cependant malgré moi à ses yeux honnêtes et à ses gestes de marionnette articulée.
Je voyais peu la nouvelle garde. Mlle Consuelo ne quittait guère ma tante, et quand je montais visiter celle-ci, la jeune femme affectait de s'éloi-
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gner sur la pointe du pied, par discrétion. Ses soins étaient attentifs, discrets et experts. Son visage angélique semblait plaire à la malade qui, me confia la vieille servante Gertrude, avait pris en grippe l'infortunée miss Piciisell.
Etrange demeure que celle de la tante Elisabetli. Les vieux meubles, les vieilles gravures, les vieux bibelots y mettaient une grâce surannée, et leur emplacement définitif,- qu'on ne variait jamais, disait la durée de la persistance des habitudes. Je réentends le tic-tac de l'horloge flamande dans sa gaine de bois sculpté, et aussi, le soir venu, sous la grosse lampe à huile, je revois le feu dansant dans la vaste cheminée et les ombres mystérieuses s'agiter sur les murs.
Un pas boiteux s'éloigne dans le jardin noir : c'est le jardinier, un vieillard, qui, s'étant assuré que tout est clos et verrouillé, regagne le pavillon pu il gîte. La vieille Gertrude sert le dîner sur un coin de la large table en chêne sombre : elle a une face de mur décrépit et lézardé, mal éclairée par deux yeux ternes, qui font penser aux fenêtres verdies d'une prison. Son dévouement est triste et elle a l'air résigné d'une ilote.
Ce matin-là, le médecin était venu à l'improviste. Un homme encore jeune, à l'aspect rustique et débonnaire, malgré son encolure de taureau.
Il était très accaparé par une épidémie de grippe qui ravageait la contrée, et on ne l'avait pas sous la main commodément.
Un peu brusque, il entra chez ma tante et remarqua, comme moi qui le suivais sur ses talons, le léger sursaut de Mlle Consuelo, alors penchée sur la malade.
— Je vous ai fait peur, mademoiselle?
Bizarre impression ! Il m'avait semblé que les
mains de la garde venaient de se retirer très vite du visage de ma tante et que l'une d'elles se fermait obstinément comme si elle cachait un objet. Mais y avait-il apparence à cela? Et si c'était, le docteur, qui me précédait, l'eût remarqué comme moi.
Après son examen, il redescendit, pensif.
— L'état de votre tante me déroute. Il n'est pas en rapport avec l'état de ses organes. On la dirait minée par dessous, et... enfin, je verrai ce que donne la nouvelle potion.
Ce jour-là Mlle Consuelo se montra moins lointaine, et daigna m'adresser plusieurs fois la parole. Elle m'apparut cultivée, très intelligente; elle avait beaucoup lu, et pendant les longues heures solitaires qu'elle passait auprès de ma tante, les livres de la bibliothèque lui étaient, me dit-elle, un précieux réconfort.
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Comme il fallait qu'elle prît l'air au moins une heure par jour, elle en profita cette fois pour se rendre à pied au bourg et faire exécuter l'ordonnance par le pharmacien. Je la remplaçai pendant ce temps auprès de ma tante Elisabeth assoupie.
Celle-ci avait un sommeil fiévreux, entrecoupé de faibles plaintes. Ses paupières se cernaient de noir, et l'ossature de son visage prenait alors une rigidité macabre. Pauvre chère tante, si bonne, si dévouée ; quelle tristesse de la voir sombrer dans cet abîme de la maladie sans espoir.
Jugeant que l'absence de Mlle Consuelo se prolongeait, je me rendis dans sa chambre : elle est placée en angle du logis et surplombe la route. Je pourrais épier de là le retour de la garde.
Malgré moi, mes regards explorèrent les coins et les recoins de la pièce. Une feuille de papier, sortant d'un livre, fixa mes regards. Elle contenait des notations abrégées, coupées de chiffres et de lettres cabalistiques, comme des formules d'algèbre, et pour moi incompréhensibles.
Je retournai le livre et vis que c'étaient les mémoires de Mme Lafarge, la célèbre empoisonneuse. Évidemment, le petit choc mental que je ressentis fut ab§urde. Sans doute cette maison de silence et de mystère agissait sur mes nerfs, et
l'automne pluvieux, sa langueur morbide, son isolement... Je revins auprès de ma tante.
Trois jours passèrent, tissés d'heures et de minutes semblables aux précédents, et pendant lesquels, sans motif, je sentis croître en moi un malaise sourd, poignant jusqu'à l'angoisse.
D'oti me venait-il? Rien ne se révélait d'insolite. Ma tante n'allait pas plus mal, en apparence du moins. Mlle Gonsuelo la soignait avec une perfection à laquelle j'étais forcé de rendre hommage. Véritablement, à la voir passer sans bruit, avec son visage immatériel, elle donnait absolument, suivant lô mot de ma cousine Bertha, l'impression d'un « Ange gardien ».
Et la chose terrible, la chose sans nom dont j'avais reçu l'avertissement inécouté se produisit, si bien d'accord avec le décor fantomatique de cette maison morte et de ce paysage de tristesse, que j'en ressentis moins d'étonnement que d'horreur.
.Te ne sais pourquoi, les avances et les sourires de Mlle Gonsuelo m'inquiétaient, alors qu'ils eussent dû me rassurer. Pourquoi me regardaitelle ainsi, avec cette parlante invite à une sympathie qu'il m'était, — fussé-je injuste, — impossible d'éprouver pour elle? Espérait-elle me séduire? Cherchait-elle à créer entre nous une complicité
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d'où elle pût tirer, à un moment donné, un privilège de silence ou d'absolution? Certes, son charme était de ceux qui peuvent attirer; mais je ne sais pourquoi, le sortilège de ce lit de malade, de celte vie claustrale, la mélancolie des ch'oses et les préoccupations funèbres du moment me rendaient rebelle à cet envoûtement.
La chose eut lieu un soir crépusculaire oii Gertrude n'avait pas encore monté la lampe dont Mlle Consuelo voilait toujours d'une large feuille de papier la lueur trop vive. La garde se tenait penchée sur le lit de ma tante.
Entré sans bruit, je la vis verser le contenu d'un petit flacon dans un verre, et remuer la drogue avec des gestes félins inquiétants, une allure furtive de meurtrière rusée, si absorbée dans son occupation diabolique qu'elle ne m'entendit pas. D'un éclair, je compris, à voir sa face de méduse, son visage décomposé, quand, levant les yeux, elle m'aperçut. D'un bond je fus sur elle et lui arrachai le verre qui se brisa dans la courte lutte où, frénétique et affolée, elle se rua sur moi pour le ressaisir. Mais en lui tordant le poignet, je parvins à lui arracher la fiole qu'elle avait versée dans le verre : c'était du poison, un des plus atroces et des plus violents que l'on connaisse.
J'entraînai par les poignets, avec une force
décuplée, cette femme hors de la chambre, tandis qu'inerte et inconsciente, étrangère au drame, ma tante Elisabeth poursuivait son sommeil d'anéantissement.
— Pourquoi, pourquoi avez-vous fait cela, misérable? demandai-je à Mlle Consuelo. Que vous avait fait cette pauvre vieille femme ?
La garde ne me répondit que par un ricanement farouche et un air de défi.
— Vous parlerez, lui dis-je, en l'attirant de force dans l'escalier, pourquoi avez-vous fait cela?
Mais au même moment des bruits extérieurs se précisèrent, et au lieu du médecin que je m'attendais à voir apparaître, ruisselants de pluie, trois hommes pénétrèrent dans le couloir : le premier, en vêtements sombres, mit la main sur l'épaule de la garde :
— Fille Consuelo, au nom de la loi, je vous arrête.
Et les deux autres, qui étaient des gendarmes, encadrèrent la prisonnière.
L'inspecteur de la sûreté signifia le mandat d'arrêt dont il était porteur contre la garde, accusée de meurtres et de diverses tentatives de meurtres.
Sous la pluie morne, dans une voilure souillée de boue, Mlle Consuelo fut emmenée.
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Quelques mois plus tard, un procès sinistre mit en lumière celle que ma cousine Bertha appelait « l'Ange Gardien -)>. Haïssant les malades qu'elle soignait, se plaisant à faire le mal pour le mal, la garde avait laissé dans plus d'une maison oi^i son ministère l'appelait, la folie ou la mort. Les débats prouvèrent qu'elle avait empoisonné trois personnes. Elle avoua du reste avec cynisme ses crimes, s'en fit gloire avec un satanique orgueil, et entendit sans faiblir, devant la Cour d'Assises, le verdict qui la condamnait à vingt ans de réclusion, malgré l'avis de deux experts qui la déclaraient folle : hypothèse plausible, après tout.
C'est ainsi que la figure fatale de cet ange du mal disparut de ma hantise et se dissipa peu à peu dans mes souvenirs.
Quant à tante Elisabeth, mes soins réussirent à la sauver. Elle sortit du néant où son àme s'engourdissait. Et son intelligence à peu près revenue, éclaire d'un vague reflet de soleil couchant son corps en ruine.
Elle vit encore, me regarde et me sourit.
— Nous ne pouvons cependant perdre éternellement le prix de cette chambre, déclara M. Bourdouille, le patron de l'hôtel du Cheval blanc et de l'Univers, à Thoars-le-Mont.
Il ajouta :
— Jacquine, vous allez la nettoyer à fond et on la redonnera aux voyageurs.
La servante, qui depuis quinze ans faisait partie de l'hôtel et de la famille, maugréa :
— Chambre de malheur. Le malheur y reviendra !
On la tenait fermée depuis que, derrière sa porte marquée d'un 13 fatidique, un comte polonais s'y était coupé la gorge avec son rasoir. L'accident, il est vrai, suivait, à huit jours de distance, un autre malheur : une voyageuse bien mise,
trois malles et des bijoux, avait été retrouvée, « matin, la tète fracassée sur le pavé, sous fenêtre dudit numéro 13. Depuis, on jugeait chambre hantée. Jacquine, qui logeait dans i réduit, à côté, prétendait y entendre des craqu ments suspects, des pas furtifs et des plaint sourdes.
Mais, comme le fit observer M. Bourdouille, 1 affaires sont les affaires.
Et Jacquine nettoya la chambre à fond. La sa son des alpinistes arrivait, gens tapageurs le m; tin et assommés le soir de fatigue, avec leurs gr( souliers claquant dans l'escalier et alignés nuit, blancs de poussière.
Pendant quinze jours, on n'eut pas à distribu le 13. Superstition ou malaise, on la réservai Mais un vendredi, à onze heures du soir, l'omn bus grinçant amena un voyageur. Il ne resta que cette chambre, on la lui donna.
— Le 13 et un vendredi, ricana-t-il, heureuse ment que je ne suis pas superstitieux!
Et il s'installa délibérément, sans se douter qu( de son réduit, par un trou presque invisible de ] cloison, Jacquine l'épiait, partagée entre la pei et la curiosité.
Elle avait une figure de pruneau plissé, sar âge, une bouche sans dents et des yeux aigu
comme des vrilles. Savoir tout était pour elle un besoin impérieux, et elle découvrait tout, en effet, unique pour deviner les secrets de ces hôtes de passage qui mirent dans le miroir de la cheminée le mystère fugitif de leur existence, marquent leur empreinte au creux du matelas, et repartent, ayant laissé un peu d'eux-mêmes en ce logis banal où ils ne reviendront pas.
Et voici ce que Jacquine vit.
Dans la chambre éclairée à l'électricité, les meubles raides avaient l'air de personnes assises; l'alcôve fermée semblait contenir une présence ; assurément la chambre n'avait pas un air naturel. L'ombre du voyageur y projetait des reflets violents et raccourcis comme ses gestes.
C'était un homme gros, fort, rougeaud et jovial, un commis-voyageur, diagnostiqua Jacquine, un de ces gaillards dont la faconde amuse les tables d'hôte, et qui mangent largement, boivent sec et dorment en ronflant comme des tuyaux d'orgue.
Tiens, tiens? mais que lui prenait-il?
Voilà qu'il scrutait les murs avec méfiance^ palpait scrupuleusement le lit, après avoir ouvert avec précaution les rideaux de l'alcôve ; voilà qu'il regardait sous le sommier, puis, penché sur le parquet, semblait flairer une tache sombre : oui.
la tache de sang qui n'était jamais partie complètement malgré lavages et grattages.
Il se relevait, tressaillait à un bruit léger, contemplait fixement la glace comme s'il y apercevait un fantôme fluide et dissous dans le tain terni. Il sonnait.
Jacquine accourut :
— Monsieur désire?
— Une autre chambre, celle-ci ne me plaît pas.
Assuré qu'il n'y en avait pas, l'hôtel étant comble, il n'avait pas insisté, mais son air de tristesse frappait la servante. Elle regagnait son réduit, et l'œil à « l'espion », le cœur batta-nt, dans l'attente d'événements insolites, elle guetta.
L'homme sifflotait, comme ceux qui, dans une forêt obscure, chantent pour se donner du courage. 11 retira ses bottines, vérifia et le verrou de la porte et l'espagnolette de la fenêtre... puis, au lieu de se déshabiller, s'assit sur une chaise et parut écouter la nuit, le silence et la solitude.
C'était l'heure où Jacquine éteignait l'électricité des chambres. Pour la première fois, elle y manqua. Parce qu'elle voulait voir, d'abord, et par une secrète pitié : la clarté dissipe les maléfices..
L'homme s'agita, et elle vit dans ses gros
yeux gais une angoisse indicible : il frissonna de la tête aux pieds, et de nouveau, s'agenouillant, contempla la tache suspecte, comme s'il en soupçonnait l'origine. Mais comment l'eût-il sue?... Relevé, il tira de sa valise un revolver qu'il arma et déposa à côté de lui sur la table.
Jacquine sentit un froid lui traverser la moelle. Bien sûr, ce malheureux avait peur, atrocement peur. Si elle réveillait les patrons? Mais une curiosité anxieuse et passionnée la rivait là, avec des semelles de plomb. D'ailleurs, qu'y pouvaient M. et Mme Bourdouille? Peut-être s'imagine-t-elle des choses !
L'homme avait appuyé ses coudes sur la table, et sa tête dans ses mains : elle le voyait, éclairé d'aplomb par l'ampoule électrique. Il semblait absorbé dans une méditation profonde, et si pétrifié qu'elle crut d'abord qu'il dormait. Mais il tenait ses yeux grands ouverts, écarquillés, et sa lèvre inférieure pendait, déchaussant les dents, tous les muscles de son visage affaissés comme sous l'empire d'une puissance magnétique et d'un envoûtement invisible.
Des minutes très longues, en réalité des heures s'écoulèrent. Par moments, les yeux de Jacquine se fermaient de fatigue. Quand elle les rouvrait, elle reprenait aussitôt conscience de la situation,
loO GENS QUI PASSENT
elToeil collé au « voyeur », buvait l'homme qui demeurait là, au milieu de cette chambre étrange, avec ses meubles semblables à des êtres vivants, son alcôve inquiétante, son miroir trouble.
Mais il se levait, pourpre jusqu'à l'apoplexie, les traits bouleversés, l'air bon. Il tournait constamment la tête vers les murs, le parquet, la tache; il haletait péniblement. Il prit son revolver et l'appliqua, d'une main qui tremblait, sur sa tempe.
— Jésus, pensa Jacquine iiorrifiée, comme l'autre, comme les autres!...
L'arme retomba. L'homme aspira une gorgée d'air comme un noyé qui reviendrait à la vie ; il grimaçait d'un sourire stupide. Mais peu à peu la hantise morbide, l'idée fixe revinrent l'obséder. Il releva son revolver et le dirigea cette fois vers son cœur.
Vingt fois, il fit le simulacre meurtrier, et vingt fois l'instinct de la vie, plus puissant que la mort, retint la détente. Tout à coup, le cri d'un coq déchira l'air.
L'homme parut ressusciter. Il se leva, raide, avec effort et marcha vers la fenêtre : l'aube perçait, grisâtre, aux rais des volets qu'il poussa tout grands.
Pourvu que, comme la voyageuse... Mais non î
Il avalait à pleins poumons l'air vif. Déjà, des bruits confus montaient dans l'hôtel : les alpinistes s'éveillaient. L'homme referma sa valise, laça ses souliers, posa sur sa tête son chapeau, et sa canne entre les jambes, assis devant le jour grandissant, il attendit, délivré, l'heure du départ.