‹ Gens qui passentChapitre 5 sur 7 · L'AVEUGLE DU QUAI · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE DU QUAI

— Ayez pitié d'un pauvre aveugle de naissance... Merci bien, ma bonne dame.

« Un sou ! Ce n'est pas encore avec cela que je m'achèterai un château à la campagne. Non, mais regardez-moi ce mylord qui passe, boudiné de graisse dans sa pelisse, trop fier pour mettre la main à sa poche. Je t'en ficherai, moi, des paletots !

(( Je ne sais si vous êtes comme moi? Les braits de la rue ne me sont tolérables que par des temps mous, comme aujourd'hui. Tout s'assourdit dans la boue fade, sur le macadam gras. Et les odeurs? Y êtes-vous sensible? Moi, extrêmement.

(( Sur ce quai, la Seine fait courant d'air. Et il

y a des jours où l'on perçoit l'odeur du bois mouillé, les salaisons de l'épicerie du coin, l'absinlhe du bistro, les violettes des petites marchandes nomades. Aujourd'hui, cela sent le chien mouillé. Pourvu que la pluie ne reprenne pas.

« Ah! voilà le sergot qui ressemble à Badinguet. Un bel homme. Mais à tant qu'être toujours sur ses jambes, j'aime mieux ma faction, assis sur mon pliant. N'y a que le froid a.ux pieds. Rien à faire. On s'habitue à tout.

(( Tiens, le vieux monsieur de l'Institut qui passe toujours à cette heure-ci a une fluxion. Ça ne le rajeunit pas, ce foulard sous le menton. Ma grand'mère soignait ça avec un cataplasme d'oseille bouillante. Vous me direz que le dentiste vaut mieux? Possible.

« Voyons, qu'est-ce que j'aurai pour mon menu, aujourd'hui? Programme 1 Demandez le programme des distractions de monsieur ! Hier, on m'a servi un bel accident. Effroyable rencontré d'un autobus et d'une voiture de garçon laitier- Ah! mes amis, quel tintamarre! Le cheval s'/ist abattu, le garçon laitier s'est fendu le nez en dégringolant. Et toutes les vitres de l'autobu? se sont brisées. On a retiré de l'intérieur une dame évanouie et trois personnes qui saignaient d'éclats

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de verre. Ceux qui n'avaient rien criaient le plus fort. Et il s'est attroupé cinq cents personnes en moins de deux minutes.

— Ayez pitié d'un pauvre aveugle !

« Oui, du flan! Peu généreuses, les vieilles gens. Les jeunes, non plus. C'est entre deux âges qu'on fait la charité. Les autres ont l'air de se dire : « Trop tard! » Ou : « Trop tôt! »

« Ah ! un peloton de gardes républicains à cheval. Hé, le numéro quatre de la sixième file, des jambes ! des jambes ! La botte en arrière et plus près des flancs de votre cheval, s'il vous plaît, ou je vous envoie coucher à la boite !

(( Voudriez- vous être marchis-chef? Moi pas. J'ai des ambitions plus hautes. Napoléon, à la rigueur. Mais que d'arias ! Qu'on manœuvre vingtquatre hommes, vingt-quatre mille ou deux cent mille, c'est toujours la même chose. Ce qui m'aurait plu, si j'étais empereur à la Napoléon, ce serait d'avoir, comme lui, un bain chaud prêt à toLte heure et un poulet rôti à point toutes les cinc minutes. Et encore, peut-être faut-il ne voir là que des légendes.

« ia vie contemplative, telle que je la mène, est mille fois supérieure. Le matin, réveil. Un bon bol de café au lait et des croissants. Toilette,

maquillage. Tour des yeux au crayon rouge, comme M. Mounet-Sully dans Œdipe roi. S'il pleut, repos. Lectures sérieuses et passionnantes. Si le temps n'est pas trop dégoûtant, sortie, mon pliant sous le bras, mon parapluie en sautoir. Installation. Pause. Je vous assure qu'on n'est pas mal du tout, sur ce quai. Affaire d'entraînement. Et savoir soigner ses dessous : un bon tricot molletonné sur un gilet de papier — excellent et pas cher — tout est là.

(( Vous me direz : « Mais, mon pauvre ami, ça « n'est pas amusant d'être aveugle ! » Aveugle pour de bon? Je n'en disconviens pas. Mais pour la frime, je vous assure que je ne m'ennuie pas et que volontiers je paierais ma place.

« L'autre jour, un petit garçon a dit à son père :

« — Pourquoi qu'il n'a pas les yeux fermés, puisqu'il est aveugle?

« L'autre a répondu :

(( — Parce que c'est un véritable aveugle! Le pauvre homme...

« Et il a mis dans ma sébile une belle p.'èce blanche... de cinq sous.

« Maintenant, objecterez-vous, le jeu en ^autil la chandelle? Et ne feriez- vous pas oiieux de travailler, que de vous tenir raide comme un

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poteau, avec des yeux écarquillés de grenouille, l'air pétrifié comme une momie.

« Oh! si. Sûrement, Si j'avais des mains comme tout le monde, capable de saisir le marteau, ou de manier la truelle, ou de tenir le pinceau. Chanter sur une échelle, c'est bien distrayant? Mais voilà, la peinture me donne des migraines* Maçon? On crache du plâtre et j'ai le poumon délicat. Charpentier? Je n'aime pas les ampoules. Gindre? Vous ne voudriez pas : il me faut mes dix heures de sommeil par nuit. Je vous le dis : question de mains. Les miennes sont en stéarine. Un rien les fait fondre.

(( J'aime mes aises, que voulez- vous? Et je suis, comme tous les Parisiens pur-sang, badaud dans l'âme. Ah! qu'est-ce qui se passe? On crie, on court. Au voleur! arrêtez-le. Un petit homme maigre, chaussé d'espadrilles, file comme le vent, avec trois personnes à ses trousses. Oh! il les sèmera. Qu'est-ce qu'il a bien pu voler?

« Mon ami Julot, le patron du bistro, là-bas, me le dira. Voyons, quel jour est-ce, aujourd'hui? Mardi. Il me servira une pleine assiette de tripes à la mode de Gaen. Je me régalerai. Oh! ne faites pas la petite bouche. Et ne simulez pas ces frémissements de narines offensées. La tripe à la mode de Caen est chose louable. Et demain, je

m'offrirai des escargots à la mode de Bourgogne. Parole, on ne mange pas mieux dans les palaces ou chez Tortillard, des Halles.

« A midi, j'ai faim et il me faut un repas copieux. Le restaurant, n'est-ce pas? Les conversations. Ce qu'un ministre appelait : la chaleur communicative d'un bon repas... Le soir, chez moi, au contraire, je dîne sobrement. Hygiène dernier cri.

— Ayez pitié d'un pauvre aveugle... Merci bien, mon bon monsieur!

<( C'est extraordinaire. Aucun client ne me fait cette remarque : « Comment savez- vous que je « suis un monsieur et non une dame ? » Ou réciproquement. On les remercie : c'est tout ce qu'ils veulent. Pour deux sous, ils se croient des Montyon ou des François de Sales. Si encore ils me donnaient mille francs chaque fois. C'est effrayant, ce que la charité est parcimonieuse.

« Et je pourrais mourir de faim, si je n'avais pas, au Crédit Français, de petites rentes. Plus un oncle, marchand de parapluies, comme héritage, en perspective. De telles certitudes rendent optimiste. Tant de gens sont aveugles par nécessité. Je le suis par préférence et par goût. Une vocation comme une autre.

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— Merci bien. Ayez pitié d'un...

« Allons, sept sous. C'est une magnifique re- [cette. Je puis aller déjeuner : c'est du bon travail, et m'offrir, comme Rothscliild, un canon de la bouteille.

— Monsieur, dit le chevalier de Boissee, ce ratafia des Iles est agréable. Ne me ferez-vous pas l'honneur d'en vider un autre gobelet à la santé des belles ?

Il venait de planter sa perruque sur un des grands landiers de l'àtre, et comme il avait les gestes brusques, un peu de farine avait neigé sur les bûche's qui achevaient de se consumer. La pièce était pontée et lambrissée en manière de cabine, les fenêtres avaient rondeur de hublot. Pour orner les cloisons, des cartes marines ; çà et là une boussole, un astrolabe et d'autres instruments propres à la navigation et destinés à rappeler au chevalier sa vie aventureuse d'officier du roi sur toutes les mers.

— Oui, monsieur, j'ai vu, moi qui vous parle,

(les choses singulières, et dont le souvenir égayé ma retraite, non sans mélancolie. Mais quoi, j'ai fait mon temps, et j'ajoute : mon devoir. C'est le tour des autres, monsieur. Mais vous ne me faites pas raison. Préfériez-vous un doigt de crème des Barbades?

Il se leva en tanguant et bourlingua, comme s'il luttait contre un grand vent, jusqu'à un placard, à la clef duquel il se cramponna :

— J'ai ici, de réserve, quelques douceurs et chatteries liquides, vin d'orange, élixir d'angélique. Mais si vous m'en croyez, nous goûterons d'un certain rhum dont j'ose dire que Sa Majesté — louée soit-elle ! — ne se rince pas les dents.

Et muni de la précieuse bouteille, il- mit le cap sur la table et y aborda, non sans avoir louvoyé quelque peu.

Son visage doguin aux gros yeux verdàtres, couleur de brique cuite et recuite, s'empourpra de satisfaction. Il me poussa le bouchon sous le nez :

— Odorez cela, monsieur. C'est pur baume. Que valent les fleurs, et je dis les plus exquises, comme ces roses dont les pétales sont de chair et le cœur de feu, à côté de cet arôme à la fois velouté et roboratif: c'est la propre àme du jus de canne, et convenez qu'il y a là de quoi faire revenir un mort.

Il émit un petit rire de poulie mal graissée.

— Je ris à un souvenir. Parbleu! le récit vous en agréera. Et il prouve bien que nos impressions les plus durables et les plus fortes sont encore celles qui nous vinrent, si j'ose dire, par l'excitation des papilles du palais. Mais souffrez que j'allume ma pipe, si toutefois ce n'est point vous incommoder?

Il décrocha d'un râtelier un fourneau à long tube comme en fument les Hollandais, et l'ayant bourré, l'alluma, puis, tirant quelques bouffées, sourit agréablement à son tricorne gansé d'or, qui coiffait l'autre landier :

— J'ai vu, monsieur, dans ma longue carrière, de quoi étonner des gens instruits, car les ordres du ministère et le hasard des traversées me portèrent en toutes sortes de lieux. J'ai vu des Cafres noirs, des sauvagesses couleur de safran, et à qui l'on ne pouvait rien reprocher, sinon qu'elles portaient des anneaux dans le nez; j'ai vu des Topinambous et des poissons qui volent; j'ai vu des fruits merveilleux et des arbres qui ressemblent à des chenilles monstres; leurs poils en dard font des plaies dangereuses. Mais je n'ai rien vu d'aussi étrange que la capture que nous fîmes, dans certaine petite île ignorée de la Malaisie où notre canot nous débarqua, moi et douze

matelots, pour nous approvisionner d'eau douce.

Le chevalier de Boissec lança par les narines un nuage bleu, et ayant bu une gorgée, continua :

— A peine avions-nous mis le pied sur le rivage et tiré deux ou trois coups de mousquet pour prendre possession, que d'un arbre fort feuillu nous vîmes dégringoler un animal bizarre que nous prîmes pour un orang, dont il avait le poil, sauf que certaines parties de son corps étaient dénudées. Il s'enfuit aussitôt, et nous lui donnâmes la chasse.

Comme il escaladait avec vélocité les rochers et franchissait d'un bond les plus larges ruisseaux, nous eûmes quelque peine à nous en saisir. Nous y parvînmes, et il manifesta sa profonde terreur par des cris gutturaux. Devant sa face terreuse masquée par une forêt de barbe, jugez de notre étonnement, quand nous reconnûmes que ce que nous avions pris pour une bête étrange était un homme d'Adam et d'Eve.

» Un homme, oui, monsieur. Mais dans quel état, par tous les cabestans du diable! Nos yeux devinrent humides à contempler si pitoyable misère. Il ne restait plus rien de ce reflet divin que notre origine imprime à l'être sorti des mains du Créateur. C'était bien un homme, mais revenu à l'animalité. '

» Ses cheveux en broussaille étaient soufflés de erre et feutrés par place; sa barbe lui tombait usqu'aux cuisses; ses dents jaunes, pareilles à les crocs, lui donnaient une expression bestiale. Quant aux ongles de ses pieds et de ses mains, FOUS eussiez dit de véritables griffes. Bien que tanné par le soleil et le grand air, il apparaissait zébré d'écorchures et, sauf votre respect, fleurait moins la civette que le fauve ou la hyène, qui se repaît, vous ne l'ignorez pas, de cadavres.

» Ce n'est point, au surplus, qu'il semblât reioutable. Il claquait des dents et roulait les yeux, ramenait ses mains sur sa poitrine, et, par une DQimique confuse, semblait implorer qu'on ne lui fît aucun mal.

' » Dieu nous garde d'avoir eu cette idée! Nous ne songions qu'à nous faire comprendre de la pauvre créature, et à savoir par quelle sorte d'acndent cet enfant de l'Europe était venu échouer sur cette terre aux étoiles inconnues.

M. de Boissec souffla, pour la ranimer, sur la braise de sa pipe :

— Ce fut en vain, monsieur, que nous lui parlâmes notre langue, qui est cependant universelle, car je l'ai entendue sur les plages des Moscovites comme dans l'île de Sumatra. Pas davantageil ne répondit, lorsque notre second, qui fut prisonnier

des Anglais, employa ce jargon diabolique. Un gabier lui dit quelques mots de hollandais : poini d'affaires. Le maître-coq, gaillard de ressource] le tâta, successivement, en italien, en espagnol, voire en turc ; tarare !

» L'homme écoutait avec de grands yeux fo attentifs et, tremblant encore, ne répondait mot

» Nous nous résignâmes à chercher sa tanière l'anfractuosité d'une caverne. Nulle trace de feu il en avait oublié le secret, jusqu'au plus simple, connu des sauvages eux-mêmes et qui consiste i frotter l'un contre l'autre deux morceaux de bois Des débris d'oiseaux crus, et qu'apparemment il avalait avec leurs plumes au risque de s'étouffer jonchaient le sol, à côté de loques innommable^ et de trois boutons en cuivre dédorés qui noua portèrent à supposer qu'il avait servi sur un vais-i seau du roi. Mais ce qui nous émut singulièrement, ce fut de ramasser, dans le coin le pluîi reculé de cette bauge, une Bible, qu'il nous redemanda avec des gémissements et serra sur son cœur comme un fétiche.

» N'en pouvant tirer davantage, nous déci dames de le conduire à notre bord. Il fallut y em-: ployer la contrainte, tant il manifestait d'aversioq pour l'eau de mer.

» Et c'est ici, monsieur, que se place le sou

venir qui m'arracha quelque' gaieté. Notre capitaine, M. Dudoigt d'Assol, amusé d'abord, puis fatigué de questionner cetinfortuné, lui fit apporter un grand verre de rhum, non aussi bon que celui-ci, mais se laissant très bien boire, à la vérité : du rhum de matelot, franc du gabarit et qui vous coupe le vent de misaine.

» L'homme velu fit des façons, si bien qu'il fallut lui desserrer les dents et lui entonner une lampée. Alors, monsieur, nous vîmes cette chose incroyable : ses narines s'enflèrent, sa barbe s'agita, ses yeux s'emplirent d'un ravissement céleste et, d'une voix rauque, avec un effroyable^ effort, comme s'il soulevait de sa mémoire défunte, arrachait de sa cervelle un lambeau de parler humain, il s'écria :

» — Encore !

» Oui, monsieur, il en redemandait, et ce mot, qui fit éclater de joie l'équipage, ce mot par lequel il exprimait le désir le plus naturel, fut le premier qui illumina son visage d'orang-outang. Il mit quatre mois à apprendre les termes usuels, puis des bouts de phrase. Un jour il put nous raconter son naufrage. Mais l'intérêt de mon histoire se borne là. »

— Une goutte de rhum, monsiieur?

M' Poulpy introduisit dans son cabinet de travail M. Le Jaillet avec la componction due à un client qui lui était fidèle depuis trente et un ans. N'avait-il pas rédigé le contrat de mariage de Mme et M. Le Jaillet père, liquidé la succession de Thomaiseau, grand-père maternel, et vaqué aux intérêts d'innombrables tantes, neveux et cousins germains du de cujus ?

D'ailleurs M. Le Jaillet, qu'il appelait M. Anihénor par droit familier, lui plaisait avec sa franche allure, son teint chaud, sa voix nette, malgré ses prodigalités et ses aventures. Muré dans sa vertu benoîte, prudente et tatillonne comme l'escargot dans sa coquille, le vénérable notaire humait sur son client une odeur de plein air, de sang vif et de vie libre.

M. Le Jaillet regarda les meubles Empire, sévères et capitonnés de basane noire, les cartonmers vert d'étang qui de haut en bas, sur trois faces, masquaient les murs, archives secrètes de l'honneur et des tares de tant de familles, témoins glacés des drames de l'argent ; haines, convoitises, dois, captations ; ses yeux se fixèrent ensuite sur une sépulcrale bibliothèque aux volumes sombres dont les titres inflexibles évoquaient la sécheresse ou la rigueur des lois. Il soupira et dit:

— Je vous serais obligé de me dire l'état exact de ma fortune ; j'ai pensé que l'incertitude de la vie m'obligeait à prendre des précautions définitives.

11 appuya sur ce mot : définitives.

— Je ne saurais, dit M' Poulpy avec un sourire bénisseur, assez vous en féliciter. Gomme on dit, cela ne fait pas mourir. Et tout se trouve en règle pour l'avenir. Votre fortune, monsieur Anihénor, dont j'établis soigneusement tous les mois le relevé, s'élève à...

Ayant haussé ses lunettes, il feuilleta un registre noir comme le Styx et, son doigt en indicateur sur les colonnes de chiffres, continua :

— ...s'élève, ou tout au moins s'élevait avanthier, 17 du mois, tant en meubles qu'en immeu-

bles, valeurs, remplois, arrérages, baux, fermages et intérêts composés, à la somme, dis-je, de sept cent vingt-sept mille francs quarante-trois centimes.

— Ma foi, dit M. Le Jaillet, je ne me croyais pas si riche. Voici mon testament.

Il tendit au notaire une large enveloppe scellée du cachet de sa bague, un cachet où une feuille de hêtre traçait dans une cornaline ses fines nervures, et portait en exergue cette devise, démentie par toute son existence volage : « Je ne change qu'en mourant. »

— Par ce testament, dit M. Le Jaillet, j'assure la moitié de ma fortune à mon fils, Pierre.

M* Poulpy, conservateur par essence des principes et traditions séculaires, ne put retenir un geste d'étonnementet de désaveu; la transmission intégrale des biens, à ses yeux, faisait dogme, et la propriété lui apparaissait ce qu'il y a de plus sacré au monde. Que M. Le Jaillet ne laissât à son fils que la moitié de sa fortune, cela lui semblait arbitraire, illicite, néfaste et contraire au bon ordre établi : n'était-ce pas e déshériter, en somme?

M. Le Jaillet reprit :

— Je n'ai rien à reprocher à Pierre. S'il n'a aucun de mes goûts et aucune de mes idées, ce

n'en est, pas moins un fils respectueux et un bureaucrate honorable.

Pierre Le Jaillet était, en effet, chef de bureau du contentieux dans un ministère. M" Poulpy, qui aurait dû estimer en lui ses qualités préférées : l'ordre, la pondération, l'hygiène (M. Pierre craignait les microbes, portait un foulard même en été, et s'abstenait de cigares et d'alcool), ne put s'empêcher de préférer une fois de plus, et bien malgré lui, l'allure cavalière du père.

M. Le Jaillet reprit :

— La seconde moitié de ma fortune, je la laisse à mon ami Ulric Carrène, l'explorateur.

— Avez-vous songé?... protesta le notaire. Qu'on privilégiât ainsi un ami aux dépens de

l'héritier naturel, cela dépassait sa compréhension et rebroussait sa moralité convenue. Sans doute, ce Carrène avait fait d'aventureux voyages, des découvertes sensationnelles, risqué cent fois sa vie, illustré le prestige français ; était-ce une raison pour que?...

— Oui, dit Le .Taillet, pensif, je sais... L'amitié n'est pas considérée comme un lien du sang, et cependant j'y vois une parenté d'élection, la plus belle et la plus rare, la plus haute ! Elle ne nous est pas imposée par la coutume ou la loi, nous la créons du meilleur de nous-mêmes, librement.

volontairement. Au risque de vous scandaliser, M^ Poulpy, qui vous dit que je n'aime pas mon ami Ulric plus que mon fils ?

» Avec Ulric, j'ai partagé la griserie des idées, l'exaltation du danger, le sacrifice; il m'a sauvé la vie quand je délirais de fièvre dans la brousse africaine ; et moi, je l'ai arraché aux sagaies de nègres qui allaient le percer. Pierre, lui, n'a fait que végéter, étranger à mon âme.

M^ Poulpy dit gravement :

— La loi vous donne le droit, en effet, de favoriser la personne que vous venez de nommer.

M. Le Jaillet se leva et dit :

— Il en sera donc ainsi.

Dix ans plus tard, à la même époque, c'est-àdire par un temps gris de novembre qui rendait plus austère l'étude de M^ Poulpy, le notaire, qui avait beaucoup vieilli et boitait bas (la goutte), fit entrer M. Le Jaillet. Celui-ci avait perdu ses cheveux ; par contre, il portait sa barbe, une courte barbe blanche hérissée et dure comme le chaume.

Il regarda les cartons verts qui avaient vieilli, eux aussi, la basane décolorée des meubles Empire et la bibliothèque noire, semblable à un mausolée avec ses cadavres de livres bien rangés.

Puis, avec la même voix qu'autrefois, mais plus cassée, il demanda l'étal exact de ses ressources. M® Poulpy le renseigna. Elles n'atteignaient plus que la somme de cinq mille neuf cents francs quinze centimes.

M. Le Jaillet dit :

— Je viens retirer de vos mains le testament que je vous ai confié.

M® Poulpy répondit :

— A vos ordres.

II se leva, fourragea de son trousseau de clefs dans son coffre-fort et retira une enveloppe dont le papier avait jauni.

— Le voici.

M. Le Jaillet la prit et la déchira en tout petits morceaux qu'il jeta dans la corbeille. Il déclara :

— Voici mes nouvelles dispositions par lesquelles mon fils Pierre devient mon unique héritier, à charge de distribuer certains legs à des œuvres auxquelles je m'intéresse.

— Je vous loue, fit le notaire, et je me loue. Voici que vous vous conformez enfin aux instincts naturels autant qu'aux règles sociales, en restituant à M. Pierre sa qualité testamentaire légitime...

— Je fais sans doute une sottise, dit M. Le Jaillet d'une voix lasse. Mais quoi, je ne suis plus

l'ami de Garrène, tandis que je' reste toujours le père de mon fils. L'amitié, M« Poulpy, est un sentiment semblable à l'amour, en cela qu'il naît, grandit, vit intensément et meurt. Et c'est fort triste. L'amitié se brise comme du verre au gré des circonstances. Blessures d'amour-propre, chocs des passions, conflits des caractères. Tandis que la parenté demeure, même si elle se passe de prédilection et de tendresse spéciales.

M' Poulpy reçut la nouvelle enveloppe scellée, la palpa avec sérénité et dit :

— Voyez-vous, l'on change ; et c'est pour cela que la loi, elle, se fonde sur l'immuabilité des contrats et non sur le caprice. Qui vous eût dit, il y a dix ans, qu'aujourd'hui vous viendriez annuler ce que vous aviez alors décidé ?

M. Le Jaillet répondit, morne :

— Oui, maître Poulpy, on change. Tout change en nous : sentiments, idées, énergie. Carrène a changé envers moi: j'ai changé envers lui.

— C'est la vie, dit M'' Poulpy, et c'est mon métier d'assister à ces transformations de la volonté sous l'empire de l'expérience et du temps.

Un petit vent d'épouvante traversait la maison. C'était la troisième fois que monsieur sortait sur Vitriol, un alezan fou. Pour un passionné de chevaux, fùt-il comme M. Delorge écayer de race, ce n'était plus du dressage, mais une lutte corps à corps, la bête cabrée et ruant presque perpendiculaire, l'homme vissé à la selle et souriant avec flegme.

— Au moins, supplia Mme Delorge, n'emmène pas Cleb !

Le colley blanc, dans sa frénésie de promenade, stccageait les plates-bandes, jappait à coups de gaeule rauques, bondissait aux naseaux de Vitriol qie le palefrenier avait grand'peine à maintenir.

— Je t'en supplie, André!

H hésita : l'amour-propre de l'homme est si

fort; mais à la voir si jolie, dans son peignoir lâche, plus nerveuse encore du bel espoir de sa maternité future, il se sentit touché, cria par la fenêtre :

— Firmin, enferinez Gleb !

Le jardinier donna la chasse au colley — encore trois glaïeuls de fauchés ! — et le boucla dans la remise, malgré ses abois désespérés. Vitriol dansait toujours.

— Embrasse-moi au moins, supplia Mme De-

Elle étreignit son mari, comme si elle ne devait plus le revoir. Et pourtant elle l'admirait d'être brave, et lui trouvait fière mine dans ce vêtement ajusté qui dégageait sa taille svelte, avec les bottes de cuir jaune qui amincissaient les jambes.

— J'ai si peur, si peur ! Tu ne peux savoir comme j'ai peur! Quel plaisir as-tu à monter cette bête!

— Ah! quel plaisir?... Voilà, ça ne s'explique pas. Va, Vitriol fait de l'esbrouffe, mais ce n'est pas avec lui que sonnera ma treizième heure !

Mme Delorge tressaillit, superstitieuse .'justementon était un 13...

Il ajouta :

— .Je ne sortirai pas longtemps. Il faudra qu'au retour je promène un peu Fougère.

LA TREIZIÈME HEURE i79

Oh! celle-là, tant qu'il voudrait. Une jument sûre, pas jeune, la sagesse même, et que Mme Delorge avait montée sans crainte, autrefois.

Elle le retint, comme pour mieux emplir ses yeux de la vision chérie : ce beau visage d'une ardeur presque animale, modelé en reliefs vigoureux, les yeux bruns, piqués d'or, la barbe courte; et cette expression altière et bonne, qu'elle adorait»

Il s'arracha de ses bras :

— A tout à l'heure !

Elle écouta, le souffle coupé, le petit craquement de ses bottes le long de l'escalier; puis, cachée derrière les volets, détournant les yeux et les ramenant invinciblement vers le cheval, elle attendit le choc.

D'autres aussi le' guettaient : la cuisinière et la femme de chambre, aux vitres de l'office; Firmin qui ouvrait la grille, et le palefrenier Jean, dont l'air de faux respect semblait narguer la catastrophe,

M. Delorge se campa devant Vitriol, lui parla doucement, lui flatta l'encolure pour le calmer et, d'un bond léger, s'enleva. Pif, une cabrade! Paf, un coup de raquette à défoncer un mur ; puis la défense sur place, l'animal-protée, dont toutes les secousses, toutes les inflexions rusées et furieuses tentent de désarçonner.

Vains efforts : contenu, ramené, dompté. Vitriol franchissait le seuil, — encore un écart! — et l'écume à la bouche, des lueurs humides sur son poil lustré, consentait à marcher au pas, d'un pas élastique dont le rythme restait plein de traîtrises.

Mme Delorge, toute pâle, s'assit sans forces. Ah! ces hommes!... Sûrement, il arriverait quelque chose. Où se produirait l'accident? Au passage à niveau? Au pont de Vernes ! Sur la route escarpée du Guisart? Dans la clairière du Daguet? Tout était à cfaindre, la forêt avec ses arbres, le fleuve aux berges raides, la route et les autos.

Mme Delorge regarda la pendule : pendant combien de minutes allait-elle souffrir de la petite mort? Un cri la fit tressaillir, s'élancer. Elle vit filer une flèche blanche et le jardinier lever les bras : Cleb venait d'enfoncer, de franchir un vasistas disjoint : il allait fondre sur Vitriol, dans sa joie furieuse, et rien n'énervait plus le cheval !

Le temps passa. Une heure, une autre heure. Et André avait promis de revenir vite? Mme Delorge maudit cet amour du danger : ce n'était plus même une passion, mais un vice. Est-ce que le premier jour il n'était pas rentré, montant Vitriol à cru, sans selle? Les sangles, dans une

détente des quatre fers, avaient cassé net. Etja seconde fois, la sale bête, au risque de lui broyer le genou, ne l'avait-elle pas coincé contre l'essieu d'une charrette à foins ?

Des minutes encore ! [Comment allait-on lui i rapporter son mari? Une civière, des hommes consternés?... Qui se chargerait de lui annoncer le malheur? Dire qu'elle était si tranquille quand il se contentait de la bonne Fougère! Tranquille? Pas absolument. Les chevaux, André le disait luimême, sont si instables, si esclaves de leurs yeux qui déforment ce qu'ils voient, de leurs nerfs fantasques. Avec eux, rien de fixe. Ils passeront dix fois sans broncher à un endroit, et la onzième, prendront peur.

Il citait aussi le proverbe arabe : « L'homme qui met le pied à l'étrier, met un pied dans sa tombe. » Mais c'était pour la taquiner. Personne, d'ailleurs, ne montait comme lui. Ces jeux violents, où il usait son trop-plein de sève, faisaient du bien à sa santé : et n'était-ce pas, pour ellemême, ce goût du sport noble, une sauvegarde?

Il ne reviendrait donc pas !

Des voix; que sepasse-t-il? Ah! qu'elle a frémi I C'est Jean qui annonce :

— Voilà monsieur.

Et il ajoute :

— Vitriol n'en mène pas large. la Elle descend quatre à quatre l'escalier ; — tant

pis pour l'imprudence ! — regarde dans la rue du village. Les voici, en effet. Vitriol, comme un bon garçon, s'avance tranquillement : il a trouvé son maître.

— Eh bien? crie-t-elle, anxieuse.

— Excellente promenade. Sage comme une image.

Euh! Euh!... Mais à quoi bon inquiéter sa femme et lui révéler que Vitriol?...

— Fougère est sellée?

— Elle est prête, monsieur.

— Sortez-la ; un temps de trot jusqu'au château des Peupliers, et je la rentre.

— Qu'as-tu fait de Gleb?

— Je l'ai semé dans le dernier galop ; rien à craindre, il va revenir.

On emmène Vitriol, qui fume ainsi qu'une lessive. Et voici Fougère, athlétique et un peu lourde, mais du galbe quand même. Mme Delorge caresse la croupe noire, pareille à du satin. La femme de chambre apporle, sur son ordre, deux" morceaux de sucre que la jeune femme, avec une bravoure timide, offre, sur le plat de la main, à la jument.

Tout le monde a l'air content et rassuré. On

aime autant Fougère qu'on déteste Vitriol. Maligne, avec ça. Unique, pour sortir de son licol, soulever le couvercle du coffre à avoine et s'offrir un picotin de choix. Et le jour où elle a tiré avec ses dents la barre de la porte de l'écurie et a dévoré tous les lilas de Firmin!...

Aussi est-ce négligemment que M. Delorge vérifie les sangles et les étrivières, le mors. Il saute de pied ferme en selle, comme à la voltige, envoie un baiser à sa femme et disparaît grand trot.

Allons, comme dit André, ce n'est pas aujourd'hui que sonnera sa treizième heure.

Et cependant on est le 13. Mais faut-il ajouter foi?.., Mme Delorge, rassérénée, alla faire lentement sa cueille de fleurs habituelle : André adorait les tables embaumées de roses.

Tiens, voilà Gleb ! Qu'est-ce qu'il a? Pourquoi cette agitation si différente de celle qu'il montre aux départs? Pourquoi tire-t-il Mme Delorge par sa robe, appelle-t-il de ses abois lugubres Firmin et Jean?

Le cœur de la jeune femme faiblit. Un malheur? Ce n'est pas possible! Et à ses oreilles qui bourdonnent tinte le glas de la treizième heure, l'heure noire, qui ne sonne qu'une fois dans notre vie.

Elle va s'élancer. On la retient. Le garde champêtre arrive et se découvre. Un murmure confus — venu d'où? — chuchote et gagne de proche e« proche. Les domestiques se sont mis à courir. La femme de chambre soutient Mme Delorge : pourquoi celte fille a-t-elle l'air bouleversé?

Le garde champêtre s'explique : au pont de Vesnes, le pneu d'une auto a éclaté, la jument a pris peur et a enjambé le parapet. Elle est sauve, et M. Delorge est noyé...

Mlle Rémisel, la receveuse des postes de Souges-le- Vieux, s'ennuie à pleurer, par ce dimanche de pluie aigre qui, sous les bourrasques, perpétue l'hiver dans le printemps frileux. Se reposer est pire, parce qu'on pense.

Mlle Rémisel pense à sa jeunesse lointaine, au commis de la maison de soieries Boufflet et Saintot qui devait l'épouser. Elle pense qu'il s'est marié avec une jeune fille possédant une dot de quinze mille francs, et que, délaissée, pas jolie, maigriote, des petits yeux noirs dans un teint de papier mâché, elle s'est vue vieillir lentement de poste en poste, au hasard de l'avancement.

Gomme elle s'ennuie! Son auxiliaire, Mlle Râne, est sortie; il y a, sur la place aux Bœufs, des baraques et des chevaux de bois. Bien du plaisir!

Depuis longtemps, Mlle Rémisel ne sort plus. A quoi bon?

Sa broderie inactive repose sur ses genoux. .; Elle a relevé ses lunettes sur son front, pour ne pas voir les stries lamentables des gouttes sur les vitres. Sa chatte Moune dort en boule dans le fichu de laine de sa maîtresse, sur la chaise de cuir de Mlle Râne. Heureuse bête!

Lire? Mais Mlle Rémisel connaît par cœur les quelques bouquins qui composent sa bibliothèque : celui qui enseigne à utiliser les restes, celui qui raconte les exploits des Croisés en Palestine, celui qui contient les vers touchants d'un poète élégiaque, et une collection de romansfeuilletons découpés aux ciseaux.

Ils sont tout écornés et fripés. Elle les a relus cent fois. Pourquoi s'y passe-t-il tant d'aventures extraordinaires? Des enfants de princes sont enlevés par des bohémiennes, des escrocs deviennent millionnaires, une jeune fille persécutée est sauvée par un jeune homme beau comme un dieu, on se perd dans des souterrains, on découvre des trésors, il y a un cadavre sur la route ; puis tout s'arrange pour le mieux. Tant d'événements insolites, miraculeux, quand il s'en passe si peu pour elle !

Elle s'ennuie. Elle s'ennuie! Et, machinale-

ment, elle fait la relève des lettres. Petit courrier. A peine si, de loin en loin, elle entend un pas sur la route, voit une ombre glisser le long des carreaux, entend le bruit léger de l'enveloppe qui tombe au fond de la boîte.

On ne la dérangera même pas, le bureau est fermé. Mlle Râne ne rentrera pas avant cinq heures, et pas davantage le facteur qui a un visage en cuir bouilli et des cheveux pareils à des copeaux rouges.

Ces lettres, xMlIe Rémisel les soupèse et les scrute. Que peut-il y avoir dedans? Des choses plus intéressantes que dans sa vie à elle? Car, enfin, les gens ont des histoires. Et dans les suscriptions, dont la plupart, à la longue, lui sont devenues familières, et à travers les petits potins de Mlle Ràne — elle est au mieux avec les commères et sait toutes les aventures du pays; dame, elle est jeune et ça la distrait! — la vieille receveuse sait en gros les derniers événements dont on jase à Souges-le- Vieux.

Ces jambages nets, ce papier parfumé à l'iris sont envoyés par la femme du monsieur de Paris ; ils ont loué la maison neuve à l'entrée du bois — quelle idée de venir si tôt à la campagne ! — son mari est toujours absent. On la dit très coquette, celte dame.

Celle lettré-ci vient certainement de M. Gruges, le plus grand avare de la contrée; on le devinerait à voir la couleur de l'enveloppe jaunie dans un placard, tachée de poussière, et à ses petits griffonnages minuscules comme des pattes de mouche, afin d'économiser l'encre. Quant au timbre, il le fuit régulièrement payer au destinataire.

Celle-ci révélerait, par ses caractères rudes, le caractère de Jean Goumart, le boucher, homme violent s'il en fût — même sans l'en-tête commercial. Ce Goumart n'est peut-être pas méchant, mais la vue du sang le grise comme ferait du vin — pourtant il ne boit pas — et il rosse à coups de fourche sa femme, ses neveux et ses enfants avec l'entrain de Polichinelle assommant le commissaire. Il écrit à sa vieille mère, qu'il aime beaucoup, paraît-il. Espérons qu'elle, au moins, il ne l'a jamais battue?

Celle-ci vient de M. Francis Thomasset, le clerc de notaire, adressée à une demoiselle de Paris. Sa fiancée, sans doute? Car il ne faut pas croire cette mauvaise langue de Mlle Ràne, charmante fille au demeurant.

Et celle-là? Ma foi, Mlle Rémisel donne sa langue au chat. Elle a beau tourner et retourner l'enveloppe, elle ne connaît pas l'expéditeur. Au-

cun indice. De qui ça peut-il bien être? Et pourquoi cette lettre, sur laquelle elle ne peut mettre un nom, intrigue-t-elle soudain la receveuse? Allons, allons, tout cela ne la regarde pas ! Gardienne incorruptible de la transmission des pensées, elle ne doit pas s'intéresser aux secrets d'autrui. Même les cartes postales, que Mlle Râne parcourt sans avoir l'air — fi ! la curieuse I — Mlle Rémisel s'abstient de les regarder plus que le temps nécessaire pour imposer, pan ! le timbre noir.

I>ieu ! que ce dimanche est long, qu'il est vide, qu'il s'égrène interminablement au tic-tac morne du cadran! Moune somnole dans son châle; la pluie ruisselle, elle tinte aux carreaux avec rage. Et Mlle Rémisel tient toujours dans sa main k lettre inconnue, que brusquement elle rejette, comme si le papier la brûlait. Ah! bien, en voilà des idées! Qu'est-ce qui lui prend?

Non, est-ce qu'elle serait restée honnête trentetrois ans, fonctionnaire modèle toujours louée de ses chefs, pour échouer à une petite action basse et mesquine? Se permettre de violer une correspondance? Elle sait bien ; on peut, c'est très facile. De la vapeur d'eau chaude, un canif, et le iour est joué.

Un vilain tour! Et qui ne diffère pas sensible-

100 r.nNS OUI passent

mont du cambriolage. Voler les secrets de quolqu'aii, n'est-ce pas aussi grave que de lui soutirer sa montre ou son porte-monnaie? Et pourtant Mlle Uémisel, qui est décidément dans un jour d.' crise, a peine h résister à la lentaliou. Cett(; ielti-.' ou une autre, celle de la daine (l(i l*aris ou du clerc de notaire, ou plutôt — car elle y revient toujours — celle-ci qui n'a point de nom à lire entre les lignes, celle-ci qui joint au fruit détendu l'attrait d'un mystère.

La grande tentation : Mlle Uémisel la <-onnaîl enlinl Est-ce la première fois? Avec cette force malsaine? Oui, évidemment : ce besoin d'échapper à elle-même, de se plonger dans des sentiments inconnus et inéprouvés jusque-là, ffit-ce des remords. La délectation morose du mai lui apj)arait ; elle comprend le plaisir inavouable qu'(jn peut y j)rendre. Sa main s'est refermée sur la Icttie ({ui l'obsède. Elle se voit déjà l'emportant, furtive, à la cuisine. 11 y a de l'eau sur le feu; le démon de la curiosité, le démon qui perdit Psyché, la lomme de lîarbe-lllcue et toutes celles (jui voulurent percer les arcanes interdits la stimuhi et la possède. Elle se lève d'un élan pres(ju(; <onvulsif, elle va...

Mais l'acte rom|)t sa volonté. Elle culbute la chatte, lui rvX'iva le licliu di; laine noire (jui lui

TICNTATUm r.M

Ml L<lc coussin inoolloux cl, s'enUnlillaril, le visago fil halo, lionlouse cl dôlivrée, Mlle Hc'iinisol s'oii va sous la |)luio l)ieiifais;inle qui la riiip;lo ol la (liàlûi, (IcIicicMiso à recevoir, hille |)iéhii(^ dans la l)Oiie(iiii lui semble propre», plus proj)re, oui, (|uc co (juClle allail faire.

lMII(î Hémiscl riiçoil avec liuinililé la (IoucIk^ ex[)ialrice. (^esl lini, elle s'esl rcs.saiaie, mais en tremble encore;. IjC pi'Mil esl passé. «

Jamais plus!...

Quand le commandant Alibaud mourut d'un accident de cheval, le crâne fracassé sur le champ de manœuvre, sa veuve, Glaire Alibaud, jeune femme de vingt-cinq ans, retourna vivre auprès de sa mère, Mme Urgand.

Cette femme sévère, toujours vêtue de noir, d'àme rude et bonne, l'accueillit avec une affection inespérée dont Glaire fut touchée. Le commandant, malgré la franchise de son caractère et la loyauté de sa conduite, ne s'était guère entendu avec la vieille dame. Gomme fille et comme femme. Glaire en avait souffert. Il lui fut doux de constater, dès la première étreinte, que rien ne subsistait de ces malentendus dans l'esprit de sa mère.

Sa douleur était profonde. Elle avait adoré son

l-fi CEX8 QUI PASSE5T

rnari, c<iïur d'élik', haute intelligence de soldat. Le commandant Alibaud, par sa carrière coloniale, ses étaU de services très brillants, était promift à un bel avenir. Claire avait savouré l'union la plu» comj>Iéte : leurs goûts, leur» idées, tout les rapproichait. Et une mort soudaine avait fauché ce bonheur!

Du moin« lui fût-ce une consolation de se sentir aimée et choyée. Elle retrouvait la tendresse, un moment obscurcie, de -.j mîtra : ce fut pour ell': un apaisement.

Sa chambre de yUjUK nur, avec ses teijlui •:>; O-:

f retonoe claire, l'étagère aux bibelots d'enfance, le atiïoii aux meubles Hiuguliers de l;ipb-serie» et ;iux gravure!» de Vernet; la salle à manger, avec sa tête de cerf surmontant une horloge Loiii«« Philippe: le jardin déwuel et ses plates-bande», le ciuirmy de la maison provinciale et jusqu'à l'air léger de la Touraine, tout fut, pour CUire -i rm^urtrie, un réconfort familier.

Et il n'y avait pas que les choses inertes et j';'-r miuiiie (i\hi\mtu(M : l'antique Narie, la servante de Mme L'rgand ; la ébatte liouillotie, ainsi surnommée j/our son perpétuel ronron, et le basset Toby lui réservaient un accuiiil favorable : sourires ubés de la vieille cuisinière, fr<!>lements de iJotiillotUi, eoups de langue de Toby.

Mais plus (jdo tout les soins vif^il.uil.s, tri.ilcriKils, (Jfî Mtrie IJrgajid a[)()oi(èr(!i»l, à Mme, Ali^aud lu s(Mil(;, la rrH;ill(Mjr(;<"ons(»lal.ioi). Hoiicc (riiiiHKMir et facile à vivrn, (;llo no soiin'fil, point (1(! cr, (jiio cclt<i protcclion téinoign.iit [larfois d'ciKi^cuni. Mlle 86 plia (lo nouveau, ainsi qu'elle/ l'avail, f/iit jeune nil(;, aux manies et aux capri('es de .sa rni'îr*}. Que lui importait qu'on sonnA,t le df'ijfîiiner a onze heures? Klle n'avait pas f'airn. I*!t Uinir compagnie; à la vieille dame (x'cupc'je de Heu patiences ou lui lire le joiJi;ial ne lui cofil.ail, pas. lOllc; «îlait dans cet étal <lolent où la vie n'aern'ore repris aticune Haveur, où im plus saignerdu fçrand d6cln'n;ment, s'engourdir la {«îris^e <',st d/tjà un bienfait.

Kt un malin, des lrould(;s vagiKts, d'ol»scurs malaises lui firent s<î demander si un<; (;sp(;/an<'.e n allait pas modifier sa df!stin6e? (Jue,l(jne,H

i/iaincB après, le doule d«!venait eejtilud'e. Mlle i;rait mère à la lin de l'automne,.

JJn bonheur et une IristeHse fjinî r,<'iie pei'S|>er,-

': inattendue;. Joie <h; posséder l<; vivajit sounir de l'homme qu'(dle phîurait, douleur de. ho 'lice (ju'il ne, serait pa,s la prjijr sourii'e, ,i |(;iir en faut.

Mme; lirgand n'hésita poi/it. Son visage s'illuniiti;i. Va, a l'heuif; du thé, quand elle pré-idait

entre Bouillotte etToby, droite sur sa chaise, elle se plaisait à des rêves d'avenir :

— Ce sera un garçon. Il faut penser à la layette. Jamais on ne s'y prend assez tôt. Pour les petits chaussons, nous trouverons d'excellentes laines d'Ecosse chez les sœurs Léprouvé, rue de l'Agnellerie.

Claire souriait vaguement.

Mme Urgand veilla plus étroitement sur sa fille :

— Il faut manger de la viande, mon enfant. Le docteur l'a ordonné. Pense au petit. J'ai dit à Nane d'acheter du malaga à l'épicerie Saint- Nicaise, avec des biscuits de Reims; cela te réconfortera.

Dans le cerveau de Mme Urgand, cette frêle existence prenait déjà une place considérable. Elle déclara :

— Comment l'appellerons-nous?

— Jean, comme mon pauvre mari.

— Ah! fit la vieille dame mécontente. Sans doute. Oui. Et pourquoi pas Gustave, comme ton père?

On convint d'accoler les deux noms.

— Et si c'est une fille?

— Ce ne sera pas une fille, dit Mme Urgand, péremptoire.

Et de fait, ce fut un garçon.

Le petit Jean-Gustave Alibaud procéda à son entrée dans le monde par une tiède matinée d'automne : le soleil dorait les feuilles jaunes du jardin, Toby et Bouillotte, après le docteur Tournesel, furent admis, sur les talons de Nane, à présenter leurs hommages au nouveau-né.

Puis, d'autorité, Mme Urgand prit la direction de tout, tint tète au vénérable docteur Tournesel, terrorisa la garde, femme grasse et molle qui professait une passion exclusive pour le café noir et les tartines. Le petit Jean-Gustave, aux mains de cette redoutable fée bourrue, bercé» dorloté, lavé, couché, ne fut plus qu'un jouet qu'elle prêtait, pour quelques minutes, à sa fille, le temps nécessaire aux tétées.

Car Mme Alibaud avait résolu de nourrir. Assurément, cette mainmise sur son petit, tout en l'attendrissant, l'agaçait bien parfois un peu. Mais, indulgente et filiale, elle se taisait.

Pouvait-elle en vouloir à sa mère de consacrer tant de soins à l'enfant? Et n'était-ce pas touchant qu'elle l'enveloppât ainsi d'une chaude atmosphère?

Mme Alibaud mit du temps à s'apercevoir que sa mère l'aimait moins et lui préférait le Jeannot.

Les transitions furent insensibles et Mme Ur-

gand ne se rendait pas compte elle-même de cette transformation. C'est inconsciemment qu'elle se préoccupait moins de la santé de Glaire, s'intéressait moins à elle. Une force obscure et mystérieuse l'aimantait vers le petit être en qui sa race, avant de mourir, refleurissait, ce dernier fruit du vieil arbre.

Peu à peu son détachement s'avéra par des nuances, des intonations, des gestes. En son cœur desséché il ne restait plus assez de sève pour deux affections; elle reportait d'instinct toute celle qu'elle vouait jadis à Glaire sur le pefit, espoir de l'avenir, continuation des Urgand et des Alibaud.

Avec le sevrage, les difficultés vinrent.

En dépit du docteur Tournesel, qui déclarait Mme Alibaud très fatiguée et affirmait que l'enfant supporterait facilement le biberon et les petites bouillies, Mme Urgand voulut que Glaire continuât à donner le sein et trouva mauvais que sa fille exténuée s'y refusât.

Le petit Jean pleurait-il :

— Ah! Tu vois, il ne digère pas cette chose d'avoine. Le lait de la mère, il n'y a que cela pour les enfants.

Mme Urgand oubliait qu'elle n'avait pas nourri Glaire.

Le petit Jean, trop gâté, se montrait exigeant. Lorsque Glaire Alibaud s'efforçait d'y remédier :

— Eh, tu le tyrannises, cet enfant! Je te demande un peu! Viens, mon mignon, que je te berce, moi!

Et d'une voix fêlée, elle fredonnait des berceuses du temps passé.

Mme Alibaud fit un grand effort de volonté : elle évoqua le souvenir de son mari, les principes d'éducation qu'il avait professés, la façon dont, présent, il élèverait son fils. Elle se devait de le remplacer. Et avec tout le respect tendre qu'elle vouait à sa mère, elle ne pouvait pas ne pas lui faire observer que tant de faiblesse était nuisible à ce petit. Gomme ses pareils, il avait une intuition miraculeuse de son pouvoir. Il criait jusqu'à ce qu'on lui cédât. Gela ne pouvait durer ainsi.

— Oh! du moment que tu en sais plus long que moi, élève-le donc, ton enfant!

Mais Mme Urgand contrariait les essais de dressage. Ou bien elle se renfermait, entre Boby et Bouillotte, dans une dignité sévère et désapprobatrice si froide, si sèche, que Glaire la constatait lointaine et avait la sensation de se trouver étrangère et seule dans cette maison.

De jour en jour, elle sévit délaissée, jalousée, et quand sa mère l'osait, opprimée. Elle en souf-

frait cruellement. Plus d'une fois l'envie d'emporter Jean et de s'en aller lui vint, mais sa mère en mourrait. Et malgré elle, le culte passionné de la vieille femme pour le tiède petit être l'émouvait. Elle s'efforçait de comprendre cette fatalité de l'âge et de l'instinct, l'intensité de ce dernier reflet d'amour sur le vieux visage sévère, et comme beaucoup de femmes et de filles et de veuves, elle se résigna.

L'hiver, une pneumonie faillit l'emporter. Le docteur Tournesel la sauva. Un matin Mme Urgand — l'enfant couchait dans sa chambre à présent — lui dit :

— J'ai été bien inquiète, mon enfant : figuretoi que Jean a eu un léger rhume de cerveau.

Glaire, qui revenait des ombres de la mort, maigre, pâle et diaphane, regarda sa mère intensément, faillit fondre en larmes et eut le courage de sourire.

Robert hasarda :

— Tu tiens beaucoup à aller à cette exposition ?

— Mais oui, dit Gharlette, puisque j'ai promis à Loulou.

— Qui ça, Loulou? Ah oui! Louise Dufeuil, La grande amie.

Il fit vibrer IV avec ironie. Charlette se rebiffa :

— Pourquoi plaisahtes-tu? Tu as tes amis. J'ai les miennes.

Avec son chapeau à aigrette bleu-vert, elle avait l'air d'un petit coq agressif, le nez en bataille, la bouche d'un rouge^vif.

Il précisa :

— Je n'aime pas beaucoup Mme Dufeuil.

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