‹ Gens singuliersChapitre 11 sur 44 · M« ADOLPHE GUYARD · texte numérisé non relu

M« ADOLPHE GUYARD

de drainage, — à un journal, — à un annuaire, — à une garde nationale, — à une petite fête communale pour chaque naissance, chaque mariage ou chaque mort constatée dans la population de Frotey, etc., etc. — Et il formule ce souhait naïf.

« Ah! dit-il, si les 36,ooo communes de France, toutes intéressées à ce que dans l'une d'elles s'incarne le plus vite possible l'idéal que toutes poursuivent , voulaient souscrire chacune à dix exemplaires de mes Lettres aux gens de Frotey (prix : i franc)...

« Ou bien, si chaque famille parisienne consacrait à mon œuvre le prix de toutes les vieilleries, de toutes les inutilités , de toutes les choses hors d'usage qui encombrent les greniers et les cabinets borgnes de chaque maison....

« Quel beau neuf je ferais avec tout ce vieux! »

Où diable M. Guyard a-t-il vu à Paris des greniers et des cabinets borgnes encombrés de choses hors d'usage? En 1765, la chose était possible; mais en i865, les seuls greniers qu'on y connaisse sont des appartements de huit à quinze cents francs. Quant aux cabinets borgnes, cela se loue en garni cinquante francs par mois , et un lit flanqué d'une commode et de deux chaises sont les seules choses hors d'usage qu'on puisse y placer.

Et puis, si toutes les communes de France imitaient, comme on les y invite, l'exempie de Frotey; si, comme elles en ont le droit, elles demandaient chacune une dizaine de francs à leurs 36,ooo sœurs,

M. ADOLPHE G U YARD. p

à quoi cela aboutirait-il? A zero. - Le patriotisme frotéen y a-t-il pensé.?

C'est égal, si M. Guyard n'a pas la bosse du clocher, je déclare que les phrénologues sont d'indignes charlatans.

Ce qui ne m'empêche pas de rendre pleine justice a ses généreuses intentions.

Immense fut le succès de la première brochure que publia M. de la Reynière le fils, comme on l'appelait en 1783. Etait-ce à cause du titre de l'ouvrage qui était plein de piquantes promesses : — Réflexions philosophiques sur le plaisir, par un célibataire ? Était-ce à cause de la haute position du père, administrateur général des postes? Etait-ce à cause de la main mécanique du jeune écrivain, auquel la nature capricieuse avait oublié de donner des doigts?

Non, ce n'était point à cause de tout cela. Pour faire paraître coup sur coup trois éditions des Réflexions philosophiques sur le plaisir, il avait suffi d'un souper.

Mais aussi quel souper !

Paris s'était ému dèsl'envoi des billets d'invitation, — billets charmants calqués sur le modèle qui ser-

oi<i.mo]> i)i. i. \ hi.vmi •.!<».. 47

vait alors aux billets d'enterrement! des grandes

familles. Ce n'était pas, comme aujourd'hui, un simple filet, c'était un encadrement artistique chargé d'attributs funéraires, tels que larmes, torches, cercueils, squelettes, faux et sabliers. Cependant, il faut ajouter que M. de la Rcvnicrc fils y avait mis de la délicatesse. — Les têtes de mort avaient été remplacées par des têtes de dîneurs en exercice, aux mâchoires largement ouvertes.

Le chiffre des convives* favorisés s'élevait à dixhuit. Deux cents autres billets ordinaires donnaient seulement le droit d'assister au dîner, du haut d'une tribune ouverte dans la salle à manger. Les dîneurs ainsi offerts en spectacle se trouvèrent réduits, pair une absence.au nombre de dix-sept, parmi lesquels on remarquait deux conseillers, deux officiers, dcu\ hommes de lettres, un peintre, un acteur de la Comcdie-brançaise, si\ avocats, le secrétaire de l'amphitrvon, et enfin une dame déguisée en homme, dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous.

Les billets d'invitation axaient, je l'ai dit, obtenu un succès fou.

On en avait beaucoup ri à la cour, et Louis \Y1 n'avait pas dédaigné d\-n faire placer un tout encadré dans son cabinet. Voici quelle en était la teneur :

Vous êtes prié d'assister au souper collation de M. Alexandre Baltazar Laurent Grimod de la Reynière, écuyer, avocat au Parlement, membre de l'Académie des Arcades de Rome, associé libre du Musée de Paris et rédacteur de la partie dramatique du Journal de Neufchatel, qui se fera en son domicile, rue des Champs-Elysées, paroisse de la Madeleine-l'Évêque.

On fera son possible pour vous recevoir selon vos mérites; et sa,ns se natter que vous soyez pleinement satisfait, on ose vous assurer, dès aujourd'hui, que, du côté de l'huile et du cochon, vous n'aurez rien à désirer.

On s'assemblera à neuf heures et demie pour souper à dix. Vous êtes instamment prié de n'amener ni chien, ni valet, le service devant être fait par des servantes ad hoc.

En lisant cette pièce, on est frappé du rôle important qu'y jouent l'huile et le cochon. — Pour être comprise, cette mystérieuse prééminence me force à ouvrir une assez longue parenthèse.

Né Grimod, le grand-père de M. de la Reynière, passait pour avoir laissé à Lyon des parents plébéiens parmi lesquels se trouvaient un charcutier, un épicier et un cordonnier. Bien d'autres fermiers généraux avaient semblable origine. Mais le second des Grimod eut la faiblesse de s'allier à une demoiselle de grand nom, très-vaine et passant pour faire très-peu de cas du mari auquel elle devait sa fortune. Le mari pliait devant les préjugés de la femme. Le fils se regimba pour lui.

Les enfants vivaient alors peu de la vie de famille, surtout dans la haute classe. Né contrefait, livré à Fin-

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Suffisante direction d'un mauvais précepteur, le jeune Grimod sentit bientôt combien ses infirmités Le desserviraient dans cette société aristocratique dont l'élégance était la loi suprême. Et alors, comme

cela se présente souvent, il prit d'instinct le contrepied de la vanité maternelle. Il se lit avocat, il devint démocrate, il fraternisa avec les philosophes, il déclara que les fermiers généraux étaient les sangsues du peuple.

Bien qu'habitant une partie du splendide hôtel élevé par son père au commencement de l'avenue des Champs-Elysées OÙ se trouve aujourd'hui le cercle Impérial , — M. de la Keynière ne paraissait presque jamais au salon. Il était hautement qualifié de/ou par la valetaille, et si, par hasard, il se trouvait en présence de sa mère, c'était pour lui glisser de grosses impertinences aiguisées par une grande affectation de politesse, disant par exemple : - Vous avez, madame, une chaussure divine. Votre oncle le cordonnier n'eût pas mieux fait. a Ou bien : —

« Le lard qui figure dans ce ragoût est d'excellé

qualité. Il vaut celui que fournissait votre tante la chaircuitière. »

Chaircuitière se disait alors dans la meilleure i ciété.

On comprend maintenant pourquoi l'huile et le cochon figuraient à la place d'honneur dans L

meux dîner dont je vais rapporter ici toute l'ordonnance.

Dès la porte d'entrée, les invités étaient an

par deux hommes armés. C'étaient les préposés d'un vestiaire auquel il fallait remettre son épée et son chapeau.

Puis, un chevalier équipé de toutes pièces, la lance en arrêt, prenait votre billet, et vous annonçait dans le salon d'attente.

Là se trouvait un des clercs de l'amphitryon. Affublé pour la circonstance d'une robe noire, d'une longue perruque et d'un bonnet carré, il paraissait dresser procès-verbal de chaque arrivée. Les saluts solennels et la politesse grave de ce bonhomme, que personne ne connaissait, le firent appeler, pendant toute la séance, Monsieur le Commissaire.

Vers dix heures et demie, un valet vint annoncer que ces messieurs pouvaient sortir du salon, — chose impossible jusqu'alors, car la porte ne pouvait s'ouvrir du dedans. Tout le monde défila dans une autre pièce obscure pour s'y voir enfermer de nouveau. Au bout de quelques minutes, deux battants tournent sur leurs gonds et laissent voir la salle du festin brillamment illuminée.

Les convives entrent alors deux par deux, marchent d'un pas cadencé par la musique vinaigrée d'un joueur de mandoline. A leur tête marchent le chevalier à la lance, Monsieur le Commissaire et deux cent-suisses. Pour compléter ces allures de procession, un thuriféraire parfume la société à grands coups d'encensoir.

Prié d'expliquer la cause de cette dernière cérémonie, M. de la Reynière déclare que le thuriféraire est chargé de remplacer avantageusement les

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nu sept pMra9itCS qui encensent chaque snir. ù per, les auteurs Je ses jours.

Alors commença le grand (cuvre, c'est-a-Jirc l'attaque d'un souper composé de quatorze SCffVÎOK Je ciiuj plats. Total : soixante- Jix plats. — sans compter le dessert.

Certains auteurs parlent Je vingt services, mais j'adopte ici la version du marquis Fortia de Piles. qui tut l'un des dix-sept.

Fidèle >'' son programme, M. Je la Revnière lU avaler à ses imites cinq plats Je charcuterie et cinq plats d'assaisonnements à Phuîle, en répétant chaque lois :

a Que dltes-VOttS, messieurs, Je celte sauce à l'huile .' Que \ous semble Je cette cochonaille ?

— Excellent! excellent!! — murmuraient les dîneurs es souriant à leur bourreau.

— Eh bien ! messieurs, la cochonaille et l'huile m'ont e!e fournies par un chaircuiticr et un épicier qui sont nos cousins. Je VOUS les recommaïuL

Pendant Ce temps, les Invités de la Jeuxiemc catégorie se pressaient a U tribune. Même aujour-

J'hui, on peut avouer que ce spectacle en valait la

peine. I ne salle à mander, éclairée Je trois cent trente-neut 'lumières, v\\\ che\ aller, un commissaire, un joueur Je manJolmc, Jeux Cetlt-Suisses, DU 'porteur d'encensoir et dix-sept dîneurs aux prises avec soixante-dix plats, dont cinq plats de charcai

cinq plats accommodés à l'huile, — vraiment tout cela devait offrir un étrange coup d'œil.

Comme la tribune n'était pas grande, les curieux n'avaient pas le droit d'y stationner longtemps. Les deux cent-suisses forçaient tour à tour les premiers arrivés à la retraite. La consigne ne respecta même pas l'oncle, ainsi que le père et la mère de l'amphitryon, attirés par le désir de savoir ce qui se passait dans leur hôtel.

Après cinq heures de mastication, on se doute bien que plus d'un convive éprouvait le besoin de se retirer. Quelques-uns veulent s'échapper par un escalier dérobé, mais M. de la Reynière se fâche et donne les ordres les plus sévères. Dût-on en crever sur place, personne ne pourra sortir avant la fin de l'hécatombe.

Vers trois heures du matin, l'assistance fut donc condamnée à repasser dans la salle voisine et à s'asseoir autour d'une table chargée de café, de thé, de chocolat et de liqueurs. Cent treize bougies éclairaient cette absorption nouvelle.

Quatre heures avaient sonné quand les convives s'échappèrent. Après une séance de lanterne magique, l'amphitryon avait daigné leur accorder la liberté.

Pendant trois semaines, on commenta les détails de cette ripaille nocturne. MM. les commissaires du Châtelet furent particulièrement frappés des allures et du costume qu'avait pris en cette circonstance l'individu chargé de recevoir les invités

GRIMOD Dl LA 10. Y \ ! i i< K. 53

de Mi de la Rcvnièrc. Dans cette robe noire, dans Ce bonnet carré, dans ces apparences de procesverbal, n'y avait-il pas quelque allusion blessante au commissariat ? Un des leurs est député pour demander des explications. Il exprime le désir déparier en particulier à M. de la Keynière, mais celui-ci l'invite à s'expliquer devant deux personnes qui se trouvaient chez lui, en visite. M. Carré, c'était le nom du commissaire, expose donc les craintes de sa compagnie :

« Je vais vous donner l'explication la plus nette et la plus franche, l'ait aussitôt M. de la Revnière. J'ai choisi un brave homme pour recevoir les convives et m'aider à faire les honneurs du souper. Il fallait l'habiller d'une manière décente et surtout peu commune, pour être en harmonie avec le repas. Vous savez que je suis avocat."

— Oui, monsieur.

— A ce titre, je possède un bonnet carré, j'en ai COlfFé mon maître des cérémonies; je l'ai aussi vêtu de ma longue robe noire; ainsi costume, il est entrédans ses fonctions; il les a remplies avec tant de

grâce, d'attention, tous les convives ont été si enchantés de lui, qu'on l'a proclamé, tout d'une \oix. Monsieur le Commissaire, et qu'il a été impossible de lui donner un autre titre. ( '.ette distinction est , |c pense, loin d'être injurieuse «i \otre corps.

— Il s'en faut, monsieur, reprit le commissaire rassé* nere, je vais rendre compte à mes collègues de notre conversation, et je ne don te pas qu'ils soient satisfaits*»

Et M. Carré se retira là-dessus, avec force révérences à M. de la Reynière qui les lui rendit au double y car c'était le railleur le plus poli -du monde.

Mais revenons aux fantaisies gastronomiques de M. de la Reynière, car le fameux souper n'était qu'un coup d'essai.

Après une inauguration aussi retentissante, l'auteur des Réflexions sur le plaisir organisa facilement ce qu'il appelait des déjeuners semi-nutritifs. — Seminutritif ne doit pas être pris ici au pied de la lettre. Cela veut tout bonnement dire qu'on n'y servait pas soixante-dix plats.

Mais si le menu était moins varié, il était des plus copieux, en son genre, comme on le verra tout à l'heure.

Parmi les invités de fondation, on distinguait Mercier, Beaumarchais, Joseph Chénier, Rétif de la Bretonne, le Rousseau du ruisseau, et Fontanes, le futur grand-maître de l'Université. Rien qu'à ces deux derniers noms on peut juger des contrastes présentés par l'assemblée ; elle devait souvent être grande, car, une fois présenté au maître de la maison, chacun avait le droit d'amener et de présenter à son tour un ami.

Les formalités de l'entrée affectaient toujours une complication bizarre. Dès qu'on avait franchi le seuil, le suisse avait pour instruction de barrer la porte avec autant de fracas qu'un geôlier. Autre détail, les chevaliers de Saint-Louis consignaient

G kl. M ou Di LA RE1 N il R : .

leurs décorations au vestiaire, — p;ir respect pour l'égalité.

La galle à manger était occupée par une immense table d'acajou, au bout «Je laquelle se dressait un

siège plus haut que les autres. C'était le fauteuil du président; il restait inoccupé jusqu'au moment de l'élection. A l'heure dite paraissait Gfimod de la Kevnierc, escorté de valets tort occupés à porter des brôcs de lait et de cale, ainsi que des pyramides de tartines 'de beurre. Les tartines étaient posées sur la table, et les brocs se vidaient dans deux grands réservoirs à robinet qui avaient la l'orme de deux satyres.

On se mettait aussitôt en action, on se gorgeaît de café au lait, on s'empiffrait de tartines, et celui qui le premier avait avalé ses dix-sept tasses, — oui ! dix-sept tasses, — celui-là était acclame président. Certains historiens ont parlé de vingt et de vingt-quatre tasses, mais le chiffre di.v-.scpt me parait bien suffisant.

Après celte entrée de jeu, on apportait la pièce

de résistance, c*est-ô-dire un aloyau monstre, dans

lequel chacun pouvait tailler à sa miisc. C'était tout. La boisson se composait de bière ou de cidre, au gré des consommateurs. Le \in était absolument

proscrit.

Dès que l'appétit était satisfait, la conversation

devenait active. Elle roulait exclusivement sur l'appréciation des ouvrages nouveaux. Les auteurs présents risquaient quelques lectures de manuscrit^. Grimod lui-même recevait docilement les critiques

de ses invités, lorsqu'il lui prenait fantaisie de livrer ses propres compositions.

Une malheureuse affaire vint gâter ces petites agapes de l'intelligence. C'était encore une mystification de M. de la Reynière, mais elle ne devait point tourner à son avantage. Se jetant dans un débat littéraire entre Duchosal et Fariau Saint- Ange, il s'avisa de rédiger, comme avocat du premier, une consultation tellement en dehors des formes légales, qu'il fut menacé d'un procès crimine 1 par la partie adverse. Pour comble de disgrâce, il fut rayé du tableau des avocats par le conseil de l'ordre, puis enfermé, par lettre de cachet, à Domèvre, dans une maison de moines lorrains.

Il passa là quelques années, bien traité d'ailleurs par ses hôtes, jouissant d'une liberté relative, puisqu'il allait au spectacle de Nancy, au grand désespoir de la troupe théâtrale, qu'il critiquait à outrance dans une gazette du cru.

En 1788, nous retrouvons Grimod à Lyon. — 11 s'est fait épicier dans la patrie de ses pères, et il s'en vante. — C'est un dernier coup porté aux préjugés maternels, c'est un dénoûment du fameux souper. Le fils et le petit-fils de deux administrateurs généraux des postes, descendre au commerce des articles du Levant; le descendant des Jarente, par les femmes, courir les marchés de Beaucaire et de Marseille, comme le premier droguiste venu! — C'était le comble.

G i< I Moi) DE L v l< k v M i R E. î~

Tout eu trottant pour ses affaires, L'avocat-épicier tombe à Béziers chez une vieille tante sans façons

cjliï le reçoit à bras ouverts. Grimod s'y trouve bien et il y reste. Les splendides ressources de la cuisine languedocienne achèvent cette conquête difficile. Il lâche les denrées coloniales pour rester gastronome; désormais il ne visera plus qu'à passer maître en l'art de bien manger.

Après thermidor la société française se reconstitue sur une base nouvelle, elle cherche à renouer avec ces anciennes traditions de délicatesse et de confort, si brutalement interrompues. Du côté de la bonne chère, c'est à Grimod de la Reynière qu'il appartiendra d'établir le trait d'union. Devenu le grand prêtre du savoir vivre, il lance un recueil périodique resté célèbre à juste titre sous le nom de

VAlmanach des Gourmands : il formule son code

dans l'excellent Manuel des Amphitryons, Joignant enfin L'exercice à la théorie, il fonde Le grand jury dégustateur, un jury sérieux, grave, mâchant avec discernement pendant cinq heures.

Encore UIl cérémonial curieux que celui de cette liante cour de gueule... l'as de \alets. Grimod les avait toujours détestes. In seule femme changeait diligemment les assiettes. Les plats apparaissaient et

disparaissaient au moyen d'une trappe pratiquée dans le centre de la table. Tous les ordres nécessaires au service étaient transmis à L'office par une machine acoustique. Placée .1 côté du président, elle affectait la forme <\'une tête de cuisinière coiffée

d'une grande cornette. — Grimod n'avait qu'à se pencher à l'oreille de cette poupée.

Le coup du milieu était forcé, et si quelques jurés peu solides croyaient pouvoir reprendre haleine, ils étaient immédiatement rappelés à l'ordre par un :

« Vous n'êtes pas là pour votre plaisir.... En séance, Messieurs! »

Neuf femmes eurent l'honneur d'être appelées à faire partie du jury dégustateur. Cette galanterie a droit de surprendre chez Grimod , car il avait écrit plusieurs fois : « Est-il une femme, tant jolie qu'on la suppose, qui puisse valoir un pâté de foie gras ! »

Les femmes lui rendirent la monnaie de son dédain. Tant de lenteurs, d'apprêts et de solennités à propos de victuailles ne pouvaient les intéresser longtemps. C'étaient autant d'affronts indirects faits à la toute-puissance de leurs charmes. Après avoir savouré les avances de leur détracteur, les plus gourmandes se donnèrent donc la volupté de lui tourner casaque : « — Je hais vos truffes, lui écrivait la fameuse Minette, je hais vos foies d'oie , je hais, grands dieux ! donnez-moi la force d'achever ! — je hais même vos terrines de Nérac. »

Le jury ne pouvait sévir contre ces belles dédaigneuses; il déchargea son courroux sur ses justiciables immédiats ; il fit le désespoir des gargotiers récalcitrants. Un nommé Grec*, marchand de comestibles du passage des Panoramas , vit dénoncer au mépris public son impolitesse habituelle. Un des restaurateurs les plus estimés de Bercy perdit toute

uKiMoii DE LA i< 1 . v M lli . i' i .

[icntèie pour wvomt gergoté un juré dégustateur

en promenade.

Cependant, Grimod de la Reynière songe à transporter ses excentricités sur un nouveau théâtre. 11 .se fait châtelain campagnard dans Le vieux manoir de Vtliiers-sur-OrgCj près Lonjumeau. On v est

toujours gracieusement invité, on y fait toujours bonne chère., mais Dieu sait à quel prix. Ce i ' pas pour rien qu'y brille, parmi beaucoup d'autres, cette inscription : Malheur à ceux qui n'entendait pas la plaisanterie !

Il faut convenir que la plaisanterie dépasse souvent les bornes.

JVrrivez-VOUS à l'heure du dîner, vous trouva toutes les portes closes. La voiture s'arrête, les invités descendent et demandent à .grands cris rentrée. Mais Grimod a résolu que ce jour-là on n'entrerait pas chez lui par les voies ordinaires ; il prévient qu'a moins d'assaut ou d'ellraction, il ne veut recevoir personne 11 tant gagner son repas en escaladant un mur, en grimpant à une lenetiv. Yovc/- \ous d'ici les mines des assaillants, l'ettroi des petites dames, les soubresauts des jupes !

Le soir, à l'heure Au coucher, ce sera pis encore. Ce château de Yilliers est aussi bien machine que

L'Opéra. A L'heure ou tous ses botes dorment, Grimod se met à l'œuvre. Alors, dit M. Paul Lacroix, dans sa curieuse Histoire des mystifications, — s'opèrent de vrais changements .i vue. Les fauteuil* se promènent, les armoires s'ouvrent, les portn

t)0 GRIMOD DE LA REYNIERE.

tirent la langue, les planches tournent, les lits s'envolent et changent de chambres respectives. Tout est mû par des ressorts si doux, si soigneusement huilés, que pas un sommeil ne se trouble.

Au réveil, stupeur générale! Chacun se croit encore dans le pays des songes. M. Machin se trouve dans l'alcôve de Mme Chose, et réciproquement. Le gros Z... est chez le fluet Trois Étoiles; le petit K..., chez X..., le gigantesque; l'officier, chez l'abbé, et l'abbé, chez l'officier.

Après s'être bien frotté les yeux, on sonne, on resonne, on carillonne, on hurle. Pas un domestique ne répond... Si on veut déjeuner, il faut descendre dans le simple appareil ou utiliser les vêtements qu'on a sous la main. Au guet dès le bas de l'escalier, Grimod jouit de ce défilé grotesque et de cette mascarade forcée.

On arrive furieux; mais chacun trouve son voisin si ridicule, si bouffon, que le rire est général, et qu'on pardonne au mystificateur.

Bien d'autres surprises attendaient les gens dans ce champêtre séjour. On se les imagine aisément, en apprenant que des couloirs mystérieux et des tuyaux acoustiques permettaient à Grimod de voir et d'entendre tout ce qui se passait chez ses invités.

Il est plus d'une personne que cette hospitalité peu discrète ne dut pas tenter une seconde fois. Cependant, il restait encore assez d'hôtes à Grimod pour qu'il ait voulu un jour en réduire le nombre.

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Voici l'expédient qu'il a\ i>a pour en arrivera ses lins.

Pendant quinze jours, on n'entend plus parler de

lui. On le dit dangereusement indisposé, on garde sa

porte , et personne n'est surpris de recevoir une lettre de faire part de la veuve, (irimod de la Reynière est mort et on doit l'enterrer le lendemain à quatre heures.

L'éloignement du lieu et l'heure avancée choisie font reculer une partie des invités. Ceux qui se mettent en route trouvent tout préparé pour la cérémonie. Le corbillard attend déjà la bière déposée dans une chapelle ardente. Les voitures de deuil sont prêtes à partir. Introduits dans le salon d'attente, les arrivants murmurent leurs compliments de condoléance, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir la salle à manger illuminée. A table, le faux défunt les appelle de la voix et du geste :

« Allons, messieurs. Vous êtes servis. Ne laissons pas refroidir le potage ! »

On agréa la compensation et on but à la santé de

Grimod, qui ne se laissa mourir qu'en 1 838, — sérieusement cette fois.

Par un dernier retour de tendresse pour L'épicerie, (irimod avait ouvert à Vilhers une boutique

de détail, ou il allait lui-même Servir ses humbles

pratiques.

Peut-être, nouveau Delamarre, voulait-il taire

savoure! aux manants d'alentour les douceurs de

ie à bon marché et des denrées coloniales sans

sophistication ? Peut-être aussi, — et cela me paraît plus probable, — voulait-il jusqu'au bout paraître logique dans sa révérence profonde pour l'épicerie et la charcuterie ?

Les panneaux de la salle à manger de Villiers-sur- Orge ne représentaient-ils pas déjà des trophées artistiques de boudins, de saucisses, de hures et de pieds de cochon? Un groin ne terminait-il pas le manche sculpté de ses couteaux de table ?

J'ai dit qu'à la campagne Grimod donna libre carrière à son goût pour le porc. Il l'aima cuit et cru... Sans cesser de lui donner la place d'honneur sur sa table, il voulut l'avoir à ses côtés, tout trottinant, tout grognant... Saint Antoine n'eut pas de compagnon mieux dressé... Mais quelle différence de régime entre le pourceau de l'ermite et celui de notre gastronome ! Brossé et frotté le matin, couché mollement la nuit sur un matelas, cet intéressant animal avait encore le privilège de figurer à table aux grands jours, et d'être servi le premier par un maître d'hôtel attentif.

La bonté de Grimod s'étendait du reste sur la race entière, et il poussait la politesse jusqu'à saluer le premier troupeau de cochons venu, en lui adressant toujours quelques bonnes paroles comme : — « Eh bien ! d'où venons-nous ? Et cette santé t Sommes-nous bien gras ? »

C'est Monselet qui l'affirme, et Monselet connaît son Grimod mieux que personne. Il a fait sur lui une étude si complète dans des Originaux du dix-huitième siècle.

(,l< i MOI) n E l. A MEYNIJ R !..

Je partage complètement la manière de voir de ceux qui soupçonneraient quelque calcul dans toutes ces parqueriana. Grimod a dû t'riser la queue de

><>n cochon comme Alcibiadc coupait celle de SOI1 chien.

M. le préfet de la Seine a tait, me dit-on, acheter

Villiers-sur-Orge. La maison de campagne du jury

dégustateur est menacée de devenir une maison de

tous départementale. La destinée des monuments prend parfois de ces airs railleurs, ce qui n'empêche pas Grimod d'avoir été un homme d'esprit, beaucoup moins fou qu'il n'a voulu en avoir l'air.

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