Ï2D L'HOMME AUX FARFADETS
grand ouvrage contient à ce sujet un avis matrimonial des plus boulions. Je le recommande aux amateurs du genre :
« Ce sera une femme qui complétera la victoire que je vais bientôt remporter (sur les farfadets) : j'associerai ma destinée à la sienne, je lui donnerai tout ce que je possède. Après avoir reçu la bénédiction nuptiale, et avoir fait constater l'acte civil qui doivent m'unir à cette vertueuse créature, je ne m'occuperai qu'à la rendre heureuse. Toujours auprès d'elle, je ne l'entretiendrai que de mon amour. Sans cesse aux genoux de cette créature vertueuse et charmante, je coulerai des jours heureux... et lorsque je me verrai renaître, ma jouissance sera à son comble. Voilà donc, lui dirai-je, ceux qui doivent perpétuer la race des Terre-Neuve du Thym. C'est à eux qu'il est réservé de recevoir la bénédiction de l'espèce humaine que j'aurai délivré de la race des farfadets... Quelle jouissance pour ma progéniture!
« Il faut bien, puisque j'ai été si malheureux, que je goûte un peu de bonheur. C'est une femme vertueuse qui doit me procurer cette agréable compensation. Lorsque je l'aurai introduite dans l'appartement qui doit être le témoin de notre félicité, mes fourneaux anti-farfadéens seront remplacés par l'autel conjugal, mes épingles par les bijoux sans faste dont je veux la décorer; mes cœurs de bœuf par un cœur qui ne palpitera que pour elle... On ne verra plus mes murailles tapissées des imprécations que je lance chaque jour contre mes ennemis, on n'y lira que des aphorismes dictés par mon amour conjugal. — Sexe adoré de tous les êtres vertueux, tu me fais oublier mes souffrances. »
Tant d'éloquence devait être dépensée en pure perte. Berbiguier mourut célibataire en 1 833, disent les biographes, et beaucoup plus tard, s'il faut croire M. Jules de la Madelène, qui le retrouva dans le Midi vers i85o.
M. Al) OLP II E BERTRO N
La première fois que je vis ce nom, j'avoue que je fus vivement intrigué. C'était en [856. Avec l'aide plus que désintéressée de collaborateurs amis, j'avais alors fondé et je rédigeais une Rente anecdotiQue,
— petit recueil qui, comme quelques autres, a été
surtout recherche depuis l'époque où il a cessé de
paraître. Nous étions tous très-friands de ce qu'on
appelle en littérature la curiosité. Prospectus étonnants, annonces ingénieuses, pamphlets de deux rers grotesques, on recueillait tout, comme la manne divine. Jugez de l'admiration ai ec laqu<
fut considérée l'invitation ci-jointe :
M< msieur.
Monsieur et Madame Bertron vous prient de
vouloir bien leur faire l'honneur de venir dîner che\
eux. n Paris, nu dlEnghieny .
ON i IRL1 i; \ DE L'ORDRE I Nil
i -, le i J
128 M. ADOLPHE BERTRON.
Quel était ce dîner d'ordre universel? J'avais beau demander. Personne ne savait. Un des nôtres partit bravement pour aller voir l'amphitryon, mais il resta en route et il revint sans avoir eu le courage d'accomplir sa mission. — La chronique était alors bien moins visiteuse qu'aujourd'hui. — On se contenta donc d'imprimer un fac-similé de l'invitation... et on attendit.
Quinze jours après, les notes recueillies permettaient de donner les détails suivants :
« Nous avons recueilli plusieurs renseignements sur M. Bertron, dont les invitations à dîner nous avaient, il y a juste un mois, intrigué si fort.
« M. Bertron est un riche propriétaire fort connu dans le ressort de la sous-préfecture de Sceaux. Acquéreur du magnifique domaine qu'a possédé en dernier lieu l'amiral Titchakoff, il vient d'en morceler le parc en soixante-dix lots qu'il prétend vendre séparément à des conditions tout exceptionnelles. Ainsi , les acheteurs sont tenus de bâtir une maison dans chaque lot. M. Bertron refuserait de vendre à celui qui prendrait deux lots à la fois pour y construire à sa guise une villa plus grande que celle du voisin.
« Ces soixante-dix maisons devant recevoir la dénomination collective de Cité-Bertron, celui-ci serait désolé qu'il en manquât une seule.
« Pendant qu'il fondait une cité, M. Bertron a songé qu'il ne lui en coûterait guère plus de gratifier les peuples d'un nouveau système humanitaire. C'est de cette préoccupation philanthropique qu'est né l'Ordre universel ; théorie fort complexe et dont nous n'essayerons pas aujourd'hui l'analyse, faute de données assez exactes. Une fois aux prises avec la difficulté de propager ce système, M. Bertron a cru pouvoir se faire mieux comprendre à table. D'un convive bien traité on fait sans grands efforts un prosélyte. Invoquant les mânes de Gri-