L MARI
dont l'emploi était réglé jour par jour, et le chargeait de présider aux divertissements de la troupe
enfantine. La bière et les échaudés n'étaient pas
oubliés, et, de temps en temps, le général allait,
par lui-même, voir si OH s'amusait bien.
I DO SANTE UïL.
SANTE UII..
On peut, sans exagération, avancer que Santeuil fut l'enfant gâté du siècle de Louis XIV.
Prélats sévères, duchesses hautaines, courtisans à cheval sur l'étiquette, tous ont choyé un moine turbulent et colère, parce qu'il avait le double talent d'être gai convive et bon poète latin. On lui passait ses brutalités en faveur de ses beaux vers, et ses folies étaient toujours sauvées par sa grande naïveté. Sous l'habit religieux, Santeuil continue l'éternelle tradition de cette bohème lettrée qui ne commence pas plus à Villon qu'elle ne finit à Murger, de cette bohème qui revivra toujours dans l'àme insouciante des artistes et des poètes.
A un autre point de vue, Santeuil est un exemple remarquable des immunités accordées au talent par ses contemporains.
S'il vivait en 1 867, notre siècle progressiste n'aurait certes pas pour lui les bontés de la cour du grand roi. — Aujourd'hui, l'archevêque le plus tolérant ferait changer Santeuil de diocèse, — et, alors, Bos-
suet, l'inflexible Bossuet, Lui écrivait -il,
illustre San teuil, vous inviter chez moi ? Qui peut \ être mieux reçu que vous? • Aujourd'hui les vers latins de Santeuil ne pourraient faire le plus petit bruit hors de l'Université, et alors une princesse de Bourbon s'occupail de les traduire, en soumettant humblement son texte à l'auteur.- Aujourd'hui, enfin, Santeuil n'aurai] dans aucun salon, - et alors la duchesse du Maine, comme le prince de Coude et comme tant d'autres, se faisait unu joie de l'avoir pour hôte, et de goûter a\ec lui à ces bonnes rôties au vin qu'il aimait tant.
( . réflexioas m'autorisent à prier les Lecteurs de ne pas juger trop sévèrement les escapades de Santeuil. De son temps elles échappaient aux rigueurs implacables de ce qu'on nomme aujourd'hui la loi des convenances. La discipline ecclésiastique elle-même ne se sentait point la force de sévil COntre cet enfant en cheveux gris, comme disait ! i Bruyère; sa conduite était pure, d'ailleurs, et piété sincère.
bons mots de Santeuil ont été minutieusement rapportes par un chanoine de Saint- Benoît, Dinouart, qui tenait lui-même tous seignementS des religieux et du bibliothécaire de la maison de Saint-YLtnr. J 'avais besoin de l'authcnticit( irce pour repeler des an,
qui pourraient à première vue sembler peu
blés. J'ai doue suivi pas j pas le pi Dino rt, en de quelques faits cités d S nin
du président Bouhier, qui avait connu personnellement Santeuil.
Santeuil n'était pas un travailleur de nuit. C'était à l'aube que sonnait l'heure de ses inspirations. Dès le petit jour, il descendait au jardin du couvent, traversant les allées, gesticulant, criant comme s'il eût tenu tête à trois ou quatre personnes. Aussi disait-on qu'il n'était pas seul, mais toujours en compagnie d'Apollon et des Muses.
A huit heures, il montait dans sa chambre, une chambre à feu, fait complaisamment observer Dinouart, où il y avait deux lits, l'un pour lui, l'autre pour son vieux domestique. Tout en faisant sa trempette dans un verre.de vin, — il adorait les trempettes, — Santeuil écrivait ce qu'il avait ruminé dans sa promenade matinale ; à dix heures il allait à l'église entendre les offices, puis sortait presque toujours pour dîner en ville.
. On voit que, même au dernier siècle, un intérieur de chanoine parisien ne réalisait pas tout le confortable de la vie. Non-seulement les domestiques couchaient dans la chambre des maîtres, mais ceux-ci y faisaient même leur petite cuisine. Un chanoine de Saint-Honoré, ayant un jour retenu Santeuil à déjeuner, fit griller dans sa chambre des côtelettes qui causèrent une si grande fumée qu'ils furent obligés d'ouvrir toutes les fenêtres, mais elle ne se dissipa pas pour cela. Santeuil, après s'être longtemps dépité contre elle et lui avoir dit des injures, entra dans une telle colère qu'il jeta gril et côtelettes par
la fenêtre, en criani : ■ Au diable la viande, quand la fumée n'en vaut rien ! •> Il s'en alla ensuite sans rien vouloir manger.
La moindre contrariété l'entraînait . de pareilles algarades. Comme il passait à Poissy, une grosse pluie le
force à chercher asile dans L'église de l'abbaye. lue
religieuse allait y prononcer ses vœux. Santeuil arrive tout crotté jusqu'au chœur ; il s'installe dans le fauteuil préparé pour la mère de la professe. I n sacristain L'invite à se placer ailleurs. Santeuil ne
répond pas. Le sacristain veut le prendre par le
ras; le poing de Santeuil se ferme et retombe sur le malheureux qui va rouler à dix pas. Grand scandale! mais personne n'ose plus expulser le vigoureux inconnu ^\i\ fauteuil où il s'était reploi rêvant à quelque œuvre nouvelle. L'abbesse alarmée dépêche, comme arbitre, le docteur KerragUS ; celui-ci reste Stupéfait à l'aspect de Santeuil qu'il attendait justement ce jour-là :
« Quoi, c'est nous! et dans quel état ! Pourquoi n'êtes-vous pas venu d'abord chez moi '
• - Je ne serais pas ainsi si j'étais \enu en carrOSSe, o répond Santeuil.
' >n ne put rien en tirer de plus, et il fallut lui laisser jusqu'à la lin la libre propriété de son fauteuil.
i ne autre lois, il lui prend envie d'aller féliciter
<»n ami Bignon, promu à l'intendance \
En voyant un ecclésiastique mal vêtu, rabat chiffonné, bâton à la main, le suisse barre le passage. Santeuil le fait reculer à coups de poing, et il escalade l'escalier. A l'antichambre, un huissier l'arrête de nouveau.
Gomme il s'obstine à ne pas dire son nom, on annonce à M. l'intendant un prêtre de mauvaise mine.
ce Qu'il attende ! » dit Bignon.
Mais l'attente n'est pas faite pour Santeuil ; il fait un tel tapage que quatre laquais s'avancent pour l'expulser. — Un contre quatre!... Soit. — Il culbute le premier, il cogne le second , mais les deux autres saisissent ce prêtre enragé par derrière et le trament sur Tescalier. Mlle Bignon accourt au tumulte :
« Quoi ! c'est vous, mon pauvre Santeuil ! Vous faire traiter de la sorte. Mais aussi pourquoi ne pas vous nommer ? »
Enfin, tout s'arrange, le combat cesse et le batailleur n'en dîne qu'avec plus d'appétit.
Quand ce n'était pas l'église ou i'antichambre, la place publique était i'arène de ces beaux pugilats.
Un marchand d'estampes avait étalé, dans la rue Saint-Honoré, une suite de portraits parmi lesquels on remarquait ceux d'Arlequin et de Santeuil. Celui-ci se trouve devant l'étalage en même temps que l'abbé Boileau, l'auteur des Flagellants, qui lui dit en riant : « Pourquoi ce marchand vous a-t-il placé
i t. in.. 1 35
a la gauche de L'Arlequin? V< - bien La
droite. »
Santeuil prend mal la plaisanterie, >nd :
Quant à vol: , l'abbé, i de la
gauche ni Je la droite. » Et, avec une grande bourrade, il l'envoie tomber sur l'éventaire d'une marchande d'oranges. I i oranges roulent à terre, et la marchande saisit au collet l'abbé qi euil
abandonne en criant : « Voilà la place que tu mérites. »
Si Santeuil ne pouvait faire le coup de p . nuise était chargée de punir.
Pendant une de ses excursions aux environs de Paris, un orage le surprend. Trempe jusqu'aux «>s, il se jette i\ la portière d'une voiture passant Sur la. route, et il demande, sans se nommer, une place. La vue de son costume souille, et du bâton qu'il avail COUpé en route pour aider sa marche, inspirèrent une médiocre confiance au maître de l'équipage qui était L'abbé Longuet, parent du chancelier Le Tellicr. Refuse et humilie, Santeuil grimpe sur le siège <.k derrière, à cote des laquais. I .a plu..
le vent redoublent, mais il Tau appel à la flamme poétique pour braver la temp i cervelle bout
et la poésie latine moderne est riche d'une satire de plus .'i l'heure ou il peut enfin rentrer à Saint- Yictor. Inutile de ^\\w contre qui la satire était
dui-
Quand mure poëtc - tentait en verve, tous les
lieux lui étaient bons. Nous venons de le voir composant sur un siège de voiture. Un autre jour, comme il était à l'église, il se glisse dans un confessionnal. Il ne s'y trouvait personne , hors une bonne femme qui, s'agenouillant aussitôt, commence la revue de ses péchés. Santeuil n'y prenait point garde et poussait de son côté des exclamations qui étaient prises pour exhortations pieuses. A la fin, la pénitente insiste pour avoir l'absolution.
« Eh ! que voulez-vous ? dit Santeuil ; est-ce que je suis prêtre ?
— Mais vous m'avez laissé parler !
— Pourquoi me parliez-vous ?
— C'est indigne. Je m'en plaindrai à votre prieur.
— Va! va! répond-il... moi, je dirai tout à ton mari ! »
L'affaire en resta là, mais le quiproquo fit la joie de Santeuil qui le racontait partout sans penser à mal. Louis XIV, en ayant eu connaissance, prit l'affaire au sérieux, et demanda à M. de Harlay, archevêque de Paris, quel homme çtait Santeuil.
« Un homme d'esprit qui a fait honneur à l'Église par de très-belles hymnes.
— M'en répondez-vous ?
— Oui, certes !
— Eh bien, passe pour cette fois !... mais diteslui de ne plus se moquer de la confession. »
Le prélat fit yenir Santeuil et lui infligea une réprimande qui coupa court aux récits de son histoire.
m in.. 1 5 7
Le soir même, quand Morphée ne l'absorbait Santeuil songeait à ses vers. Une nuit, il se lève
tout a COUp, et parcourt les corridors du cornent, en s'écriant : o Je l'ai trouve, je l'ai trou..
Les religieux s'éveillent pour demander ce qu'il
J'ai trouvé le plus beau vers que Dieu a tait, i I .a vérité est qu'un souille divin semble avoir inspiré les hymnes de Santeuil. Malgré la toute-puis-
sance de L'usage, elles turent chantées de préférence aux anciennes.
« On ne sauroit imaginer, rapporte Dinouart,
— la joie qu'il eut en voyant ses hymnes adop]
par le diocèse de Paris. 11 couroit les églises ou on les chantoit, et tout hors de lui-même , quand léchant eloit bien exécute, il lui arri\oit quelquefois de sauter en cadence a leur harmonie
Par exemple, quand l'exécution était troublée, il ne taisait pas bon l'approcher. I n jour qu'il était
ille entendre chanter ses hymnes par les religieuses de Port-Royal, l'assistance accompagnait tant bien
que mal, et un paysan poussait à cote de lui des hurlements terribles.
I toi, tais-toi, bœuf! Élit Santeuil en fureur, laisse chanter ces anges ! •
Aussi plaisantait-il sur le précepte fameux : Hott de V EgllSt point de Salut; disant que, pour lui,
c'était le contraire, parce que, s'il était à L'église, il lui fallait déguerpir au plus vite, afin de ne p entendre chanter ses hymnes avec trop de vanité.
Quand il chantait lui-même, c'était pis encore : il délirait dès les premiers vers, et la fureur poétique le défigurait tellement que Boileau en prit texte pour faire l'épigramme finissant par ces deux vers :
Dirait-on pas que c'est le diable Que Dieu force à louer ses saints !
Tout en louant les saints, Santeuil ne s'oubliait pas.
« Ah ! mon ami ! j'ai fait de beaux vers depuis que je ne t'ai vu », — dit-il en abordant un magistrat de ses amis sur la place Maubert.
Et le voilà déclamant selon son habitude, avec un fracas qui attire bientôt l'attention des poissardes et des fruitières du lieu. Elles se pressent autour de nos personnages pour écouter les vers du moine avec autant d'admiration que si elles les comprenaient. L'entourage n'était sans doute pas du goût d'une personne qui accompagnait le magistrat; elle s'avise de critiquer le morceau en déclarant que les pensées en étaient si condensées qu'on n'y démêlait rien. Le poète furieux l'accable d'invectives ; le critique le traite à son tour de fou et d'extravagant. La dispute s'échauffe si bien qu'ils en viennent à se prendre à la gorge. — Peut-être Santeuil aurait-il roulé dans le ruisseau, sans les poissardes qui chargèrent son adversaire avec fureur , et qui lui firent abandonner précipitamment le champ de bataille.
Aujourd'hui, ce bon temps n'est plus. A la halle comme ailleurs, notre meilleur poète latin serait sûr de ne pas faire ses frais. Mais c'était alors le
unphe du genre. On faisait la cour à Santeail, on le comblait d'honneur . * m et même Je vin, ' its de Bourgogne lui envoyèrent phisic
pièces des meilleurs cru de la province en reconnaissance d'une pièce de vers latins à eu* adi
plus beaux hexamètres vaudraient-ils aujourd'hui l) Dijon une bouteille de Pomard?
Les comédiens eux-mêmes lui pavèrent tribut. On coin' îît Paventure de Dominique, l'arlequin de la Comédie-Italienne, qui avait été à Saint-Victor pour demander quelques vers latins destinés au bas de son portrait. Santeuil avait demandé coup sur
P : « Qui êtes-vous : De quelle part venez-vous Pourquoi venez-vous? Où m'avez-vous vu? n Puis, il lui avait terme sa porte au ne/ sans même attendre de réponse. - Dominique résolut alors d'attaquer par la brusquerie un personnage aussi brusque. 11 se lit porter en chaise avec SOfl habit de théâtre recouvert d'un manteau rouge et il s'en fut heurter de nouveau à la porte de Santeuil, quoiqu'elle tut cntr'om erte.
« Qui est là .' cria Santeuil qui composait. ->
Le visiteur, sans répondre , continua de fira] Santeuil, importuné et ne voulant pas se lever, crie en colère : i Quand tu serai-, le diable , entre si tu veux ! n Dominique prend son masque, met son cha entre brusquement, puis, restant quelque
dans une posture qui répondait ,i l.i îttip» de Santeuil , il se met ;t gambader dans la cil
IOO SANTEUIL.
Revenu de sa surprise, Santeuil se lève pour en faire autant, mais Dominique, tirant son épée de bois, lui distribue des petites tapes sur les joues, les mains et les épaules sans attendre les coups de poing de son partenaire. Puis, détachant sa ceinture, et Santeuil son aumusse, ils se firent sauter l'un et l'autre jusqu'à ce que Santeuil tout essoufflé lui dit : « Quand tu serais le diable, il faut que je sache qui tu es.
— Je suis, dit Dominique en contrefaisant sa voix, le Santeuil de la Comédie-Italienne.
— Si cela est, répliqua Santeuil, je suis, pardieu! l'arlequin de Saint-Victor. »
Puis les deux combattants s'embrassèrent comme les meilleurs amis du monde. Cette fois, Santeuil consentit ce que demandait Arlequin ; et il lui fit ce vers, aujourd'hui le plus connu de toutes ses œuvres :
Castigat ridendo mores.
Dans la suite, Santeuil se plaisait beaucoup à conter et à mimer cette aventure.
Comme Arlequin, le président Pelletier dut aussi attendre une pièce de vers promise à l'occasion de son mariage, — car les gens de distinction ne se mariaient point alors sans épithalame.; Santeuil ayant tardé beaucoup, un railleur dit que si Santeuil continuait à se presser tant, les vers faits pour la noce arriveraient à l'heure des couches. Le poète, piqué, apprend que la sœur de Pelletier
g \ \ M III.. ]l". I
épouse TurgOt. Voulant se réhabiliter, il court chez un de MS ami-, dont l'écriture était belle; il le prie d'écrire les vers sous sa dictée. Mais la chambre Je
l'ami est trop petite pour loger le dieu de l'inspiration, Santeuil étouffe. Sou bote L'emmène alors dans un salon orné de grandes glaces. I . c'est encore pis.
Santeuil s'y voit de tous cotés, grimaçant, tourmenté par les douleurs de L'enfantement poétique.
« Sortons, s'écrie-t-il, sortons d'ici! je deviendrais ton. I .a rage me prendrait. Retournons dans ta chambre. En montant et en descendant, je composerai, et tu écriras. »
L'œuvre s'achève donc dans L'escalier, ou Santeuil
se démena tout à son aise.
Enfin huit heures sonnent : — « Il faut que je rentre, dit-il, car, quand je reviens tard, les moines ne l'ont que crier. » - Mais, toujours préoccupé de son affaire, il court chez Thierri, son imprimeur, au lieu de retourner au couvent. A l'imprimerie, on a beau protester qu'il est trop tard. Il envoie chercher de> Oranges, des biscuits, du bon vin, et il pousse si bien les ouvriers qu'ils consentent à travailler pendant la nuit.
Le lendemain matin, Santeuil apportait sa pièce fraîchement imprimée, à M. Pelletier. «Au moins, répétait-il, on ne dira point cette fois que la demoiselle est sur le point d'être mère.
11 avait le don de repartie. Dans le teu d'une discussion littéraire, il tient tête au prince i dé,
qui croit trancher La question par ces mots :
« Oublies-tu que je suis prince du sang?
— Eh bien ! moi, je suis prince du bon sens, répond Santeuil... c'est infiniment plus estimable. »
En chaire, il n'avait pas tant de présence d'esprit. Dinouart ne nous l'a point caché :
« Prié, dit-il. de prêcher, un jour de fête, dans un village auprès de Paris, Santeuil monte en chaire; mais après avoir parlé un quart d'heure, il s'embrouille. Comme il aimait mieux ne pas continuer que de battre la campagne, il s'en tira avec cet aveu dépouillé d'artifice :
« — J'avais bien des choses encore à vous dire, mais il est inutile de vous prêcher davantage, vous nen serie~ pas meilleurs. .
« II finit par ces mots et descendit de chaire. »
La visite d'Arlequin chez Santeuil a fourni, je crois, la matière d'un acte au théâtre. Que d'autres pièces ne ferait-on pas avec les nombreux épisodes qui font de la vie du poète une longue comédie ?
C'était l'homme aux aventures. Dans les premiers temps, on n'osait lui laisser faire dans Paris la moindre course, de crainte de ne le pas voir revenir. Allant au gré de ses caprices, buvant avec le premier venu quand il avait soif, achetant et mangeant dans la rue quand il se sentait en appétit, causant avec tous les passants selon l'occasion, qu'on fût duc ou crocheteur, Santeuil était l'insouciance personnifiée.
Le jour même où il dut prononcer ses vœux, il
;■ accepté une invitation à déjeuner. Et l'heure de La cérémonie avait sonne qu'il n'y pei On l'ail. i quérir u table. • Le chapitre s'assen ci la solennité lut en partie remi
Par contre, il entrait volontiers dan i>e>,
comme nous L'avons vu déjà, sans j être appelé par
ir. Cela lui arriva encore dans je ne sai^ plus quelle petite ville à l'heure ou l'on célébrait vu mariage. Santeuil s'empare du goupillon, s. aux côtés du célébrant, répond la i va un
premiers a L'offrande. Après la cérémonie, il offre la main ù La mariée, et revient avec elle d la maison où et lit dressé le repas. Se mettant à la
e d'honneur, il tient aussitôt le dé de la converîon. Tout le monde est charmé de sa bonne humeur, et sa retraite cause un deuil général.
En vérité, dit le mari à sa femme, vous avez L'un parent bien spirituel.
— Mais n'est-ce point le vôtre : J'ai cru o un de VOS oncles. »
md il n'avait pas d'invitation, il lui arrivait d'oublier L'heure du repas. Un jour, il était aile a>
un de s.'n ami-. .1 i- ticulicr, lorsqu'
beau milieu de la pièce, Santeuil frappe des m.' eu ci iant : 1 Morbleu ! qu je suis soi !
— Quavez-vous : lui demanda-t-on.
— J'ai oublie de dîne;
( >n rit ei uni Lui prop
bouteille.
« Tu me feras plaisir, répond Santeuil , mais qu'elle soit de jauge ! »
On lui apporte trois petits pains, deux cervelas et un flacon de deux pintes. Il mange et il boit bravement, aux éclats de rire de son auditoire, en murmurant : « Je serais bien sot de me cacher. Est-il rien de plus naturel que de manger et de boire ■ Est-ce que je suis fait pour ces gens-là ? Je ne suis fait que pour moi. »
Après avoir ainsi officié, il lâche un grand soupir et dit tout haut : « Dieu garde ceux qui ne sont pas si bien que moi. »
Une partie de campagne avait réuni Santeuil, son ami Bouin et deux autres personnes. Arrivés à la porte Saint-Denis, ils entrent dans un cabaret pour y attendre la première voiture. La conversation s'engage.
« Tu es bon prédicateur, dit Santeuil à Bouin, mais tu ne saurais écrire une page, tu ne composes pas, tu prêches de fantaisie. Moi, je prépare longuement mon œuvre, je la soumets au contrôle de la critique, je la mets à même de mériter l'immortalité.
— Tu n'es qu'un fou, réplique Bouin. Va faire rire les femmes de la halle ou les riches à la table desquels tu vas boire.
— Je t'engage à parler des riches. Ton père était gros maltôtier, tes frères roulent carrosse. Pour moi, je ne suis que le fils d'un marchand de fer de la rue Saint-Denis. Eh bien, gageons dixpistoles que tu ne
; i 'il..
saurais trouver une malheureuse carriole dans t.i famille pour taire notre voyage, tandis qu'avec deux mots écrits de ma main, je puis taire arriver une voiture tout à L'heure.
— Gageons ! fait Bouin.
L'argenl est consigné, on fait venir un décrotteur et on le charge d'aller porter au prince d'Armagnac un billet par lequel Santeuil lui demandait les moyensde rouler .1 trois Lieues de Paris. Une heure ne s'était pas écoulée que le carrosse arrivait.
Il paraît que les seigneurs du temps jadis n'avaient | .1 que des coups de bâtons pour les poètes.
I n autre fois, — c'était encore avec l'ami Bouin,
— Santeuil se rendait au prieuré de Yillebel, près Saint-Denis, qui appartenait à son ordre. Bouin lui avait assure qu'un carrosse à six chevaux les attendait a la porte Saint-Denis. Lis vont à pied jusque-là. .Mais point de carn I "était tout bonnement une voiture de cultivateur chargée de grains.
— Malgré ses allures démocratiques, Santeuil tait
quelque façon ; puis, il finit par s'asseoir sur un d'avoine, en voyant avec quelle grâce son ami se
contente d'une botte de paille.
Arrivés à Saint-Denis, Santeuil crie au charretier :
arrête, cocher! Ici il faut manger et boire un
coup.
— Ne vas pas l'inviter, murmure Bouir i i Lui
fera porter quelque chose.
— Et pourquoi ne mangerait-il pas à notre tabler Tu m'as bien fait venir avec lui.
— Il faudrait alors que les chevaux soient de la fête, si on suivait ton raisonnement.
— Non pas ! les chevaux sont nés pour notre service et cet homme ne sert qu'en raison de sa pauvreté. Nous sommes tous égaux. »
Et prenant le charretier par la main, il le fait placer à table et débute par lui verser une forte rasade avec ces mots encourageants : « Buvez, mon cher ami, à la santé de M. l'abbé. C'est lui qui nous traite. »
Le charretier boit si bien à l'abbé et à l'égalité, qu'il se trouve gris au moment de ressaisir les rênes.
« Il ne nous en mènera que mieux. » répète Santeuil à Bouin, qui trouve dangereux d'avoir tant fait boire un cocher.
Cependant, les chevaux trop fouettés vont d'un tel train que la voiture verse dans une ornière. Bouin a la joue écorchée ; Santeuil pousse mille anathèmes. Le charretier, les chevaux, la charrette, les roues, les chemins et les agents de la voirie, ont tour à tour part à ses malédictions. Tout en maugréant, ils arrivent à Villebel où Bouin prêche merveilleusement le lendemain.
Au retour, Santeuil que la moitié de la route faite à pied avait réconcilié avec les charretiers, rencontre une haute voiture de foin. Avec la permission et l'aide du conducteur, le voilà juché sur le sommet.