IO LE MARECHAL DE CASTELLANE
Un trait d'esprit pouvait seul désarmer la rigueur militaire du maréchal. Je dois rappeler à ce sujet le fait suivant qui est resté célèbre.
On sait combien M. de Castellane prenait la petite guerre au sérieux. Tous ses hommes devaient y mettre autant d'ardeur que si on avait eu l'ennemi en face. Pendant un simulacre de siège du fort de la Vitriolerie, on prétend qu'il envoyait chaque jour au ministre les rapports les plus minutieux de ses opérations, citant les corps qui s'étaient fait remarquer par leur aplomb et leur vigueur.
Un jour, revenant de la tranchée par une chaleur excessive, peu satisfait d'ailleurs de la conduite des assiégeants qui lui semblaient mollir, il avait distribué à droite et à gauche quelques bonnes bourrades. Tout à coup, deux voltigeurs lui apparaissent à l'ombre d'un arbre sous lequel ils goûtaient, mollement étendus, les douceurs de la position horizontale.
La vue de ces lâches révolte le maréchal qui crie d'un ton courroucé :
« Que faites-vous là? Pourquoi n'êtes-vous pas au feu avec votre compagnie?
— Pardon, excuse! mon maréchal, fait un des voltigeurs... que nous sommes ici pour faire les morts. »
Le vieux guerrier ne put s'empêcher de rire, et les deux morts rejoignirent leurs camarades sans être suivis par huit jours de prison.
S l l< FRANCIS EGEKTON.
Sir Francis Henry Egerton fut l'un des premiers Anglais qui établirent à Paris cette belle réputation d'excentricité si bien méritée depuis par nombre de
ses compatriotes.
Avant d'occuper L'hôtel de Noailles-, où il mourut,
sir !• rancis, — car on l'appelait ordinairement ainsi, — logeait à L'hôtel Richelieu, carrefour Gaillon.
Mû p.ir un esprit d'ordre qui a SOU bon coté, il faisait chaque matin appeler ses trente \aletset sou bote. Gages et lover leur étaient paves séance tenante, ainsi que la dépense de la veille.
Très-intelligent sous beaucoup de rapports, sir I' rancis paraissait imbu des préjugés du moyen on Ton taisait en règle le procès d'une truie coupable d'avoir dévoré un entant. I a matin, te cheval
de son cabriolet s'abat. Kn proie à une indignation concentrée, sir l-'rancis se recueille a\ec la gra> <\'u\\ président de cour, puis il notifie, dans la rue, son arrêt au cocher :
« Pendant un mois, cet animal sera privé de l'honneur de me servir. Ramenez-le à l'écurie, dont vous boucherez tous les jours, afin que l'ennui ajoute encore à la punition que je lui inflige ! »
Et, sans vouloir remonter dans le véhicule, sir Francis alla dans un restaurant voisin attendre l'arrivée de sa calèche.
Longtemps , il eut la passion des roquets.
Armés d'un collier d'argent à double rang de grelots, ils avaient leurs grandes entrées au cabinet et au salon; ils figuraient dans toutes les promenades du maître. C'était un spectacle réjouissant de voir deux valets de chambre guider milord jusqu'à la portière de sa voiture, tandis que quinze grands laquais, chacun portant un chien sur les bras, venaient tour à tour le placer aux côtés du maître.
Deux de ces bêtes étaient chéries entre toutes, elles avaient nom Bijou et Biche. Seules, elles pouvaient se vanter d'avoir été admises à la table seigneuriale. Insigne honneur qui devait être suivi d'une non moins éclatante disgrâce !
Sir Francis dînait seul. Ennuyé de ne point voir ses commensaux ordinaires , il ordonne de faire asseoir Bijou et Biche. Deux valets attachent la serviette des invités et veillent à ce qu'ils aient leur part de chaque service. La chère fut abondante, et nos deux roquets se gorgèrent, comme deux animaux qu'ils étaient. Poussé de nourriture, Bijou ne tarda guère à ressentir un besoin des plus impérieux.
SIR FRANCIS EGERT ON. I i
Comme toujours et comme partout, les valets
détestaient ces favoris auxquels, en arrière du maître, ils donnaient plus de coups que de caresses. Or, les préoccupations pénibles de Bijou n'avaient pas échappé à son malicieux serviteur, qui, au lieu de l'emporter, lui serra méchamment le ventre SOUS le prétexte de le remettre d'aplomb sur son fauteuil. A cette pression fatale, Bijou ne frit plus maître de se contenir... Un hurlement plaintif lui échappa et son siège tut... complètement deshonoré.
Comment donner une idée de la colère de sir Francis! Il demande un fouet de poste et tombe sur ses invités saisis d'effroi. Ceux-ci se coulent sous la table, et, grâce à L'exiguïté de leur taille, grâce aussi aux jambes paralysées de leur maître, ils échappent au châtiment.
Épuisé, sir Francis se laisse retomber sur son fauteuil, en demandant sa consolation. Cette COItfOlatitm était un vaste llacon rempli de madère sec.
Trois ou quatre verres de ce liquide généreux le
ramènent à des sentiments plus humains. Cependant, justice sera faite, mais au lieu d'être, selon leur attente, armes du fouet vengeur, les laquais
reçoivent L'ordre d'appeler le tailleur de l'hôtel et d'apporter le galon qui distingue la li\ rée de milord.
Le tailleur accourt. 11 est introduit.
« Vous VOyei ces deux insolents, dit sir F rancis en indiquant Bijou et Biche, prenez-leur mesure d'une Livrée. Qu'elle soit faite pour demain !
— Mais, milord.
• — Point de réplique!... Ces drôles ont osé me manquer... Ils porteront l'habit jaune et la culotte rouge de mes valets. Ils resteront avec eux à l'antichambre. Je les prive pendant quinze jours de l'honneur de me voir. »
La punition fut exécutée de point en point.
Un jour, sir Francis manifesta l'intention de voyager. Ses équipages furent mis en état avec autant de soin que s'il eût été question de faire le tour du monde. Enfin , on se mit en route. Mais à la première halte, qui était Saint-Germain, le dîner servi à milord lui parut si détestable qu'il fit rebrousser chemin au postillon, et revint coucher à Paris — d'où il ne sortit plus depuis.
Les douceurs de la propriété allaient d'ailleurs lui rendre la grande ville plus chère que jamais. L'hôtel de Noailles avait été mis en vente. Sir Francis le paya huit cent mille francs, et il s'y installa si bien qu'il ne voulut plus le quitter. Plus tard, on fit tout pour l'en déposséder. Il fut inébranlable.
Aux Cent-Jours, un ministre de l'Empereur voulut s'installer à l'hôtel de Noailles. Sir Francis protesta devant Napoléon qui fit droit à sa requête. De même il refusa jusqu'à sa mort, d'élever au bout de son parc, qui touchait à la rue de Rivoli, une maison qui fût en harmonie avec l'ordonnance monumentale de cette voie nouvelle.
Après Waterloo, ce fut un autre embarras. On prévint sir Francis qu'il eût à loger le prince de