JO LE GENERAL DE FANTAISIE
de Saint-Cyr. Bien que n'ayant jamais atteint les grades supérieurs, il eut plus tard l'innocente manie de se couvrir de décorations, et sa famille, qui est fort honorable, avait obtenu, à ce sujet , une tolérance d'autant plus possible qu'il s'agissait d'insignes imaginaires.
Malgré son âge, M. de Lamothe était un flâneur obstiné. Tous les jours, on le voyait appuyé sur sa canne, descendre les hauteurs de la rue de la Fontaine- Saint-Georges et aller jusqu'au Palais-Royal ; il ne manquait pas un étalage d'estampes ou d'antiquités, il visitait toutes les expositions de l'hôtel Drouot et donnait un coup d'œil complaisamment régulier aux boutiques de la galerie d'Orléans.
Il avait plusieurs espèces de tenues dont il variait le port à son gré. Ainsi, pour les jours de pluie, il portait un pantalon amarante garni de basane et un shako recouvert de toile qui ressemblait à un fragment de colonne cannelée. Force lui était aussi de jeter sur ses belles épaulettes à étoiles un manteau bleu ; mais pour compenser le sombre de ce vêtement , il avait imaginé d'en rehausser le col par une grosse torsade d'or.
Dans la rue , il était peu de personnes qui ne se retournassent pour voir une seconde fois M. de Lamothe , mais les plus étonnés étaient sans contredit les troupiers dont les figures peignaient une artxiété comique, car ils ne savaient jamais s'il fallait rendre à ce vieux chamarré les honneurs du salut militaire.
m. nr: brunoy
Aucune légende ne lut plus exploitée que celle dll marquis de lirunoy. Eli* est si étonnante, si colossale qu'on éprouve toujours le besoin de II relire pour y ajouter toi.
Ce seigneur crotte, mangeant vingt millions Je fortune a\ec ses paysans, lait la figure la plus étrange du monde dans cette élégante aristocratie (Au dernier siècle. Voyez-le sale, ébouriffé, sans chapeau, sans habit, travaillant comme le dernier de ses manœuvres I Comment pourrait-il être reconnu par ce vétéran besoigneui qui s'approche et qui lui demande :
« Croyez-vous que je puisse parler à M. le marquis;
Dans quel but :
— Mon Dieu! je voudrais lui exposer mes besoins.
Je suis chevalier de Saint-Louis, et je n'ose même
plus porter ma décoration sur mon habit en guenilles.
Revenez dans deux heures, et demandez I
liste au eh iteau
On devine le reste : exact au rendez-vous, le vé-
téran reconnaît Baptiste dans le marquis de Brunoy, qui lui présente un habit neuf, avec ces seuls mots :
« Prenez! C'est tout ce que je puis faire pour vous. »
Le solliciteur se retire, examine l'habit et trouve dans les poches une bourse de cent louis accompagnée d'une tabatière en or.
Cet acte de charité délicate est bien du seigneur de Brunoy, mais partout ailleurs nous retrouvons Baptiste. Désormais, nous ne devons plus revoir dans ce donneur d'habit Armand-Louis-Joseph- Paris de Montmartel, marquis de Brunoy, comte de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de Villiers en Bocage et autres lieux. Le paysan a repris le dessus.
En revanche, il faut convenir d'une chose, c'est que, même aux temps les plus orageux du suffrage universel, M. de Brunoy eût enlevé toutes les voix de ses vassaux. Ceux-ci croyaient rêver en voyant les faits et gestes de leur maître et seigneur.
Ne mangeait-il pas, ne buvait-il pas, surtout, avec eux. N'avait-il pas poussé ce rigorisme égalitaire jusqu'à congédier son portier qui, par excès de respect, n'osait lui faire vis-à-vis à table? Et pendant ces agapes fraternelles, que de revenant-bon L Plaisiez-vous à Baptiste par une bonne plaisanterie ou par une bonne rasade, vite! un champ, ou une maison, ou un contrat de rente comme témoignage de la satisfaction seigneuriale !
M. I) E i'. KI'SOY. J.)
Il y avait même bénéfice à le voir tomber sous la table. In jour que l'absorption d'une forte quantité de vin chaud l'avait mis en piteux état, il déclara, par amour-propre, que la crise devait être attribuée
au mauvais étamage du vase de cuivre ou avait bouilli le liquide, et il lit sur-le-champ étamer à ses frais toutes les casseroles et tous les chaudrons des gens de Brunoy.
Au jour de l'an, le seigneur de Brunoy se faisait
un devoir d'aller de porte en porte, la souhaiter b<nmc et heureuse... 11 va sans dire que ses domestiques n'étaient pas oubliés.
Il n'y avait pas d'êtres plus heureux que ces domestiques. Nuls, au monde, n'étaient plus bravement accoutrés. Kn quatre ans, les fournitures de leur livrée n'avaient pas monté à moins de cinq cent cinquante mille livres. 11 est vrai que depuis le jardinier jusqu'au plus petit marmiton, tout le monde devait porter la grande tenue, sans doute pour racheter la chemise crasseuse, la chevelure
ébouriffée, les bas percés à jour et l'habit gras de
M. le marquis. A ce propos, je dois révéler que le seigneur de Brunoy n'avait pas besoin de blanchisseuse. Il portait sa chemise jusqu'au moment ou il était forcé de la brûler.
Kn revanche, il avait donné à la Compagnie d'arquebusiers de son village un uniforme vert et or si
splendide, que Monseigneur d'Artois l'adopta pour sa compagnie des gardes. . •
Il ne se mariait pas une tille dont M. de Brunoy ne constituât la dot. Il ne se faisait pas un. baptême dont M. de Brunoy ne fût le parrain. Ce qui peuplait le village de petits Armand et de petites Armande.
Honni soit qui mal y pourrait penser !
Ce suzerain n'aimait point les femmes; il poussait cette antipathie à tel point, que, — le 1 3 juin 1767, jour de son mariage avec noble demoiselle Emilie de Perusse d'Escar, — il avait abandonné cette jeune et belle personne, et il était revenu à Brunoy, signifiant que, si elle s'y présentait, il serait établi un mur séparateur dans la chambre conjugale.
Toutes ses tendresses étaient réservées pour ses bons amis les paysans.
Le bourrelier de Brunoy avant perdu sa femme, il lui fit faire un enterrement de trente mille livres, en tête duquel il figure vêtu de deuil, avec toute sa maison.
Une autre fois, il fait le vovage de Fontainebleau tout exprès pour aller trinquer avec un cocher et un piqueur dont il avait fait la connaissance dans la forêt de Sénart, en chassant.
Il ne fallait pas cependant que les cochers abusassent trop de ces tendances démocratiques. Le maître avait encore quelques lueurs de dignité et il savait les remettre à leurs..,, sièges.
Un jour, par extraordinaire, il veut boire du lait: il prie son cocher d'aller en quérir à la ferme.
Comme cela se passe encore dans une fouie de bonnes maisons, l'automédon se cabre et se Retranche derrière les devoirs de m charge.
«Ah! ah! tait le marquis avec un beau flegme..* Et quels sont donc ces devoir
— Je conduis le C&lTOSSe de M. le marquis.
— TrèS-bien... Alors, laites atteler, et conduisez
une tille de service à la vacherie! »> Il dut v avoir plus Sun paysan de Brunoy dans
son fameux voyage à Londres, (.lui dura quinze jours et qui COÛtfl six cent mille livres. L'aspect de ce singulier touriste était bien fait pour renverser le type dameret, coquel et point du tout éi;alitairc, que nos voisins ont toujours incarné dans le marquis français.
Un simple coup d'essai que cette petite excursion outre-Manche! M. le marquis avait imaginé mieux. En 1775. il prétendait faire le voyagé de Jérusalem, à pied, en sandales, armé du bourdon, vêtu du manteau vie pèlerin, et suivi de cinquante gens de
Brunoy, traînés par une dizaine de voitures. Chacun
devait toucher 600 fr. d'indemnité de route, être.
bien entendu, défrayé le Long du chemin, et recevoir au retour, s'il revenait, quatre cents livres de pension viagère. On ne pouvait taire le voyage de Palestine à meilleur marche, et les pèlerins ne manquaient pas, lorsque l.i famille alarmée lit re!.
les passe-ports nécessaires II cette nouvelle folie.
Je n'ai pas encore touché au cote le plus c\tra-
vagant des extravagances de M. de Brunoy. Je veux parler de son fol amour pour les pompes funèbres et pour tout ce qui se rattachait aux cérémonies du £ulte.
Les enterrements de son père et de sa mère ont marqué dans les fastes du genre. Par des moyens inouïs , il était arrivé à faire de toute la terre de Brunoy une vraie succursale du sombre empire. Non-seulement l'église avait été peinte en noir, mais les statues et les arbres du parc étaient enveloppés de crêpe, mais les chevaux, les vaches et les poules étaient noircis pour la circonstance. On avait poussé la couleur locale jusqu'à noircir, en y jetant des muids d'encre, les pièces d'eau du jardin et la rivière d'Yères.
Toute cette fantasmagorie ne témoignait aucunement d'un véritable amour filial. La mort de ses parents n'avait ému notre marquis qu'au point de vue décoratif. Il attendait le dernier soupir de son père pour grimper à l'échelle avec les tapissiers chargés de la pose -des tentures. Pendant l'agonie de sa mère, demeurant à côté du lit, il énonçait à voix haute le programme des somptuosités qu'il méditait pour ce deuil nouveau.
Plus tard, il parut à tous les enterrements, nonseulement de Brunoy, mais des villages voisins. On l'y voyait figurer, affublé d'une longue robe noire endossée pour la circonstance, et qu'il avait souvent déjà mise pour ensevelir le défunt, car il ensevelissait à l'occasion. — A Conflans, il avait, une fois, voulu prendre la bière d'un enfant sous son bras,
M. DK BRUHOT.
et il l'avait portée au cimetière cri tenant une croix clans l'autre main.
Si des présents pouvaient suffire pour valoir aux mauvais fils l'absolution de L'Église, celui qui nous occupe eût certes racheté tous ses torts. Sa prodigalité avait fait la petite paroisse de Brunoy plus riche qu'une cathédrale. Là, grâce à lui, chantaient seize chantres et dix-huit entants de chœur ; huit sonneurs mettaient huit cloches en branle dans un clocher neuf; quatre prêtres et douze chanoines, sans compter le curé et son vicaire, concouraient à la célébration des offices divins. — La sacristie renfermait pour six cent mille livres d'ornements d'église, parmi lesquels un dais de trente mille livres.
Quant aux processions, on n'avait jamais rien \ u de pareil. Paris y allait comme au spectacle. Entre
autres détails, voici ceux que donnent les Mémoires secrets sur les fêtes de juin [772. ■ Tout se passa dans le meilleur ordre et de la manière la plus édifiante. Comme personne ne s'entendait mieux que
M. de Brunoy en Liturgie, il n'y eut pas une révérence d'omise. On comptait 1 5o prêtres loues à plus de dix lieues à la ronde. Il avait en outre donné des chapes à tellement de particuliers que son cor:. comptaient 4OO personnes. S 5, 0O0 pots de fleurs ornaient six reposoirs de L'élégance la plus exquise.
Après l.i procession, un repas de s<"> COUVertS réunit les prêtres, les chapiers et les paysans amis. Plus de 500 Carrosses étaient \eiuis de Paris
et leurs maîtres avaient pris le parti de dîner de leur côté sur l'herbe , ce qui augmentait le pittoresque du coup d'œil. »
Pour empêcher la foule d'encombrer les abords du principal reposoir qui était adossé au château, M. de Brunoy avait imaginé un expédient à la Lobau. Des hommes munis d'arrosoirs étaient postés sur le toit et ils aspergeaient tous les curieux qui franchissaient les limites indiquées.
Le jeudi suivant, il y eut une seconde procession non moins solennelle. — Cinquante muids étaient en perce dans le parc, à la disposition des gosiers altérés. Pour les délicats, il y avait des flots de limonade alimentés par le jus de quinze mille citrons.
Je n'étonnerai personne en disant que le total des frais s'éleva à 200,000 livres.
En fin de compte, toutes ces libéralités faisaient une large brèche au patrimoine du marquis. La famille et les héritiers s'émurent. On lui intenta un procès en interdiction , et on le perdit. Surexcité par ces hostilités premières, M. de Brunoy mangea une huitaine de millions de plus. On revint à la charge et il dut comparaître une seconde fois devant la justice, en 1780. De vingt-quatre millions de fortune, il ne lui restait que six millions... de dettes. Néanmoins, il fit bonne contenance. On imprima pour lui un mémoire justificatif dans lequel il déclarait, entre autres choses curieuses, « qu'il avait été empoisonné par un charlatan fanatique et qu'une
M. l)t bKUMlY.
potion pernicieuse de nénuphar et des quatre
mences froides avait cause tous les désordres dont
il était accusé. >»
A l'audience, pourtant, il ne donna pas une si belle place à ce niovoii de défense. Le président lui ayant t'ait de sévères remontrances sur. la façon dont il avait gaspillé son bien, il se contenta Je repondre : « Si au lieu de dépenser ma fortui honorer la religion que je professe, je l'a", ais prodiguée en chevaux, en \oiturcs, 1 des tilles d'Opéra ou au jeu, je ne serais pas me ces bancs. »
Pas trop mal réplique pour un temps ou la noblesse donnait l'exemple de toutes les felîes.1 Malheureusement celles de M. Je Brunov ne purent
sauver par la comparaison. Son cas était compliqué
de certains actes de rigueur \is-à-\is Je -es vassaux qu'on sut évoquer à propos. Le pauvre marquis tut interdît et enfermé sur lettre Je cachet au prieuré J'KImont. près Saint-( jermain.
la règle du prieuré d'Elmont n'était point tn sévère, car .M. de Bruno) . bien que dépossédé Je son titre de seigneur, avait pu garder un<j petite mai son non loin Je son château, qui avait été acquis par Monsieur, depuis Louis XVIII. Apres les prié obligées pour le nouveau seigneur, on avait aussi gardé l'habitude d'eu faire d'autres pour l'ancien , dans cette église qu'il avait si fort comblée Je dons
Ce restant Je popularité parut menant sans dout
<:a\' il fut transféré par nouvelle lettre de cachet
i'abbaye de Villers en Bocage, près de Caen. Il y mourut le 1 3 avril 1 78 1 .
La légende s'empara de cet éloignement peu motivé pour répandre que le bruit de sa mort était faux, et qu'il avait été conduit secrètement dans la forteresse de Pierre-Encise , où les Lyonnais l'auraient retrouvé en 1789, complètement abruti cette fois par les misères de sa détention.
Qu'y a-t-il de vrai là-dedans? — Rien sans doute. — Louis XVIII n'a jamais passé pour un homme cruel. Je ne vois bien clairement que la cause de cette accusation. Elle résidait dans la nature du contrat passé par le prince pour l'acquisition de la terre de Brunoy, contrat dont une pension viagère au marquis, c'est-à-dire à ses ayants cause, formait la clause principale. Voilà ce qu'assurent les Mémoires secrets. D'autre part, M. Jeannest Saint-Hilaire, auquel on doit une notice très-bien faite sur Brunoy, affirme que cette pension était de 12,000 livres. La modicité de cette somme ne valait réellement pas un crime.
M. ADOI.I'H | G IV \ R I). 41
M. ADOLPII i: (ÎU YARD
Frotey-lez-Vesoul est un village assez maussade de
la banlieue de Yesoul. Les cavaliers de la garnison, qui vont y boire bouteille, étaient les seuls étrangers qui honorassent le pays de leur présence avant que M. Guyard s'avisât d'élever Frotey au rang de commune modèle.
Or, sachez-le bien, une commune modèle est un vrai Paris encadré dans les douceurs de la Nie champêtre. En i863, l'infatigable M. Guyard avait déjà doté Frbtey d'un cours de musique, d'une bibliothèque communale, d'une bibliothèque scolaire, d'un musée, de huit croix d'honneur de cent lrancs destinées au\ poitrines des jeunes écoliers troteens, de deux prix annuels pour l'instituteur et l'institutrice, <Vuw orgue-harmonium , d'une pharmacie gratuite, d'un dispensaire gratuit, d'une grande l'été annuelle artistique et littéraire, de cinq machines agricoles, d'une rente de cinq cents francs. Cl enfin, — n'oublions pas celle-ci, - de l'institution mOTûlê d'une rosière et d'un liséen.