Emile Stocquart. o. c. p
qui condamnent le \o\ et ne cessent de voler, mais en comprenant auti-ement leur mission de nous délivrer de nos turpitudes. Non contents de détester les vices et de les faire disparaître pendant quelque temps, ils les ont complètement alx)lis. É\itant de tomber eux-mêmes, en corrigeant les péchés des autres, dans le péché de cruauté, ils ont su guérir sans punir, et détruire l'impudicité sans perdre les impudiques. Les malheureuses li\-rées à la débauche, ils ne les ont pas mises à mort, ils les ont arrachées au ^•ice ; toutes les courtisanes ont été contraintes au mariage. Ils ont aouIu, sui\ant la parole et le précepte de l'apùtre, que chaque femme eût son mari, que chaque homme eût sa femme. Pour mettre un h-ein à la hcence, ils ont donné à la pudeur la sanction de lois sévères; ils ont réprimé l'impudicité par la rigueur de leurs décrets, ils ont garanti la pureté de l'un et de Tautre sexe, dans les familles par rafîection, en pubhc par la crainte des lois. Et leurs lois ne ressemblent en rien à ces ordonnances romaines qui condamnent en partie la dépra^'ation, et admettent en partie Fobscénité, qui défendent les relations avec la femme d'autrui, et édifient des lieux de prostitution. On crahit, semble-t-il, que les hommes soient moins chastes et moins purs, si on leur défend toute impureté. Ce ne fut point ainsi qu'agirent les ^\lndales ; ils pI•oscri^ irent aussi bien les désordres que les adultères, et \ oulurent que les femmes ne fussent à personne autre que leurs maris ^ »
Ce tableau si sympathique des mœurs barJjares fait opposition, dans Salvien, avec la peinture des mœui-s ah-icaines, (lui nous sont ivprésentées connue les plus détt'stal)les de 1 uni- ^ ei's. u Les autres hommes, dit-il, même corrompus par bien des vices, sont cependant exempts de (]uelques-uns. Tel qui est violent, n'est point méchant; tel (jui est dominé par ses
1. Salvien, De f/ubernatione Dei, vu, 20-23 (édit. Halm, M. 0., A. A., t. I, pars prior, iip. 83-107).
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passions, nVst point resclave delà rapacité; ])eauconp enfin, coupables flincontinence, gardent une honnêteté d'ànie ([ui leur est comme une excuse. Dans presque tous les Africains, il n'y a aucun mélange de bien, tout est mal. De rhoimêteté naturelle rien ne subsiste en eux ; leurs vices leur ont fait en quel(|ue sorte une autre nature. A l'exception d'un très petit noml)re de serviteurs de Dieu, cpie fut le territoire entier de l'Afrique, sinon la demeure conuuune de tous les vices. De même que dans la sentine profonde d'un navire se trouvent accumulées toutes choses de rebut, dans les mœurs des Africains se trouvent rassemblés, semble-t-il, les vices du monde entier. Je ne coimais point de défaut qui ne soit exagéré dans ce pays. Les peuples païens et sauvages ont leurs mauvais côtés, mais tout en eux n'est pas digne d'exécr-ation, les Goths sont perfides, mais chastes, les Alains sont moins chastes, mais moins perfides, les Francs sont menteurs, mais hospitaliers, les Saxons sont horriblement cruels, mais admirablement chastes. Ainsi toutes les nations ont leurs défauts particuliers, mais ont pourtant quelque chose de bon. Chez les Africains, à bien peu d'exceptions près, je ne sais pas ce qu'il peut y avoir qui ne soit pas mauvais. Il n'y a pas un seul vice qu'on ne puisse leur reprocher. L'inhumanité? mais ils sont inhumains. L'ivrognerie ? Ils sont ivrognes. La fausseté? La foui'berie ? La cupidité ? La perfidie ? Ils sont les plus faux des hommes, les plus fourbes, les plus cupides, les plus perfides. Ajoutez qu'ils sont les plus corrompus, les plus blasphémateurs. En toute espèce de vices, ils surpassent toutes les nations. Quant à la coi'rupti(jn, (jui ne sait que l'Afrique entière brûle de passions obscènes, comme l'Etna brûle des feux internes de la nature. On ne s'y croirait pas sur une terre habitable pour les hommes, mais dans les flammes d'un Etna dimpudicités. Je ne demande point qu'on s'en tienne sur ce j)oint à mes affirmations ; j'en appelle au témoignage de tout le
g'eiii'C humain. Qui ne sait cjue les Africains, tous absolument, sont impudiques, sauf peut-être ceux qui se sont con\ertis à Dieu, c'est-à-dire ceux que la foi et la religion ont changés. Un Africain qui n'est pas impudique est une exception aussi rare, aussi exti-aordinaire, aussi inouïe, que serait un Africain qui ne serait pas Africain, ou un être cruel exempt de cruauté. La tache de l'impureté est si générale chez eux que celui qui cesserait d'être impudique ne paraîtrait plus être Africaine » Le même auteui- nous dépeint encore en ces termes l'indifférence et les dérès-lements des habitants de Carlhag'e au moment où Genséi-ic s'en empara : « On entendait les cris insensés des chrétiens de cette ville dans le cirque, et leurs infâmes bouffonneries dans le théâtre, en même temps que les murailles retentissaient du bruit des ennemis qui les enN'ironnaient de toutes parts. Pendant qu'on égorgeait les uns au dehors, les autres s'abandonnaient au dedans aux crimes de l'impureté. Les uns étaient faits prisonniers par les ennemis, les autres se rendaient esclaves des vices, car ceux-là n'étaientils pas vraiment esclaves qui se divertissaient ainsi, pendant que leurs proches, leurs amis, leurs concitoyens gémissaient dans l'esclavage? Ceux là n'étaient-ils pas Araiment captifs de cœur et de sentiment, (|ui se réjouissaient dans leurs folies, au milieu des tourments que l'on faisait soutfrii' à leurs amis, qui ne comprenaient pas cpi'on les égorgeait eux-mêmes en égorgeant leurs concitoyens, et qui ne pensaient pas que la mort de leurs parents était leur propi-e moi-t ? Le bruit des spectacles, dans la \\\\v, le son des ai-mes, hors de la Aille, les cris des mourants d'un côté, de l'autre les cris des baladins et de leurs spectateurs se confondaient de telle sorte qu'on avait peine à discerner les lamentations de ceux qui périssaient dans le combat, du bi-uit (|ue faisait le j)euple (huis le ciriiue,
1. Salvien, De gubenialione Dei, vu, 13-16 (édil. Ualm, M G., A. A., t. I, pars I, pp. !lo-97).
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Et (|uc faisaient ces inalhcui'oux par une telle conduite, sinon obliger Dieu de les perdre, lorsqu'il aurait peut-être eu encore la volonté de les épargner'. »
Ce sont les mêmes idées fpi'avec plus de concisicjn et de vigueur exprime un sermon prononcé au temps de l'invasion soit à Cartilage, soit à Cirta. « L'AtVi(|ue entière, au moment d'une ruine complète, est dans de moi'telles angoisses, et il n'est point de jour qu'on ne se presse aux spectacles. Chaque jour coule le sang humain, et le cirque n'en retentit pas moins de clameurs insensées. Les larmes conviennent à notre douleur, les sanglots nous oppressent. Pleurons, pleurons, très chers frères, et sur eux et sur nous^ car nous aussi, nous méritons d'être ainsi châtiés-. »
La raison de ces reproches, dont les écrivains ecclésiastiques de ce temps ne se lassent d'accabler les Africains dans leur malheur, nous est indiquée par l'un d'eux lorsqu'il dit : « L'invasion de rAfri([ue par les Vandales fut l'effet, non de la sévérité divine, mais des crimes des Africains'^ », et, avec plus d'éloquence, par un ouvrage attribué à saint Prosper : « Malheur aux honnnes dont les péchés sont cause que les étrangers foulent aux pieds les sacrifices mêmes qui avaient toujours sei'vi de remède pour le salut. Les lamentations de Jérémie nous apprennent avec quels gémissements, quelles larmes, quels sanglots ce prophète a déploré la profanation du tabernacle du Seigneur, la cessation des fêtes, la transgression des Sabbats, l'abolition de toutes les solennités, le massacre d'une pai-tie des prêtres et des princes, des enfants et des vieillards, des jeunes hommes et des filles, la capti\ité
1. Salvien, De cjubernatione Dei, vi, 1:2; 11°* 69-71 (M. G., A. A., f. I, pars I, pp. 78-79). Traduction donnée par Tillemont (S. Eugène, art. m; Mémoires, t. XVI, pp. 497-498).
2. Sermo de tempore barbarico (dans les œuvres de saint Augustin ; Migne, P. L., t. XL, pp. 699-708).