Gaston Boissier, L'Afrique romaine, ch. m, 2, pj
3. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique t. II, p. 47.
n'épargnant pas niônie les ai-bros fruitiers pour ne pas laisseï' après eux cette faible ressource à ceux qui s'étaient réfugiés dans les cavernes, clans les montagnes, dans les lieux souterrains ou dans d'autres endroits écartés. Après avolv désolé une contrée, ils y revenaient, y recommençaient leurs dégâts ; aucune localité n'échappa à leurs déprédations. C'était particulièrement contre les églises, les cimetières et les monastères qu'ils s'acharnaient ; ils allumaient de plus grands feux pour brûler les maisons de prière que pouiincendier des villes et des bourgs fortifiés. S'ils trouvaient leurs portes fermées, ils s'animaient les uns les autres à les rompre à coups de hache. Ils employaient toutes sortes de supplices pour forcer d'illustres évoques et de saints prêtres à livrer leurs richesses privées et l'or et l'argent de leurs églises; beaucoup d'ecclésiastiques moururent dans les tourments qu'ils leur infligeaient. Si quelcjue malheureux, cédant aux tortures, s'empressait d'al)andonner son bien, ils redoublaient de cruauté, s'imaginant qu'il n'avait pas tout liM-é, et plus on leur donnait, plus ils prétendaient qu'on leuicachait. Pour conti-ainch-e les gens à avouer où ils avaient mis leur argent, aux uns ils ou\raient la bouche de force avec des bâtons, et y jetaient de la boue puante ; à d'autres, ils serraient le front et les jambes avec tant de ^iolence que les cordes se Trompaient ; à la plupart, ils faisaient a\aler tant d'eau de mer, de A'inaigre et de lie ou de quelque hquide semblable que ces maliieureux en devenaient tout enflés. »
« Xi la faiblesse du sexe, ni la considération de la noblesse, ni le respect du sacerdoce ne touchaient ces âmes barbares ; rien au contraire n'irritait autant leur fureur que ce cpii était le plus digne de vénération. On ne saurait dire h wnuhw des é\èques et des personnes de [première (|ii;ilit('' à ((ui ils imposèi'ent, comme à des chameaux ou à des bètes de sonune.
110 GENSERIG
de porter d'énormes fardeaux, et pour les pi-es.ser de marelier, ils les picjuaient avec des pointes de fer ; on en a vu t()iid)er et jnourir sous le faix. Les cluneux blancs des vieillards, même Texti-ème faiblesse d'un ^rand Ao-c n'obtenaient d'eux aucune pitié. Ils arrachaient les enfants des bras de leurs mères et, avec une rage barbare, ils les écrasaient contr-e terre. On en vit prendre des enfants par les pieds et leur fendre le corps en deux. Le feu ne suffisant pas à d(''truire certains monuments ou certaines demeures importantes, ils enlevaient la toiture, puis démolissaient les murailles jusqu'aux fondations; de sorte qu'il ne subsista rien des édifices superbes qui faisaient l'ornement des villes et qu'on n'en put même reconnaître le plan et la destination. Les villes elles-mêmes, demeurèrent pour la plupart ou très dépeuplées ou entièrement désertes '. »
Capreolus, évêque de Carthage, confirme en peu de mots tout ce que Victor de Vite nous apprend des ravages des Vandales. 11 mande en etïet en 431 au concile d'Éphèse qu'il a voulu assembler les évêques africains pour choisir des députés au concile, mais qu'il ne lui a pas été possible de les réunir, parce qu'une multitude d'ennemis, a^ant en\ahi l'Afrique, en a ravagé toutes les provinces. « Tous les chemins sont interceptés, dit-il, les habitants ont péri ou ont été réduits à fuir, et partout, si loin que s'étende la vue, on n'aperçoit que désolation et misère "". »
C'est aussi ce que confirme le biographe de saint Augustin. « La volonté divine a permis, écrit Possidius, cpie des
1. Victor Yitensis, De pevsecullone vandalica, i, 1, 2 et 3 {P. L., t. LVIII, pj). 181-184).
2. « At omnis hac tempestate viœ aditiis pra?clusus est. Etenim effiisa hostium multitudo, et ingens ubique provinciarum vastatio, qiise, incolis partini extinctis, partim in fugam actis, miseram desolationis specieni quoquoversum longe lateque porrigitur, oculis offert, promptam illam veniendi facultatem reprimit » (Hardouin, Conciliorum collectio regia maxima, t. I, p. 1419; — Capreolus, Ep. I; Migne, P. L., t. LUI, p. 845).
LA CO.NQUETE 111
troupes nuiiibreuses de ^'anclales et d'Alains, auxquelles se trouvaient mêlés des Goths et des gens de toute sorte, soient venues d'Espagne fondre sur l'Afrique. Ces barbares, l)ien armés et expérimentés dans la guerre, ont traversé les Maurétanies et de là sont passés dans nos autres provinces. Partout, leur atroce cruauté a dépeuplé le pays entier à force de ravages, de meurtres, de tourments, de supplices, de crimes inouïs et sans nombre, lis n'ont épargné ni l'âge, ni le sexe. Les évêques, les ecclésiastiques, les églises, les ornements et les vases sacrés n'ont point été à l'abri de leur fureur. Augustin, rhomnie de Dieu, vit le commencement de cette horrible dévastation et en prévit les suites. Plus que tout autre, il en fut profondément affecté, considérant les périls auxquels se trouvaient exposées les âmes dont beaucoup ne pouvaient manquer de périr. Les larmes devinrent, selon la parole du prophète, le pain dont il se nourrissait nuit et jour. 11 acheva ainsi sa vieillesse dans une amertume et une tristesse que nul ne pouvait ressentir à ce point, car il est dit que plus de savoir est source de plus de douleur et qu'une grande pénétration dessèche les os^ ».
La correspondance de saint Augustin montre également les atrocités connnises par les Vandales et la terreur qu'ils inspiraient.' \Jn évêque, Quodvultdeus, avait demandé conseil à saint Augustin au sujet des devoirs incombant aux évêques dans une si grande calamité. Pouvaient-ils laisser fuir le peuple et se retirer eux-mêmes pour éviter le péril ? Saint Augustin lui répond qu'il ne faut point empêcher le peuple de fuir, mais que les évêques ne d(ji\cnt pas abandonner leurs églises, tant que leur présence est nécessaire '. Vu autre
1. Possidius, Vita sancti Auguslini, 28 {}'. L.. t. XXXII, p. IJS).
2. La lettre de Quodvultdeus et la réponse de saint Augustin ne nous ont pas été conservées. Nous ne les connaissons que par la mention qui en est faite dans la lettre de saint Augustin i\ l'évèque Honorât [Ep. ccxxviii; P. L., t. XXXIII, p. 1013).
112 GENSERIG
évèque, IloiiDrat, ôvôquo do Thiobciui', lui flcinaiida éii-alcment conseil, lui l'aisaul i'('inai'(|U{'r (|ur la pivsonec dos évoques dans lours ^'illos no p()U\ail avoir dautro i-(''sultal que de les l'ondi'o témoins du mouHro dos JKtinnios, du viol des femmes, do rembrasemont des églises, et de l(>s exposer à périr dans les toui-ments f[uo los baii)ares leur infligeaient pour los forcer à livrer For et l'arg-ent (|u'ils ne possédaient pas ". Saint Augustin se contenta d'envoyer à l'évoque de Thiabena la lettre qu'il avait écrite précédemment à Quodvultdeus. Elle provoqua de la pai-t d'Honorat dos objections qui déterminèrent saint Augustin à ti-aiter plus amplement ce sujet dans une nouvelle et longue lettre \ (»ii il établit que les ecclésiastiques ne peuvent se retirer en lieu sûr,, excepté s'ils sont poursuivis personnellement et laissent d'autres ministres pour le ser^■ico des fidèles, ou si le peuple tout entier a pris la fuite \ Il y a lieu de supposer cjue Calama ^ et plusieurs autres ^•illes voisines furent complètement abandonnées par leurs babitants, puisque Possidius, évoque de Calama, qui n'a\ait garde dalloi- contre l'aA'is de saint Augustin dont il fait un si o-rand éloQ-o % dit (luo
1. Voss'idius [Vila sancli Aiigustini,ii} : P. L.. t. XXXII. p. Gl) nous apprend ([u'Honorat était évèque de Thiabena. Cette ville, dont il est question dan.s une desépitres de saint Augustin (Ep. lxxxui, 1 : P. L.. t. XXXIIl. p. 292 , était située entre Hippone et Thagaste. Elle ne peut être identifiée avec ïhabena ou Thente qui se retrouve avec son nom antique à llenchir Tina, à 12 kilom. au S.-S.-O de Sfaks (Tissot. Géofjr. comp., t. II. p. 751 et n. 2; — Stéphane Gsell, Chronique archéologique africaine, p. 18: extrait des Mélanges de l'École française de Rome, t. XVi.
2. S. Augustin. Ep. ccxxvui, 5 {P. L., t. XXXIIl, p. 1014). S.Possidius, Vita sancti Augustini, 30 [P. L., t. XXXII, pp. 60-63).
4. Quicumque igitur isto modo fugit, ut Ecclesite necessarium ministerium illo fugLenle non desit. facit quod Dominus prœcei)it, sive permisit. Qui autem sic fugit ut gregi Christi ea quibus spiritualiter vivit alimenta sublrahantur, mercenarius ille est, qui videt lupum venientem, et fugit, quoniam non est ei cura de ovibus. (S. Augustin, Ep. ccxxvur. 14; P. L.. t. XXXIIl, p. 1019).