CHAPITRE PREMIER
Le vicomte de NoaiUcs, connu sous le nom de « Noailles à la Nuit », fut le premier des Français de sa qualité ou, pour employer l'expression technique, « des gens de son ordre » qui, ayant saisi le sens social de la Révolution, y aient^ adhéré par un grand acte public.
Comme le clergé, comme le tiers-état, la noblesse eut alors ses hommes politiques, ceux « qui comprirent ». Les gentilshommes, à cette époque, religieusement, philosophiquement, n'étaient point parqués, ainsi que leurs fils Tout été depuis, dans une seule croyance et dans un même « réactionnarisme »; — Voltaire n'avait pas cessé d'être le commensal des plus hauts seigneurs (1).
(1) De ClioisGul, de Bouffler» cl de bien d'autres.
Les 47 nobles qui le 25 juin 1789 se présentèrent devant le tiers étal afin de « vérifier en commun » leurs pouvoirs, et ceux qui le 4 août renoncèrent aux privilèges furent les chefs. L'une des participations à ces deux actes est nécessaire pour être qualifiés tels ; — le vicomte de Noailles eut la seconde. — Dans la nuit du 4 août il commanda le feu, — Il fonda cette catégorie de citoyens qui, ayant derrière eux un patrimoine de services rendus, croient bien l'aire de demeurer dans leur patrie sinon « tout » du moins « quelque chose ».
Son attitude n'est pas fortuite; il la veut telle. Dès longtemps combinée, il en fait non une pose mais une politique; toute sa vie il y sera tidèle; aucune rebuffade, aucune persécution ne lui fera renier l'égalité ou porter les armes contre la France. Noailles est un « voyant ». S'il ne pressent pas les crimes de la Révolution, il devine ses bienfaisances. — Du premier coup, il juge que son souffle est de ceux qu'aucune force humaine ne dissipe... Fils de soldat, soldat luimême, il a dans les luttes de parti les mêmes audaces que dans les combats militaires. — Sorte de reître qui ne craint ni le ([u'en dira-t-on, ni les balles, qui s'élancera à l'assaut des abus comme il s'est élancé, comme il s'élancera à l'abordage des bateaux anglais.
Né en i7oG, d'une famille aussi illustre par la valeur des siens «ju'illustrée par la faveur royale, Noailles
descend d'un amiral de France et de trois maréchaux. Son père est le maréchal de Moucliy, cher à Louis XV, royaliste intrépide qui, au 20 juin 1792, fera àLouis XYI, contre la populace, un rempart de son corps. Et c'est lui au^si qui, au sortir de la Conciergerie, deux ans plus tard, dira cette parole gardée par l'histuire : « A 16 ans, j'ai monté à la tranchée pour mon roi; à près de 80 je monte à l'échafaud pour mon Dieu ; mes amis, je ne suis pas à plaindre (1). »
Tradition, naissance, entourage, exemple destinent le vicomte de Noailles à devenir un monarchiste courtisan, défenseur quand même de la prérogative la plus étendue. — Au château d'Arpajon, près Paris, dans lequel s'est écoulée son enfance, il a dû entendre monsieur le maréchal maudire les Anglais, qui ont arraché à la France Inde et Canada, le grand Frédéric, qui a écrasé l'armée à Rosbach ; il ne l'a certes pas ouï gouailler les favorites qui ont hâté la décomposition morale de la cour et les ministres indolents qui y ont présidé. Les seigneurs les plus rigides à cette date ont la pudeur des vices royaux ; seuls les chansonniers les racontent, eux n'en parlent jamais.
Mais en 1770, Choiseul tombe du pouvoir. — Choiseul ! qui a chassé les jésuites, qui a réuni la Corse à la France, qui a refait l'armée, la marine! Choiseul, le grand seigneur libéral, l'ami des philosophes, l'idole des Parisiens, est exilé par ordre de la Dubarry, une fille! Les grands murmurent; l'aristocratie se scinde; Choiseul a ses partisans, le roi a les siens. L'abbé
(1) Mémoires sur les prisoJis, t. II, p. 24 i.
Terray affame le peuple, Maupeou dt'truit les parlements; on ne murmure plus, l'on cric. — A la mort de Louis XV, « le déluge » prédit par M"« de Porapadour a commencé et Noailles a 18 ans ! l'âge où l'on raisonne et où l'on déraisonne; Tàge des grandes colères et celui des grands enthousiasmes!
Louis XVI sur le trône, Noailles voit ce prince abandonner (( le droit de joyeux avènement », détruire (( la corvée », inaugurer la liberté du travail par la suppression des maîtrises. Un jeune gentilhomme qui a assisté à tout cela, s'il a le cœur bien placé, ne peut pas ne pas le sentir battre. Si en outre il est décidé à augmenter l'éclat desonnom, il se passionnera tout naturellement pour la guerre et pour la liberté. En 1779, Noailles a vingt-trois ans; il est aux côtés de Washington combattant pour l'Indépendance américaine et contre l'Anglais.
En ces temps-là, les talents d'un soldat ne se mesuraient pas à l'âge auijuel ce soldat était parvenu. Le vicomte de Noailles avait reçu sous la direction de son père une forte éducation militaire. Ayant atteint pour l'instruction des officiers et des soldats un degré de perfection peu commun alors, sa réputation n'était plus à faire, elle était faite. Louis XVI n'hésita pas à confier à ce jeune homme de vingt-trois ans le commandement en second du Jloyal-Soissonuais, dans le corps de troupe emmené par Rochambeau au secours de l'Amérique révoltée, presque écrasée (1).
(1) Il ne restait plus qiio 2.000 lionimes de fruiipi's ù Wushiuf/loii.
Aussi bien les lauriers de Lafayette empêchaient Noailles de rester au repos. Les deux gentilshommes étaient beaux-frères, et depuis deux ans Lafayette' engagé volontaire à l'armée de Washington, combattant, blessé, général, remercié deux fois solennellement par le Congrès, remplissait le nouveau et l'ancien monde du bruit de ses exploits.
Donc voilà Noailles parti. Il quitte sa jeune femme sans une hésitation. « Elle réunit tout ce qui est pos" sible de vertus et d'agréments (1). » Peu importe; le mariage est affaire de famille, non affaire de sentiment; Lafayette avait 16 ans quand il épousa M"« d'Ayen ; le vicomte de Noailles a épousé à 16 ans aussi la sœur aînée de M"° d'Ayen (2). Un seigneur n'est pas un joueur de guitare, il est un soldat. Un soldat pratique Tamour quand il en a le temps. Une pensée, une seule, le hante, la gloire, à laquelle, dira deux ans plus tard la pauvre abandonnée, « les hommes font de si cruels sacrifices (3) ! »
Pour la conquérir. Noailles va être non seulement un brillant combattant, mais un combattant extraordinaire, une sorte de casse-cou raisonnable. S'il a passé aux États-Unis, c'est que « dans l'armée où il est employé alors, on ne peut pas se faire tuer à son aise (4) ».
(1) Notes sur mes prisons, par la duchesse de Duras.
(2) Les deux sœurs étaient filles du duc d'Ayen, cousin germain du vicomte de Noailles.
(3) Lettre delà vicomtesse de Noailles à Mrs. Thomas-Robinson de Ncwport, 18 octobre 1781. (Communiquée.)
(4) TiLLY, Mémoires, t. I, p. 298.
Votre nom, écrit le vice-amiral d'Estaing au maréchal de Mouchy. nous a servi de ralliement le jour de l'assaut ; il nous a apporté autant de bonheur que l'exemple de M. le Vicomte a été utile. Il a opéré en lieutenant général et je ne suis que son ancien... Je vous le conserverai, je vous le r.imènerai ; je le chéris, je l'estime (1).
Et par le même courrier, d'Estaing dira à la mère du jeune colonel :
Il s'est déjà battu contre les Anglais sur terre et sur mer ; il a eu deux balles dans ses habits ; un assaut el un coml)at naval sont un petit délassement dont il a joui en quatre jours de temps (2).
Au siège de Yorktown, qui va consacrer Tindépendance des États-Unis, la gloire de l'armée française et l'abaissement de l'Angletere. le Soissonnais est de tous les engagements. Depuis l'investissement jusqu'à la reddition, pas un jour, pas une nuit ne s'écoule sans qu'il soit mis par son chef aux prises avec les troupes de GornAvallis. Le 5octol)re s'ouvre lapremière parallèle, le Soissonnais est de garde, — le 14, jour de l'assaut, le Soi!<sonnais fait partie de la colonne d'attaque commandée par Yioménil. « Dans les sept minutes qui suffirent pour emporter la redoute, les Français perdirent quarante-six hommes tués et soixantedeux blessés (3j. » Noailles est sauf; mais il faut croire
(1) Le comte d'Estaing à M. le maréchal de Mouchy, de Grenade, le 1:2 juillet 1779. (Conjiimni(|uée.)
(2) Lf comte d'Estaing à M"» la maréclialc do Mouchy, le 12 juillet 1779, — à bord du Languedoc. (Goinniuniquéo.)
(H) Yorktown, parle marquis de Rochambeau. (Paris, Honoré Champion, 13, quai Maluquais.)
((u'il s'est crânement battu, car c'est lui que Rochambeau délègue le soir auprès du général anglais pour négocier la capitulation ; mission de confiance, où l'honneur d'une armée et celui d'une nation sont en jeu, qu'un chef ne confie qu'à un juge éprouvé. Ce jour-là, Noailles a bien mérité de l'Amérique et de la France. 11 a 2o ans; déjà il est un officier avec lequel on compte et sur lequel on peut compter.
Aussi bien, certains traits de sa vie militaire à ces mêmes dates disent quel soldat il était. Un capitaine du Soissonnais a.\Si\t reçu au travers de la poitrine une balle qui tua un grenadier derrière lui ; il ne pouvait se rétablir et était venu à Paris solliciter la croix de Saint-Louis. Couvert de blessures, il se traînait depuis quelques mois dans les bureaux et n'obtenait que des promesses. Le vicomte de Noailles croise au Wauxhall son ancien capitaine, il court à lui, le serre dans ses bras et lui demande ce qu'il l'ait à Paris :
Je souffre horriblement de ma blessure. Monsieur le Vicomte, et je sollicite la croix.
Monsieur, dit Noailles (iï commandait alors le régiment des dragons du roi), je suis inconsolable de ne pas vous avoir vu plus tôt ; je vais très peu à Versailles et vois fort peu les ministres; mais j'aurai encore assez de crédit pour vous faire rendre justice ; je me la fais à moi-même dans ce moment (mettant son ruban dans sa poche) et ne veux pas porter cette croix devant vous, aussi longtemps que vous ne l'aurez pas (1).
Une autre fois il dit à la table de son régiment :
(1) TiLLY, t. I, ch.xm, p. 301.
Je perdrais sans rémission celui qui m'appellerait en duel au régiment même ; mais à Paris, en habit gris, je serai toujours aux ordres de celui qui voudra me promener au bois de Boulogne.
Ce propos fut entendu par M. de Bray, capitaine, qui, à quelque temps de là, se crut offensé. Il demanda satisfaction, l'obtint, et donna un coup dVpée à son chef qui ne voulut d'autre punition que de faire nommer son vainqueur major en second (1). Voilà une vengeance qui est la mesure de peu de gens I Et voilà aussi une façon d'obtenir l'avancement qui, pour être originale, pourrait Lien offrir quelques inconvénients! Il faut reconnaître toutefois que les gentilshommes, à cette époque, quelles que fussent leurs opinions sur la souveraineté du roi ou sur celle du peuple, avaient une façon d'entendre l'honneur qui ne rapetisserait pas ceux d'aujourd'hui.
Le vicomte deNoailles revint d'Amérique à la paix. Est-ce du séjour qu'il y fit, des cinq années durant lesquelles il avait assisté à l'éclosion d'une grande nation vivant d'elle-même et comptant sur elle seule, qu'il faut faire dater son respect pour le peuple et la confiance qu'il lui témoignera ? D'autres l'ont cru (2).
Nul n'échappe à l'air ambiant, et l'air ambiant aux États-Unis était saturé d'égalité. Il semble pourtant qu'un soldat, tel que Noailles se montre à nous, devait être plus préoccupé des Anglais et des grenadiers soissonnais que de théories politiques. A la guerre, on
(1) Tii.i.v, t. 1, chap. xni, p. 2%.
(2) La ynarquise de Monlagu. Paris, Douniol, 18Go.
sabre, on ne raisonne pas. Qu'il ait rapporté d'Amérique «des chimères », c'est fort possible; mais un esprit si naturellement imbu de justice, d'honneur, a dû être porté, tout naturellement aussi, vers les essais, vers les mesures qui étaient des émancipations, et, quoi qu'on puisse dire, des progrès sur le favoritisme, par conséquent sur l'injuste.
Tout Français alors était philanthrope, même les gens de cour; les philosophes avaient déteint. Noailles revenant d'Amérique tomba au milieu d'une société qui discutait tout et sur tout. Dans les salons, il y avait deux partis : les courtisans du duc d'Orléans (les conspirateurs), et les royalistes (les fidèles), mais il n'y avait presque qu'une opinion sur le despotisme : l'on n'en voulait plus. Sans abdiquer les vieilles traditionset les belles formes de l'ancien régime, la conversation française s'enrichissait de débats sérieux sur les sujets les plus graves et les plus beaux...
Dans aucun pays, ni dans aucun temps, l'art de parler, sous toutes ses formes, n'a été aussi remarquable {{).
Ce fut un moment rapide, mais délicieux.
C'est ici que se place le mot de M. de Talleyrand appréciant cette fin de siècle : « Qui n'a pas vécu alors ignore le bonheur de vivre. »
Il est vrai que « l'exaltation allait chez quelques-uns à l'aveuglement, et que, comme l'astrologue de la fable, l'on tombait dans un puits en regardant les
(1) M"» DE Staël, Consldéralions sur la Révolution française.
astres (1) ». Mais le vicomte de Noailles voyait clair. Cet « héroïque philosophe » sentait venir la démocratie en un flot impétueux; sans conspirer, sans chercher à renverser le roi, il entendait la mettre en possession de ses limites naturelles :
Ni lettres de cachet, ni Bastilles d'aucuns genres!
Et ramenant sa pensée vers son métier, il la synthétisait ainsi :
11 faut qu'il devienne plus facile au soldat de mourir maréchal de France qu'il nest aisé aujourd'hui à l'officier de le devenir (2).
Tilly, qui l'a entendu tenir ce propos, court chez son ami et évoque le fantôme de la guerre civile :
Nous suivrons nos cahiers, répond Noailles : nous irons un peu plus loin; le roi veut le bien, il nous secondera el, s'il faut tiiiir par nous battre, c'est très bon pour la santé, nous nous battrons (3).
C'est dans ces dispositions d'esprit, résultat de sa générosité, que Noailles arrive en février 1787 à l'Assemblée des notables. Il y est appelé directenaent par le roi. Louis XYl le considère comme un réformateur éclairé, non comme un reuvcrseur de trône ; sans quoi il eiît fait un autre choix. Et Louis XVI ne se trompe pas, car Noailles « se signale Immédiatement dans la
(1) Vie de laprincesse de Poix, parla vicomtesse de Noailles.
(2) Tilly, t. II, cliap.xxu, p. 334.
(3) I/jid.
généralité de Paris par divers rapports remarquables sur la milice et le recrutement de l'armée (1) ».
On est à la veille des États généraux. La France est divisée en aveugles et en voyants :
Les aveugles, qui croient à la survivance du vieil attirail monarchique, au prestige royal, au cléricalisme, aux droits seigneuriaux, aux gentilshommes poudrés, et aux favorites; les voyants, qui aperçoivent à l'horizon une France neuve, où « la faveur n'ira plus qu'au talent », oîi les individus seront tout et les principes peu de choses, où la religion devenue une pratique d'âme cessera d'être un instrument de gouvernement, oii il n'y aura plus que des contribuables, des « pékins », des fonctionnaires responsables; les aveugles, qui restent enveloppés dans les nuages lamés d'or delà cour; les voyants, qui sont pénétrés par les rayonnements d'un grand peuple, lequel s'apprête à se répandre sur la France et à la faire valoir luimême.
Consentement à l'impôt et aux emprunts, liberté civile, assemblées périodiques, voilà les trois points capitaux qui doivent reposer sur une déclaration précise des droits nationaux (2) . '
(1) Madame de Montagu, p. 33.
(2) Lettre de Mirabeau l'ainé à M. Levrault, à Strasbourg 16 août 1788.
Tel est le programme !
Tout Français généreux et perspicace l'adopte. Il est celui du vicomte de Noailles. Ses actes parlementaires sans exception vont contribuer à le réaliser ; qui oserait l'en blâmer? Pour que l'impôt soit consenti, il faut qu'il soit égalisé; de là l'abandon des privilèges. Pour que la liberté civile soit assurée, les citoyens doivent parler, écrire, aller, venir librement; • de là l'abolition du « bon plaisir ». Pour que des assemblées périodiques décident des affaires publiques, il faut que le roi s'incline devant la souveraineté du peuple; de là la constitution de 1791, où la volonté du prince sera enchaînée.
Lisez les cahiers de la noblesse rédigés dans les bailliages, à la veille des États généraux, vous y verrez réclamés par elle tous les droits qu'on s'est ligure depuis avoir conquis sur elle.
Il sera temps alors de vous demander : Est-ce la révolution, est-ce la contre-révolution qui ont fait échouer ces philanthropies? Laquelle des deux a provoqué les colères du peuple? Pour les gens de l'époque, il n'y avait (fue celte question ; pour nous encore il n'y en a pas d'autre aujourd'hui. Est-ce Noailles ou Cazalès qui avaient tort? La Rochefoucauld ou Maury? Nous aussi nous avons eu nos « chevau-légers »; depuis vingt ans, nous nous renvoyons les accusations de perfidie ou d'imbécilhlé; l'histoire exaltera- t-clle ceux d'entre nous qui, dans leur génération, auront passé pour avoir peu oublié et pour n'avoir rien appris?...
Veut-on la preuve que le vicomte de Noailles n'arrivait aux États généraux ni en conspirateur ni en révolté? Son premier acte public est un acte timoré. Soldat, il a l'habitude des assauts, il n'a pas celle des sacrifices politiques. Le 6 mai, lendemain même de l'ouverture des États, la noblesse est réunie dans (( sa chambre » (1). Vérifiera-t-elle seule les pouvoirs des membres de l'ordre, les vérifiera-t-elle en commun? Sur 288 gentilshommes, 47 font acte de démocratie, et Noailles n'est pas du nombre! Le 17 juin, le roi fait savoir à la noblesse que « plus de déférence de sa part aurait peut-être amené la conciliation (2).» De nouvelles discussions ont lieu; Noailles reste inébranlable dans cette distinction entre les ordres, qui est la base de l'antique constitution monarchique. Le 27 juin, les 47 dissidents se décident à faire bande à part.
Il ne nous est plus permis, disent-ils, de suivre les règles qui dirigent les hommes privés ; le choix de nos concitoyens a fait de nous des hommes publics; nous appartenons à la France entière (3).
Us se présentent à la barre du tiers état, et celui-ci les acclame. Noailles dédaigne leur popularité! Pour le décider à changer d'avis, il faudra une instruction formelle du prince, apportée par le duc de Luxembourg :
(1) Cliaque ordre, au début des États généraux, eut une chambre de délibération à part. Il y avait la chambre du clergé, la chambre de la noblesse et la chambre du tiers état.
(2) Voir le Moniteur universel dos 6 mai, 17 juin 1789.
(3) Déclaration de la minorité de la noblesse à la chambre de l'ordre. (Voir la Moniteur du 27 juin 1789.)
a GENTILSHOMMES DÉMOCRATES
Messieurs, l'ordre de la noblesse a arrêté ce malin de se rendre dans la salle nationale pour donner au roi des marques de son respect (1).
Voilà le « révolutionnarisine » du premier gentilhomme démocrate en J789!
Entre temps, la chambre de la noblesse avait déclaré que « la faculté d'empêcher, que les ordres avaient diviséraent, était constitutive de la monarchie , et que la noblesse persévérerait constamment dans ces principes conservateurs du trône et de la liberté (2; ».
Seize membres s'opposèrent à ce « veto », qui n'est rien moins que subversif; parmi eux, cherchez le nom de Noailles, vous ne le trouverez pas!
C'est un peu plus tard seulement que legentilhomme de cour jugera nécessaire de se faire gentilhomme de peuple. Certes, il lui en coûtera ; soldat, il va être obligé de prendre parti contre des soldats. Il y a quelques jours à peine (l^' juillet), une députation de Parisiens est venue solliciter l'assemblée de s'interposer auprès du roi, afin qu'il graciât des gardes françaises emprisonnés pour insubordination. Noailles s'est associé à son frère le prince de Poix, député libéral et officier supérieur comme lui, qui a engagé l'Assemblée nationale « à ne point prendre connaissance d'une affaire purement militaire et qui doit être jugée par les lois militaires (3) ». Mais Noailles voit
(1) Moniteur du 27 juin 1789.
(2) Ibid., 28 mai 1789.
(3) Ibid., 1" juillet 1789.
monter la fureur du peuple ; Necker vient d'être chassé; le pouvoir personnel menace de reparaître; des troupes sont accumulées autour de Paris; on les dit destinées à mater l'Assemblée, au besoin à la dissoudre; la foule a détruit la Bastille; Noailles a assisté à cette protestation sinistre; il était là.
Le premier de tous les députés il arrive à Versailles, porteur de « la nouvelle désastreuse » ; il en fait le récit à la tribune : i< M. de Launay, dit-il, avait fait tirer sur les citoyens (1). » Séance tenante, l'Assemblée le délègue auprès du roi pour demander l'éloignement des troupes. « Un escadron de hussards qui, le matin, s'est présenté dans le faubourg Saint- Antoine, a répandu une alarme générale (2). » Cette alarme est- elle justifiée ? La cour prépare-t-clle un coupd'État contre la libertéetcontre les représentants? Louis XVI s en défend ; il faut le croire (3); mais son affirmation a contre elle les apparences. Les troupes royales occupent toujours leurs cantonnements. La révolte est partout ; le peuple a fait entendre sa grande voix; il a décidé de ne plus supporter l'oppression qu'elle qu'en soit la forme; Noailles n'a pas peur: il laisse ce soin à ses collègues, « qui, nous dit \q Moniteur universel^ sont en proie aux inquiétudes et aux angoisses les plus dévorantes; des vieillards cherchant une heure de repos sur des tables et des tapis; les plus délicats couchés sur des bancs,
(1) Moniteur du 15 juillet 1789.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
tous voyant le glaive suspendu sur eux et sur la patrie (1) ». Mais le gentilhomme comprend alors que le seul moyen pour sa caste de regagner la popularité perdue est d'immoler de bon cœur ce qu'elle possède encore de privilèges par droit de naissance. Toute la genèse de son intervention, dans la nuit du 4 août, est dans cette intuition.
A l'heure où il agit, les soldats du roi ne sont même plus en sûreté aux portes de l'Assemblée. Le 18 juillet le chevalier de Boufflers a été obligé de disputer aux Versaillais deux sentinelles de garde que ceux-ci s'apprêtaient à mettre en pièces. Les châteaux brûlent, les fonctionnaires les plus intègres dont la fonction touche à l'armée, au recouvrement de l'impôt ou au ravitaillement des grains, sont pendus ; témoin ce malheureux Berthicr, intendantde Paris, dont un cannibale a arraché le cœur et l'a jeté à la foule en déhre (2) . C'est en présence de cette surexcitation épouvantable que va se discuter la Déclaration des droits de l'homme. Noailles, non par conviction peut-être, encore moins par lyrisme ou par exagération de philanthropie, tout simplement par bon sens et par la plus élémentaire des prévisions, va commencer par immoler les siens, et il fera bien. Son action est d'autant plus admirable qu'elle est plus raisonnée: la traiter d'équipée serait une injure, la qnalitier de folie serait une sottise.
Aussi bien dès le 20 mai la chambre de la noblesse
(1) Monileur du 28juillot 1789.
Ci) Ibid.
a envoyé ses commissaires dire au tiers état que, se conformant aux instructions de leurs cahiers, les nobles sont dans l'intention de renoncer à toute exemption pécuniaire, et le 23, le duc de Luxembourg, parlant au nom de l'ordre, a exposé « que ce vœu est aussi certain qu'irrévocable (i) ». Donc les privilèges immolés sont prescrits par l'opinion publique et par les privilégiés eux-mêmes ; Noailles ne l'ait qu'enfoncer une porte ouverte, seulement il la pousse au moment opportun.
L'Assemblée nationale est réunie pour entendre lecture d'un projet de proclamation au peuple français. On y prêche la modération, le respect de la loi ; mais il n'y est question d'aucun des sacrifices projetés; l'on n'a pas osé les y consigner, et pourtant la France les veut ; continuer à se taire est une témérité qui aura d'irréparables conséquences. Noailles s'élance, gourmande les timorés, réchauffe les âmes. Son discours' qui ne dure pas quatre minutes, est un chef-d'œuvre de réalisme populaire :
Les communautés, dit-il, ont fait des demandes : ce n'est pas une constitution qu'elles ont désirée; elles n'ont formé ce vœu que dans les bailliages: qu'ont-elles .donc demandé? Que les droits d'aides fussent supprimés ; qu'il n'y eût plus de subdélégués, que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés.
Ces communautés voient depuis pUis de trois mois leurs représentants s'occuper de ce que nous appelons, et de ce qui est en effet la chose publique ; mais la chose publique
(1) Moniteur universel du 14 au 23 mai 1789.
leur paraît être surtout la chose qu'elles désirent et qiCelks souhaitent ardemment d'obtenir (1).
Parole profonde qui s'offre aux méditations de plus d'un moderne politicien. Pas de théorie, des actes!
Et agissant lui-même, Noailles conclut qu'il soit dit dans la proclamation :
1° Que désormais l'impôt sera payé par tous les individus du royaume dans la proportion de leur revenu. (L'impôt sur le revenu n'a jamais effrayé que les bourgeois capitalistes.)
2° Que toutes les charges publiques seront supportées également par tous.
3» Que tous les droits féodaux seront rachetables par les communautés ou échangés sur le prix d'une juste estimation.
4" Que les corvées seigneuriales, les mainmortes et autres servitudes personnelles seront détruites sans rachat.
La voilà, cette motion tant discutée qui « fut accueillie avec un transport de joie inexprimable » ! Aux ignorants elle a pu paraître un enfantillage. Qui l'étudié dans son détail, dans la façon et dans l'heure oii elle a été faite, doit y voir un acte glorieux pour son auteur et qui le suivra au cours de l'histoire nationale. La France ancienne a eu ses Noailles, la France moderne a désormais le sien. Celui-là a honoré sa caste, son pays et son sang.
Ce n'est pas ici le Heu de conter la scène extraor-
(1) Moniteur universel du 3 au 4 août 1780.
dinaire qui suivit; tous ces nobles, tous ces prêtres tendant les mains vers l'orateur, se précipitant à sa suite, pris en même temps du délire de l'immolation; véritables fondateurs, eux aussi, de l'égalité et par conséquent de la démocratie.
Noailles monta à l'assaut le premier. Ce fut sa fortune, c'est aussi sa gloire. Ses ancêtres avaient été les premiers seigneurs de leur pays ; de ce jour, il en fut, lui, le premier gentilhomme démocrate.
Que s'il faut à certains sceptiques, inaptes à reconnaître dans autrui des désintéressements dont ils sont incapables, la preuve que l'action de Noailles fut impersonnelle, qu'ils se reportent à une discussion qui eut lieu quatre jours après son accomplissement. Le .8 août, Necker demande ans États de consentir un emprunt. Pour en diminuer le poids, chacun immole ce que l'on nomme « les grâces royales » (pensions, traitements obscurs sur les fermes, sur les régies, sur les postes, sur les gouvernements de province, etc.). Seul, peut-être, Noailles au milieu de ses pareils est en mesure de déclarer et déclare aux applaudissements de l'Assemblée :
Quant à la renonciation des bienfaits du roi, je ne puis parler que pour moi... J'ai refusé toute récompense au retour de la guerre d'Amérique; et lorsque j'ai été nommé député, j'ai renoncé à la survivance de commandant de la Guienne, parce que j'ai cru que les survivances étaient un mal(l).
Gela s'appelle conformer sa conduite à ses idées.
(1) Journal officiel du 8 au 9 août 1789.
Les farceurs n'ont pas de ces générosités préventives.
Le seul bénéfice que Noailles eût retiré de sa campagne contre les Anglais était l'ordre de Cincinnati (1), lequel ne rapportait rien aux titulaires, mais en revanche ne coûtait rien aux contribuables.
Le 20 août s'ouvre la discussion des Droits de l'homme. Noailles n'y prend point part. Il a hâte d'arriver à la réorganisation de l'armée « placée trop longtemps, dit-il, entre des devoirs opposés (2) ». Sa voix n'est pas écoutée ; et le meurtre, l'incendie, le pillage continuent de plus belle. Le 6 octobre, les mégères venues de la capitale se chargent de donner raison à sa prévoyance. Il avait dit : « La chose publique paraît aux gens ce qu'ils désirent. » Les Parisiennes qui ont envahi la salle des délibérations crient aux députés :
Du pain, du pain, pas tant de longs discours (3).
Noailles fut de la députation de cent membres nommée par l'Assemblée nationale pour accompagner Louis XVI à Paris, dans ce parcours funèbre qui dura de i heure à 9 heures du soir. 11 était à la portière de la reine, lorsque celle-ci débarqua aux Tuileries vers minuit. Il s'inclina;la reine détourna les yeux..... Tandis que les députés, qu'elle appelait « ses amis » « avaient disparu en foule aux approches de la capi-
(1) Ordre fondu par Wasliington; il représentait Cinrinnatus à sa charrue. Il fut suppi'inié en France sous la Restauration- ("2) Séance du 27 août 178!).
(3) J OU)' nal officiel du 10 octobre 1789.
tales(l) », Noailles était resté pour lui faire un rempart de son corps ; mais Noailles était un libéral, et l'infortunée princesse ne le lui pardonnait pas.
Quand l'Assemblée nationale eut décidé de s'établir à Paris (2), Lally-Toilendal, Mounier et d'autres qui craignaient « la gueule du loup » déguerpirent (3); Noailles n'eut pas ces pusillanimités. La couardise de certains de ses collègues le révoltait.
Je demande, disait-il le i5 octobre, la liberté indéfinie des passeports, mais à la condition que huit jours après la première séance tenue à Paris on fasse un appel nominal et qu'on imprime la liste des absents pour l'envoyer dans les provinces.
Ce fut vers cette date que l'Assemblée nationale entreprit une des œuvres les plus graves qu'elle ait résolues, la transformation de la propriété ecclésiastique en propriété nationale. On demeure stupéfait du calme avec lequel cette réuoion de légistes composée pour moitié de prêtres et de gentilshommes réalisa la proposition de Talleyrand. La noblesse parut indifférente au sacrifice. Pas un de ses chefs ne protesta. Seul, un sous-ordre, le vicomte de Mirabeau, celui qu'on ap-
(1) Moniteur universel du 12 au 13 octobre 1789, p. 298.
(2) La translation eut lieu le 19 octobre et les premières séances se tinrent au palais de l'archevêché, chez M?"' de Juigné.
(3) On lit, au procès-verbal de la "séance du 12 octobre, des demandes de passeport libellées ainsi : « M. le duc do Villequicr obtient un passeport pour cause do colique inflammatoire. M. le comte de Pardieu demande un congé pour organiser la milice nationale de Saint-Quentin. M. le marquis de Badens demande pour affaires majeures un congé d"uu mois; etc.
pelait « Mirabeau-Tonneau » à cause de son obésité et pour le distinguer du grand Mirabeau son frère, cria au voleur. Noaillcs, qui n était rien moins que dévot, ne fut vraisemblablement pas de ceux qui votèrent contre le projet; lui qui avait immolé les privilèges de son ordre ne crut pas devoir protester contre l'abolition de ceux du premier ordre de l'État ; il se tut (1).
Malheureusement pour le cas qu'il faut faire de sou orthodoxie, il ne garda pas le même silence prudent en face de la constitution civile du clergé. Il existe à la date du 2 janvier 1791 une motion où il félicite le chapitre de Saint-Genest-d'Hières de s'être assermenté. Plus tard il s'associe aux mesures que l'Assemblée croit devoir prendre contre les prêtres réfractaires (privations de traitement et le reste). Sa conscience religieuse est bornée par la constitution politique de l'État. A cent ans de distance l'on est tenté de qualifier son action d'odieuse. Il serait injuste de céder à la tentation, à moins d'oublier que six mois auparavant le clergé était un corps politique et que le gallicanisme, c'est-à-dire l'intrusion du pouvoir civil dans les affaires de l'Eglise, avait été la monnaie courante des gens religieux sous la monarchie.
(1) 34G voix contre 368 repoussèrent la motion. (MonUeur universel du 2 au 3 novembre 1789.) — Or, les membres du clergé étaient au nombre de 308. — Si l'on suppose, comme cela est vraisemblable, que le clergé presque entier ait vote contre ce que ses (;hefs appelaient « son dépouillement », il est facile de calculer qu'une trentaine de membres au plus de l'ordre de la noblesse repoussèrent la motion de Talleyraud.
Pendant la triste année 1790, alors que l'Assemblée nationale achève de raser l'ancienne France, sans arriver à en reconstituer d'un seul jet une nouvelle, Noailles assiste aux grandes discussions d'oii est sortie l'organisation de la société moderne; il n'y prend point une part prépondérante. Ni la division territoriale du pays, ni les lois de finances, ni le mode de l'électorat, ni l'organisation judiciaire ne le passionnent. Il ne se pose pas en administrateur, encore moins en financier. Noailles est un libéral et un soldat, il ne veut être que cela. Il monte la garde autourde l'égalité démocratique et à la porte des casernes. C'est la spécialité qu'il revendique. D'ailleurs, « quoiqu'il parle bien dans un salon, il n'a pas l'éloquence de la tribune (1). »
S'agit-il de mettre la conscience des représentants à l'abri des corruptions du pouvoir? Il envoie le duc de Biron, son ami, déclarer au nom de la noblesse libérale qu'elle renonce à toute charge publique pendant l'exercice du mandat de député (20 janvier 1790). Le même homme ne peut pas représenter le roi et le peuple dans des intérêts parfois opposés.
Les juifs réclament-ils la jouissance des droits de citoyens « actifs »? Noailles prend parti contre l'abbé Maury, lequel entend ne les leur concéder que « provisoirement ». Il est l'adversaire de tous les privilèges, sociaux ou politiques. A cent ans de distance, ce ne sera pas sans surprise que les gentilshommes d'aujourd'hui apprendront que les juifs doivent à un
(1) Mémoires de Tilbj, t. I, p. 297.
grand seigneur français leur accès à la vie publique.
Plus tard, au milieu des luttes du roi et de l'Assemblée pour l'établissement du gouvernement constitutionnel, Noailles demeure résolument du côté de la constitution (1).
Un jour, il proteste contre les paiements faits au prince de Gondé par M. de Biré, employé au ministère de la guerre, sur un état simplement signé du souverain et non contresigné par un ministre (2).
Puis, il s'élève contre le monopole commercial de la Compagnie des indes (3). « J'aime à me persuader, dit-il, que les actionnaires qui sont Français, et qui sans doute ont suivi de cœur et d'esprit la Révolution, ne balanceront pas à abandonner euxmêmes un droit qu'ils sentent ne pas en être un (4).» Adorable naïveté d'un parlementaire croyant encore que l'argent a un cœur et une patrie!
Le moment est-il venu de fixer les traitements ministériels? Noailles, qui n'est pas un faux démocrate, s'étonne d'entendre dire «. qu'une nation doit obtenir de la considération par l'étalage de ses ministres (o) », et il refuse à ceux-ci les 100.000 livres d'émoluments qu'il est question de leur allouer.
Au lendemain de la création des assignats, en 1790, les vendeurs du temple spéculent sur le pauvre. L'Assemblée a cru faire acte de bonne gestion en ne créant
(1) Séance du 28 janvier 1790.
(2) Séances des 22 cl 23 mars 1790.
(3) Séance du 31 mars 1790.
(4) Séance dn 31 iiiiu-s 1790.
(b) Séance du ."i juin 1790.
pas de billets d'Etat au-dessous de 50 livres; l'argent du prolétaire est drainé ; celui-ci, n'ayant que rarement des sommes de cette importance à payer, ne parvient pas à se libérer en assignats. L'argent monnayé est devenu d'une extrême rareté, il double de valeur. On se figure à quelle prompte détresse le système réduit l'ouvrier. Noailles prend sa cause en main, il demande la création immédiate d'assignats de 20, de 10 et de 5 livres, « pour suppléer, dit-il, au manque de numéraire dans la classe la plus importante de la société, les ouvriers, les débitants de comestibles et les marchands en détail (1). » .Jamais l'intervention du gentilhomme dans les débats publics ne fut si tenace que ce jourlà ; il s'était proclamé l'ami du peuple, il tenait sa promesse.
Au printemps de 1790, des troubles ont eu lieu dans le district qu'il représente (2). Les paysans se sont révoltés contre l'exercice du droit de champart (3) par les anciens propriétaires de fiefs. Un huissier a été pendu, l'autre assommé. Les ministres avaient négligé de faire parvenir en temps opportun, dans la région, les décrets de l'Assemblée sur la matière. De quelle jolie façon Noailles les malmène:
C'est à leur fâcheuse inertie, c'est à leur coupable ambition, c'est à leur désir de rattraper le pouvoir que vous leur avez si sagement ôté qu'il faut attribuer ces désordres.
(1) Séance du 5 mai llOl.
(2) Le district de Nemours (Scino-ct-Oisc).
(3) Part sur les gerbes de froment qui revenait aux seigneurs lies anciens liel's.
26 GENTILSHOMMES DEMOCR.\TES
Us voudraient que l'accroissement des maux lit rejjretler leur dangereuse puissance.
Le libéral se plaint « d'avoir été forcé à faire une démarche toujours fâcheuse pour un député, à aller trouver un ministre » ; on est moins difficile aujourd'hui. Et il ajoute, indigné :
Le garde des sceaux nous a envoyé valeler dans toutes les antichambres (1).
Le 18 avril de la même année, Louis XVI est venu à l'Assemblée; il s'y est plaint que le peuple de Paris l'ait empêché la veille d'aller à Saint-Gloud, « // a pourtant accepté et sanctionné la constitution, dont la constitution civile du clergé fait partie C^).» Les députés éclatent en applaudissements; mais ceux de l'extrême droite, ceux qui, s'écria Rœderer, « se disent souvent les amis du roi et de la royauté », ont boudé ; ils sont demeurés silencieux. Noailles s'indigne. La loyale adhésion du souverain l'a enthousiasmé. Il demande « l'impression du discours royal et lenvoi aux départements »; Noailles est un constitutionnel loyal.
Aussi est-ce sans surprise que l'on constate sa présence à une place d'honneur dans le cortège officiel, le 14 juillet^ 1790, jour de la fédération nationale. 11 marche à la tête du « comité militaire (3) ». Il a consenti à représenter et il représente en réalité l'union de l'armée française avec le trône réédifié par la na-
(1) Séance du IC juin 171)0.
(2) Séaucc du 18 avril 1790.
(3) Voir If Moniteur nnivcmel du vi'ii.lrcdi 10 juiliul 1790.
tion. Il se montre ce qu'il est : un soldat, gardien des droits du roi et des droits du peuple.
Démocrate et patriote, Noailles devait considérer comme un crime la seule idée de porter les armes contre son pays. Aussi bien, ceux de son sang se refusèrent tous à cette mauvaise action. A leur honnêteté, ils durent de monter à l'échafaud; peu de familles offrent autant de victimes : le maréchal et la maréchale deMouchy,la maréchale de Noailles, M™« d'Aven, la vicomtesse de Noailles, d'autres encore; mais du moins ils n'ont perdu que la vie.
Le 29 juillet 1790, Gondé, qui déjà a émigré, est soupçonné de travailler avec l'aide de l'Autriche à la formation d'une armée d'envahisseurs. Noailles insiste auprès de l'Assemblée pour que le passage sur territoire français soit refusé sans désemparer aux troupes autrichiennes.
L'année suivante (19 avril 1791), la situation s'aggrave : on ne peut plus douter des intelligences des ennemis du dedans avecles ennemis du dehors: Noailles insiste plus vivement encore pour que la France s'oppose à la présence des troupes autrichiennes à Porrentruy, en territoire suisse :
. . . Bien que, s'écrie-t-il dans son lyrisme, le pays, sous le règne d'une constitution qu'il chérit, d'une liberté qu'il idolâtre, ne puisse pas craindre de ridicules rassemblements d'hommes.
Le 24 juillet, plusieurs officiers ont quitté leurs ré
giments et passé la frontière. Le Comité militaire propose de les déclarer « déserteurs, transfuges et justiciables des cours martiales ». — Nouilles appuie la motion, car, dit le rapporteur, « la décision a été unanime (1) ».
Enfin, le 5 septembre 1791, vingt-cinq jours avant la séparation des États généraux, Noailles, de plus en plus inquiet, expose la situation militaire delà France et de l'Europe dans les moindres détails. Son appel à la prévoyance de l'Assemblée, à la fierté de la patrie, est vibrant de colère :
Nous avons besoin de nous occuper sérieusement des conjurations qui se trament au dehors contre la liberté... II est clair que c'est pour nous forcer de plier sous le joug du despotisme qu'on rassemble des troupes et que l'on ferme tous les débouchés de la France... Des Isruits sourds de médiation se répandent ; avec qui donc aurions-nous à entrer en médiation ? La nation est- elle divisée en deux partis ? Résido-t-elle dans quelques individus qui promènent leur mécontentement au dehors du royaume? Une nation puissante a-t-elle donc besoin de médiateurs étrangers pour faire ses propres lois? Que deviendrait sa force, sadignité, son rang, quand des puissances étrangères auraient affaibli notre volonté législative?... Ou il faut avoir abdiqué toute maxime de la saine politique, ou la seule proposition d'entrer en négociation sur nos lois doit nous faire courir au.x armes. Non, les Français ne recevront d'autres lois que d'eux-mêmes ; ils ne seront pas devenus des hommes libres pour s'avilir, ils n'auront pas invotjué les lumières de la pliilosophie ; ils n'auront pas appelé au milieu d'eu.\ le règne de la raison pour écouter le langage des préjugés et de l'ignorance.
(1) Moniteur universel du 25 juillet.
Puis il examine l'état de l'armée :
Une armée n'existe que par la plus parfaite intelligence entre toutes ses parties. . . Or celle armée, nous ne l'avons pas encore... la plupart de nos officiers ont abandonné leurs drapeaux, les remplacements ne s'exécutent pas ; et si c'est la faute des décrets rendus, personne n'en instruit l'Assemblée... L'armée doit être composée de 203.000 hommes, elle ne l'est que de 149.000 ., La longueur des engagements de huit années, utile en des temps ordinaires, n'est plus nécessaire. Lorsqu'il s'agitde repousser des dangers pressants, on engage pour un an, pour deux ans; la guerre d'Amérique nous en offre l'exemple... Pourquoi ces forces ne sont-elles pas déjà sur nos frontières? Pourquoi les citoyens qui les habitent craignent-ils chaque jour de se voir abandonnés ?
Et Noailles, concluant en soldat, demande que le Comité militaire cesse de bavarder et « passe la main au ministre de la guerre réuni sur un point de la frontière avec les deux seuls généraux chargés d'un grand commandement, Rochambeau et Luckner, ainsi qu'avec les chefs du génie et de l'artillerie, afin d'arrêter un plan d'opérations pour la défense de l'empire».
Chemin faisant il a donné à Louis XVI, qu'il respecte, mais de l'entourage duquel il se défie, ce prophétique avertissement :
11 n'y a pas un homme de bon sens qui ne prédise au roi les plus accablantes infortunes pour lui et ses descendants, s'il ne s'applique pas sérieusement à consolider la Révolution. — Les lois feront raison des ennemis intérieurs, mais c'est au parti que le roi prendra contre ceux du dehors qu'on jugera de ses intentions (Ij.
(1) You* le Moniteur universel du G septembre 1791.
Ce discours, qui fut le dernier acte parlementaire du vicomte de Noailles, lui fait un singulier honneur, fl prouvera à ceux qui le liront que la vieille noblesse française ne fut pas composée seulement alors de transfuges boudeurs, iju'elle eut aussi ses gentilshommes dévoués à la patrie et jaloux de sa liberté.
Au cours de sa vie publique,'Noailles est partout oii l'égalité et la dignité exlériem'e de la France sont menacées. Il ne faudrait pas conclure qu'il ait jamais pactisé avec le désordre. Que de fois il invite le pouvoir exécutif à user de tous les moyens pour arrêter « les frénésies des prétendus réparateurs de torts ^), de « ceux qui jugent de nouveau des procès jugés depuis trente ans, et rendent des sentences qu'ils exécutent. C'est vraiment une frénésie, dit-il; car ceux qui vont à ces exécutions croient faire la chose la plus juste du monde (1) ». Défenseur de la loi, il est impitoyable à ceux qui la violent. Le baron de Marguerites, maire de Nîmes, a encouragé une compagnie de garde civique à arracher la cocarde tricolore décrétée cocarde nationale; des rixes sanglantes ont eu lieu entre les troupes de la garnison demeurées fidèles et les milices révoltées : Noailles, indigné, demande que M. de Marguerites, un de ses pairs pourtant, soit mandé à la barre de l'Assemblée et que surtout le régiment de Guyenne ne soit pas éloigné de la ville, « afin, dit il, de rassurer les bons citoyens... (2). »
(1) Séance du 9 février 1790.
(2)/6(rf., 11 mai 1790.
Mais rien chez lui du dénonciateur; il ne s'attaque pas aux tendances; il ne s'en prend qu'aux actes. Jamais il n'eût consenti à faire partie de ce « comité des recherches » qui fonctionna pendant les 26 mois de durée des États généraux, triste embryon du futur Comité de salut public.
Toutefois, son sens gouvernemenlal, si clairvoyant aux débuts de la Révolution, ne tarda pas à s'obscurcir.
Et comment en eût-il été autrement pendant cette étrange année 1790, où la France entière marche la tète en bas et les jambes en l'air, où l'incendie, le meurtre sont la monnaie courante d'un peuple moins affranchi que grisé, où la révolte s'appelle « le plus saint des devoirs », où l'on détruit pour détruire, où les députés s'acharnent sur leurs propres noms, où Mirabeau devient Riquetti, Montlozier Raynaud, d'Espréménil Duval, etc. (1) ?
En face de la sarabande que la France danse sur les propriétés royales et privées, sur les vieux principes monarchiques, sur la société vermoulue du xviir siècle, il faut une philosophie mille fois raisonnée et une extraordinaire intuition du temps à venir pour demeurer à la [fois un libéral fidèle à la liberté et un homme d'ordre prévoyant; la Révolution ne procède pas par théories, elle procède par attaques à main armée. Le vicomte de Noailles voulut être ce libéral et cet homme d'ordre; s'il réussit toujours à
(1) Décret du 20 janvier 1790.
jouer le premier rôle de son personnage, il eut plus de peine à tenir le second. C'est qu'au fond il était un parlementaire; il croyait à la persuasion. Il voulait Tordre, mais il le défendait comme un jeune novice qui discute avec la tentation au lieu de Fétoulferdès sa première apparition.
Le 13 avril 1700, le foule attroupée poursuit de ses huées les députés qui hésitent à abolir toute religion d'État :
Il me semble cependant, s'écrie le marquis de Foucault (1), que ceux qui nous ont envoyés pour les représenter ne nous ont pas envoyés pour faire des lois^le sabre à la main. [On rit.)
On cherche en vain une de ces spirituelles boutades dans la bouche de Noailles : il aime la liberté naïvement, comme nous aimons les femmes avant d'avoir été trompés par elles.
Colonel, il voit sans répulsion l'armée envoyer des députations aux États. Je le répète, il était de ceux qui croient .que l'on discute même avec l'émeute. Un jour, le 13 août 1790. il supplie le président de l'Assemblée nationale d'écrire une lettre au régiment de Languedoc, lequel a été aux prises dansMontauban avec la population :
Cette lettre, dit-il, servirait à disculper ce régiment aux yeux de toute l'armée.
(1) Le marquis de Foucault do Lardimalio, dOputc de la séaécliaussûo du Pori"ord.
Certes, l'intention est louable ; mais l'Assemblée a décrété que le régiment changerait de garnison. Et il faut que Barnave rappelle à son collègue que « la paix publique serait troublée parles incroyables, par les inexplicables propositions qu'il a faites (1) ». Incroyables, inexplicables propositions étaient des qualificatifs sonnant mal à des oreilles susceptibles. Noailles n'avait pas froid aux yeux; il provoqua Barnave. Le duel eut lieu au pistolet. Barnave tira le premier et manqua son adversaire. Noailles refusa de profiter de son avantage, il dirigeason coup en l'air, montrant ainsi la générosité de son âme. Il avait été l'un des inventeurs du duel parlementaire.
Noaillesn'en continua pasmoins, aussi bien d'ailleurs queBarnave, à parlementer avec les militaires. Les applaudissements qu'il donne au régiment u de la couronne » représenté à la barre de l'Assemblée par une députation de sous-officiers, de caporaux^ d'appointés, de grenadiers, de chasseurs et de fusiliers (-2) », laquelle jure de mourir pour la défense de la Constitution, sont aussi choquants que les félicitations adressées par lui à la municipalité de Courbevoic pour avoir arrêté que tout particulier pénétrant dans une caserne et y distribuant des imprimés sera déféré au Chàtelet. Un soldat est un soldat, et les régiments ont des colonels ; de même, les casernes ont des commandants. Il est à remarquer que, dans tout Français
(1) Séance du 13 août 1790.
(2) Séance du mardi 7 septembre 1790.
de cet époque, même chez les officiers les plus stricts, il y a un fond de garde nationale et par conséquent de « jobard ».
Le 16 octobre 1790, les soldats du régiment « de Châteauvieux », repentants de s'être mutinés, sont venus apporter à leurs officiers « l'argent qui leur avait été distribué au moment de leur insubordination ». Au nom du Comité militaire. Noailles les félicite de leur patriotisme (1). Aujourd'hui l'on commencerait par les fusiller ; l'on verrait après. 11 est vrai que nous avons le civisme moins chatouilleux.
En même temps que ces laisser-aller qui sont dans l'air comme des épidémies, Noailles a des vaillances qui prouvent que son âme n'est point basse.
Latour du Pin, ex-ministre de la guerre, est accusé d'avoir soustrait, à Hesdin, des soldats coupables à la juridiction civile, en un mot d'avoir fait acte de discipline militaire. — Noailles n'aime pas Latour du Pin; il le croit inféodé au parti de la cour. Il est de ceux qui, le 12 novembre 1790, ont déclaré à l'Europe que « cet agent du pouvoir exécutif aussi bien que ses collègues n'avaient plus la confiance de la nation ». Le 13 décembre, il proteste « que le ministre déchu n*a rien fait dans l'affaire d'Hesdin sans avoir consulté le Comité militaire et sans son aveu (2) ». Noailles est honnête, et un honnête homme, dût sa popularité souff'rir, ne commet jamais une lâcheté.
(1) Séance du IG octobre 1790.
(2) Séance^du 29 avril 1791.
LE VICOMTE DE NOAILLES 3o
Pourquoi son flair ne fut-il pas à la hauteur de son honnêteté ? Nous n'aurions pas à lui reprocher celte autre motion inouie de la part d'un officier :
Si vous voulez réuuir tous les esprits à vos principes, envoyez les soldats et leurs chefs dans les sociétés {lisez les clubs) : je ne dis pas dans celles-là seulement qui portent le titre d'amis de la constitution, mais dans toutes les sociétés possibles. Soyez bien certains qu'ils iront partout où on professera le patriotisme, le respect pour les lois, la subordination.
Il est difficile de pousser plus loin l'aberration. L'enfer n'est pas seul à être pavé d'intentions pures!
C'est vers ce même temps que l'Assemblée récompensa Noailles de son acquiescement à la démocratie, en l'appelant à la présidence de sesdébats (J). Le gentilhomme Y donna la mesure de son tempérament politique. Une députation du département de Paris étant venue à la barre protester de son dévouement à l'ordre :
Apprenez au peuple, lui répondit iXoailIes, que chaque mouvement tumultueux auquel il se livre imprime une tache à la Révolution qui est son ouvrage, retarde l'achèvement de la constitution qu'il chérit, et fournit à ses ennemis le prétexte d'une calomnie nouvelle contre ses plus zélés défenseurs (2).
Le même jour, on discute des mesures de rigueur contre des fonctionnaires émicjrés :
(i) Du 27 février au 13 mars 179i. (Les présidouts étaient obligatoirement remplacés tous les quinze jours.) . (2) Séance du 1" mars 1790.
Yons violez la liberté des personnes et des opinions, s'écrie le député FoUevillc.
(Murinais interrompt avec violence.)
— Murinais à l'Abbaye !
M. le Président. — Je déclare à la nation 'que M. Murinais trouble l'Assemblée nationale et je le rappelle à l'ordre.
(Un tumulte épouvantable s'élève dans la partie droite.)
M. le Président se couvre, dit le Moniteur officiel.
M. Faucigny (au président). — Et moi, je vous dénonce à la nation.
(Un grand nombre de voix à gauche : « A l'Abbaye, M. Faucigny, à l'Abbaye ! »
Impassible, respectueux de la prérogative parlementaire pendant cette séance, une des plus houleuses des États généraux, Noailles (1) s'obstine dans sa modération, donnant l'exemple du respect dû à la souveraineté populaire dont est investi son accusateur.
Durant cette même présidence, le roi fut gratement malade. A l'ouverture des séances, Noailles lisait aux députés le bulletin de santé de Louis XVI. Voici un modèle entre dix de ces bulletins :
Séance du veiulredi 11 mars 1791.
Monsieur le PRÉsfoENT.
L'état modéré de la lièvre nous a déterminés hier malin à donner un grain détartre émétiquo en lavage, lequel a procuré des évacuations copieuses par le vomissement et les selles ; elles ont été faciles et ont beaucoup soulagé. Le reste de la journée a été assez calme... La nuit a été tran- (juiile; au réveil le pouls est encore rré(|uent, mais il est souple. Les urines sont toujours foncées et peu abondantes.
(1) Séance du !'■'• iii;ii> IT'.iii.
Et l'Assemblée, ainsi édifiée sur une santé qui lui était précieuse, recommença le cours de ses travaux.
Ceci dit en passant pour prouver à ceux qui se scandalisent d'entendre appeler un chat un chat, que le réalisme et les mots crus ne sont pas une invention d'aujourd'hui.
L'Assemblée constituante touche au terme de ses travaux. Les affres de son agonie sont terribles. Elle a voulu transformer un roi héréditaire en valet du peuple souverain ; la logique l'a fait aboutir à une république. — La république est dans l'air; elle pointe à l'horizon; Louis XVI est garrotté, muselé comme l'on ferait d'une bète féroce. — Le 22 juin 179i, il a essayé de fuir sa cage :
L'Assemblée a mis le roi hors de la constitution... le roi ne pense pas qu'il soit possible de conserver un pareil gouvernement (1).
Et le roi a raille fois raison. Jusqu'ici, les faiblesses de Noailies, ses participations à certaines billevesées n'ont été que l'outrance d'un système qui, mieux endigué, aurait pu être excellent. A partir de la fuite de Yarennes, il y a dans son attitude quelque chose de taquin et de rageur qui étonne. Boude-t-il contre la fragilité de son œuvre'' Le [dépit n'a pas prise sur les âmes nobles. — Prête-t-il au roi l'intention de tendre la main à l'étranger et de revenir, appuyé sur lui et
(1) Proclamation du roi à tous les Fi'au(,-ais à sa sortie de Paris (22 juin 1791).
sur Tarmée de Bouille, dicter des lois nouvelles au pays ? Là est la probabilité (1). — Homme politique, Noailles n'oublia jamais qu'il était soldat, et il y a des soldats que la vue d'un uniforme ennemi rend hydrophobes.
Je remarque pourtant qu'au lendemain de l'événement, lorsque l'Assemblée décrète « que les fonctionnaires publics militaires présents dans son sein prêteront sur-le-champ le serment nouveau : « Je jure de «mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire « français par des troupes étrangères (2) », le nom de Noailles n'est pas désigné par le Moniiew universel.
— Est-ce un oubli? Noailles eut-il une hésitation? La veille, Marie-Antoinette était rentrée dans son palais, protégée par lui contre les insuites de la foule (3)...
— L'hésitation en tous cas ne dura point. Entraîné par cette surexcitation des milieux qui
monte à la této des politiciens quels qu'ils soient, qui transforme les plus malins en sots, ({uelquefois les plus délicats en malhonnêtes, Noailles s'associa à toutes les sottises des derniers jours. Dans les corridors mêmes de rAsserablée,des affiches conseillent au peuple l'abolition de laroyauté : « Que surtout les auteurs
(1) Louis XVI avait réclamé le secours des cantons suisî^es dont la cause était liée à celle de la France par des capitulations séculaires, et pour le premier moment, si besoin en était, un corps de 8 à 10.000 Autrichiens. {Mémoires du 7narqiiis de Bouille, inn, 244, 245.)
(2) Séance du 23 juin 1T'.)1.
(3) Mémoires de Veber, 3G7.
ne soient pas livrés à la justice (1) !» — Le roi est libre; mais il ne choisira pas le gouverneur de son fils; c'est aux députés que ce choix appartient; et ceux-ci dressent pompeusement la liste des citoyens qui ont leur confiance(2) ! — Leprioce prisonnier de la foule, son otage, est insulté jusque dans son palais ; le président des États annonce que le chef de la garde nationale a donné la consigne pour qu'à l'avenir on ne puisse entrer aux Tuileries qu'avec des cartes de représentants :
M. Faudgny. — Oui, oui, nous sommes ici pour le roi, pour le défendre.
M. Lufraisse-DucJiey. Sans doute... certainement.
M. Montlosier. — Je demande que M. Lafayette snit mandé à la barre, pour rendre compte de sa conduite envers le roi et son auguste famille, et des outrages qu'il leur a fait éprouver.
M. le président. — Vous n'avez pas la parole.
M. Montlosier. — II est indécent que l'on mette des senti, nelles jusque sur les toits.
Et dans des scènes analogues qui se renouvellent à chaque instant, jamais la voixdeNoailles ne proteste ! Sa haine de l'étranger, sa répulsion contre ceux de ses concitoyens qui de plus en plus ostensiblement s'unissent à lui, l'emportent sur toute autre considération. Le premier il demande « que les gardes nationales de tous les départements soient dirigées vers la frontière » . (Les tribunes applaudissent avec transport.) (3). A tout
(1) Séance du 30 juin 1791.
(2) Séance du 4 juillet 1791.
(3) Séance du 10 juillet.
instant il incite le Comité militaire à presser l'œuvre de la défense. Et sa dernière, comme sa plus virulente protestation est contre l'Assemblée qui ne drcrète pas assez vite la marche en avant contre les envahisseurs (1).
Le 4 août 1791, Thouret, apportant aux États généraux le texte définitif de la constitution, s'exprima ainsi : « La nuit dernière était l'anniversaire de l'époque à jamais mémorable où tant d abus furent renversés. La séance actuelle est l'anniversaire de celle où vous commençâtes à poser les premières bases du majestueux édifice qui s'achève (2). »
Que de réflexions dut faire « Louis Noaillcs », exvicomte du même nom! Cette nuit, il l'avait faite célèbre; elle était sa chose, son honneur devant le pays. Mais deux ans plus tard ! Le peuple est révolté contre ses bienfaiteurs; la nation coupi'-e en deux ; le roi, le pauvre roi, abandonné par ses amis, calomnié par ses ennemis, roi de carton créé de toutes pièces par une Assemblée grisée d'orgueil ! Quel que fût l'enthousiasme de Noailles pour la liberté, en entendant son beau -frère Lafayette supplier les représentants du peuple de présenter « à l'examen le plus indépendant et à l'acceptation la plus libre du roi (on applaudit) (3) le règlement de sa propre prison , il dut se demander avec angoisse si, « ayant voulu créer une royauté con-
(1) Séance du 6 septembre.
(2) Séance du 5 août.
(3) Séance du 5 août.
stitiitionnelle, il ne venait pas de dresser l'acte de déchéance de la monarchie (1) ».
Qu'il eiît ou non des inquiétudes, il ne les montra point. Le 13 septembre 1791, lorsque Louis XVI, amoindri, détérioré, vint dire à l'Assemblée nationale : « .Te déclare qu'instruit de l'adhésion que la grande majorité du peuple donne à la constitution, je renonce au concouis que j'avais réclamé dans ce travail, et que n'étant responsable qu a la nation, nul autre, lorsque j'y renonce, n'aurait le droit de s'en plaindre (2), » Noailles ne fut pas plus royaliste que le roi et, de très bonne foi sans doute, il s'applaudit d'être demeuré silencieux.
Tilly a dit de lui :
Ses opinions politiques n'ont été que d'emprunt et de commande (3).
Les petits esprits, il est vrai, ne pardonnent pas facilement les intuitions qui leur sont refusées!
Noailles fut un précurseur, il vit la Révolution avant qu'elle eût éclaté; s'il montra de l'inexpérience dans la façon de l'endiguer, il eut cette supériorité sur tant d'autres gentilshommes de ne point l'avoir niée.
J'ai cru la Révolution inévitable, a-t-il dit lui-même, et que nous pourrions la diriger; entraîné ensuite au delà de
(1) GuADET, les Girondins, p. 24.
(2) Message du roi à rAssemblée nationale, le 13 septembre
(3j Mémoires de Tilly, t. I, cliap. xni, p. 289.
ce que j'avais prévu, j'ai pensé qu'il valait mieux la suivre que de s'en laisser écraser (1).
Sa vie politique est toute entirre dans cet aveu. Un parti, une caste, ont-ils avantage à se réfugier sur un pic par horreur des hommes, loin du bruit et du choc des idées? La noblesse française a essayé depuis cin quante ans de ce système : où l'a-t-il conduite? Au cimetière.
Noailles entendait marcher avec son pays ; faut-il le lui reprocher? Le prince Auguste d'Arenberg, son ami (2), s'effrayait en 1791 de ce qu'il appelait « ses torts et ses erreurs (3), » Noailles lui répondit:
Je crois que lorsqu'on se mêle des affaires publiques dans une grande révolution, il faut commencer par y mettre la tête, et que le corps suit quand il peut. Ton opinion est différente, tu ne te livres jamais (4).
L'événement a pu donner tort au gentilhomme démocrate; cent ans après, celui-ci prend sa revanche; es autres sont partout, nousnesommesnullepart!...
Noailles avait un parti pris raisonné « d'action publique ». Aussi l)ien possédait-il non seulement l'intuition de la démocratie, mais encore sa notion. Du fond
(1) Mémoires de Tilly, chap. xni. p. 29S.
(2) Plus connu sous le nom do comte do La Marck... Après avoir ûtô nommé, à Bruxellos, mcmbie correspondant do la Constituante, il s'était lié étroitement avec Mirabeau, qu'il tenta ilo ramener au parti royaliste.
(3) Note du prince d'Arenberg, de septembre 1791. (Communiquée.)
(4) Lotlro du vicomte de Noailles au prince Auguste d'Arcnbeig (7 septembre 17'Ji). (Communiquée.)
de l'Amérique, où il est réfugié, six ans après ses luttes parlementaires, en plein gâchis « directorial » il écrit à M. Grêlé, le précepteur de ses enfants, qu'il ait à préparer ses fils à la pratique de l'éloquence :
L'éloquence est larme la plus forte dont on puisse faire usage dans un gouvernement représentatif (1).
Noailles entrevoit que le xix" siècle sera le siècle des bavards!
Ceci dit, il est clair qu'il eut une fausse intuition de la pratique du bon ordre... C'est le reproche le plus grave qu'il faille adresser à sa politique. Lui, soldat, consent à ce que la police de la rue, à ce que la garde du trône ne soientpoint confiées à des soldats! Lui qui s'institue réformateur de nos institutions militaires, qui veille si particulièrement à la protection du troupier (2), à celle des veuves et des fils de braves tués à l'ennemi (3), qui fait décréter l'égalité pour les grades (i), qui est un modèle de discipline pour lui-même et qui en toute occasion proclame celle-ci indispensable pour les autres, il croit au soldat-citoyen, au garde national, défenseur de la constitution, de la loi et au besoin de la frontière (o) ! Il est bien véritablement de son époque. Le bourgeois du tiers état a déteint sur le gentilhomme d'épéc.De très bonne foi, il est per-
(1) Noailles au citoyen Grêlé. Philadelpliie, 20 février 1797. (CoMiinuniquée.)
(2) Séance du !) juilb't 17U0.
(H) Séance du 31 juillet 17!)0.
(4) Séance du 1" juillet 1791.
(:l) Séanci's des 2:2 juill.-t el 4 avril 1791.
suadé que tous les Français ne songeront à l'avenir qu'à mourir pour les institutions qu'ils se sont données. Il aurait dû être plus perspicace, il ne pouvait pas être plus démocrate.
Dans sa courte carrière politique, le vicomte de Noailles a prouvé que la noblesse savait, il y a cent ans, discuter et agir ;
Ses moyens et sa capacité n'out pas été assez connus (1). *
II eût joué un rôle plus important dans la Révolution,
... si tous les parlis, comme ille disait lui-même; n'eussent refusé de se fier à lui (2).
Les jeunes démocrates croyaient mal à son désintéressement, les vieux, royalistes ne lui pardonnèrent pas d'avoir vu plus clair qu'eux. Il est de ceux à qui l'on ne rend justice que longtemps après qu'ils ne sont plus. Us ne perdent pa.s toujours pour attendre.
Nous sommes en octobre 1791 ; l'émigration bat son
plein. — Le constituant est redevenu homme de
guerre. — Maréchal de camp à la dissolution des
États généraux, Noailles a accepté le commandement
de la place de Sedan. Il est aux avant-postes ; il
(1) Mémoires de Ttlly, t. I, lIuiil .\in, p. 298. ^2) Ibid.
tiendra bon pour son pays et pour la liberté ; — mais à cette heure où est la liberté, où sont les soldats ? — Les soldats sont aux clubs, à la municipalité; ils votent des ordres du jour contre leurs chefs, La liberté est consignée ; le roi n'a plus le droit d'opposer le veto à un décret législatif sans que son palais soit envahi par les derniers des gredins (1). Mener au feu des troupes indisciplinées (2j, c'est aller à la défaite ; laisser détruire sans protester l'œuvre politique à laquelle on a travaillé deux ans, c'est faire acte de faiblesse. — Noailles donne sa démission, il émigré. Mais il y a émigrés et émigrés ; les uns quittent la France pour marcher contre les Français, les autres pour se soustraire au meurtre. — Il y a l'émigration à Goblentz, où l'on trouve un chef et des armes ; il y a l'émigration à Londres, où l'on ne rencontre que des bannis fidèles à la liberté. — C'est dans celle-ci que gémissent sur les maux de leur patrie Talleyrand, Mathieu de Montmorency et une partie de la noblesse libérale. — Ils vivent comme ils peuvent : Talleyrand en vendant sa bibliothèque , Noailles en travaillant dans une banque ; mais du moins la France n'aura rien à leur reprocher... Ils pourront lui dire un jour, comme Consonne, le député girondin :
(1) Envaliissement des Tuileries, le 20 juin 1792, sous prétexte (lu veto opposé par le roi aux deux décrets relatifs aux prèlies dits perturbateurs, et à la formatiou d'un camp de ^iO.OOU hommes.
(2) Le général Dillon venait d'être assassiné par ses soldats, sous les propi'es yeux de Noailles, entie Lille et Tourcoing, au commencement de IT'Ji.
Nous nous sommes rappelé les services que la Révolution t'a rendus, nous avons réservé toute notre haine pour les scélérats qui l'ont déshonorée (i).
En avril 1793, le vicomte de Noailles se décida à passer en Amérique ; il fallait vivre. Déjà l'Amérique était le pays des enrichissements faciles. — Derrière lui il laissait sa femme. Celle-ci était demeurée à Paris auprès de la maréchale de Noailles, sa grand'mère, et de la duchessse d'Ayen, sa mère, prisonnières dans leur hôtel. Aussi bien il ne paraît pas que le vicomte ait éprouvé une grande contrariété de cette séparation délinitive. — Les hommes de son tempérament ne sont pas faits pour les joies intimes. Ils n'y ont pas de goût et ils ignorent la façon de les rendre à celles (|ui les leur offrent.
Pauvre abandonnée! Ellesouff"rait d'autant plus que son. caractère était tout autre. « Son charme consistait dans la sensibilité de son cœur (2). )>
En juillet 1794, elle monte à l'échafaud : « Elle est en blanc et paraît âgée de 24 ans au plus. » Son mari est à Philadelphie ; il y a retrouvé d'anciens compagnons d'armes et de belles amies. — 11 cherche à oublier et il oublie... Sa patrie est devenue la proie des bandits !...
Mais si Noailles est au-dessus des regrets et des larmes de l'époux, il n'est pas au-dessus des succès à venir do ses (ils. il en a deux ; les pauvres petits sont
(1) Les Girondins, par Guadkt, }i. o'.Vo
(2) M"" de Moniufju, \\, 148.
demeurés à Paris sous la garde de M, Grêlé, leur précepteur, homme au cœur d'or, rivé au devoir, un vaillant, presque un saint (1)! Ils ont traversé la Terreur. K Deux, fois la semaine alors, M"^ do Noailles, à une heure convenue, est montée à un étage du Luxerabourg d'où elle les a aperçus par une fenêtre, postés dans le jardin (2). » Le jour de l'assassinat de leur mèrC;, les innocents ont été « privés de sortir » afin que leurs jeunes regards ne vissent point la charrette qui l'emportait (3). Tristes, bien tristes débuts dans la vie de toute une génération! S'il est vrai que le malheur trempe les âmes, il n'y a plus lieu de s'étonner de l'exceptionnelle vigueur des soldats du Consultât.
Noailles dirige de loin l'éducation des deux adolescents, non en père tendre, mais en Français démocrate, jaloux d'en faire de modernes Français. La tendresse est absente (je répète (|u'clle n'est point le fait des temps héroïques) ; Noailles appelle ses garçons « mes jeunes amis » et non « mes chers enfants » ! Une de mes grand'mères, née vers la mémo épocjuc, ne s'adressait jamais à son fils sans l'appeler « Monsieur ». Mais que d'intuitions do notre siècle dans les conseils donnés et dans les études prescrites!
Je voudrais qu'ils sussent le grec et le latin, non pour en
(1) J'ui ajipiis à vous coanaîtro, à vous estimer, à vous aiuier pour votre généreuse conduite à l'égard des enfants que vous avez pris sous votre tutelle; ils ont trouvé en vous plus (ju'ils n(; {pouvaient attendre du père le plus tendre. (Noailles au citoyen Grêlé, le 20 février 1797.) (Communiquée.)
(2) Vie de M"'" de Montwja.
(3) Ibid.,^. 162.
faire des savants ou des écrivains; mais la connaissance de ces langues nous dispose à suivre loutes les professions. — Je ne trouve dans la danse que de la dissipation et dans ceux qui l'enseignent des idées futiles qu'ils communiquent à leurs élèves. Je préférerais, pour obtenir de l'aisance dans les manières et dans la marche, le maniement des armes connu sous le nom d'iuslruclion des recrues.
On dirait que Noailies a prévu les bataillons scolaires !
Il termine le programme par ce conseil, marqué au coin de la prévoyance :
Je désire qu'Alexis apprenne, ainsi que son frère, de beaux morceaux de prose deliossnet, etc. ; ils donnent lliabitude de ranger les mots avec ordre, de bieu construire ses phrases (1).
Deux ans plus tard, les enfants ont grandi. Noailies se fait rendre un compte minutieux de leurs progrès. Mais une idée le liante : si loti allait décider sans lui de leur mariage! Ils approchent de l'âge où on l'a marié lui-même. Vile une lettre de prottistation ! Des époux de 15 ans ! Cela est hou pour l'ancien régime; suus le régime nouveau, Ion ne doit plus commettre de ces sottises.
S'ils veulent un jour devenir époux, je tâclierai, écrit-il, d'eu retarder l'époque le plus possible.
Lorsijue ses parents Tout juarié, ils ne l'ont pas consulté. Il n'a pu choisir sa lemnie, elle lui a été
(1) Nuailk'S uu citoyen Grclé, iOfévriL'r ITllT. (Cunuiiuniquéc.)
imposée; quelque charmante qu'elle fût, ses charmes oi)t disparu sous la pression paternelle. Et comme s'il avait prévu l'anémie physifjue et morale qui menace la société aristocratique à laquelle il appartient :
Si mes fils suivent mes errements, ce sera plutôt dans ce pays que dans tout autre qu'ils choisiront des compagnes ; les femmes y sont belles, vertueuses, spirituelles, bien élevées, bonnes mères, généreuses sans prodigalité, occupées de leur ménage. Elles y ont une religion vraiment fervente et sans ostentation. De toutes ies sectes, la nôtre est peut-être la plus réservée I
Noailles, qui a volé la constitution civile du ^clergé, qui (jualitie du mot peu révérencieux de « secte » le catholicisme dont il relève, a compris que la religion est une force, et qu'aux individus comme aux nations elle est plus secourable (jue la « religiosité ». Il veut aviver sarace avec du sang jeune, peut-être aussi veutil la sauver de la pauvreté. Il invente « l'héritière américaine », c'est-à-dire une des formes les plus sensibles de la (c modernité », Mais que ces mélanges de sang aient lieu le plus tard possible!
Je vous ouvre librement ma pensée, pour que si l'on avait la folie de concevoir môme dans le plus grand éloignemeiit quelque établissement, vous y opposassiez tous mes droits, bien sûr que, quel que puisse être cet établissement, je n'y donnerai pas mon consentement (1).
L'amour de la patrie, cet amour encore mal connu
(1) No.'iilles à M. Grelù iPliiludelpliiu, 2i octubrc 1799). (Commiiuiiiuéc.)
30 GENTILSHOMMES DÉMOCKATES
des générations aristocratiques, lesquelles jusque-là n'ont eu d'autre patrie que le roi, hante au loin ce cerveau essentiellement empreint de démocratisme. Il écrit à son fils Alfred :
Je n'ai en considération que votre avantage et de vous mettre à portée d'être utile à voire pays (1).
Le lendemain, ayant appris qu'il est rentré dans ses biens :
Quelle satisfaction, s'écrie-t-il, n'aurai-Je pas à trouver que vous pouvez être utile à un pays (jui m'a rendu si généreusement tons mes droits (2)!
Et pendant qu'il trace ces plans d'avenir, Noailles demeure sur la terre américaine. Il pourrait rentrer en France; dès 1794, sa belle-sœur, M"'^ deMontagu, a obtenu sa radiation de la liste des émigrés. Qu'iraitil y faire ?
La politique n'y offre que des champs malpropres à la renommée. Si sa patrie se renie, il ne peut pas, il ne doit pas se renier lui-même. Celle-ci fait, il est vrai, la guerre. La guerre! sa passion! son métier! C'est le Directoire qui la conduit ; et le Directoire, qu'est-ce encore, si ce n'est la politique et les politiciens ? Noailles demeure au loin comme ces épaves échouées sur les plages que seule une tempête peut ramener à leur point initial.
(t) Noailles à son lils Alfjv.l (l'iiiladcliiliic. iS drcriiibiv 1799).
(C0IIllllUlli([llLM'.)
(2) Noailles à son fils AlIVcd (Pliiiadelpliic, 24 mars lïfOO).
Mais voici Bonaparte, et avec lui Marengo (14 juin 1800). Des parfums de gloire montent jusqu'à Noailles ; il ne tarde pas à s'en griser. S'il n'a pas pu vivre glorieusement, il va pouvoir eniSn mourir avec éclat !
Sa vie dès lors devient celle d'un héros. 11 a 44 ans, l'âge où l'on sent que l'existence vous a donné le summum de ce qu'elle vous donnera, où l'on n'a plus que peu d'années pour en faire profiter les autres et pour en profiter soi. Il a débuté en soldat qui n'a peur de rien, et qui tue; il finira de même, il se fera tuer en Français et en gentilhomme.
Au cours de Tannée 1801. Noailles estforcé de contenir sa fougue. Un procès où l'honneur de son nom est engagé l'oblige à l'inaction ; le sang lui bout aux veines ; on se cogne et il n'en est pas ; on rosse les Autrichiens, on rosse les Anglais, on rosse tout le monde, et il fait de la procédure. 11 écrit en France; il supplie qu'on l'emploie. Les requêtes vont, viennent d'un continent à l'autre, avec les inévitables re tards inhérents, même sous Bonaparte, aux administrations d'État. Pendant ce temps, Noailles gagne son procès : il le gagne lui-même, plaidant sa cause en an' glais, « sans le secours d'aucun homme de loi (1), » et le voici en route pour Saint-Domingue, où il va recueillir les bénéfices retrouvés.
(1) >'uuilles à M. Gielù, 22 féviitT 1802. (Communiquée.)
Saint-Domingue! la terre française! L'anarchie y est à son comble. En 1793, la Convention a proclamé l'abolition de lesclavage et les colons révoltés ont appelé les Anglais. Ceux-ci sont restés ; un nègre, Toussaint Louverture, guérillero et homme d'État, combat les armes à la main notre influence. Bref, le gouvernement consulaire vient d'envoyer (1802) une expédition pour reconquérir l'île qui lui échappe.
Être auprès de ses frères d'armes et se croiser les brasi Passer à côté de Rochambeau, fils du maréchal sous les ordres duquel il a fait l'expédition d'Amérique, et ne pas avoir à lui rendre le salut militaire, voilà qui dépasse les limites de la résignation dont Noaillcs est capable. Il se démène si bien que le 2 décembre 1802 il reçoit la commission suivanle :
IIÉPL'BLIQUE FRANÇAISE
11 frimaire an II,.., au q^uarlier général du Cap, armée de Saint-Dorxiiugue.