ORDRE DO JOUR
Le citoyen Louis Noailles est nommé adjoint surnuméraire à l'Etat-major général.
Le général en clief,
Signé : Roguambeau.
Au cap Français; de l'imprimerie du gouvernement.
Noailles est de nouveau soldat! Il reçoit le commandement du môle Saint-Nicolas, le point stratégique le plus important de l'ik'. liocliambcau fait télé aux Anglais et à Dessalines, successeur de Toussaint. Avec
2.000 hommes, il repousse 15.000 noirs. Mais voici venir la lièvre jaune, la famine. Il faut se rendre. A qui? aux. Anglais ou aux nègres? Rocliarabeau hésite, puis il se décide pour les noirs.
« L'expédition allait se terminer par ce dénouement honteux (1). » On avait compté sans Noailles. Juché sur son promontoire, face à la mer, il continue à résister. Le commandant de l'escadre britannique lui fait parvenir les détails de la capitulation de Rochambeau, espérant obtenir la sienne.
Monsieur, répond Noailles à l'envoyé, quel que soil l'état de ses fortifîcalions, un général français ne peut se rendre sans honte, tant qu'il a des vivres, des munitions et des hommes dévoués. La France comme l'Angleterre a des escadres ; j'attendrai (2).
Il attend en effet, juste le temps nécessaire pour guetter le passage de la flotte anglaise escortant les vaisseaux enlevés à Rochambeau. Sept bâtiments qu'il a sous son commandement sont préparés. Il y fait placer les malades, les soldats et les habitants de la ville qui en font la requête. Le rapport officiel va nous dire ce qui se passa alors :
La première partie de la nuit s'écoula sans que le général Noailles reçiit aucun signalement; son anxiété était devenue aussi vive que les circonstances où un contretemps l'aurait placé eussent été critiques, lorsqu'il reçut avis de l'apparition de fanaux dans les eaux de la pointe xXord.
(1) Extriiit des Arc/dues de la marine française. (Documents officiels, 1803.) Bibliothèque du ministère.
(2) Ibid.
Toutes ses espérances se ranimèrent : il ne donna cependant aucun ordre.
Ce ne fut que lorsque ces lumières se furent unies à celles de l'escadre du blocus, mouillée dans l'ouverture de la baie, que le commandement de l'appareillage fut transmis aux bâtiments. Tous alors ouvrant au vent leurs huniers, leurs brigantines et un foc dont la couleur ne pouvait les trahir, glissèrent silencieusement dans la nuit, poussés par un vent frais, sur une mer légèrement houleuse. Ayant aisément trompé la division du siège que le rapport de son envoyé avait jetée dans une sécurité complète, les navires français se mêlèrent aux bàliments du convoi comme le commandant leur en avait donné l'ordre; puis, ayant cinglé quelque temps de conserve avec la flotte ennemie, ils s'en détachèrent prudemment et tirent voile vers lîle de Cuba, qu'ils atteignirent tous sans accident(l).
Noble exemple d'audace et do ficrtrqui n'a pas toujours été suivi en ce siècle ! Il n'y a pas deux façons d'entendre l'honneur : Noailles savait quelle est la bonne.
xAlais il ne lui suffit pas de marquer par ce premier haut fait les deux qualités maîtresses du chef : le coup d'œil et la décision. Passionné de gloire, il lui faut une action d'un éclat plus vif.
Le général Lavallelte est à la Havane. Noailles embarque ses hommes sur un brik et il reprend la mer.
Jl suivait depuis quel([ue temps les hautes falaises de l'île espagnole dont la prudence lui défendait de perdre les côtes de vue, lors(iue la voix d'un gabier monlé sur les barres d'un perroquet signala une voile (pic le capitaine
(1) Ivxlrait (1rs Archives de la mtirinc, fraiivaisc. (Dix iiiimmiIs onicicis. 180:!.) Ilililii(llii''(|iii' ihi niiiiislrii'.
ne tarda point à reconnaître pour une corvette anglaise. II y eut un moment d'hésitation à bord du navire français. Le capitaine soutenait qu'il n'y avait qu'un parti à prendre, celui de se jeter à la côte. Le général, après un moment de réflexion, rejeta la proposition. Il fît cacher son équipage, frapper au pic de la brigantine le pavillon anglais, et puis continua sa route. Il ne tarda pas à se trouver dans les eaux de la corvette ennemie, qui, dès qu'elle l'eut aperçu, manœuvra pour le hêler. Le commandant Noailles avait pris le porte-voix. Il répondit avec un si grand bonheur d'accentuation aux demandes du croiseur que le capitaine ne put soupçonner que ce pavillon et surtout ces expressions et cet accent britannique fussent un masque. Il ne balança pas à lui faire connaître qu'il était à la recherche d'un bâtiment monté par le général Noailles.
— Mais, repritcelui-ci, j'ai précisément la même mission. La nuit s'étant faite, Noailles assembla les marins et les
soldats :
— Camarades, leur dit-il, voulez-vous châtier ces brigands? Voilà l'instant; il suffit de les aborder. Je vous connais trop pour croire qu'ils pèseront plus au bout de vos baïonnettes que les Autrichiens ou les noirs.
— Dans ce cas, dit-il, que chacun se prépare au combat. La proposition fut accueillie avec enthousiasme. Tandis que les officiers plaçaient les soldats aux points
les plus favorables pour s'élancer sur le tillac de l'ennemi, le capitaine gouvernait pour l'aborder par le travers. L'Anglais, qui était loin de soupçonner aucun danger, n'eut connaissance de la manœuvre du navire français que lorsque l'abordage ne put plus être évité.
— Vous allez faire des avaries ! cria un des matelots de quart sur la corvette, lorsqu'il aperçut le brick arrivant en grand sur elle. . .
L'alarme ayant été jetée parmi les Anglais, les uns s'élancèrent sur le point menacé. les autres, soupçonnant une ruse, coururent aux armes. L'accoste ment se fit avec une
violence qui brisa l'avant du brick. Noailles s'élança avec une trantaine de grenadiers et une escouade de malelots sur le pont ennemi où s'engagea un combat terrible. Les Anglais, culbutés d'abord, se reformèrent sur l'arrière où presque toute la garnison s'était réunie à l'état-major. Mais attaqués à la baïonnette par nos soldats, ils essayèrent vainement de résister au choc terrible. Culbutés i^de nouveau, ils cessèrent une défense sans espoir et se rendirent (1).
Pareils héroïsmes se passent de commentaires. Ils permettent de remarquer toutefois que la recherche de la gloire augmente souvent le stock de l'honneur et que rarement en tous cas elle le diminue.
Le lendemain, Noailles, monté sur la corvette à la corne de laquelle le pavillon de Saint-Georges renversé était dominé par le drapeau tricolore (celui-là même dont, député aux États généraux, il avait décrété les couleurs), entrait dans le port de la Havane. II était couvert de blessures
Quelques jours plus tard, les grenadiers suivaient au champ du repos la dépouille glorieuse de leur chef! A leur drapeau ils avaient attaché son cœur. Ce cœur avait battu pour la France ; la France lui devait au moins un tombeau. Rentrant dans leur patrie, les soldats le portaient encore à leur bannière. H fut déposé dans la chapelle du château de Noailles, où ceux de sa race le conservent comme une relique et comme un enseignement.
(1) Extrait dos Archives de la marine française. (Doiunionfs officiels, 1803.) Bibliolhcquo du ministère.
Un fils de nobles qui a vécu et qui est mort de la sorte est-il un ambitieux de mauvais aloi?
Derrière lui il avait une lignée d'ancêtres illustres; il a tenu à ne pas laisser tomber l'édifice élevé par eux. 11 a aimé la gloire; faut-il donc la détester pour réaliser des actions d'éclat ? Un jour il avait écrit à son jeune fils : « J'aime à vous voir lutter avec la difficulté et à vous trouver conquérant dès vos plus tendres années (1).» C'est que l'ambition des grandes choses grandit un homme, tandis que les ambitions mesquines le diminuent. Quand quelques contemporains haineux auront dit « qu'il ne partit jamais de France ou d'aucun pays, qu'il ne fît mettre dans les gazettes, le jour et presque l'heure de son départ (2), » auront-ils prouvé que Noailles visait uniquement à l'aire parler de lui? Gomme si l'ambition même la mieux placée n'avait pas, ainsi que toutes les choses humaines, ses méthodes et ses obligations! D'autres ont proclamé qu'il ne s'était l'ait démocrate que pour éclipser Lafayette, son beau-frère. (.< Il en était jaloux, dit Tilly, comme s'il l'eût estimé (3). » Étrange façon de faire oublier un homme que de se mettre à sa remorque! Un citoyen qui a bénévolement immolé à
(1) Noailles ù son fils Alfred, lo septembre 1801. (Communiquée.)
(2) Mémoires de Tilly, t. I, cliap. xm, p. 299.
(3) Ibid.
ses id(''es les privilèges pécuniaires et sociaux de sa caste, qui pendant vingt-cinq ans de vie publique, sous un roi. sous une république et sous un César, n'a réclamé qu'une faveur, celle de se faire tuer pour la France, n'est pas une arae vulgaire, c'est un caractère.
A moins de se refuser à voir clair soi-même, il faut reconnaître que Noailles a vu la démocratie, qu'il y a cru, qu'il Ta traitée non comme une mine dont l'exploitation enrichit, mais comme un état social qu'aucune puissance humaine n'est de force à modifier.
Sa pensée intime le prouve mieux encore que sa pensée publique. Des quelques lettres que les siens ont conservées il ressort une vision ('tonnarnment nette de la vie à venir de ceux qui jusque-là avaient formé les classes dirigeantes de la nation.
Politiquement, il y est légèrement sceptique. « Lorsque l'on vit sous un gouvernement irrégulier, peu importe celui ou ceux qui ont la toute-puissance (1)! > Noailles est un des inventeurs de « la souveraineté du peuple » ; à cent ans de distance la démocratie française est-elle plus croyante que lui?
Administrativement il est l'ennemi des incapables :
La révolution qui s'est opérée en France exclut des places et des honneurs l'ignorance et l'oisiv-eté... Je conçois qu'une foule de gensregretlcnt un régime où ils croyaient êtri' considérés parce que l'on n'osait pas leur dire qu'ils ne relaient pas et que l'on rendiiit lionimage à leurs places sans avoir le moindre respect pour leurs personnes. L'on
(1) Noailles à son fils Alfred, 18 décembre 1800. (Commuai-* quéc.)
LE VICOMTE DE NOAILLES o9
me dit qu'ils s'assemblent pour exprimer leurs douleurs sur ce qui n'est plus... Ne serait-il pas plus convenable de se réunir pour bonifier ce qui existe 1)"?
N'est-ce pas le langage de tous les modernes démocrates? H est vrai que de leurs actes à leurs paroles il y a quelque distance.
Socialement enfin, Noailles est un précurseur. Il sent que le monde qui s'en va sera remplacé par un monde oîi la richesse, voire même l'aisance, n'iront qu'aux laborieux :
Le travail et l'industrie sont d'autant plus nécessaires aujourd'hui qu'il y a une grande émulation et que ces distinctions absurdes qui plaçaient la naissance n'existent plus (2).
Un gentilhomme doit travailler; qu'il devienne banquier, commerçant, industriel ou homme de lettres, il ne sera pas déshonoré, bien au contraire; et du moins il conservera l'éclat de sa fortune! Le 10 mai 1800, il donne à M. Grclé cette consultation :
J'ai encouragé le plan de mettre Alexis chez M. Pérignan pour qu'il y apprenne le commerce...
Certes, le métier d'un boutiquier qui taille à l'aulne ou qui vend au détail n'est pas bien désirable; mais l'emploi d'un négociant qui embrasse le commerce du monde entier, qui correspond avec tout l'univers, qui, par l'échange des denrées, y porte l'abondance, est très important à la société. Dans cette situation il est possible de développer de gran-
(1^ Noaillcri à son fils Albert, février 1802. (Communiquée.) (2) Noailles à sou fils Albert, 18 décembre 1800.
des vues, l'on peut y servir très utilement son pays (1).
Quand les gentilshommes français auront détruit la chasse à V héritière, ce qui ne saurait tarder, les conseils du vicomte de Noailles à ses fils seront qualifiés de prophétiques.
Noailles a été le premier gentilhomme qui ait compris la démocratie, et qui n'ait rien sacrifié de son honneur pour lui plaire! Il a eu ses faiblesses; qui n'en a pas? Jamais il n'a connu la bassesse. Heureuses les familles qui peuvent revendiquer un homme de cette trempe! Elles en sont singulièrement rehaussées! Si en outre elles suivent la voie ouverte par lui, elles continuent de marcher à la Icte de leur pays, ?.u lieu de dégénérer dans l'oubli.
(1) Noailles à M. Grêlé, 10 mai 1800. Pliiladelphio. (Coramunicpiée.)