CHAPITRE II
Ils'étaient six la Rochefoucauld aux États généraux: un cardinal, deux évoques, un abbé, deux ducs. — S'il fallait une preuve de la grandeur de leur maison, de sa richesse et de la façon dont elle était mêlée alors au mouvement national, on la trouverait dans cette investiture qui leur fut donnée sur tant dépeints différents de leur patrie par les deux premiers ordres de la nation.
Aussi bien, depuis trois cents ans, les la Rochefoucauld avaient été mêlés de près à la direction politique de l'État. —Sous Charles Ylll, sous LouisXIl, ils furent les conseillers des rois. Sous Charles IX on les avait craints et en conséquence massacrés. — Dans le domaine des lettres et dans celui de 1 epigramme, l'auteur des Maximes tenait la première place et le premier rang. — Par race, ils étaient des politiques plus que des soldats. — Le père de l'un des constituants, — le duc d'Enville,— avait, il est vrai, brigué le maréchalat ; lors de l'expédition en Acadie, que Maurepas lui fit commander, il perdit, avec la majeure
partie de son escadre, tout espoir d'y arriver. Mais dans une assemblée où les nobles d'origine, où les seigneurs de terre et d'église étaient nécessairement appelés par le mode suivant lequel avait été réglé le choix de ses membres, les la Rochefoucauld allaient se trouver dans leur domaine naturel. Il est moins étonnant pour eux que pour tous autres que leur nom y ait été de tant de façons représenté.
Des deux députés, évêqucs l'un de Beau vais, l'autre de Saintes, et du député abbé de Preuilly, il n'y a rien à dire ; ils furent de la catégorie des illustres inconnus, comme il en est dans tous les Parlements. Le cardinal, au contraire, tint son rôle, rôle très différent de celui des deux ducs. Président élu de l'ordre du clergé, non seulement il refusa le serment civil, ce qui n'était qu'une preuve d'orthodoxie, mais encore il s'opposa de toutes ses forces à l'abolition des privilèges d'églises (1). « C'estun bien bon ecclésiastique», écrivait le bailly de Virieu (2). — Mais il ne comprit rien et, vu son âge (79 ans à l'ouverlurc des États), il ne pouvait rien comprendre à la démocratie naissante. — Il fut do ceux qui so prennent pour des rocs et quj se considèrent comme inébranlables; le souflle populaire les balaye et la France continue à avancer.
Mais en face de ces quatre la Rochefoucauld, en voici deux autres, ducs tous les deux (3), grands sci-
(1) Séance du 2 juillet 1789.
(2) Archives de Parme. Drpi'-cho du hailly do Viri(Mi, 20 juin 1791.
(3) L'un portait le litre de diu- de lu Ruclirfoucaiild, l'auU'e le titre de duc de Liancourl.
gneurs et grands propriétaires. — Ils ne se prélassent ni dans leurs privilèges, ni dans leurs charges. L'ancien régime ne leur dit rien qui vaille. — Esprits éclairés, ils s'associent au mouvement intellectuel et social de leur pays, incapables de bouderies inutiles, capables en revanche des conceptions les plus bienfaisantes; l'un va présider à l'égalisation de l'impôt et à sa répartition, l'autre à l'organisation de l'assistance publi(jue. Le duc de la Rochefoucauld sera le rapporteur de la première commission du budget de la France moderne ; — le duc de Liancourt créera l'assistance directe du pauvre par l'État sécularisé. Gentilshommes démocrates, les deux cousins ont de l'ambition, mais celle-ci est de bon aloi; et d'ailleurs leurs capacités et leur talent la justifient.
Par quelles influences furent-ils embarqués sur les courants nouveaux? Accédèrent-ils spontanément aux principes de la Révolution ? Ou bien leur adhésion t'ut-clle le produit fatal de l'air ambiant que, jeunes, ils avaient respiré ?
Si des constituants comme Noailles avaient été plies aux exigences de la démocratie par le spectacle de la vie américaine durant la guerre de l'Indépendance , — eux y avaient été simplement préparés par des mères en contact voulu avec ses inventeurs. — Les doux la Rochefoucauld sont des exemples frappants de la façon dont les jeunes seigneurs à cette époque
étaient initiés au maniement des affaires et des idées. Louis-Alexandre, chef de la maison et duc du nom était né à Paris le il juillet 1743, en plein règne de Louis XV. 11 avait treize ans aux débuts de la guerre de Sept ans (17o6). Sa mère, la duchesse d'Enville, venait de voir son mari mourir de chagrin, à la suite d'un sinistre maritime dont la cour avait chargé sa responsabilité. Les femmes sont fières et ne pardonnent pas facilement. Il est vraisemblable que la duchesse d'Enville, propre petite-lillc de l'auteur des Maximes, et ayant hérité, disait-on, de l'esprit de son aïeul, ne supporta point sans humeur son humiliation. — Louis Alexandre dut entendre parier plus d'une fois de l'ingratitude des princes et de l'ineptie de leurs ministres. •— Orphelin, l'enfant grandit sous les yeux d'une veuve blessée dans son amour-propre, et il assista à leffondrement delà France. La duchesse d'Enville était riche; elle savait par instinct que les grands courants, les seuls avecleciuels on entraîne un peuple à vous suivre, ne naissent pas sous les donjons des châteaux ou sous les ombrages des lointaines forêts, qu'ils sortent en quelque sorte des pavés des villes, au choc permanent des intelligences. Elle possédait un hôtel à Paris, rue de Seine; elle s'y établit. — Ce fut laque Louis-Alexandredevint homme. Parisien des l'enfance, sorte d'enfant de la balle, vivant au milieu des gens de lettres, des philosophes, des raisonneurs que sa mère, en grande dame et en espi-it très indépendant, ne se lassait pas d'attirer. — 11 y vit en même temps Turgot, Adam Smith, Arthur Young,
Diderot, Condorcet. — Il y vécut de leur conversation, il s'en imprégna. Djvant lui, Turgot préconisa le remplacement des douanes provinciales, des corvées par un impôt foncier ; et aux États généraux, le jeune seigneur pose à son tour les bases de cet impôt. Là, Adam Smith développa son célèbre adage : « Laissez faire, laissez passez. » Arthur Young célébra l'agriculture, Diderot et Condorcet la tolérance. Avec eux, et avec d'autres encore, chaque semaine le jeune duc écoutait la lecture des lettres, des petits vers satiriques adressés par Voltaire à la présidente du cénacle encyclopédiste. On se représente cet adolescent de 18 ans, au milieu de celte pléiade de beaux esprits, bienfaiteurs et malfaiteurs de la France, mais tous aimables, actifs, exubérants d'idées, assistant à leurs saillies, à leurs épigrammes sous les yeux d'une femme « supérieure, disait l'un deses amis,àla superstitioji par son caractère comme par ses lumières », et dont la grande passion, a écrit un autre, était « celle de faire du bien ». Quel apprentissage de la vie, de la vie politique surtout !
Et là aussi il voit cette démocratie qui a l'avenir pour elle, sous son aspect non seulement de séduction, mais encore de vulgarité. Les Princes du peuple traînent leur peuple après eux, une foule de gens besoigneux et mal policés. La duchesse d'Enville ne les excluait pas; elle voulait que son fils connût le monde nouveau auquel il était convié, tel qu'il est, avec ses fa(,ons et son jargon. Une de ses commensales entrant dans son salon aperçoit de superbes
potiches de Chine : « Ah! les beaux pots! » s'écrie-telle. — La duchesse se contente do sourire! Et nous sommes en plein xviii<= siècle, au siècle des Précieuses et des talons-rouges!
Dans cette société, la bourse du jeune duc devient un point de mire. — Qu'importe? Les grands ne sontils pas faits pour aider les petits? et il apprend à en délier galamment les cordons. — Un jour, Condorcet réclame de sa munificence un prêt d'argent. Charles- Alexandre s'engage à lui compter dix mille livres au bout' de six mois; dans l'intervalle brouille entre le seigneur et le philosophe. Le jour de l'échéance arrive. Pour que l'on ne sache pas son ancien ami dans la détressse, la Rochefoucauld lui porte lui-même l'argent en secret. — Condorcet le reçoit debout, lui dit d'étaler les dix mille livres, les trouve exactes, et ajoute : « C'est bien, vous pouvez vous retirer (1). » L'amour delà démocratie a des bornes; le créancier et le débiteur ne se revirent jamais.
Voir, comparer, s'entendre juger pardes spectateurs désintéressés, se regarder soi-même à distance, constitue une optique extrêmement sûre à l'usage des futurs hommes d'état. La duchesse d'Envillc le savait; elle poussa son fils à voyager.
Aussi bien, la guerre de Sept ans touche à sa fin. Les jeunes nobles achètent encore des régiments ; Louis-Alexandre est colonel de celui de la Sarre. Mais sauf les quelques mille hommes envoyés aux États-Unis en 1788, les Français ne se battront plus de longtemps
(1) Aiitjcdulus de funiillc. (Cuiiiiiiuiiiijuù.)
ni sur terre ni sur mer. A 19 ans, le futur constituant commence ses excursions politiques et scientifiques. C'est par la Suisse qu'il débute. — Voltaire est à Ferney, Tronchin guérit à Genève et Genève est une république. — En voilà plus qu'il n'en faut pour tenter une femme protectrice des Encyclopédistes, et en outre mal portante. — La duchesse d'Enville, qui est « dans un état affligeant», accompagne son fils. — Elle s'arrête aux bords du Léman ; lui excursionne et étudie. Muni d'un baromètre à mercure, deux thermomètres et d'un microscope, le voilà parti pour Chamounix où quelques Anglais seulement ont monté jusqu'alors; il mesure les altitudes, dose les degrés de la température (1); puis il retourne à Genève, et il écrit un précis sur les institutions, sur les mœurs de cette cité. Sa relation débute par ces mots : « Le gouvernement républicain étant celui de tous qui approche le plus de l'état de nature, tous les hommes ont pour lui un certain penchant, qui les porte à l'aimer et à l'admirer (2). » Et il semble que de cette première admiration date le goût pour la souveraineté du peuple dont le jeune duc fera plus tard étalage.
Demeura-l-il un long temps à Genève? Fut-il l'hôte de Ferney? Se mit-il en frais avec M'"« Denis? Gela est fort probable. Il fut très certainement l'ami
(1) Vot/ar/e des glaciers de Savoye. Introduction, parle duc do la Rochefoucauld. (Manuscrit appartenant à M. le duc de lu Roclie-Guyon.)
(2) Exposition abrégée de Vhistoire du gouvernetnent, mœurs, usages et lois de la république de Genève . (Manuscrit appartenant à M. le duc de la Roche-Guyou.)
et l'admirateur de Tronchin. Parmi les mannscrits qu'il a laissés se trouve, copié de sa main, un discours prononcé par le célôl)re médecin à la distribution des prix de l'académie de Genève, et qui a pour exège : « Anima sana in corpore sano! » Le plus grand praticien du xvni^ siècle proclamait la corrélation de la santé de l'àme et de celle du corps.
La Rochefoucauld alla surtout là où la science du gouvernement se manifestait. C'est ainsi que de 1771 à 1786, il fit deux voyages en Suède. Gustave III est roi ; il est en train de restaurer l'autorité monarchique méconnue. Le despotisme dans celte étonnante fin de siècle peut-il encore s'imposer aux peuples ? Voilà une expérience digne d'être suivie de près. — Le jeune duc a entendu dans le salon de sa mère le comte de Haga (1) deviser avec les philosophes. Le roi et lui sont d'anciennes connaissances ; d'ailleurs, si l'un veut être le protecteur des lettres et des arts en Suède, l'autre l'est depuis longtemps en France. 11 semble que la Rochefoucauld suive avec un intérêt exceptionnel les essais de Gustave 111. Quand il ne les regarde pas de ses yeux, il s'en fait rendre un compte minutieux par un Français fixé en Suède (2). Qui sait si ce n'est pas à l'inlluence du grand seigneur, ami des philosophes et philosophe lui-même, que la Suède doit sa première loi de tolérance religieuse octroyée par ce prince? Celui-ci récompensa la Rochefoucauld
(1) Nom que prit Gustave III pour voyager eu France.
(2) Les rapports niaiiuserils de ce Fraudais sout dans la bibliolliOque du cJiùleau de Verleuil.
de l'intérêt qu'il portait à son royaume enlcnommant en 1786 membre de l'Académie suédoise des 18. La fréquentation des beaux esprits et les voyages sont d'excellentes préparations à la vie publique. L'étude en est une meilleure encore. Le duc de la Rochelbucauld n'y fit pas défaut. Un de ses neveux, fort du témoignage de ceux qui avaient vécu près de lui, l'a dépeint: a Le plus vertueux des hommes, très sérieux, un peu triste, d'une santé délicate, plein de bonté et de générosité d'àme. y Un des portraits qui le représentent le montre à la fois très simple et très grave (1). De l'homme de cour ou do l'homme de plaisir il n'est nulle part question. — Aussi bien il donna en 1783 une traduction en cinq cents pages des « Constitutions des 13 États d'Amérique » (2) ; travail de compilateur et non de dilettante ! En 1789, il sera un des rédacteurs les plus écoutés du journal « la Société de 17S'J ». 11 a compris quelle va être l'influence de la presse sur la démocratie. Rompant avec d'absurdes préjugés, un des premiers parmi ses pairs il a pensé que la plume est une épée d'un genre spécial qui comme toutes les épées convient à la main des gentilhommcs.
Dès 1782, ses travaux littéraires, ses relations avec les Encyclopédistes, le concours prêté à la vulgarisation de leurs idées, certains essais aussi de plantations de mûriers sur sa terre de Yerteuil, en Angou-
(1) Portrait appartenant à M. In duc du la Roche-Guyon.
(2) A Paris, chez D. Pierre, iniprlnieur ordinaire des rois, rue St-Jacqucs, 1783.
mois, lui avaient ouvert les portes de l'Académie des sciences.
A la veille de la Révolution, autant par l'éducation qu'il avait reçue, que par les travaux auxquels il s'était livré, Louis-Alexandre duc de la Rochefoucauld était associé aux aspirations intellectuelles et sociale de la France et au mouvement politique de l'Europe. 11 avait rompu avec le vieux préjugé de sa caste, aux yeux de laquelle société, ;;ouvernement et patrie avaient tenu jusque-là tout entiers dans la personne du roi et dans les quatre murs de son palais.
Pendant ce même temps, le duc de Liancourt, contemporain du duc de la Rochefoucauld, son cousin germain (J), et bientôt son émule en démocratisme, arrivait à la vie publique par des chemins analogues. (.< Jeune homme de peu de capacité (2), » avait-on dit de lui lorsqu'il parut à la cour. Français profondément et intelligemment dévoué au peuple, répondra cent ans plus tard la démocratie ! Celui-ci avait le malheur de n'avoir point la conversation piquante, laquelle n'est que la monnaie de l'esprit ; est-ce un malheur ? Et il était perpétuellement occupé du bonheur d'autrui ; est-ce une preuve de sottise ? Cette ptjnséc qui va dominer toute sa vie publique avait plané sur son adolescence.
(1) Leurs mères élaiout sœurs.
(2; Vie du duc de Liancourt, par Fn-déric-Gaétau do la Uochefoucauld, sua lils. (Dolaforest, libraire, page 11, 1827.)
LES DEUX LA ROCHEFOUCAULD Tl
Lui aussi il fait son apprentissage de politique et de philanthrope dans le salon de sa tante, la duchesse d'Enville, à l'école des penseurs, des philosophes, des économistes. 11 s'initie à l'œuvre de tous les grands réformateurs de la chose publique, depuis Turgot et Malesherbes jusqu'à M. Necker ; car sous le règne de ces hommes qui ont dans le caractère tous les principes de raison et de sagesse éclairée nécessaires au gouvernement de l'État, l'hôtel de la Rochefoucauld ne cesse pas d'être « tout ministériel(l) ».
A l'âge de son cousin, à 22 ans, comme lui il voyage. Il se dirige vers l'Angleterre. 11 va y étudier le régime constitutionnel dont il est partout question de doter sa patrie. Il charme Walpole par son naturel. « C'est de tous vos Français, écrit le grand lettré à M du Dcffand, celui qui me revient le plus; il a beaucoup d'àme et point d'affectation ; il n'aimera point à pratiquer les sots (2). » Ce grand seigneur n'est pas un oisif, c'est un laborieux ; il s'est trouvé au-dessous des hommes instruits qu'il a fréquentés « il en a été honteux », et il a repris lui-même son éducation (3).
Il rentre en France au moment où Ghoiseul est renversé du pouvoir. 11 a 23 ans, et l'homme qui est l'es poir de la jeunesse libérale est exilé! Liancourt le suit; il est à ses côtés dans les rues de Paris, lors d
(1) Vie du duc de Liancourt, par Frédéric-Gaétan de la Rochefoucauld, sou fils. (D^laforest, libraire, page 18, 1827.)
(2) Lettre du 16 mai 1709.
(3) Fragments des mémoires du duc do la Rochefoucauld Liancourt. (luédit.)
ce départ triomphal qui peut être comparé au départ de Bismarck disgracié dans les rues de Berlin; et pendant de longs mois il demenre à Chanteloup le familier, l'ami du ministre cher aux philosophes, cher à Voltaire, cher à toute la France. Il se refuse à paraître chez « la fille Dubarry », et se tient volontairement éloignéde la cour. Louis XV, qui n'aime pas les leçons, lui lait « un visage sévère et mécontent ;) (1).
C'est alors que, détourné de la politique par sa propre opposition et des choses militaires par l'inaction des armes françaises (2), il donne libre cours, sous une autre forme, à son amour de la chose publique et à ce besoin des nobles de cette époque d'y être mêlé. Son grand-père maternel (3) s'était fait écrivain ; lui se fait philanthrope. Il s'installe à son château de Liancourt, en Beauvaisis; le site est charmant; les jardins sontincoinparables. Deux rivières viennent former dans un parc immense les miroirs, les cascades et les jets d'eau les mieux distribués! Tout cela a été imaginé 120 ans auparavant « dans le seul but d'inspirer la retraite et la dévotion (4) » à un vieux ménage janséniste retiré de la cour (5). Leur jeune descendant s'applique à faire de son château et de sa terre un centre d'œuvres civilisatrices et d'expériences agricoles.
(1) Vie du duc de Liancourl, ]i,ir Frédéric-Gaétan, son fils
(2) Il était colonel du régiment des dragons de la Rocliefouciinld.
(;>) L'auteur des Maximes.
(4j Vie du duc de Liancourt (p. 14).
(iii Lo duc et la duchesse du IMessis-Liancourt, en 1C40.
Il débute par la création d'une ferme anglaise. — Il a entendu Arthur Young pérorer chez la duchesse d'Enville; il a vu en Angleterre ses théories appliquées, il les applique à son tour; le premier en France il fait des prairies artificielles, destinées à fournir la nourriture d'hiver aux. bestiaux.
Sa seconde fondation est une école d'instruction dans les arts et métiers pour les fils pauvres des militaires; nous verrons plus tard ce qu'il advint de cette patriotique institution. « M. de Liancourt, en se promenant au milieu de ces enfants appliqués à divers travaux, était comme un père éclairé qui applaudissait au succès des* meilleurs, pressait les paresseux et disait souvent à chacun d'eux : souviens-toi, mon enfant, que lorsque tu sauras ton métier, ta fortune sera faite »
Appelé à 1» cour par la charge de grand-maître de la garde-robe, qu'il partageait avec son père, le jeune duc continuait à y paraître le moins possible. Il y avait dans ces sortes d'emplois quelque chose de servile qui lui déplaisait : « Notre famille, écrivait-il alors, a toujours eu un égal éloignement pour l'état de domesticité et pour celui d'intrigue (1). » Mais avec Louis XVI monte sur le trône un prince ami du peuple. Le mémeamour du bien public anime les deux hommes, aussi violent, aussi impersonnel; il les anime et il les rapproche. Le seigneur aimera son roi et il le servira,
(1) Lettre du duc de Liancourt à M°« de la Rochefoucauld, sa belle fille.
mais en ami plutôt qu'en serviteur, ne sacrifiant jamais sa conviction au désir de lui plaire.
Les États généraux vont se réunir; les deux la Rochefoucauld sont en passe de tenir les premières places d^QS les conseils de la nation. Les milieux où ils ont vécu, les travaux auxquels ils se sont livrés, la connaissance qu'ils ont acquise des pays étrangers ont fait d'eux des directeurs d'opinion, des chefs. Ils ont marché avec leur temps ; si la noblesse française tout entière eût suivi leur impulsion, qui sait si leur temps n'eiit pas marché avec eux !
Dès le début, les deux ducs ont à l'Assemblée nationale une action parallèle; pensant de même, ils agissent de même. S'ils ne sont pas l'un et l'autre des 47 nobles qui se présentent devant le tiers état pour vérifier leurs pouvoirs en commun, le duc de Liancourt a dans la chambre de la noblesse appuyé le projet que ceux-ci eu ont formé (1). Seule, la charge de cour dont il est revêtu rempêchc de suivre dans cette manifestation essentiellement démocratique l'exemple de son cousin. — En revanche, cette môme charge lui fournit l'occasion d'incliner le roi et par conséquent la monarchie vers cet état social nouveau qui crève les yeux de tous, sauf ceux de l'entourage
(1) Gazelle iiulioiiale dull uuii 1789.
royal. — Deux jours avant la prise de la Bastille, déjà la foule fait entendre des paroles de meurtre et de pillage : « C'est donc une révolte » ? dit Louis XVI à son grand- maître de la garde-robe. — v Non, Sire, répond celui-ci, c'est une révolufion. » Le 14 juillet^ la Bastille est détruite; des actes de cannibale ont été commis. La cour a peur, l'Assemblée a peur. Entre eux la défiance, et quelle défiance ! Un rapprochement des deux pouvoirs s'impose. Le duc de Liancourt s'en fait l'agent. Il obtient du roi de se rendre aux États, et c'est lui qui l'y amène (1). Si ce' jour-là Louis XVI est acclamé par la plèbe comme prince ne le fut peut-être jamais; si, entouré de tous les représentants de la nation, il est « semblable à Henri IV au milieu de ses troupes après la bataille d'ivry (2) », c'est à son habile conseiller qu'il le doit. Et très certainement aussi il faut attribuer à celuici les heureux effets de la décision qui, dès le lendemain , ramène Necker triomphant dans les conseils de la nation. L'Assemblée nationale n'eut aucun doute à cet égard ; le 20 juillet, elle appela le duc de Liancourt à la présidence de ses délibérations; témoignage d'estime et très certainement, étant donné les circonstances, de gratitude.
A partir de cet instant, les deux cousins n'accomplissent plus qu'une même besogne, développer et organiser la démocratie naissante. Dans les motions qu'ils font, dans les lois qu'ils votent, partout appa-
(1^ Gazette nationale du lo juillet 1789. (2) Ibid. du 16 juiUet 1781).
raîtia trace des idées devenues chrres à la France du xix^ siècle : égalisation de l'impôt, sécularisation de l'État, liberté parlementaire, liberté de conscience, liberté de la presse.
Le duc de Liancourt a le premier l'occasion de montrer en quelhonneur il tient ces idées : le dernier jour de sa présidence, le 3 août 1789, un curé propose à l'Assemblée de se déclarer « catholique, apostolique et romaine ». — C'était aboutir à bref délai à la proclamation d'une religion d'État, c'est-à-dire à la presque certitude d'une horrible tyrannie de conscience chez un peuple qui ne veut plus vivre et être gouverné qu'à coups de majorité. — Liancourt lève purement et simplement la séance.
Lors de la nuit du 4 août, c'est encore lui qui pro- ^ pose et obtient qu'une médaille sera frappée « pour éterniser la mémoire de l'union sincère de tous les ordres, de l'abandon de tous les privilèges et de l'ardent dévouement de tous les individus pour la prospérité et la paix publique » (1).
Viennent les grandes discussions constitutionnelles. Les deux cousins y rivalisent de libéralisme en même temps que d'intelligence politique.
C'est d'abord la déclaration des droits. — Le duc de la Rochefoucauld y fait inscrire celui « de manifester ses opinions, sous la seule condition de ne pas nuire à autrui ». « La presse, dit-il, a détruit le despotisme ; c'est elle qui précédemment avait détruit le fana-
(1) Gazelle nalionate du i au b août 1789.
tisrae (1). » Voilà comment parlait un noble qui avait l'intuition des temps nouveaux et qui savait se résigner à l'indépendance de leur morale.
Puis c'est la constitution elle-même. Quel en sera le principe? Souveraineté du roi ou souveraineté du peuple? La première est la négation de la démocratie, la seconde en est l'affirmation. Le duc de la Rochefoucauld n'a pas prot(''gé en vain les Encyclopédistes. Aucun représentant ne se montre plus que lui imbu et jaloux de cette distinction. Une première fois, le 28 août 1789, il s'agit de définir la monarchie française (art. l*""). Est-ce le roi qui fait la loi ? S'il ne la fait pas, peut-il y apposer son veto? Le texte en délibération est celui-ci : « Le gouvernement français est une monarchie tempérée par des lois fixes et fondamentales. '» Immédiatement le duc propose de dire : « tempérée par des lois faites par la nation ou par ses représentants ». Une seconde fois, le 30 août 1791, lorsque, avant de la proclamer définitive, l'Asseniblée nationale jette un dernier coup d'œil sur son œuvre, la Rochefoucauld, revenant sur une idée émise le 26 août 1780 par le comte de Montmorency (2), demande qu'aucune constitution ne puisse être déclarée (( définitive », et que le droit du peuplede reviser à toute heure celle qu'il a soit mis en réserve. La démocratie a sa logique tout comme la monarchie; la logique démocratique n'avait pas échappé
(1) Article 11 de la déclaration dos droits. Séance du 14 août
(2) Séance du 26 août 1789.
à cet aristocrate de naissance. Dès 1791, il était un plébiscitaire inconscient.
Le duc de Liancourt fut moins explicite sur le principe de la souveraineté, non qu'il la déniât exclusivement au peuple ; il disait : « Pour donner une autre forme de gouvernement à la patrie, il faudrait une Convention nationale », et afin de soutenir la sanction royale il invoquait cet argument : « Tous les cahiers ne portent pas qu'il faille détruire la monarchie (1). Il y avait de l'opportunisme dans sa méthode : les députés du tiers ne durent pas se faire de grandes illusions sur les convictions du noble duc en la matière. Parlementarisme et monarchisme tôt ou tard finissent par s'exclure. Au fond de tout parlementaire, inconsciemment ou non, il y a du répubhcain. Le duc de Liancourt est grand-maitre de la garde-robe du roi, ami de Louis XVI; le 14 juillet 1791, en pleine assemblée il défendra courageusement Tinviolabité de sa personne; mais dans l'expression même de son courage on le juge sans foi au droit divin eten lasouveraineté royale. Et s'il fallait une preuve de plus de son inclinaison naturelle vers la souveraineté démocratique, je la trouverais dans ce fait absolument extraordinaire pour l'époque. Possesseur de revenus énormes, grand seigneur terrien, c'est lui qui, le 12 août 1789, propose l'allocation d'un traitement fixe aux députés afin que la part de souveraineté attachée à leur personne soit accessible à ([uiconque il plaira au peuple d'en revêtir...
(1) Séance du iiuirdi l" soptcnibrc 1789,
II est un autre point pourtant sur lequel les deux la Rochefoucauld se montrèrent plus inféodés encore aux idées démocratiques et plus hardis à les servir, c'est la sécularisation de lÉtat. A la fréquentation des philosophes ils s'étaient fait l'un et l'autre une religion spéciale, religion de cœur plutôt que de raisonnement, soigneusement dégagée de signes extérieurs, de ce que l'on nommait alors la superstition. « 11 est plus d'un catholique, dira le duc de Liancouit à son lit de mort, qui meurt intérieurement convaincu des vérités du protestantisme» (1). Dans de telles dispositions d'esprit on peut supposer qu'ils n'éprouvère.it pas grands scrupules à désolidariser l'État de l'Église et l'Église de l'État. C'est le duc de la Rochefoucauld qui. le 13 avril 1790, proposa et fît voter un décret affranchissant l'État de toute attache officielle à un culte quelconque. Je n'ai pas à discuter ici la moralité de cet affranchissement; mais il faut bien constater qu'il est difficile d'avoir été moins clérical et par conséquent plus moderne que l'inventeur d'une pareille motion. Aussi bien la question ne se posait pas alors entre l'athéisme et le fanatisme, elle était entre le fanatisme et la liberté de penser. Les fanatiques comme Mirabeau-tonneau s'écriaient: « Nous ne sortirons pas d'ici qu'on ne nous en arrache, à moins qu'on n'ait déclaré que la religion catholique est la seule religion nationale. » — « Pourquoi', répondait la Rochefoucauld, ferais-jode mes opinions des opinions
^1) Vie du duc de la Roche foucauld-Liancoiirf, par Frédéric- Gaétan do la RocliL'foucauld, son fils, p. 87.
dominantes? Un autre ne pourrait-il pas me dire alors: je veux aussi que les miennes soient dominantes; et si tousdeuxnousmettionsla même opiniâtreté à défendre notre manière de penser, n'en résulterait-il pas la mort de l'un de nous deux, peut-être celle de tousdeux(l)?» Quand vint la question desavoir si l'Etat s'emparerait des biens du clergé, les deux la Rochefoucauld, au nom de ce laïcisme officiel qui est la marque la plus essentielle de la France de 1789, ne tinrent aucun compte des avantages que leur possession assurait à uncertain nombre de citoyens ayant cessé de composer un ordre sp(''cial. « Turgot, ripostait la Rochefoucauld aux défenseurs du privilège, a dit que la nation est propriétaire des biens des corps. » Et il ajoutait aussitôt: « 11 a dit aussi, par un principe collatéral, (|uela nation ne peut toucher à la jouissance des usufruitiers (2).» Qui oserait affirmer que, circonscrite dans ces limites, pareille prétention soit une atteinte « réelle» à la propriété? — On Ta dit alors, on l'a dit depuis; on ne le dirait plus aujourd'hui. — Les hommes d'État ont des intuitions dont les reflets ne brillent que longtemps après eux. La Rochefoucauld fut un des fondateurs de la démocratie ecclésiastique qui, après tout, est d'essence plus chrétienne qu'une aristocratie dégljsc. Les deux cousins eurent le courage de celle opinion extrêmement hardie pour le milieu social auquel ils appartenaient. Le duc de la Rochefoucauld fut rapporteur deâ mesures à prendre pour l'aliénation
(1) Moniteur universel du 14 avril 1790.
(2) Séance du 31 octobre 1789.
des biens domaniaux, c'est-à-dire des biens du clergé (1), et par conséquent un des promoteurs de ces mesures. Chose étrange! On ne lui sut pas mauvais giéde son initiative. — «Ce seigneur, écrit le bailly de Virien , qui signale le fait, ne dément pas la bonne opinion qu'on avait de lui. — ... Il réunit une probité exquise à un très grand savoir, et il jouit même de l'estime des membres du côt('' droit (2)! » Quant au duc de Liaucourt, son Hls nous apprend « qu'il fut un des premiers à acheter des biens du clcigédont le roi Louis XVI avait ordonné la vente ))(3). Dans un ordre d'idées similaire, il est malheureusement une de leurs attitudes que n'explique aucun principe de démocratie et qui semble beaucoup plutôt dériver de l'esprit de secte. Lorsque la vente des biens d'église eut été décidée, la question de savoir si les ordres religieux conserveraient leur droit à l'existence se posa. Les biens de ces ordres constituaient la majeure partie de ceux désignés sous la rubrique de
(1) Séances du 2G juin et du 16 juillet 1790.
(2) Archives de Parme. Dépêche du bailly de Yirieu, 8 novembre 1790.
(3) Vie du duc de la Rochefoiicauld-Liancourt, par son fils, page 32.
Il est indispensable de remarqtn>r que les biens qualifiés de nationaux au temps de la Révolution se composaient de deux sortes de biens :
1» Les biens d'église, qui étaient des biens de corps, qui n'avaient que des titulaires momentanés et que l'on pouvait, par conséquent, acheter sans porter atteinte au principe de la propriété individuelle;
2» Les biens d'émigrés qui avaient été hérités légitimement de père en fils, et dans lesquels nul ne pouvait se substituer sans s'attribuer le bien d'autrui. [Note de l'auteur.)
« biens du clergé ». Du moment où, pour des motifs d'équilibre financier, la nation se décidait à les vendre, il n'y avait aucun motif d'excepter une abbaye plutôt qu'une cure. — D'autre part le droit pour un prieurde faire réintégrer de force un moine dégoûté de la contemplation dans son couvent, l'impossibilité oii celuici, une fois revêtu de la bure, était de tester ou d'hériter, constituaient des atteintes injustifiables à la liberté individuelle. Aucun libéral ne pouvait y souscrire. — Que les deux, la Rochefoucauld, quivoulaient sincèrement l'avènement de la démocratie, aient consenti à la vente des biens du clergé, qu'ils aient décidé que la loi civile cesserait de reconnaître les vœux monastiques et de prêter mainforte à leur accomplissement, rien de plus laïque, de plus conforme à l'esprit sécularisateur ; mais qu'ils aient déclaré que les ordres et congrégations seraient supprimés, que des citoyens à qu'il convenait de vivre dans le mysticisme au lieu de vivre dans la réalité, soignant les malheureux, enseignant les enfants par amour de Dieu et non pas seulement par amour de Thumanité, pour gagner le ciel et non pour faire leur propre bonheur sur la terre, n'auraient plus désormais la liberté de se recruter (1), voilà certes une atteinte peu commune à l'individualisme qui était la base du droit nouveau. — J'avoue avoir éprouvé une triste surprise en constatant que le premier orateur qui ait réclamé de l'Assemblée constituante la suppression « entières des ordres religieux était le duc de la Hochefoucauld, tandis que celui qui
(\) Décrets du 13 icvi-wr IT'.tO.
avait modéré son zèle et déclaré « impolitique et dangereux de supprimer enentierles établissements ecclésiastiques» était l'abbé Grégoire (1), un futur régicide! Quant au duc de Liancourt, il ne vit dans la décision de l'Assemblée « qu'une question économique (2) ». Le philosophisme de l'hôtel d'Enville avait décidément fait des siennes dans l'esprit des deux cousins : il les avait portés à dépasser les limites de la liberté individuelle, celles qu'en aucun cas la démocratie n'a le droit de franchir.
Les deux la Rochefoucauld n'intervinrent pas dans les discussions auxquelles donna lieu la constitution civile du clergé. La trouvaient-ils inopportune? Peutêtre. Jugeaient-ils que l'État sécularisé n'avait pas à s'immiscer dans les rites d'une église quelconque? Ce qui donne à le croire, c'est l'intervention du duc de Liancourt en faveur du vieux cardinal de la Rochefoucauld, prévenu d'avoir « interdit la confession et la prédication » à des prêtres assermentés dans toute l'étendue du diocèse de Rouen^dont il avait cessé, par suite de refus de serment, d'être archevêque titulaire. Le duc de Liancourt affirma que l'intention de son cousin n'était pas « de provoquer une révolution ». Cette excuse le couvrait à ses yeux; — l'État s'était sécularisé; l'église devait imiter l'État. Le duc de Liancourt demeurait fidèle au laïcisme démocratique, c'est-à-dire logique avec l'œuvre entreprise.
Dans une autre occasion, le duc de la Rochefoucauld
(1) Séances du vendredi 12 février et du jeudi 18 février 1790.
(2) Séance du 19 mars 1790.
affirma d'une façon plus extraordinaire encore la franchise de son démocratisme. Aine de famille, propriétaire de grands biens allodiaux, il se fit le champion du « partage égal des biens entre les enfants x> et par suite de l'abolition des majorats (1), institution privilégiée dont seule l'aristocratie terrienne profitait.
Deux grands seigneurs aussi initiés à la triture de la politique, aussi ouvertement pénétrés des nécessités de leur temps, étaient indiqués pour en préparer les changements. Leur franchise aussi bien que la grandeur de leur situation s'imposait à des députés réformateurs; les pauvres s'en remettent plus volontiers à un riche qu'à un gueux du soin d'améliorer leur sort. — Dès le début, l'Assemblée nationale les nomma rapporteurs de ses deux commissions les plus révolutionnaires, de celles où allait s'opérer, en réalité, la transformation de la France privilégiée et cléricale en France égalisée et laïque. Le duc de la Rochefoucauld fut rapporteur « du comité des finances », le duc de Liancourt « du comité de mendicité (2) ». — L'impôt et l'assistance publique! Des aristocrates de naissance allaient poser les bases des deux institutions modernes les plus typiques I
Le 18 août 1790, commence la discussion du premier budget régulier de la France. Le duc de la Rochefoucauld expose au nom du comité d'imposition les principes nouveaux de l'impôt, égal pour tous, et,
(1) Séance du 18 juin 1701.
(2J Séance du 25 lévrier IT'JO.
suivant son expression, « régénéré ». « De toutes les contributions, la plus naturelle sans doute est celle qui se perçoit sur les Fruits de la terre! » On lui a substitué, dans les États riches, la contribution pécuniaire, parce qu'on peut la rendre plus exactement proportionnelle au revenu net qui doit seul supporter la contribution; mais « son application serait impraticable dans un État longtemps livré à une administration arbitraire et variable, qui a augmenté les besoins en tarissant les ressources, exporté les capitaux vers l'agiotage, etc. » Conclusion : pas d'impôt unique sur l'ensemble du revenu de chaque citoyen, impôt sur les diverses branches de ce revenu. — Et voilà trouvée la raison mère des quatre contributions directes telles qu'elles existent encore aujourd'hui
Les contributions indirectes, celles qui frappent les boissons, les entrées des villes sont dénoncées. Elles ne sont conservées que provisoirement et parce que (( les besoins sont grands ». Mais elles sont antidémocratiques, et elles devront disparaître. En attendant « il faut graduer les tarifs de manière que les objets de luxe portent une plus forte charge et les aliments du peuple éprouvent une grande diminution ».
Enfin la nécessité est proclamée de supprimer « toutes les traites de l'intérieur et de régler aux frontières du royaume un droit unique sur les importations et exportations sans nuire au commerce (1) ».
Impôt sur les revenus, abolition des impôts decon-
(1) Rapport sur les impôts, lu au nom du comité d'imposilion parle duc de la Rochefoucauld, dans la séance du 18 août 1790.
sommation, liberté commerciale mitigée par un tarif général ! Toute la théorie de la révolution en matière d'impôts est dans ces trois principes. Et c'est le duc de la Rochefoucauld qui les proclame! La démocratie du xix'= siècle n'est- elle pas plus aristocrate en la matière que cet aristocrate?
Des quatre contributions directes à établir, celle qui offre le plus de difhcultés, c'est la contribution foncière. Son assiette est tout entière à remanier. Jusqu'ici les biens fonds du clergé, ceux des nobles ont été exempts de la taxe, les uns parce qu'ils étaient le patrimoine « de Dieu », les autres en compensation de l'impôt du sang, payé par leurs propriétaires. Cette imposition, qui était désignée sous le nom de taille; « imprimait une sorte d'abjection, parce qu'indépendamment des exemptions des nobles et des ecclésiastiques, une foule de privilèges attachés à des charges, à des fonctions, à des titres même sans fonctions, y dérobaient presque tous les hommes qui jouissaient de quelque crédit, de quelque fortune, de quelque considération (1) ». Qui dit cela? Le rapporteur, la Rochefoucauld. — Et il apporte le moyen de niveler cet impôt. Qui en déterminera le montant? Le besoin de l'État. Un instant l'on s'est demandé si l'État lepercevrait en nature ; l'Étatdevcnu en quelque sorte copropriétaire partageant les fruits avec le propriétaire primitif. Ce serait rapplication aux relations
(1) Rnpport sur IV'tahlisscini'iit do Timpùt foncier, lu au nom du coniilc tl'imposition par Icî duc do la Kociu'foucauld, dans la séance du 11 suptenibie 17*J0.
de l'État et du contribuable de ce que l'on appelle le métayage aux pays de l'Ouest, et aussi de ce que les socialistes de tous les pays désignent du nom « de bon socialisme ». La Rochefoucauld (1) démontre l'inanité d'un système qui, pour avoir l'aspect de l'égalité, n'en aurait nullement la réalité ; et il proclame la nécessité d'une « quotité du revenu net de la terre » payable en argent. Cette quotité variera suivant les besoins de l'État. Et si l'on maintient « la méthode des sols pour livres » appelés depuis centimes additionnels, grâce à laquelle on peut augmenter ladite quotité, c'est qu'on l'a trouvée à la fois ingénieuse et installée; mais il est bien convenu que les générations à venir n'auront pour ainsi dire plus jamais l'obligation d'y recourir. Notre moderne formule : ni impôts, ni emprunts, ne date pas d'aujourd'hui! Déjà à cette époque l'on avait de ces naïvetés.
Dans cet admirable plan, qui malheureusement n'a pas été suivi dans toutes ses parties, tout est prévu, et démocratiquement prévu (2) : la désignation complète des biens territoriaux, depuis les étangs jusqu'aux bois non exploités, la procédure à suivre pour les dégrèvements, laquelle se réduisait alors «■ à une simple requête communiquée au corps municipal » et jugée par lui, la création de ce que Ion a appelé « le fonds de secours», c'est-à-dire d'un crédit annuel prélevé sur l'ensemble de la contribution foncière et destiné à
(1) Rapport sur rùtablisseineiit de l'impùt foncier. Séance du 13 septembre IT'JO.
(2) Ibid. du IG septembre 1790.
venir après coup remplacer des exigences exagérées ou injustes du fisc.
Ce rapport est un pur chef-d'œuvre; il fut très applaudi, affirme le Moniteur universel (1). Aujourd'hui encore, après cent ans, il fait loi ; il est l'article premier du credo financier de la Révolution. Le duc de la Rochefoucauld en défendit les conclusions dans plus de dix harangues, qui font le plus grand honneur à ses talents (2).
Au cours de l'interminable discussion à laquelle donna lieu le premier budget législatif de la France, ce seigneur acheva d'établir les bases d'une juste comptabilité financière dans une démocratie. En se reportant aux discours qu'il tint au nom du comité des finances, on retrouve tous les desiderata des réformateurs actuels ajournés grâce aux dissipations et aux guerres de nos gouvernements. Les taxes de consommations à l'entrée des villes le choquent entre toutes. Il voudrait (c que les objets de consommation du pauvre ne payassent presque rien ».
Heureux temps où la commission du budget disait par son organe auxreprésentantsde laFrance: « Nous vous proposerons de supprimer les droits sur les œufs, sur les fromages, sur les vins, sur les poissons, sur les charbons de terre ; vous pourrez même supprimer ceux sur les porcs et les moutons et diminuer encore d'un tiers les droits sur les boissons (jui déjà le sont
(1) Moniteur du 17 septembre 1790.
(2) lôid., année 1790, pages 1202-l2Jl0-1283-13i3. Année 1791, pages 31o-CCl.
d'un cinquième sur le tarif. Ainsi le pauvre pourra aisément se nourrir (1). » Et soucieuse du droit à la vie des prolétaires l'Assemblée nationale adhérait aux conclusions de la Rochefoucauld.
Une autre fois son démocratisme se manifesta sous une forme peut-être plus méritoire encore. Aucune philanthropie n'était en jeu, le législateur travaillait dans un domaine purement intellectuel : il s'agissait de taxer la circulation des journaux. La Rochefoucauld s'y opposa et il décida du vote de l'Assemblée par ce dernier mot: « Personne ne révoquera en doute que, de tous les commerces, celui des idées soit le plus précieux, et je crois que vous devez le favoriser de toutes les manières (2). »
Nous avons mis cent ans à penser ce que pensait cet aristocrate! Et sommes-nous certains de le penser toujours?...
11 n'est pas une discussion relative aux finances, où le nom du duc de la Rochefoucauld ne se trouve mêlé. C'est toujours lui que le comité charge de rapporter ses décisions; on peut affirmer que l'œuvre fiscale de la Révolution est en partie la sienne. Mais si le côté démocratique et human i taire de cette œuvre éclaire sa renommée, son côté exclusivement financier l'assombrit quelque peu... La Rochefoucauld crut à la vertu des assignats (3). Partisan de la création du papier d'État, il devait fatalement l'être aussi de l'aliénation
(1) Moniteur des 20 février et 16 mars 1791.
(2) Moniteur du 18 août 1791.
(3) Moniteur du 16 avril 1790.
des biens nationaux (biens du clergé et biens de couvents), qui en étaient le gage. Cette question le préoccupe outre mesure. 11 harcelle perpétuellement ses eollègues(l), pour qu'ils la résolvent au mieux et au plus vite. Le rapport général sur cette aliénation, qu'il fit le 10 septembre 1790, est une page lumineuse (2). Ce qui frappe surtout, c'est que l'auteur y voit moins un motif d'équilibre budgétaire que l'avantage «. d'appeler un grand nombre de citoyens à la propriété... par une telle subdivision des objets dans les ventes, que le pauvre même qui voudra acquérir une petite propriété pourra y parvenir (3) ». La confiance et surtout l'argent ne se commandent pas. Les acheteurs ne se montrèrent que fort peu et le papier d'État fut promptement avili!
Le 29 septembre 1791, la veille du jour oij les États généraux se séparaient, la Rochefoucauld, dans un dernier rapport embrassant la situation financière de sa patrie, crut pouvoir dire: « En votant et réparlissant aujourd'hui les contributions pour 1792, vous mettez vos successeurs dans le cas do se livrer avec sécurité aux nombreux travaux qu'ils auront à faire. » 11 se trompait: il avait fait les finances de la France « démocratiques», ce qui était beaucoup; il ne les avait pas faites équilibrées, ce qui eijt été mieux.
Pendant que le duc de la Rochefoucauld était l'agent
(1) Moniteur, année 1790, pages 722-723-727-816-995.
(2) Idem, pages 10.'i.'?-10.";4.
(3) Séance du 11! juin 17!)0.
le 'plus actif de la réformation de l'impôt, le duc de Liancourt devenait l'organisateur de l'assistance publique, ou pour mieux dire de l'assistance du pauvre par l'État laïque.
C'était une grave question, la plus grave qu'un État sécularisé eût à résoudre, car qui disait sécularisé ne disait pas antichrétien. La France souffrante, pauvre, devait comme par le passé être secourue par la France valide et riche: seule, la méthode du secours devait changer. A la charité individuelle et volontaire, il fallait substituer la philanthropie collective et obligée, celle qui a nom : charité d'État. Jusqu'alors les moines, les religieuses avaient été les dispensateurs de la pitié des citoyens. Les biens de mainmorte accumulés entre leurs mains avaient eu comme destination première le soulagement de la misère; mais depuis longtemps ces biens en avaient été détournés et ils alimentaient pour une bonne part les plaisirs des abbés ou des abbesscs titulaires. D'ailleurs, l'aide aux deshérités et aux malades constituait un devoir national dont l'exercice devait affecter la bourse de tous les contribuables au lieu d'être laissé à la libre générosité de ([uelqucs-uns.
La mise en vente des biens ecclésiastiques, l'incendie des monastères, l'annonce de la dépossession prochaine de ceux qui en touchaient les revenus, avaient subitement raréfié la charité. On ne donnait plus aux portes des couvents fermés ou en ruine. Les misérables étaient éparpillés, les frères mendiants sortaient de partout, parcourant les campagnes,
criant au meurtre. — Tout ce vilain monde, refluait vers Paris, fomentant le mécontentement, prêt à s'enrôler dans la première armée de pillards venue. Il fallait aviser.
L'Assemblée nationale nomma un comité dit « de mendicité » .
Le duc de Liancourt en fut le président.
L'œuvre qu'il accomplit est une des plus compliquées dans ses détails que la Révolution ait eue à résoudre.
Elle est consignée dans six rapports.
Le premier contient un exposé de principes (1) :
1" Plus de charité, de la philanthropie. — « On a toujours pensé à faire la charité aux pauvres et jamais à faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la société ! »
2° Secours aux misérables, mais que surtout l'enrichissement par le travail leur soit rendu possible ! — « La législation qui a pour objet de secourir la pauvreté doit principalement avoir en vue d'en rechercher et d'en détruire les causes. »
3° Pas d'assistance superflue ; assistance complète à la pauvreté sans ressources : — « Insuffisance de secours, c'estcruauté, barbarie, m^anquement essentiel aux devoirs les plus sacrés. — Assistance superflue, c'estdestruction des mœurs, de l'araourdu travail ; c'est
(d) Rapport du coniitô de mendicité et exposé des principes généraux qui ont dirigé[son travail, par M. do la Rochol'oucauld- Liancourt. Séance du mardi 23 juillet 1790.
désordre, c'est injustice enfin, puisque c'est l'emploi des fonds publics sans la nécessité. »
Fort de ces trois affirmations, Liancourt, qui prévoit à bref délai l'extrême morcellement du sol, annonce que la division des biens nationaux entre un grand nombre d'acquéreurs, que l'abolition de toute distinction dans la nature des biens augmenteront le nombre des propriétaires, multiplieront les moyens de travail, assureront le perfectionnement del'agriculture, des manufactures, et attaqueront désormais la pauvreté dans ses sources véritables.
Quelques mois plus tard, il revient sur cette idée d'où date la genèse de la prodigieuse richesse de notre sol :
« Vos lois, en détruisant les gothiques préjugés qui s'opposent à l'industrie et au travail, en jetant dans la société une grande masse de domaines qui en paraissent soustraits, en multipliant ainsi le nombre des propriétaires, ont déjà fait beaucoup pour la richesse publique ; elles ont fait plus. . . ; en détruisant la mendicité religieuse, elles ont détruit un des plus grands fléaux des campagnes; car, indépendamment du funeste et désastreux exemple qu'elle présentait aux hommes disposés à la paresse, combien de familles pauvres ne se voyaient-elles pas frustrées des secours particuliers que la piété donnait de préférence à ces moines quêteurs ?... Certes, l'anéantissement de cet impôt, car c'en était un bien dur, bien impérieux pour les campagnes, pourrait bien entrer en quelque compensation avec ces aumônes stériles que certaines
riches maisons religieuses faisaient à la porte de leur monastère, aumônes qui appelaient, qui multipliaient, qui créaient des pauvres et des fainéants, et doi>t cependant elles veulent montrer aujourd'hui l'abolition comme un des plus irrémédiables malheurs de la constitution nouvelle : vos lois ont, sous tous les rapports, encouragé le travail, provoqué l'industrie et appelé la richesse nationale (1). »
Ce n'est pas un petit honneur pour un seigneur français, pour un clérical par caste, d'avoir défendu ces assainissements sociaux ! En se dégageaiTt des vieux préjugés, il a fait acte de courage, et montré une indépendance d'esprit qui commandent l'admiration!
Les principes posés, il fallait les appliquer; là commençait la difficulté.
Démolition avait fatalement précédé reconstruction; les anciens services hospitaliers étaient supprimés, les nouveaux n'étaient pas créés. — Ne trouvant plus pâture dans les campagnes, les fainéants affluaient vers les villes et y jetaient l'eifroi. Le comité de mendicité organisa des ateliers de travail ; son excuse est qu'il ne pouvait agir autrement. 11 sentait si bien le danger de cette mesure transitoire (2)
(1) Extrait du rapport sur les secours à répandre dans les départements, fait par M. de la Rocbofoucauld-Liancourt à la séance du jeudi 16 décembre 1790, lu dans celle du 2fi du même mois.
(2) L'Assemblée nationale afTocta un crédit de quinze millions à l'ouverture des ateliers nationaux, sur lesquels elle ordonna une distribution immédiate de 80.000 livres par département. Le reste servit à solder les ateliers de la ville de Paris, où il y eut jusqu'à 20.000 ouvriers. (Voir la séance du jeudi 16 juin 1790.)
qu'il avait soin de dire : « La fixation du prix des travaux à la tâche ou à la journée sera toujours inférieure au prix courant du pays pour les travaux du même genre et sera déterminée par les corps administratifs des lieux oii les ateliers seront ouverts (I). »
Ayant paré au plus pressé, le comité voulut apprécier de ses yeux l'organisation des anciens hôpitaux. Muni des pleins pouvoirs de l'Assemblée, il s'en fit ouvrir .les portes. Voici ce qu'il y vit :
« Des établissements fondés pour soulager l'humanité souffrante, devenus des sources inépuisables de toutes les espèces d'infortune et d'inhumanité !
Tous les âges, toutes les faiblesses de caractère,
tous les vices de l'âme, tous les maux du corps confondus avec une barbarie froide, tranquille, appuyée sur Vusage, sur rhabilude... Des malheureux privés de raison mêlés aveuglément à des épileptiques et à des hommes arrêtés pour inconduite... ; plus loin, à la voix d'un subalterne .des hommes jugés par lui dignes de punition enfermés dans des armoires où les plus petits sont forcés de rester assis... Il n'y a pas trois mois qu'on les précipitait, chargés de chaînes, dans des cachots à quinze pieds sous terre, resserrés dans un espace de trois pieds sur cinq... C'est là qu'à la volonté d'un gouverneur ou d'un économe des hommes et des femmes ont été jetés et oubliés pendant des mois et des années entières. On en nomme plusieurs qui y ont passé douze ou quinze ans... Un des plus grands
(d) Projet de décret présenté par M. de la Rochefoucauld sur les ateliers de secours. Séance du mardi 31 août 1790.
inconvénients du régime de ces maisons est l'énorme disproportion d'employés avec les pauvres à assister. (Déjà !) Elle est de plus d'un sur cinq. Les revenus de l'hôpital général sont environ de 3.600.000 livres... La partie de la dépense affectée particulièrement aux pauvres, c'est-à-dire la nourriture et l'habillement, ne s'élève qu'à l.Ooo.OOO livres. Les frais d'administration consomment tout le reste (1). »
Voilà où en était l'assistance prétendue publique en l'an de grâce 1790 I
Le duc de Liancourt dénonça tout d'abord à Louis XVI ces abus monstrueux. « Louis XVI en frémit; il ordonna que ces affreux cachots fussent comblés sur-le-champ et à ses propres frais (2). »
Mais ce n'était pas de pitié royale que la France misérable avait besoin; c'était d'une administration officielle et responsable. — Le comité de mendicité travailla dès lors à la créer de toutes pièces. Il élabora un vaste plan d'ensemble. Ses lignes principales sont :
1° La réunion de tous les fonds destinés au soulagement des pauvres en une masse commune dans les mains de la nation, pour être répandus par elle là où les besoins les appelleront et dans la proportion qu'ils indiqueront. — Plus de revenus spéciaux par conséquent affectés à telle ou telle niçiison de charité : — «L'égalité de traitement, suite naturelle de l'égalité de
(1) Moniteur universel du samedi 16 octobre 1790. (Rapport du duc de Liancourt.)
(2) Vie du duc de Liancourt, par son fils Gaotan (p. 3o).
droits, serait rompue, si les hôpitaux, les maisons de charité aujourd'hui existants restaient avec leurs revenus actuels et avec leur actuelle attribution, puisque, dans certains départements, dans certaines parties de département, les maladies, la vieillesse, les infirmités resteraient sans secours, tandis quedesaumônesabondantes entretiendraient dans d'autres, par des secours superflus, réloignenient du travail et de toute prévoyance. »
2° Vente des biens-fonds hospitaliers afin que ces biens, divisés entre un grand nombre de citoyens et par conséquent mieux cultivés, « rapportent à la masse de la société tous les produits dont ils sont susceptibles » ; et afin aussi : « d'augmenter les avantages que les pauvres doivent en retirer ». Ces avantages, disait le comité, étaient « certains» et « évidents ».
3° Plus de biens de mainmorte. — « Il faut éteindre jusqu'au moindre germe de la possibilité d'y revenir. .. »
4° Pas de taxe municipale des pauvres... Cette taxe serait « injuste, » parce qu'elle serait « inégale », les pauvres n'étant pas répartis en proportion semblable dans les diversescommunes du territoire; — elle serait c< cruelle » à l'égard des misérables, «les divers départements devant nécessairement employer tous les moyens de ruse et de force pour se renvoyer réciproquement les familles qu'ils devraient secourir. »
5° Création d'un « fonds de secours », composé du produit de la vente de tous les biens d'hôpitaux. — «Lanation qui reconnaîtle droit du pauvre ne doit
plus employer le terme de fonds de charité ou d'aumône. » Ce fonds de secours sera réparti par chaque législature nouvelle entre les divers départements.
G" Création « d'agences de districts composées de quatre citoyens, dont un médecin, choisis par les électeurs, présidées par les juges de paix, et soumises à la direction des assemblées de département et de district » (1).
Toute la législation moderne de l'assistance publique est en germe dans ce programme, depuis le budget destiné à faire face à cette assistance jusqu'à l'ébauche de nos bureaux de bienfaisance. Mais ce programme est immense; à lui seul il est une révolution dans la Révolution. Passer du bon plaisir à l'obligation légale, de la propriété à raille têtes à la propriété d'État est une opération qui ne se réahsera qu'avec l'aide du temps. Liancourt lèsent ; il eu souffre comme tous les initiateurs d'idées... Il harcèle l'Assemblée nationale. Celle-ci hésite ; elle procède par réformes locales. — « C'est dans l'Assemblée, s'écrie Liancourt, qu'il faut \(nr et vouloir uu meilleur ordre de choses, et il est incontestablement préférable d'en retarder l'entreprise que de la rendre incomplète, que de la modérer (2). »
Successivement il en obtient une foule de crédits
(1) Rapport surlos bases constitutionncllosdu systOmc général de la législation et de l'admiiiistration des secours, lu à la séance du 31 janvier 17'J1, par M. de la Rocliei'oucald-Liaucourt.
(2) Séance du 5 avril 1791.
destinés à venir en aide aux hôpitaux dépossédés (1), aux enfants trouvés (2), etc.; mais il ne lui arrache pas cette décision générale qui eût épargné à la France parlementaire bien des tâtonnements, et à la France hospitalière bien des déboires ! A la veille de leur séparation les États généraux se tirèrent de difficulté par une déclaration de principe... «. L'assistance des pauvres, était-il dit, dans tous les âges et dans toutes les circonstances delà vie est mise au rang des devoirs les plus sacrés delà nation. — Sesreprésentantsen font une charge nationale, à laquelle il sera pourvu ainsi qu'aux dépenses pour l'extinction de la mendicité sur les revenus publics dans l'étendue qui sera nécessaire (3). »
Quoiqu'elle fît honneur à ceux qui l'avaient provoquée, la déclaration ne résolvait rien. — L'œuvre dont elle affirmait la nécessité fut réalisée par la convention qui, le 13 juillet 1793, réunit les biens des hôpitaux au domaine de l'État, et par le premier consul qui, en 1800, organisa la gestion administrative des établissements hospitaliers ; ils ne firent qu'appliquer les méthodes conçues par le fondateur de l'assistance publique en France, par le duc de Liancourt. Aussi est-il juste dédire que si d'autres eurent le mérite de la vulgarisation, lui eut le mérite et le coura2;e de l'invention.
(1) Ibid.
(2) Séance du 20 juin 1791.
(3) Décret du 27 septembre 1791, proclamé sur la proposiliou du duc de Liancourt.
Le duc de Liancourt témoigna de plus d'une autre façon le cas qu'il faisait des devoirs philanthropiques de l'État moderne.
Un jour il eut maille à partir avec son collègue au comité de mendicité, Guillotin, celui dont le chansonnier disait :
Et sa main
Fait soudain
La machine Qui simplement tuera Et que l'on nommera
Guillotine.
Le trop célèbre docteur, pour augmenter son prestige, avait imaginé de faire nommer un « comité de santé » dont en sa qualité de médecin il aurait été le président. Liancourt sut lui dire, à la face du Parlement, que Fœuvredont il fallait poursuivre le triomphe était une grande réforme d'ensemble et non l'exaltation d'un collègue (1).
Une autre fois, il demanda à l'Assemblée et il obtint d'elle de prendre sous la protection de la nation les veuves et les enfants des gardes nationaux et des soldats morts à Nancy pour le rétablissement de l'ordre (2).
Partout où il fautfaireœuvredephilanlhropied État, Liancourt a])parait, ami du pauvre, rappelant à son pays qu'il n'a pas le droit de se désintéresser des soulfrants...
(1) Séance du 13 septembre 1790.
(2) Séance du 3 décembre 1700.
LES DEUX L.V ROCHEFOUCAULD lOJ
Telle est la participation des deux, la Rochefoucauld à nos grandes institutions modernes. L'un a créé les finances de la France, l'autre son assistance. — Nuls plus qu'eux ne méritent le titre de gentilshommes démocrates. Ce ne sont pas les formes extérieures de l'œuvre démocratique qu'ils ont exaltées, c'est l'œuvre elle-même.
Prétendre que dans leur vie publique, que dans leurs attitudes il n'y ait pas eu quelques naïvetés, serait une flagornerie dont leur personnage ne serait nullement rehaussé. — Pour entraîner les autres il faut être enthousiaste; tout rcmueur d'id(''es est quelque peu naïf. — Les deux cousins crurent à la Révolution, ce en quoi ils eurent raison ; mais ils crurent aussi que des articles de loi sulTiraient à déterminer la modération de leurs concitoyens, ce en quoi ils eurent tort.
C'est ainsi que, le lo juillet 1789, le duc de Liancourt annonce en termes émus à l'Assemblée nationale d'abord (1) puis aux électeurs de Paris (2) réunis à l'hôtel de ville que Louis XYl, sur sa demande, « autorise le rétablissement de la milice bourgeoise » et « l'éloignemcnt des troupes étrangères ». — Lui aussi, et quoique lieutenant général, il a foi en la garde nationale !
Un autre jour, le duc de la Rochefoucauld se laisse prendre aux félicitations mélodramatiques qu'une
(1) Séance du 16 juillet 1789.
(2) Gazette nationale, u" ^G. Événements qui ont suivi la prise de la Bastille.
société anglaise rassemblée à Londres pour fêter l'anniversaire de la révolution de 1688 adresse aux États généraux ; et pompeusement il proclame l'Angleterre et la France « les deux premières nations du monde » (1) !
C'est lui aussi qui, au nom des droits de l'homme, demande et obtient que les noirs de nos colonies aient une représentation élue. Deux ans plus tard, la Convention abolira l'esclavage, et toute cette belle philanthropie viendra aboutir à la perte de Saint-Domingue et d'Haïti...
Que dire du royalisme des deux cousins, si ce n'est qu'il fut loyal tout en revêtant une fornje dont la chimère est apparue depuis et apparaîtra de plusen plus à l'avenir. Souveraineté du peuple et souveraineté du roi sont deux termes qui s'excluent. Les rois parlementaires sont des rois domestiqués, et dans un pays où la logique est impitoyable, des rois domestiqués sont bientôt des rois renvoyés. Cette vérité n'apparut pas à la noblesse libérale de 1789 à 1791. Celle-ci constitua volontairemeot un régime démocratique qui parla force des choses, et sans qu'elle s'en doutât, devait aboutir ou à la république couronnée, c'est-àdire à l'Empire, ou à la république tout court. — 11 y eut là une erreur d'optique, il nyeut pas de trahison ; le tempérament l'emporta sur le raisonnement. Combien de choses humaines sont témoins du même phéno mène !
{{) Séance du 25 novembre 1789.
Les deux la Rochefoucauld ne furent traîtres ni au bon ordre, ni à la personne Louis XVL
Tout au contraire, en plus d'une occasion, ils excitèrent l'Assemblée à réprimer les excès et à punir les coupables, en particulier lors des troubles qui désolèrent Marseille et Avignon.
Le deux avril 1791, Mirabeau meurt. Barère demande (1) « qu'il soit fait au nom de la patrie une invitation à tous les membres de l'Assemblée d'assister à ses funérailles s>. Barère pleure. « Des députés en grand nombre mêlent leurs larmes à celles que répand l'orateur. » Liancourt pleure peut-être aussi : il appuie la motion de Barère, mais quel motif donne-t-il à son adhésion ? « Que le collègue qu'il s'agit d'honorer, une des dernières fois qu'il est monté à 1* tribune, a pris l'engagement solemnel de combattre les factieux (2). » Quelques jours plus tard, le duc de la Rochefoucauld demandera à l'Assemblée nationale d'affecter l'église Sainte-Geneviève à la sépulture « des amis du peuple (3) ». Il est juste de dire que le monument^ à peine terminé à cette date, n'était point livré au culte catholique (4).
Jusqu'au* bout de leur mandat, les deux cousins
(1) Séance du 2 avril 1791.
(2) Séances des 11 mai 1790 et 2 mai 1791.
(3) Extrait des registres du directoire du département de Paris. Moniteur universel 1791, n° 94. *
(4) Les travau.\ commencés en 1737, par l'ordre de Louis XV, pour remplir un vœu fait par lui à Metz pendant sa maladie, ne furent achevés qu'à la fin de 1790, et c'est le 2 avril suivant que le Panthéon fut consacré à la sépulture des grands hommes.
d04 GENTILSHOMMES DÉMOCRATES
sont demeurés des libéraux et des démocrates. S'ils ont fait éclore lesg^mes de la république, je le répète, c'est sans le savoir et sans doute aussi sans le vouloir.
Leur œuvre politique terminée, il leur restait à la défendre. — La façon dont ils s'y prirent, bravant la populace sans souci de la proscription et de la mort, démontre qu'ils ne furent ni des faiseurs, ni des factieux.
Le 17 janvier 1791, le duc delà Rochefoucauld avait été élu membre du directoire du départementde Paris par l'assemblée électorale. — Le mèuie jour, les Parisiens venaient d'appeler à l'honneur de diriger leurs affaires les trois députés qui, aux États génér-aux, s'étaient distingués le plus par leur science et leur civisme, Talleyrand, Mirabeau et le fils de la duchesse d'Enville. — Le directoire départemental équivalait à ce qu'est aujourd'hui un conseil général;, avec les attributions de police en plus, et la haute main sur les gardes nationales.
Dès le 18 avril 1791, quand la plèbe s'était opposée au départ de Louis XYl pour Saiut-Gloud, la Rochefoucauld avait dénoncé au nom du conseil qu'il présidait cette violation de la liberté royale. Il avait été félicité par l'Assemblée nationale de son attitude (1).
Philosophe et réformateur, ceseigneurentendait dé-
(1) Séance du 18 avril ITDl.
fendre la liberté et la démocratie par la constitution. Or, voici ce qui allait se passer au lendemain du jour où cette coustitution venait d'être déclarée définitive (30 septembre 1791). Une nouvelle assemblée était élue. Les 9 et 20 novembre 1791, elle votait deux décrets, l'un déclarant les émigrés suspects, prononçant la séquestration de leurs biens et condamnant ceux qui ne seraient pas rentrés en France avant le l"" janvier 1792 à la peine de mort; l'autre édictant des peines sévères contre les prêtres réfractaires au serment prescrit par la constitution civile du clergé. Le roi refusa sa sanction. Il avait le droit de veto; il' en usait. Mais ce que l'on ignore, c'est que le prince venait d'être « officiellement sollicité de s'en servir » par ce directoire du département de la Seine que la Rochefoucauld présidait. « Tout citoyen est libre dans ses rapports avec l'être suprême, » avaitditTalleyrand, le premier des évoques assermentés (1)!
Le 18 juin suivant (1792), lAssemblée législative a voté deux autres décrets, l'un décidant la déportation de tout prêtreinsoumis, l'autrela formation d'un camp de20.000hommessous Paris,destinés à appuyer la décision de la plèbe. Une foisencoreLouisXVIuse de son droit constitutionnel; malgré Rolland, malgré Dumouriez, il oppose le veto. Une crise ministérielle éclate;
(1) Archives du Parme. Dépèclie du baillv de Virieu, 9 ni< i
Le mot « être suprême » avait été couramment employé dès le début de la Révolution par les gens les plus religieux et par les évêques eux-mêmes, pour dénommer « Dieu » ! {Noie de l'auteur.)
d06 GENTILSHOMMES DEMOCRATES
les GirondiES sont renvoyés. Ici encore apparaît la Rochefoucauld à la tête du directoire départemental. Au nom de 8000 pétitionnaires parisiens il vient solliciter le roi de ne pas attirer vingt mille gredins aux abords de la capitale, dont le premier acte sera de le renverser lui et la constitution française. Voilà qui prouve que pour avoir compris et accepté la démocratie on n'en reste pas moins libre de demeurer homme d'ordre et honnête homme!
Malheureusement;, pas plus la Rochefoucauld président du directoire départemental que Louis XVI roi de France ne sont servis par de loyaux agents. En haut comme en bas, il y a quelque chose de pourri dans l'État. Un soulèvement se prépare ; la date a été choisie. C'est deux jours après qu'il doit avoir lieu. Le 20 juin est un double anniversaire: celui du serment du jeu de paume, celui de la fuiteà Varennes. Les conspirateurs ont trouvé des complices jusque sur les marches du palais municipal. Pétion est des leurs ; ils attendent le prétexte; ils l'ont. Dès le 19 au soir, Paris s'agite; on sent dans l'air ces frémissements défoules, préludes des grandes colères. « Aux Tuileries, il y a plus de personnes que de grains de sable (1). » Les cricurs hurlent : « la déchéance de l'individu royal. » La Rochefoucauld est brave et résolu. Les constitutionnels qui composent le directoire du département lesont aussi. Ils mandent Pétion; ils mandent les administrateurs de police ; ils les forcent à donner à Romainvil-
(1) Journal dune bourgeoise pendant la Révolution, \>. 133.
liers, commandant généralde la garde nationale, l'ordre écrit « de tenir les postes au complet, de doubler ceux de l'Assemblée et des Tuileries, d'avoir des réserves d'infanterie et de cavalerie, et au besoin de requérir les troupes deligne ». En même temps ils les somment a d'avoir à prendre sans délai toutes les mesures nécessaires pourempècher les rassemblements contraires à la loi » .
La Rochefoucauld et ses collègues ont fait leur devoir; Pétion trahit le sien. Après avoir écrit ces ordres il prend un arrêté ordonnantde «rassembler sous les drapeaux les citoyens de tous uniformes et de toutes armes, lesquels marcheront sous le commandement des officiers de bataillon. L'émeute est légalisée sinon légitimée ; désormais, la répression est impossible. — On sait le reste, la royauté avilie, son palais violé, le bonnet rouge, ancêtre du drapeau rouge, acclamé. Cette journée, l'une des plus laides de la Révolution, est la griserie de la souveraineté populacière.
Dès le lendemain, 70 départements envoyent à l'Assemblée législative des adresses indignées. . . 20 . 000 signataires protestent contre ce «crime de lèse-nation (1))). Lafayette quitte l'armée qu'il commande à la frontière, il accourt : chez qui descend-il? Chez la Rochefoucauld (2), qui peut-être l'a appelé, sur lequel en tout cas il sait pouvoir compter.
S'il eut réussi dans son plan de dispersion du club
(l)Lettr(3 de Lafayette à l'Asscuablée.
(2) Toulonjuou. //«f. de France, depuis la Révolution de 17 S9 t. IL p. 17'J-180, édition do 1801.
des Jacobins, c'eût été grâce au concours du président du directoire de Paris. Abandonna, il est obligé de regagner son camp. La Rochefoucauld ne se décourage pas. 11 ouvre une enquête sur la conduite de Pétion et du procureur général de la commune, Manuel; le 6 juillet, la vérité du rôle que ces deux polissons ont joué dans la funeste journée éclate claire comme la lumière ; le directoire départemental suspend Manuel et Pétion de leurs fonctions.
Malheureusement, le 13 du même mois, ils y sont rétablispar un décret de l'Assemblée législative, décret qui. mieux que tout, prouve la complicité de cette assemblée avec l'émeute. Plutôt que d'accepter la responsabilité d'une lâche reculade, la Rochefoucauld donne sa démission.
Désormais il n'est plus rien dans l'État, ou plutôt il n'est qu'un proscrit.
La commune n'a rien eu de plus pressé que de le classer parmi « les soi-disant conspirateurs du 10 août », et elle l'a déclaré justiciable du tribunal excep tionnel élu par les sections afin de juger les crimes commis dans ladite journée « et ceux y relatifs, circonstances et dépendances (1) » !
Rester à Paris, c'est la mort. Émigrer, c'est imiter ceux que l'on a blâmés. La Rochefoucauld se contente de s'éloigner du foyer révolutionnaire. Il part pour les eaux de Forges, au cœur de la Normandie, au pays du bon sens et de la bonhomie. C'est là (ju'il espère
(1) Rapport de Hérault de géchelles (17 août 1792).
trouver la sûreté dans l'oubli. II comptait sans ses hôtes. Les Jacobins sont partout , et ils ne pardonnent pas. Par le seul fait qu'il a résisté à la plèbe, le gentilhomme démocrate est un conspirateur hypocrite ; il leur faut sa tête, ils l'auront. Le duc, revenant de Forges, passe à Gisors. Au sortir d'une auberge il est reconnu et appréhendé par un commissaire de la commune de Paris. Entouré de la municipalité du bourg, escorté par douze gendarmes et cent gardes nationaux, il est conduit à pied à travers les rues. 300 volontaires de l'Orne et de la Sarthe qui sont de passage s'attroupent en criant : « nous allons avoir sa tête, rien ne peut nous en empêcher. » Vn coup de pierre atteint la Rochefoucauld à la tempe; il s'affaisse..,; son escorte est enfoncée; il est achevé à coups de sabre (1). La montre qu'il portait ce jour-là existe encore; on y voit incrustée la pointe d'un poignard qui en avait percé les boîtiers... (2).
Ainsi mourait le 4 septembre 1792, sous les yeux de sa malheureuse mère, la duchesse d'Enville, âgée de quatre-vingt ans, de celle qui avait été l'inspiratrice des philosophes, c'est-à-dire des initiateurs de la démocratie, le duc de la Rochefoucauld. — Ce grand réformateur succombait de la main de ceux qu'il avait émancipés. Si l'on pouvait dire de la politique
(i) Talne, la Bévolufion, tome II, page 342. — La veuve du duc de la Rocliefoucauld, née Rohan-Cliabof , épousa en seconde noce son cousin le comte de CastoIIane, député comme son premier mari à l'Assemblée constituante. (A'o/e de l'auleur.)
(2) Cotte montre appartient aujourd'hui à M. le duc de Doudcauville.
qu'elle a ses saints , il faudrait proclamer que la Rochefoucauld en fut un. Il ne manqua à sa gloire aucune couronne, car il eut celle du martyre. Il fut tué parce qu'il avait été un démocrate loyal, et non un démagogue. |
Les politiciens de cette espèce honorent la politique; iU demeurent les maîtres du progrès et l'honneur de leur sang.
Moins malheureux que son cousin, le duc de Liancourt (1) devait prolonger sa vie bien des années encore et avec elle son action en faveur de la démocratie.
Au lendemain de la séparation des Etats généraux, il retourne à Rouen, où il réside comme gouverneur raihtaire de la Normandie. Il s'applique et il réussit à prévenir la moindre agitation.
Mieux que tout panégyrique, ce fait prouve en favcurde sou tact et de sa fermeté. Si Louis XVI voulait profiter de la popularité de son heulenant général il le pourrait. Celui-ci n'a que quatre régiments sous ses ordres, mais ils sont admirablement disciplinés; le roi peut venir au milieu d'eux. Liancourt lui garantit la sûreté contre une assemblée parjure à la constitution et contre une populace ivre de sang.
Louis XYI refusa l'ol'lre de son serviteur, ou plutôt
(1) A la mort du duc delà Rochefoucauld, sou cousiu, devenu l'aillé de sa iuaisou,piit à sou tour le titre de duc de la Rocheloucaulil. Nous continuerons néanmoins, alin de l'aciliter la tàclie du lecteur, à le désigner sous le nom de duc do Liancourt, le premier quil ait porté. (Sole de l'auteur.)
LES DEUX LA ROCHEFOUCAULD Hl
il ajourna sa réponse : « L'affaire de Varennes, répondit-il, est une leçon (1) ! » Six semaines plus tard avait lieu la journée du 10 août....
Malgré tout, le duc de Liancourt essaya de résister. Ayant réuni ses soldats sur le champ de Mars de Rouen, il leur fit prêter à haute voix un nouveau serment de fidélité au roi et à la constitution. « J'étais, a raconié son fils, quoique enfant, à cheval à ses côtés ; je me souviens des acclamations des troupes et du silence du peuple de la ville {'à). » Cinquante -sept ans plus tard, en février 1848, le général de Gastellane, mon grand-père, commandera cette même place de Rouen; et ses grenadiers, fidèles eux aussi, acclameront la monarchie tombée! — Les rois ont parfois des silences étranges !
Abandonné, sans ordres, sans places fortes, Liancourt, averti qu'un mandat d'arrêt vient d'être lancé contre lui, n'attend pas les assassins; il émigré. Jusqu'à l'extrême limite il a été fidèle à la royauté aussi bien qu'à la liberté... Aussi se refuse-t-il à aller au rendez-vous d'où des Français, oublieux de leurs devoirs, invitent les armées étrangères à marcher contre la France. C'est vers l'Angleterre qu'il se dirige, y cherchant simplement un abri. Sans un brave pêcheur de Crottoy, qui consentit à lui faire passer la Manche dans une barque, poursuivi, errant depuis
(1) Marie' Antoinette, par Maxime do la Roclieterie. Didier,
(2) Vie du duc de Liancourt, pai" son fils Gaétan, p. 37.
plusieurs jours au bord de la mer il n'y aurait jamais abordé.
Que faire en exil? Travailler quand même au triomphe de sa conviction. C'est ce que fit l'exilé. . . Jadis en France il avait connu, chez sa tante d'Enville, Arthur Young, le philosophe des champs. Arthur Young habitait à Burg Saint-Edmunds, en Suffolk : il s'y exerçait aux améliorations agricoles. Liancourt s'établit auprès de lui, vivant petitement (1), mais assistant, avec l'espoir d'en faire profiter un jour sa patrie, aux essais agronomiques de son hôte...
11 y était encore quand il apprit que Louis XVI venait d'être mis en jugement. — Aussitôt, et c'est un trait qui montre ce que valait Tàme de ces grands réformateurs convaincus, il écrit à Barrère qui préside la Convention une lettre où il demande à être cité comme témoin dans le procès du roi. — Barrère, qui l'a connu à la Constituante, qui sait ce qu'il vaut, mais qui sait aussi ce que valent ses collègues, met la lettre dans sa poche. La vie du gentilhomme ;fut épargnée; et pourtant il n'avait pas hésité à la risquer en témoignage de la vérité.
Poursuivant alors malgré les vois, malgré les meurtres, malgré la guillotine, la réformation de la société française, il se décide à passer aux Etat-Unis. 11 va
(1) Quelques jours avant le 10 août, Louis XVI lui ayant confié la grno qu'il éprouvait, et les obstacles que le manque d'argent pouvait opposer à dos mesures de salut pour sa personne et pour sa famille, il n'avait pas hésité à lui envoyer ItlO. 000 francs qui étaient sa seule ressource. (Vie du duc de Liancourt, par son fds, page 37.)
étudier sur place les bases d'une démocratie honnête et ordonnée. Son voyage est une enquête. Talleyrand le rencontre à New-Yorck et écrit à M'"*" de Genlis: « M. de Liancourt est-ici faisant des notes,, demandant des pièces, écrivant des observations,, et plus questionneur mille fois que le voyageur inquisitif dont parle Sterne. » Tout ce qui tient aux vices et aux vertus de l'administration dans la politique, dans l'agriculture et dans le commerce est sondé par lui.
Des États-Unis, il passe au Canada. Là, un épreuve l'attend devant laquelle sans doute d'autres auraient succombé.
Louis XVIII, qui n'est pas à cette date le prince libéral et mesuré qu'il devint par la suite, furieux qu'un gentilhomme appartenant à la maison du roi se soit permis dépenser d'une façon différente de la sienne, lui écrit pour demander sa démission de grand-maitre de la garde-robe. Liancourt répond « qu'il a été heureux, pendant près de vingt ans, d'être attaché par cette charge au vertueux roi Louis XVI, mais qu'il ne reconnaît pas à un autre le droit de le contraindre à la conserver ou à la rendre » (1). Vingt-quatre heures après il reçoit de lord Dorchester, gouverneur des possessions anglaises, un ordre d'expulsion. « Il est en moi, profondément en moi, s'écria le patriote, de préférer garder toute ma vie mon état de banni et de pauvre diable, à me voir rappeler dans mon pays et dans mes
(1) Vie du duc de Liancourt^ par sou fils, page 47.
biens par rinfluence des puissances étrangères (1). »
Et il continua à errer !...
Vers la fin du Directoire, au début de l'année 1799^ sans être légalement pacifiée, la France commençait à l'être en fait. Son gouvernement affichait encore le purisme républicain, mais il ne l'appliquait déjà plus. Les émigrés, les prêtres orthodoxes réapparaissaient, et à condition de ne pas braver un pouvoir en loques leur présence était volontairement ignorée. Assuré de la complicité de Tallcyrand, Liancourt vint à Paris. Son ami, rapatrié lui-même depuis deux ans :et ministre des affaires étrangères, « le voyait en secret et empêchait qu'on le persécutât (2) ».
Malgré la loi de mort et de proscription qui continuait à être suspendue sur sa tête, le gentilhomme ne s'en tint pas de continuer son œuvre d'antan.U savait que les fleuves ne remontent jamais à leurs sources, et que les hommes qui ne commandent plus aux foules sont vite commandés par elle. 11 ne poursuit plus qu'un but : inculquer à son pays les principes de la vraie liberté ; sans souci des vengeances du Directoire, il livre au public le résultat de ses recherches sous le titre de Voyage aux Etats-Unis.
Puis reprenant en sous-main l'œuvre commencée aux États généraux, celle de l'assistance publique, il publie un ouvrage « sur les prisons des États-Unis », indiquant ce qui manquait à celles de la France.
De cette même année 1799 date l'importation qu'il
(1) Vie du duc de Liancourt, par son fils, ])age 47.
(2) Ibid., pages 47 à 50.
fit de la vaccine. Le vaccin venait d'être découvert par le médecin anglais Jenner; les préjugés allaient leur train contre 'lui et la petite vérole continuait ses ravages. Liancourt, sans ressources (il n'était pas encore rentré dans ses biens), ouvre une souscription, emprunte, établit un comité de vaccination, et les inoculations commencent. Que de millions de Français lui doivent la vie ! Liancourt, Pasteur, deux bienfaiteurs de l'humanité dont la postérité associera un jour les noms!
Vers le même temps, au moyen d'une autre souscription il institue les dispensaires. Désormais les « indigents » malades commencèrentà être traités à domicile par des hommes de l'art.
Dans le malheur comme dans la prospérité, la vie du gentilhomme démocrate est une; lebutest lemême, la régénération des humbles par la coalition des heureux de ce monde.
Voici venir le Consulat, puis l'Empire, et avec eux la • sûreté individuelle, sinon la liberté. Les émigrés ont recouvré leurs droits de citoyens; Liancourt peut agir au grand jour. Mais le gouvernement d'un homme c'est encore le despotisme. Un ancien constituant, qui s'est associé à la Révolution afin de mettre l'administration de la France dans les mains de tous au lieu de la laisser dans les seules mains du roi, peutil servir cet homme? S'il le faisait, il se donnerait un cruel démenti. Aussi n'est-ce pas par l'action officielle que durant tout l'Empire Liancourt poursuivra l'établissement de la démocratie, c'est par l'action
116 GENTILSHOMMES DEMOCEIATES
privée... Ne pouvant être un serviteur public de la France, plus que jamais il va devenir un philanthrope, c'est-à-dire un ami du peuple.
Dès 1790, celui que Bonaparte qualifia dédaigneusement « de manufacturier » avait voulu être le bienfaiteur de la classe ouvrière. Il construisait à Liancourt une filature de coton où étaient introduites vingt-quatre machines appelées « Jeannettes », les plus parfaites que l'on eût alors, filant chacune cinquante livres de coton par jour, et deux machines à carder. — La filature mécanique était substituée ainsi à la filature à la main. Redevenu propriétaire de son château, regardant d'un œil inquiet et probablement sceptique se dérouler l'épopée impériale, Liancourt reprit ses grandes fondations, assuré que l'État tôt ou tard viendrait prendre modèle sur les œuvres accomplies par son initiative.
Sa tilature mécanique l'occupe tout d'abord ; elle est en pileux état. — On n'y file guère et on n'y carde qu'à de rares intervalles. Il vend les Jeannettes ; il les remplace par de nouveaux métiers d'origine anglaise dits « Mul Jenny » ; puis il adjoint à son usine une corroierie. A sa mort, l'établissement contient trentedeux machines à carder, trente-deux métiers, onze « Groffels » ou « continue », formant sept mille broches. — On y filera désormais deux cent cmquante livres de coton par jour; cent dix-neuf ouvriers y seront employés, ne gagnant pas moins de douze cents francs par ann(''e... La fabrique de carde utilisera quatre mille peaux et occupera quatre cent
quarante prolétaires dont quatre cents enfants travaillant tous à la lâche (1). Voilà pour la philanthropie privée.
La philanthropie ollicielle ne l'attire pas moins, à la condition, pourtant, qu'aucune renonciation politique ne sera exigée de lui.
On se souvient que dès avant la Révolution il avait fondé dans ses domaines une école des arts et métiers destinée à rinslruclion des lils de soldats. Devenue propriété d'État, cette école, transportée d'abord à Compiègne, venait d'être établie à Chàlons.Le premier Consul pensa que nul ne pouvait la diriger mieux que son fondateur. Liancourt en fut nommé inspecteur. Plus tard, le gentilhomme démocrate fut appelé au conseil général des manufactures et à celui de l'agriculture. Il avait pu sans faiblesse accepter des fonctions où il s'agissait de détendre les travailleurs sans s'inféoder aux entreprises des politiciens.
L'Empire effondré, la dynastie des Bourbons rétablie, il semblait que Liancourt, ancien serviteur de Louis XYI, son bailleur de fonds dans la détresse, ancien constituant, créateur de la France moderne, dût être appelé dans les conseils dune monarchie qui prétendait avoir fait peau neuve. M. de Talleyrand en jugea ainsi. Au moment où lui-méine, sous les yeux de l'empereur de Russie, était en train de négocier avec la France représentée par le Sénat l'éta-
(1) Exliuilb du lu blutiblinuo du caiiluu du Grcili
blissement d'une royauté constitutionnelle, il envoya son ancien collègue des États généraux au-devant de Louis XVIII à Compiègne. Liancourt k fut mal reçu, très mal, ou pour mieux dire pas du tout (1) ». La royauté subissait l'association de la nation à l'exercice du pouvoir, elle ne l'acceptait pas. Louis XYIII était un opportuniste, non un convaincu.
Non seulement l'ancien serviteur du trône lut dédaigné, mais encore la charge de grand-maître de la garde-robe, que son père avait bel et bien payée 400.000 francs et qui lui appartenait, lui fut refusée. Les rois ont de ces ingratitudes!
Est-ce à ce traitement qu'il faut faire remonter l'attitude du duc de Liancourt pendant les « Cents jours »? L'arrondissement de Clermont lui octroya alors le mandat de député, il l'accepta. A cette date, Bonaparte n'était plus un empereur légitimé par les suffrages des citoyens, il était un usurpateur et un ennemi public. Etait-ce se prostituer que de faire partie d'une chambre chargée de juger la validité d'un pareil pouvoir? « Je pensais, a écrit Liancourt, qu'un citoyen ne devait jamais se refuser à faire partie d'une assemblée législative et encore moins d'une assemblée constituante. J'ai suivi en 1815 les principes qui m'avaient dirigé en 1789 (2). » Liancourt croyait à la souveraineté du peuple exprimée par les parlements! Qui n'y croit pas aujourd'hui? Son passé nous est garant qu'il ne fut
(1) Mémoires du comte Bcugnot, p. 121. .
(2) Vie du duc de la Rochcfoucauld-IJancoi/rt, pnr Fiédério- Gaétan, son fils, page 01.
pas en la circonstance un intrigant. II a été de soixante ans en avance sur son siècle, voilà tout.
Le gouvernement de la Restauration n'en jugea pas ainsi. De libéral incorrigible, Liancourt à ses yeux devint un traître.
Pourquoi nY-tait-il pas possible de le rayer de la chambre des pairs? Lorsque le roi se rendit à l'ouverture des chambres, tous les chevaliers des ordres furent invités aie suivre; seul Liancourt ne reçut pas l'invitation. La disgrâce était relatante : il ne s'en émut guère. « On peut, dit-il, jouir de l'estime publique en étant mal à la cour; c'est une ancienne maladie de famille qui ne m'empêchera pas de servir les intérêts du roi de mou mieux (1). »
Il les servit en effet, fidèle à la liberté, fidèle au peuple et bercé de cette illusion, qui fut celle de tous les constitutionnels, à savoir : que monarchie et démocratie sont deux termes compatibles. De 1815 à 1827, son langage à la Chambre des pairs est en conformité absolue avec le langage tenu par lui aux États généraux. Pas un seul jour on ne le prendrait en défaut avec ses vieilles convictions. Gomme jadis, il revendique la sécularisation de l'Etat, la souveraineté parlementaire. Il est le modérateur de la royauté, jamais il
(1) Vie du duc de la Roche foucauld-Liancourf, par Frédéric- Gaétan, son fils, page 61.
Au couronnement de Charles X, à Reims, en 1825, il revendiqua ses droits de duc et pair et il fut désigné pour porter un des insignes royaux; ce qui prouve bien qu'aucune disgrâce n'avait pu l'empêcher de demeurer fermement royaliste. [Note de l'auteur.)
n'est son destructeur. Et en même temps il poursuit sans relâche cette assistance du prolétaire par l'Etat, qui a été l'idée dominante de sa vie, et qui sera devant l'histoire la meilleure preuve de son démocratismo. Membre du conseil des prisons, il fait adopter l'établissement d'une prison particulière pour les jeunes gens âgés de moins de seize ans(l)-, membre du conseil général des hospices de Paris, il se charge de surveiller l'hôpital Saint-Antoine et les incurables ; il prend sous sa dépendance la boulangerie, la pharmacie... Ce n'est pas un doctrinaire qui enseigne la philanthropie du haut d'une chaire ; c'est un agent qui la pratique.
En même temps il poursuit son œuvre individuelle... La ville de Liancourt devient un champ d'expériences, et c'est lui qui est l'expérimentateur. 11 y établit « l'enseignement mutuel »; les résultats sont admirables. 11 propage cet enseignement partout où, suivant son expression, « il trouve seulement des yeux pour voir et des oreilles pour entendre (2). » H tonde une école où la classe ouvrière apj)rend l'application des sciences exactes à l'industrie...
On lui doit encore, sinon l'invention « des caisses d'épargne », du moins leur importation en France. En 1818, avec l'aide de la bancjue de France, de la compagnie d'assurances maritimes el de plusieurs négociiinls, il étalilitla caisse de Paris, c'esl-à-dire la plus, belle institution de philanthropie (|ui ait jamais été
(1) En isi:;.
(±) Vie du duc de Liuncuurl, jiar son lils, p. "G.
produite, celle qui à la fois moralise la vie du travailleur et l'assure contre la misère.
Enfin il fut un des premiers, si ce n'est le premier à concevoir une société de secours mutuels entre les ouvriers de ses usines. Une retenue d'un cinquantième était faite à la paye; on en formait une masse sur laquelle chaque employé malade recevait le tiers de son salaire ordinaire durant tout le temps où il ne pouvait travailler.
Gomment le gouvernement de la Restauration reconnut-il ces services? Sous le régime des parle?iients, un ministre a-t-il besoin d'élever ses amis, toutes les places, tous les lioimeurs lui sont bons, même et surtout ceux (jui sont dévolus à des citoyens indépendants. Le parlementarisme tue les caractères, et ce n'est pas son moindre mal. En 1823, M. de Villèle, nouveau venu aux aH'aires, avait besoin de se faire des créatures, et le duc de Liancourt, qui avait une conscience, occupait huit places d'administration! Quelle aubaine! Les prendre et de gratuites les transformer en fonctions salariées fut l'affaire d'un instant. On tient les hommes plus solidement par la bourse que par les honneurs ! Par la même ordonnance, Liancourt cessa d'être inspecteur général de l'école des arts et métiers dont il avait été le fondateur, perdit sa situation de membre du conseil général des prisons, de celui des manufactures, des hospices de Paris et du département de l'Oise (1). Voilà ce
(1) L ■Itiii du riiiaislre de l'iiiLùricLU', du 1j juillet 18:23' Siyné : CuuiiiiiKii.^
que ramoiir de la démocratie rapportait alors aux gentilshommes! Tout était pris à la fois à l'ancien ami de Louis XVI, tout, sauf la présidence du comité pour la propagation de la vaccine. Liancourt signala l'oubli au ministre de Tintérieur eu ces termes : « Je ne sais comment les fonctions de président du comité pour la propagation de la vaccine, que j'ai introduite en Franco en 1800, ont pu échapper à la bienveillance de Votre Excellence à laquelle je me fais un devoir de la rappeler (1) ». Le trait était acéré. On ne lui retira pas la présidence : la sottise eût dépassé les limites; on supprima le comité.
L'opinion libérale se dressa contre ces persécutions. Les académies, dès cette époque, s'étaient instituées redresseurs des torts ministériels et gouvernementaux ; celle des sciences ouvrit ses portes à Liancourt et le proclama académicien libre; celle de médecine l'appela dans la commission chargée de remplacer le comité de vaccine. La réparation était à la hauteur du tort. Liancourt était payé de Tingratilude du pouvoir, par l'estime de ses concitoyens.
En 1825, Liancourt, a 78 ans ; il no se montre que rarement à la chambre des pairs. Mais il a vieilli dans l'impénitcnce démocratique, et chaque fois (jue dans cette assemblée les droits du peuple sont menacés il reparaît. Ni la loi sur le sacrilège ni celle sur le droit d'aînesse n'eurent son appui relies étaient anti-
(1) Lollro du du»; do lu Rocliefoucaidd-Liniirourl à M. <1l' CorLiiTes, le 10 juillet 11823.
libérales et anti-égalitaires; si legentilhommeeûtvécu, la loi sur la presse présentée par M. de Villèle l'aurait certainement eu pour adversaire.
La mort du duc de Liancourt donne la note exacte de la liberté d'esprit de ces grands seigneurs, convaincus que l'axe social et religieux de la société française devait être déplacé. A la veille de quitter la vie « ses pensées se reportèrent sur les principes qu'il avait toujours professés, sur les perfectionnements de l'industrie dont il semblait former encore comme autrefois ses plus douces espérances ». 11 demanda « les consolations delà religion »,caril était chrétien; mais il se refusa à celles des pratiques auxquelles il ne croyait point : « Ce n'est point là la vraie foi, réponditil à ceux qui le pressaient d'y accéder, ce sont les erreurs humaines.» Et il ajouta: « Jene passerai jamais les bornes de mes opinions religieuses; je suis d'accord sur le fond, non sur la forme (1). »
Mieux eût valu peut-être que Liancourt ne poussât point si loin la logique de son opinion. Les sociétés, quelles qu'elles soient, ne vivent que de conventions; qui ne s'y soumet pas, qu'il le veuille ou non, sape ces sociétés; mais il faut reconnaître la franchise et le courage des hommes de cette épo(iue.Pour eux^ le préjugé mondain n'existe pas. Us vont droit leur chemin, ce qui ne veut pas dire qu'ils aillent toujours dans le droit chemin. — Ils ne sont pas tout le monde, ils
(1) Vie du duc de la Roche foucauld-Liancourl, par Frédmc- Gat'Uin, son fils, p. 87.
in GENTILSHOMMES DÉMOCRATES
sont eux ; ils se trompent, mais ils ne trompent jamais. — Ce sont des caractères.
Mort, le duc de Liancourt fut revendiqué par la démocratie. Les ducs et pairs ne portèrent pas son cercueil ; les anciens élèves de l'école des arts et métiers de ChàlonS; c'est-à-dire le peuple éduqué, rehaussé, relevéarlistiquement etindustriellemenlparun des premiers seigneurs du royaume^ briguèrent cet honneur. Ces manifestations populaires sous un gouvernement qui ne reconnaissait pas la souveraineté populaire donnèrent lieu à un alTreux scandale. Les élèves de Cliàlons ayant élevé la bière sur leurs épaules pour la conduire à l'église, un commissaire de police avec ses agents se précipita sur eux sous prétexte qu'ils n'étaient point patentés... 11 y eut bagarre, lutte : « Le cercueil fut jeté dans la fange, il fut brisé. » La démocratie n'avait pas le droit de prouver son existence ! « Jamais il n'y eut un acte plus illégal, plus révoltant, plus impie (1)! » La Restauration bravait l'opinion; trois ans plus tard, elle était renversée (2)!
(1) Vie du duc de la Rochefoucauld-Liancourt , pur t^ou (ils Gaétan, p. 90.
(2) Chnrlés X, pour uUéniK'r 1 ariiiTtuiiie do ce sa(Tilè),'i\ manda auprès de lui le second fils du due de Liancourt. loijuel s'était l'ail remuripier par des idées diainétraleni(!nl opposées à colles de son pe/o. — « De-inandoz-nioi une l'a\ein-, lui dit le roi, je vous la donnerai. » — « 8ir(;, je suis maréchal do canij), faites-n)oi lieutenant général, » Le roi ouvre un annuaire militaire qui était sur sa table :« Mais, dit-il, vous n'éti^s maréchal de camp que depuis 1816. » — « Mais, Sire, où serait, sans cola, la faveur? » — « Vous n'avez donc pas servi sons Boiiii parte? » — « Moi, Sire, (pielle injui'o ! » — « Vous auriez mieux lait, vous surioz piu6 duciou ! » idur ce duruiur mol, lu
Les deux la Rochefoucauld mieux qu'aucuns autres ont montré à la jeune noblesse française le rôle, le seul rôle qui lui incombe dans une démocratie, celui de travailleurs. Ils ont travaillé non pour eux, mais pour la communauté. Personnellement ils ont été des citoyens intelligents et courageux; — politiquement, ils ont eu l'esprit jeune et ouvert. Il reste acquis que l'élaboration des systèmes d'impôts et d'assistance publique inaugurés par la Révolution est due à deux gentilshommes de vieille souche. C'est un grand honneur pour eux et pour tous ceux qui souhaitent que l'égalisation démocratique se fasse par les sphères élevées au lieu de s'opérer par les bas-fonds.
L'un a été un financier, l'autre un administrateur ; tous deux, grâce aux temps troublés où leur action s'esi fait sentir, n'ont eu que d'imparfaites occasions de donner la mesure de leur capacité; ce que l'on perçoit nettement, c'est leur clairvoyance et leur amour de l'indépendance intellectuelle et politique.
Le duc de Liancourt, dans des fragments de mémoires écrits de sa main, en a laissé un témoignage qui s'applique aussi bien à son cousin qu'à lui :
(c J'ai vu de bonne heure, a-til dit, une déraisonnable
ois du duc di' Liiincourt sortit sans ruènie prendre congé du jiriuce. Il ne fut jamais lieutenant général, et jamais non plus il ne remit les pieds aux Tuileries. (Anecdotes de famille.) (Communiiiué.)
opposition aux mesures les plus sages, qui devaient exaspérer les esprits et entraîner la majorité de TAssemblée constituante à des exagérations funestes au bien de l'État... ; j'ai dû me faire un plan de conduite analogue à mes principes, analogue à mon caractère, analogue à mes devoirs et à mon profond attachement pour le roi. Ce plan de conduite, qui devait exprimer à la fois mon amour pour la liberté, pour la réforme des monstrueux abus qui environnaient la législation et l'administration française.,., ce plan, qui devait exprimer aussi mon dévouement à la monarchie, mon respect pour les propri('tés, mon horreur de l'injustice, ce plan, dis-je, ne pouvait èf.re suivi sans difficulté et sans constance. Il m'attirait des blâmes de toutes parts... J'ai toujours eu pour soutien ma conscience, appuyée sur un entier dégagement de tout intérêt personnel (1).. »
Ce dernier mot résume la vie des deux ducs : «. dégagement de tout intérêt personnel. » Ils servaientdes idées et ils servaient le peuple; ils ne se servaient pas eux-mêmes. Jamais les préjugés de caste n'eurent prise sur eux ; — ils combattaient pour le bien public, non pour « le cordon bleu ».
Un jour, Liancourt crayonna le quatrain suivant :
Grands, gardez-vous d'injurier Le petit peuple en vos caprices ;
(i) Frngmcnts de mémoires du duc de la Rocliefourauld- Liancourt sur sa vie politique, faisant suite à sa vie publiée par son fils, pages lOl-lOo.
Vous vivez de ses sacrifices, C'est votre père nourricier.
Gentilshommes démocrates, les deux la Rochefoucault furent bien décidément du côté de ceux qui en France avaient compris!