CHAPITRE m
Stanislas de Clerraont-Tonnerre, premier député de la noblesse de Paris aux États généraux!
La primauté de Paris ne date pas d'aujourd'hui (1) ! Même au temps oii la vie française administrativement et socialement était la vie provinciale, Paris montrait au reste du pays le pavillon flottant au haut du mât de son vaisseau. Pour être son représentant, il fallait représenter aussi une idée neuve. Paris est souvent sceptique ; il a vu tant de comédies et tant de drames ! mais toujours il avance, jamais il ne recule. Son clergé, ses bourgeois, ses nobles (2) ont été de tout temps atteints de « modernité ». Un constituant parisien qui, en 1789, n'eût pas adhéré à la Révolution,
(1) « Los raisonnements d'un public tel que celui de Paris, qui est, pour ainsi dire, le représentant de la nation, ont une influence très grande dans les déterminations qu'on prend à Versailles. » (Dépêche du bailly de Virieu, du 14 décembre 1788. Archives de Parme.)
(2; Tandis que le tiers état discutait à Paris, dans une réunion préj)aratoire, la rédaction de ses cahiers, des députations de la noblesse sont arrivées pour assurer que les mêmes intérêts liaient les deux ordres et que tout noble, avant toute autre
130 GENTILSHOiMMES DEMOCRATES
ne se conçoit pas (1). Cette seule constatation dit mieux que tout l'homme que dut être et que fut Glermont- Tonnerre !
Dans- l'armoriai des gentilshommes démocrates, il a pourtant une spécialité ; il est l'inventeur, inventeur malheureux il est vrai, de cette monarchie démocratique que quelques rêveurs attardés entrevoient encore dans les lointains du siècle [à venir. Il est le plus bel exemple de ces royalistes, hbéraux, amis du peuple, convaincus de ses droits et prêts à immoler les leurs, qui eussent bâti un trône dans les airs, sans point d'appui personnel, une sorte de trône « glorieux », si les lois de la mécanique n'étaient pas des lois inflexibles, contre lesquelles aucune générosité ne prévaut. Il ne fut pas un remorqué, il fut un initiateur j il voulut consciencieusement ce que Paris tout entier voulut
qualification, prenait celle de citouen français. ^Dépêche du bailly de Virieu du :2a avril 1789. Axchives de Parme.)
(1) Des dix députés de la noblesse de Paris, sept appartenaient ouvertement au parti réformateur et volèrent la réunion de leur ordre au tiers état. Ce furent : Cltrmont-Tonnerre, Dionis Duséjour, Lallij-Tollendal, le duc de la Rochefoucauld, le marquis de Montesqulou-Fezensac, le marquis de Lusigna/i, le comle de Rocliec/iouart. Trois seulement se refusèrent à les suivre : MM. le bailly de Crussol, le comte de Mirepoix et le président d'Ormesson,
Des di.v députés du clergé de Paris, deux : Dumonchel, recluur de l'Université, et Papin, curé-prieur de Marly-la- Ville, prêtèrent le seiment à la constitution civile de leur ordre. Pus nu des huit autres, y compris l'arclievéque de Paris, Ms'deJuiyné, ne furent des intransigeants.
Quant aux députés du tiers tous, sans exception, bien que sous des apparences quelquefois modérées, donnèrent dans le mouvement révolutionnaire. Il^suflit de citer Bailly, Desmeuniers, Guillotin, Tronchet, TreiUiard, Target, etc.
alors: transformer la royauté, l'accommoder aux exigences de la souveraineté du peuple, tentative qui certes n'était point d'une àme vulgaire et qui, en tous cas, avait besoin d'être faite, ne fût-ce que pour enseigner aux générations à venir Tinanité de son objet.
Aussi bien ce grand constructeur royaliste n'est pas le premier de sa race qui ait marqué dans l'histoire de la monarchie. Celle-ci nous montre une certaine Catherine de Glermont-Tonn erre qui n'y fit pas mince figure ; femme de cap et d'épée dispersant, à 19 ans, la lance au poing, une horde de pillards égarée sur ses terres, gouvernante des enfants de France sous Catherine de Médicis, femme savante, poète, mathématicienne, orateur, haranguant au nom de Charles iXen termes magnifiques les ambassadeurs polonais venus à Paris solliciter le duc d'Anjou d'être leur roi.
Un autre Clermont, évêque de Noyon, avait été fort en évidence à la cour de Louis XIY. Dans un temps où la vanité était presque une vertu civique, où elle n'était pas encore en tout cas une marque de sottise, celle du prélat dama le pion à toutes les autres. Ce fut lui qui, couché sur son lit demort, s'écria : «Seigneur, ayez pitié de ma grandeur ! » Un mauvais plaisant l'avait célébré dans cette épitaphe, destinée à orner son tombeau ;
Gi-git qui repose humblement, De quoi tout le moade s'étonne,
Dans un si petit monument L'illustre Tonnerre en personne.
On dit qu'entrant en paradis Il fut reçu vaille que vaille ; Mais il en sortit par mépris, N'y trouvant que de la canaille-
Tout récemment le grand- père du constituant avait commandé laile gauche de l'armée française à Fontonoy; et à Lawfeld il avait si bien chargé la cavalerie du duc de Cumberland qu'au bout du parcours il venait de trouver le bâton de maréchal.
Le duc de Clermont-Tonncrre enfin, oncledu député de Paris, gouverneur du Dauphiné en 1788, avait été le premier agent dn roi aux prises avec la Révolution. Des ministres coupables ayant dispersé son parlement pour refus d'enregistrement de contributions illégales, Grenoble s'était révoltée. Soldat, le duc exécuta, sans raisonner, l'ordre de ses chefs; il tenta de réprimer l'émeute ; il n'y réussit pas, mais il avait bravement risqué sa tête.
Un homme qui procède d'une lignée aussi vivacc a des motifs de ne point posséder une àme vulgaire. Il faut croire à l'atavisme intellectuel plus encore (ju'à l'atavisme physique. Le cerveau s'imprègne des idées tout comme les corps se modèlent sur les corps. Stanislas de Clcrmont-Tonnerre a derrière lui l'éloquence de Catherine et le courage du maréchal ; à son poste de constitutionnel il doit forcément être éloquent et courageux.
Avant d'aborder son œuvre, je remarque deux faits
prouvant que son attitude politique aux États généraux ne fut pas une attitude de hasard :
1° Au moment de la Révolution, il est notoirement connu depuis longtemps « pour ses principes libéraux et pour ses idées de réforme ». Oii les avait-il puisés? Était-ce au Royal-Navarre, dont il était colonel en second? f^es régiments ne voyaient pas souvent leurs chefs. — Était-ce sous le toit d'Anne de Lentilhac, sa mère. Lorraine par le sang? A cet égard nous n'avons aucunes données. Glermont-Tonnerre, tout jeune alors, avait vraisemblablement subi la loi des jeunes, cette loi qui les entraîne vers une idée, pour peu qu'elle ait la marque de la générosité. Comme il possédait le don naturel de l'éloquence, ses mots, ses aphorismes avaient dû vibrer au milieu de la société parisienne, fort bien préparée d'ailleurs à les entendre.
2" Son oncle a pu être maltraité, menacé de mort, assiégé dans l'hôtel de son commandement à Grenoble, non seulement par des citadins, mais encore par les gens de la campagne (I) accourus à la rescousse ; d'autres auraient pris peur et se seraient jetés dans la réaction ; lui reste quand même fidèle à la démocratie.
Seules, les convictions raisonnées inspirent ces sang-froids.
(1) Ceux-ci, attirés aux pieds des remparts par l'appel incessant du tocsin, les avaient escaladés el, s'étant trouvés à la hauteur des iénétres du commandement, criblées de coups de fusils, avaient pénétré dans l'intérieur, et, quelijues-uns d'entre eux avaient même levé la luicho sur la tète du duc de Glermont-Tonnerre. (Le centenaire de l'assemblée de Vizille, par Albert Duboys, p. 13. Lyon, imprimerie Magin-Rusand, 1888.
Né en 1757 (1), Clermont-Tonnerre, au début de la Révolution, est âgé de 32 ans. Comme Noailles, comme les deux la Rochefoucauld, il a un programme, il va le suivre... Il est de la même école... ; mais tandis que ceux-ci s'appliquent spécialement à détruire les pri vilèges, à organiser les finances de l'Étatet l'assistance du pauvre, lui est un constructeur de rouages constitutionnels. C'est à la machine gouvernementale ellemême qu'il s'attelle.
Stanislas de Clermont-Tonnerre, président des électeurs de la noblesse de Paris et, je le rappelle, le premier élu de celle-ci, puisait dans son investiture même un crédit particulier. Il devenait chef d'opposition, non pas au trône (le trône alors n'avait pas d'ennemis avoués), mais chef d'opposition aux exagérations, aux retards, aux ténacités de son ordre. Il repréi^entait ce que serait aujourd' hui un chef de centre droit par rapport à une droite extrême. La noblesse française, dans son ensemble, était loin, au début du moins, de consentir facilement le sacrifice de ses privilèges... Elle entendait demeurer noblesse, et non être confondue dans une seule démocratie. Volontiers elle eût fait dos sacrifices pécuniaires ; les sacrifices de préséances lui répugnaient mille foisplus. Sur 283 nobles le parti
(l)Ni! à Hamonville (Mcurlhe),le8 novembre IS'-u. — Extrait des registres des actes de l'état civil de la commune d'Hamonville.
de l'égalisation dont Clermont-Tonnerre fut le premier chef n'en comptait que 46. Lorsque les 46 arrivèrent dans la salle où siégeait le tiers état afin de procéder en commun à la vérification de leurs pouvoirs, il marchait à leur tête. Ce fut lui qui porta la parole en leur nom. ft Nous cédons, dit-il, à l'impulsion de nos consciences et nous remplissons un devoir... Nous sommes pénétrés de la sensibilité la plus vraie pour la joie que vous nous avez témoignée ; nous vous apportons le tribut de notre zèle et de nos sentiments, et nous venons travailler avec vous au grand œuvre de la régénération publique (1). » Le grand mot était lâché : la régénération publique ! Il n'y avait plus ni noblesse, ni clergé, ni tiers état; il n'y avait plus que la chose publique. Clermont-Tonnerre venait de donner la pre" mière formule de la démocratie. En même temps il avait jeté quelques fleurs sur les dissidents de la noblesse : « Arrêtés, avait-il ajouté, par des mandats plus ou moins impératifs, ils cèdent à un motif aussi respectable que le nôtre! » Puis, les fleurs jetées, il avait résolument marché dessus.
Le lendemain, à la tribune des États, il rompait non sans habileté avec son ordre, lequel avait admis que le veto de l'un des trois ordres suffisait à invalider la décision des deux autres. Il mettait des formes à la rupture parce qu'il était bien élevé; mais il annonçait que les électeurs de Paris lui avaient personnellement donné un mandat tout différent. Au veto de la noblesse, il opposait le veto populaire.
(1) Séance du 2.j juin 1789.
Enfin, quelques jours plus tard (1), le cardinal de la Rochefoucauld ayant, au nom de certains membres de l'ordre du clergé, fait des réserves sur le droit qu'avait celui-ci « de s'assembler et de voter séparément », droit, disait-il, « qu'il ne voulait ni ne pouvait abandonner, » Glerraont-Tonnerre après Mirabeau lui refusa acte de sa déclaration : — « Nous sommes réunis dans le sein national, nous sommes parties intégrantes dupouvoirlégislatif. Sans doute personnene peut dire, je veux; mais personne n'a plus le droit de rappeler ces temps malheureux de la discorde... Laissons les individus parler de leurs droits; sans doute, et du moms nous devons le penser, ils céderont avec le temps à l'opinion publique ; mon avis est de recevoir les réserves, mais de ne pas en donner acte. »
Et ainsi fut fait.
Un élu de Paris qui, dès les premières réunions des États, avait pris ces attitudes de niveleur devaitforcer les suffrages de ses collègues quand il s'agirait de préparer une constitution basée sur l'égalité. Le 7 juillet, l'Assemblée nommant son premier comité constitutionnel y appela Glermont-Tonncrre (2). Sa culture intellectuelle, son éloquence^ par-dessus tout sa sincérité avaient motivé cette marque de confiance.
(4) Séance du 2 juillet 1789.
(2) Ce comité se composait de .SO membres : Î\1M. Dcsmeuniers, TurckiMni, Fréteau, le comte de Virieii, Pétion de Villeneuve, Ansen, Rabaud-Saint-Elieinie, Mounier. Clt'rmont-Tonnerre, Régnier de Nancy, Lally-Tollendal. Perisse-dn-Luc , Ricard, Emmery, d'André, Ulry. Hergasse, Bouclie, Bailly. de Volnoy, de Lèpaux, Vernier, Brassart, Lamelli, Vaillant, Gleizen, Lanjuinais, Legraud, Treilhard, Brochclon.
CLERMOxMT-TONNERRE 137
L'œuvre à réaliser n'était pas l'œuvre définitive: c'était l'œuvre préparatoire. Il s'agissait simplement de dégager des cahiers électoraux les vœux incontestés de la nation et de les l'aire proclamer lois par l'Assemblée nationale. A d'autres incomberait la tâche de l'équilibre et de la coordonnation. Et il arriva alors aux premiers constituants français ce qui arrive à tous les fabricants de théories : ils se passionnèrent pour des principes absolument vrais en soi, mais qui jetés dans les atmosphères populaires aux prises avec les inconséquences et les passions de la foule portèrent des résultats en raison inverse des vérités qu'ils proclamaient. Nous allons voir Mounier et Glermont-Tonnerre, qui furent l'àme de ce comité, s'efforcer avec la même bonne foi de maintenir en présence deux souverainetés, celle du roi et celle du peuple, convaincus que la souveraineté peut se dédoubler, et que la vie de l'une n'est pas la mort de l'autre. Et le bon seus, ou plutôt la logique inclineront impitoyablement l'Assemblée et les inclinera eux-mêmes vers des institutions en contradiction absolue avec leur utopie, institutions qui réaliseront le dépouillement de lune de ces souverainetés au profit de l'autre.
Nommé le 7 juillet, dès le 9 le comité (1) soumettait aux États généraux un plan de travail. Par la promptitude de sa résolution, on peut juger que la
(1) Rapport fait par Mounier au nom du comité «hargé de préparer le travail de la constitution ('J juillet 178'J). Voir la Gazelle naliunule.
révolution sociale et politique rtait depuis longtemps indiscutée. Le plan était établi sur les principes considérés acquis.
Or, le premier proclamé est la souveraineté du peuple : (( Quand la manière de gouverner ne dérive pas de la volonté du peuple clairement exprimée, il n'a point de constitution. »
Le second est le respect de la France pour la monarchie : « Nous n'oublierons pas que les Français ne sont pas un peuple nouveau, sorti récemment du fond des forêts pour fonder une association, mais une grande société de 25 millions d'hommes qui veut resserrer les liens qui unissent toutes ses parties, (jui veut régénérer le royaume, pour qui les principes de la véritable monarchie seront toujours sacrés. »
Et voilà, dès le début, l'erreur affirmée, prise en flagrant délit! Comment le droit du roi au gouvernement sera-tril respecté du moment oîi c'est la seule volonté du peuple qui formece droit? — Souverain domestique ou assemblée asservie! Triste dilemme, dilemme implacable! — Son implacabilité est telle que dans le rapport même où ces contradictions politiques sont consignées les auteurs sont malgré eux obligés de frayer la route à l'accomplissement de l'un de ses termes. On lit en ofFet, à la suite de la proclamation dos deux principes contraires, les énonciations qui vont suivre :
i° « Jamais les lois ne seront exécutées, tant qu'on n'aura pas détruit le pouvoir arbitraire par une forme piécise de gouvernement. »
2° « C'est en assurant le retour périodique ou la permanence des assemblées nationales... que vous établirez la liberté. »
3" « Le comité a cru qu'il serait convenable, pour rappeler le but de notre constitution, de la faire précéder par une déclaration des droits de l'homme. »
La souveraineté du peuple est affirmée à chaque alinéa : son exercice est assuré. Celle du roi demeure dans le domaine des mots !...
A peine reconnaît-on au monarquedes droits « délégués ». Tous les droits naturels ou politiques ayant été proclamés appartenir au peuple, il n'en reste aucun qui soit la propriété du roi.
II devait en être ainsi. Du moment qu'une nation ne reconnaît que des droits d'individus, il n'y a aucun motif pour que ceux de Louis de Bourbon soient supérieurs à ceux de Mou nier!
Clermont-Tonnerre était imbu de la doctrine sophistique émise par l'auteur du rapport. Il en rédigea le compte-rendu avec « tant de précision, dit le procèsverbal, et une simplicité si éloquente qu'il s'attira les plus grands applaudissements (1) ». Il était convaincu que ses collègues, que le peuple, feraient dans leur cerveau les compromis d'idées, les balancements de pouvoir qu'il faisait dans le sien, comme si l'acrobatie intellectuelle était la science des législateurs et des foules. De la meilleure foi il entendait ouvrir toutes les voies à la démocratie; pour rien au monde il n'en
(1) Séance du vendredi 10 juillet 1789.
eût fermé une seule, et pourtant il croyait eu la royauté et il se croyait royaliste!
Le 13 juillet, la veille du pillage de la Bastille, l'Assemblée voulut exiger le renvoi des ministres : Clermont-Tonnerre s'écria : « Dans les temps de calamités publiques, il faut s'attacher aux principes ; le roi est le maître de composer et de décomposer son conseil ; la nation ne doit pas nommer les ministres, elle ue peut que les indiquer par le témoignage de sa confiance et de son improbation (1). » Voilà pour le royaliste. Mais dans la phrase suivante la logique de son rêve lui fait ajouter : « Je pense qu'on doit voter une adresse de remerciments à ceux qui sont victimes du despotisme (2j. » Le despotisme, c'est le pouvoir exécutif et ministériel qui s'efforce de contenir l'émeute. Voilà pour le démocrate.
Le surlendemain, le roi n'a pas obéiaux injonctions du peuple ; la logique est de plus en plus pressante. Le fondateur delà monarchie dc-mocralique conseille ainsi ses collègues : « Laissons le roi dans la joie de goûter en silence le bonheur d'être roi d'une nation aussi fidèle, laissons-lui au moins 24 heures (3). » 24 heures ! Le crédit est vraiment royal !
Et avec<]uel soin jaloux, tandis qu'il travaille à la fondation de sa monarchie nouveau modèle, Clermonl- Tonnerre veille à cette souveraineté du peuple qu'il proclame la base essentielle de l'Étal! Le Parlement
(1) Soancc du lundi Ki juillet ITo'J.
(2) S-'-ance du i:^ jiiill.M ITS'.i.
(3) SOauco du lo juillet 178'J.
GLERMONT-TONNERRE 141
de Paris ayant averti rAssemblée qu'il dépêcliait son premier président auprès du roi pour le remercier d'avoir éloigné les troupes de la capitale, le premier élu de ce même Paris observe « que le Parlement semble traiter de corps à corps avec l'Assemblée nationale et que puisque M. le président se retire devers le roi, il peut aussi se retirer par devers l'Assemblée natiotiouale » (1). Des juges ayant un droit corporatif ([uelconque ? Allons donc ! Le peuple seul a des droits et même il les possède tous !
Le 2o juillet, Clermont-Tonnerre fut ebargé par le comité de constitution de soumettre aux États le conjpte-rendu du dépouillement des caliiers. — Son rapport acliève de nous montrer son utopie, et non seulement la sienne, mais celle de tous les royalistes. On ne saurait trop le répéter: à cette date, l'idée républicaine n'était pas née ; mais elle sortit comme une Heur parasite des sillons de la monarchie démocratique.
Quels étaient alors les vœux constitutionnels de la nation française ?
Clermont-Tonnerre, les divisait en vœux unanimes et en vœux particuliers.
Parmi les vœux unanimes :
1° Reconnaissance de la forme monarchique, avec l'inviolabilité et le pouvoir exécutif accordés à la personne du roi ;
2° Responsabilité des agents de l'autorité ;
(1) Séance du IG juillet 1789.
3° Nécessité de la sanction royale à la proraulgation des lois(l).
La part de souveraineté accordée au monarque ne résultait que d'une délégation. Du consentement de 20 générations de citoyens depuis Hugues-Capet, — delà possession neuf foiscentenaire il n'était même pas question. Quant au prrlendu droit divin, la France du xviiF siècle laissait aux bouquinistes du xix» le soin de le ressusciter. — L'exercice du pouvoir exécutif était étrangement restreint : fonctionnaires, ministres, tous ceux qui de près ou de loin touchaient à l'État étaient responsables; seul le roi, devenu un automate enchâssé, ne répondait de rien.
Les vœux particuliers corrigeaient il est vrai l'avarice nationale en matière d'aliénation de souveraineté ; mais outre la difficulté de mettre d'accord des politiciens de village et d'assemblée divisés sur ce point, les concessions, consenties par certains, ne pouvaient aboutir qu'au néant monarchique, dans un pays socialement déséquilibré.
Ces concessions, nul plus que Clermont- Tonnerre n'en souhaitait l'obtention ; le double objectif de ses vues politiques, la souveraineté du peuple et la souveraineté du roi, y trouvait satisfaction. — Elles se formulaient ainsi :
Création de deux chambres modérant leur puissance par leur dualité ;
Accord au roi du veto « sans limites (2) ».
(1) Gazette nationale, 1789, n* 23.
(2) Gazette nationale, 1789, n' 25.
Ce système était une reproduction de la constitution anglaise; ceux qui le recommandaient faisaient ce raisonnement : « II réussit en Angleterre, donc il réussira en France! »
Dans la loyauté de leur double amour de démocratie et de royauté, ils ne voyaient pas qu'ils venaient d'arracher à leur édifice la pierre angulaire, c'est-àdire l'aristocratie. Sans ce corps constitué, l'Angleterre depuis longtemps eût passé de l'état de monarchie à celui de république. — Lui, en effet, représente des droits particuliers, droits de préséance, droits de propriété ; le sol est sa chose. Ses parties sont si vigoureusement soudées qu'il est de force à tenir tête aux petites gens s'ils venaient à revendiquer leur individuelle souveraineté. Il est pour la royauté une assis e terrienne, sur laquelle celle-ci peut s'appuyer de tout son poids. Mais en France, sur quelles bases édifier une seconde chambre, de force à se mesurer avec la première, alors que la révolution se faisait sur le mot d'égalité, alors que l'abolition des privilèges, des distinctions honorifiques en était sinon la seule, du moins la première cause? Quelle utopie! — Et si l'étabHssement d'une seconde chambre aristocratique par la naissance de ses membres et parleursdroitsspéciaux était un mythe, que devenait l'exercice du veto absolu destiné à sauvegarder l'autorité royale ? Un autre mythe, un veto aérien, destiné à s'évaporer dans les nuages !
On s'explique mal que des royalistes aussi loyaux que Glerraont-Tonnerre n'aient pas aperçu ces incom-
pafil)ililés. Seulos,lcur ignorance de laforcc populaire, qui ne s'était pas encore exercée sous leurs yeux, de sa brutalité, et la méconnaissance du tempérament français, gouailleur, prompt à la révolte et comprimé jusque-là sont les excuses de leur aveuglement.
Le jour où Glermont-Tonnerre énonçait devant les États généraux ces vœux particuliers qui étaient les siens, Mounier (I), au nom du comité de constitution, et par conséquent au nom de Glermont-Tonnerre, proclamait l'égalité absolue, source de toute démocratie, mais tombeau de toute monarchie. L'inconséquence des deux constituants était uniquement théorique; ils entendaient demeurer à la lois des monarchistes et des démocrates.
Tant de vues connexes avec celles de la majorité des députés exprimées par un orateur émérite, porteur d'un nom illustre, devaient attirer sur Glermont-Tonnerre les regards et bientôt les faveurs de l'Assemblée nationale. Vingt jours après le dépôtde son rapport, celle-ci l'appelait à la présidence de ses débats (2). Pendant deux semaines allaient être discutés sous la haute direction d'un grand seigneur français depuis les droits de l'homme jusqu'aux questions constitutionnelles d'où dépendrait l'avenir de la nation.
Le jour où commence cette présidence, Mirabeau, au
(d) Rii|iiinil (•(iiilt'iiiinl les picinicrs .iilidi's <]i' la ronstilutioii. SéiÉiici- (lu 27 Jiiillel 178'J.
(2j Le 17 uoùl ]7S'J.
CLERMONT-TONNERRIi liîi
lîom du comité dit des cinq dont Glerniont-TûnnciTe a lait partie, Jit le projet de déclaration des droits de l'homme. Le texte débute par cette affirmation : Art. 1" : (( Tous les hommes naissent égauxet libres; aucun d'eux u'a plus de droit que les autres de fiire usage de ses facultés naturelles ou acquises (1). » C'est l'alfirmation de la souveraineté individuelle de chaque Français. Une discussion préjudicielle s'engage très vive, très aigre. La déclaration 4es droits serat-elle mise en tête delà constitution ou à la suite? Estelle la coii::équence de cette constitution ou son principe dérivateur? Mirabeau conclut contre son propre rapport. C'est comme « indivi'du », dit-il, qu'il parle, non comme rapporteur. On le traite « de sauteur » ; il répond en se décernant l'épithète « d'Inflexible (2) ».
L'ordre proposé par Clermont-Tonnerre triomphe; la discussion commence.
Le député de Paris, grâce à la l'onction qu'il occupe, est réduit au silence, mais c'est son œuvre qui est en jeu ; il ne la laissera ni entamer ni escamoter.
Dans un préambule fameux l'Assemblée commence par mettre la constitution « sous les auspices de lÊtre Suprême ». Cet Etre Suprême, destiné à remplacer le nom beaucoup plus simple de « Dieu ». ravit d'aise des nobles, des bourgeois, voire des évéques (3) heureux d'éluder une dénomination embarrassante pour leur « philosophisme ». Jusqu'aux articles 16, 17 et
(i) (lazelle nalioiiale, 178'J, ii" 41.
(2) Sraiice du iiiurcli 18 août.
Ç.\) Mcaioscaucu. Voir lo diocouia de l'évoque de Nismcs.
146 GENTILSHOMMES DExMOGRATES
18 l'accord demeure complet; l'égalité devant la loi, l'accès de tous les citoyens aux charges et aux. honneurs sans autre distinction que celle de leurs talents et de leurs vertus, la définition de la liberté, celle en particulier de la liberté individuelle, sont proclamés en quelques heures. Mais lorsqu'il s'agit d'attester la liberté des opinions religieuses et celle de l'exercice des cultes quelconques, l'Assemblée se soulève en une violente tempête. Dans le chapitre que je consacre au comte de Gastellane, auteur de la motion, on verra de quelle façon l'espritde secte et l'esprit de liberté eurentmaille à partir (1), dans quelle mesure aussi le premier triompha du second. Mais dès à présent je- dois indiquer l'attitude de Clermout-Tonnerre. Mirabeau, ayant fait des observations sur le droit de tout citoyen d'exercer son culte, avait été couvert de huées. Réduit au silence, « il avait fini par prendre acte du despotisme qui lui interdisait la parole (2). » « Désespéré d'être l'homme de la loi dans une séance où les droits do l'homme et des députés étaient ains méprisés, ne pouvant résister davantage aux cris dei sa conscience, Clermont-Tonnerre, dit laGazettc nationale, demanda deux fois sa démission .., moderne Solon, ajoute ce journal, au milieu d'un tumulte qui peut-être aurait déconcerté le plus grand des législateurs (3). »
Ce jour-là comme les autres, il avait été fidèle à lui-
(i) Voir rliapilro iv, page 19.3, iiK''mo volume.
(2) Archives de I^arme. Dépêche du baiily de Viiieu, du 23 août 1789.
(3) Gazette nationale. Séance du 23 août 1789.
GLERMONT-TONNERRE 147
même, fidèle à la démocratie, fidèle à la liberté. Son sang-froid, son respect des droits du citoyen demeurèrent longtemps un modèle invoqué par les parlementaires. « Le premier de tous, il avait appris aux présidents de l'Assemblée nationale comme il faut se conduire vis-à-vis de ses membres (1). »
Le 28 août enfin s'ouvre la discussion de la constitution proprement dite. Mounicr, Clermont-Tonnerre l'ont conçue ensemble. Afin d'en rendre la notion plus claire, ils l'ont réduite à un petit nombre d'articles. D'autres assureront le développement des princip -s qu'ils posent.
Ces principes se réduisent à trois:
1° La reconnaissance du gouvernement monarchique;
2° Le veto royal;
3° La permanence de l'Assemblée législative.
Que sera la monarchie française ?« Mitigée, » dit un des plus grands bavards du tiers état, l'avocat Bouche (2); « tempérée par des lois, » répond un autre (3); « démocratie royale, >> s'écrie un troisième (4).
La « chinoiserie parlementaire » s'en donne à cœur joie. Mais le fait qui domine cette première discussion c'est l'affirmation par le comité d'abord, par tous les orateurs ensuite, de quelque côté de l'Assemblée qu'ils
(1) Archives de Parme. Dépèche du bailly de Virieu du 4 octobre 1789.
(2) Député de Forcalquier.
(3) Démeunier, député de Paris.
(4) Roussier, négociant, député de Marseille.
siègent, que la monarchie française ne résulte ni de l'hérédité, ni du consentement des générations anciennes, mais uniquement de la volonté « actuelle » dupeuple. Lecomitéavaitcorameucé pardire: Art. l*"": « Le gouvernement français estun gouvernement monarchique. Il n'y a pas en France d'autorité supérieure à la loi. Le roi no règne que par elle. » Les orateurs ajoutent :
Le duc de la Rochefoucauld : « A la loi laite par la nation ou par ses représentants. »
Le marquis de S'dlenj (1) : « Le principe de la souveraineté réside essentiellement dans la nation. »
M. de Luhersac, évêque de Chavires : « Ce n'est (jue par l'autorité de la loi que le roi exige obéissance (2).»
L'accord est si difficile sur la définition delà future monarchie qu'elle est ajournée à la solution des deux autres questions constitutionnelles, la sanction royale, ou pour parler plus clairement le veto, et la permanence des assemblées législatives.
* Voici le moment où le nionarcliisnie des vrais royalistes va se trouver aux prises avecleurdémocralisme. J'ai dit l'inanité du projetqui consistait à instituerune monarchie tempérée, cahjuée sur celle de l'Angleterre, sans l'aide d'une aristocratie « températricc s> et française. Maisilfaut reconnaître, nefùt-ce que pour rendre justice à la bonne foi de leurs intentions, la conviction
(I) Le uiiirijuis (le Sillery, m;iii do la n'Ii'Ijiu .M"' de (ietdis, députi' de la noblesse de Reims, rallié au tiers ùlat, juiis di'inilé à la C(»iiveiiUi>ii. Vola pour l'appel au peu|)le dans le procès de Louis XVL inourui sur léeliaraud le '.',\ octolire 17'j:!.
(±) Séduce du i8 uoùl 17t>'J.
avec laquelle Mounier et (>leimoi)t-Tonnerre défondirent leur utopie. Ils voulurent très sincrrement être les fondateurs de cette inonarciiie parlementaire que nous avons vue une fois en ce siècle, dont on disait, sous Louis-Philippe, qu'elle était la meilleure des républiques, et qui par une pente fatale aal)Outi à la république tout court.
Le premier point en discussion fut celui de la sanction du roi. Le comité avait dit : «Sanction royale dans et par la constitution pour les actes législatifs établis pour l'avenir (l). » Les meilleurs esprits étaient divisés. — Les plus révolutionnaires, tels que Rabaud Saint-Etienne et Mirabeau, n'osaient pas aller au bout de leur superbe. Le mot de toute-puissance venait sans doute effleurer leurs lèvres ; ni leurs cœurs ni leurs oreilles n'y étaient faits ; ils hésitaient à le prononcer. Le premier disait: « Il est ridicule de penser que les représentants de la nation veulent anéantir le gouvernement; les Français sont attachés à cette sainte et antique monarchie. » Le second ajoutait: « Ce n'est point pour son avantage particulier que le monarque intervient dans la législation, mais pour l'intérêt même du peuple; et c'est dans ce sens que l'on peut et que Fou doit dire que la sanction royale n'est point la prérogative du monarque, mais la propriété, le domaine de la nation. *
Il était impossible de masquer l'illogisme derrière des raisonnements meilleurs et de meilleures raisons.
(1) Séance du 31 août 1789.
Le veto absolu défendu par le comité de constitution et par de tels orateurs aurait dû réunir la majorité des suffrages. La logique étant plus forte que l'équilibre, la souveraineté du peuple devait aller au bout d'ellemême. Elle y alla.
Cette discussion, une des plus instructives à approl'ondir pour acquérir la notion du droit politique moderne, nous montre une suite nombreuse d'orateurs de tous les partis venant sacrifier publiquement à cette souveraineté. Ce n'est pas l'idole, c'est le Dieu, le Dieu indiscuté, proclamé, auquel tout Français doit ses premiers respects.
Le comte d'Antralgues (1), un émigré de l'avenir : « Toute autorité réside dans le peuple; toute autorité « vient du peuple, tout pouvoir légitime émane du « peuple; voilà le principe (2). »
M.. . « Loin du cœur du monarque et de mon esprit que la volonté d'un seul puisse enchaîner la volonté de tous! Aussi est-ce dans ce sens que nous devons entendre le mot sanction (3). »
Le comte de Castellane : « Vous avez consacré un grand principe dans la déclaration des droits ; c'est que tous les pouvoirs sont émanés du peuple (3). » Au veto absolu, prérogative vraiment, régalienne les disciples de la souveraineté du peuple opposent, soit l'inutilité d'un wc^o quelconque, soit la supériorité d'un veto simplement suspensif. Lesadbésionsà chacun
(1) Séanco du 2 septembre 1789.
(2) Idem,
['A) Séanco du 3 sept. 1789.
(les trois systèmes viennent des points les plus oppo- SL'S. MounicT, Lally-Tollendal, Mauiy, Barnave iont assaut d'éloquence. Toutes les objections sont mises en lumière; toutes elles ont les apparences de la vérité. (( Personne n'a le droit d'empêcher une nation de faire des lois. Que ferait le roi s'il pouvait rendre nul à son gré le pouvoir législatif! 1) ? » En revanche, il est vrai que « lui refuser le veto absolu, c'est lui enlever la qualité de colégislateur (2j ». Les constituants sont dans un embarras cruel. Un ne fait pas un seul objet de deux choses contraires, et, je le répète, souveraineté du roi et souveraineté du peuple sont les deux pôles opposés de l'économie gouvernementale !
C'est ici que l'inanité de leur prétendue royauté démocratique apparaît en pleine lumière. S'il y a veto définitif, il y aura autocratie et non démocratie. S'il n'y a pas de veto, il y aura démocratie, mais il n'y aura plus monarchie. î^ounier et Glermont-Tonnerre en sont réduits à s'excuser de rester fidèles à la monarchie, « à ce gouvernement qu'il faut appeler, quoi quon en puisse dire, le gouvernement monarchique 3 ! » On en disait donc de bien terribles choses ! Et pour lui garder le souffle de vie qu'ils étaient en train de lui arracher, ils ajoutent : «^ Sans doute, il est inutile de prouver que le pouvoir exécutif dans un vaste royaume doit jouir d'une grande puissance. Chez un peuple jaloux de sa liberté, cette puissance
(1) Séance du jeudi 3 sept. 1789. M. de Crénieres.
(2) Séatice du jeudi 3 septembre 1789. L'abbé Mawy.
(3) Séanco du 4 septembre 1789. Mounier.
serait souvent considérée avec envie ou inquiétude. Des ambitieux ou des déraa'yogues lui supposeraient facilement des torts et profiteraient de toutes les circonstances pour l'afifaiblir ou la détruire. L'usurpation de l'autorité royale entraînerait la perte de la liberté publique. La démocratie (1) dans un grand Etat est une absurde cbimère. Jamais le trône ne perdit son autorité que pour faire place aujoug avilissanlde l'aristocratie; et ce sont les invasions successives de ceux qui composaient les assemblées générales, sous la première et la seconde race de nos rois, qui ont produit en France la tyrannie féodale; ainsi, défendre l'indépendance de la couronne, c'est défendre la liberté du peuple (2)! »
C'était parler d'or; mais pourquoi alors avoir proclamé la souveraineté absolue du peuple ? Raisonner comme un royaliste et se faire l'illusion de croire que l'on raisonne comme un démocrate I Nier la démocratie tout en la proclamant, et la proclamer tout en la niant! Car les mêmes liommes qui venaient daffirmer « que la démocratie dans un grand Etat est une absurde chimère » ajoutaient : « xXous rivaliserons avec les plus démocrates en respect pour nos semblables, en amour pour l'égalité (3). » Afin d'éviter ce qu'avait de choquant le mot de « veto absolu » ils proposaient de lui substituer cette formule : « Le roi
(1) Ici le mot démocrate signifie gouvernement direct du peuple et nou pas « réformes populaires ».
(2) Séance du 4 septembre 1789. Mounier.
(3) Séance du 4 septcnil)re 178'J. Mounier.
examinera. » Simple concession ue son qui ne résolvait rien.
Clermont-Tonnerre vint à la rescousse; si Meunier était le rapporteur du projet, il en était l'inspirateur. Son discours dénote mêmes inconséquences et mêmes embarras. Lui aussi il fait sa déclaration de principe. « La souveraineté, dil-11, réside dans la nation ; s'appesantir davantage sur cette vérité, ce serait vouloir prouver l'évidence. Mais, ajoute-t-il aussitôt, à présent que tous les sacrifices sont faits, il faut se prémunir contre les oscillations populaires qui causent souvent les plus grands malheurs. Les représentants doivent toujours être en garde contre la précipitation, contre la séduction Déjn j'opinerais pour deu.^ chnmbres sans que l'une ait droit de vélo sur l'autre; le Sénat serait chargé de l'examen, la Chambre des représentants de proposer les lois. Pour établir la balance des pouvoirs, \\ suffit de la permanence de l'Assemblée nationale, de la responsabilité des agents du pouvoir exécutif; et pour 'que celui-ci ne puisse avoir rien à craindre du pouvoir législatif, je suis d'avis d'accorder au roi le veto absolu. »
Et ce même langage contradictoire toute la noblesse royaliste le tint aussi, même cellequi, suivant l'expression de l'époque, ne haïssait point « le despotisme ».
Peuple souverain .'Députés souverains ! Une bourrasque de souveraineté fend l'air avec fureur. Clermont- Tonnerre et Mounier ont compté sans leur hôte, et leur hôte, je le répète, c'est l'infatuation populaire. De puisdeux mois lesdéputés comme le restede laFrance
iU GENTILSHOMMES DEMOCRATES
s'enivrent de leur toute-puissance; ils entendent la rendre effective.
Tout le bel équilibre rêvé par les fondateurs de la prétendue monarchie démocratique fut renversé en quelques secondes.
Alors apparut cette forme polie de l'emprisonnement royal, de la tonsure ressuscilée du moyen-àge, qui s'appelle le « u^^^o suspensif». Barnave, Siéyès, tous les pères de l'orléanisme futur el de la politique qualifiée par le mot « centre gauche » s'ingénièrent à « museler le tyran »; on le proclama non pas maître (le maître c'était le peuple), mais délégué du maître ; il était réduit au rôle « d'avertisseur » destiné à signaler le danger, non à rempécher. Et pour que la souveraineté du peuple soit mieux affirmée encore, au moment même ou l'on se déclare dans la nécessité de conserver l'embryon du pouvoir monarchicjue, les députés proclament l'unité et la permanence du parlement national (Ij.Un imbécile, Hébrard d'Aurillac, prononce cette phrase qui résume toute la naïveté du royalisme démocratique : « Un grand peuple, un grand Etat comme la France doit, nous dit-on, donner à son roi de grands droits. Sans doute; mais quel autre plus précieux (et dont tout souverain serait jaloux)> quel autre, dirons-nous, plus grand, plus beau, plus digne d'un roi que celui de ne pouvoir jamais faire le mal, de partager la gloire ou les orcurs de son peuple (2) ! »
A ces mots, la lumière se fait dans l'esprit de Cler-
(1) Séance du 8 septembre 1789.
(2) Séance du 11 septembre 1789.
mont-Tonnerre. Mesurant la distance ou l'inconséquence de son système et du principe sur lequel il a été édifié a conduit ses collègues, il fait entendre un cri de désespoir : « S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à pleurer sur les ruines de ma patrie (1) ! »
11 est trop tard ! Le roi de France est découronné. Le bailly de Virieu peut écrire en toute vérité à son gouvernement : « Le roi est presque un fantôme. Peu s'en faut que son président ne se croie au-dessus du souverain (2). »
L'ordre et la marche des funérailles de la royauté fut arrêté le 11 septembre. Le 14, l'Assemblée nationale appela pour la seconde fois Clermont-Tonnerre à la présidence de ses débats. La fiche de consolation ne se faisait point attendre; on semblait dire au principal inventeur de la royauté démocratique : « Vous vous êtes trompé; mais vous vouliez demeurer quand même un bon démocrate; nous vous récompensons. »
Glermont-Tonnerre n'a plus plus foi dans son œuvre amoindrie. 11 accepte l'honneur qui lui est fait, et il regarde d'un œil indifférent, presque sceptique, un assemblage constitutionnel qui n'est plus le sien. La discussion des détails de l'organisation nouvelle se traîne pendant de longues séances. C'est à peine si lui, orateur de premier ordre, « de l'ascendant' duquel Mirabeau s'est montré souvent jaloux (3) », y
(i) Séance thi 9 septembre 1789.
(2) Dépêclie du hailly de Virieu, du 9 novembre 1789. Archives de Parme.
(3) Biof/rap/iie universelle. Michaud, t. IX, p. 91.
\'6r, GENTILSHOMMES DEMOCRATES
apporte une fois ou deux le poids de sa parole. On serait dégoûté à moins.
Ni l'exclusion des Bourbons d'Espagne de la successibilité au trône, ni la fixation du nombre des députés ne le font sortir de sa réserve. Il ronge son frein, attendant l'occasion d'obtenir de rassemblée qu'elle revienne sur sa néfaste décision. Son attente sera vaine; les événements vont se précipiter. Une fois dépouillé, l'exécutif sera systéraati(]uement mis en loques. Chaque fois que l'on en arrachera un lambeau, Clei'moiit-Tonnerre poussera un gémissement aussi éloquent qu'inutile. Tel un chirurgien qui s'ingénie à fermer une plaie dans laquelle il a plongé un bistouri empoisonné.
En moins de trois semaines, entre le 11 septembre et le 6 octobre, Louis XYl est frustré du droit de créer et de supprimer les emplois (1) ; il perd le titre glorieux de roi de France ; et celui de roi des Français (2) lui est imposé. — Conduit de force de Versailles à Paris, lesouverain n'a même plus la liberté de dormir où il lui plaît. Le roi est sujet, le peuple est roi !
L'histoire raconte que Mounier, averti par Mirabeau de cette suprême atteinte portée à la monarchie, répondit : « Eh bien! tant mieux, nous serons plutôt en république (3) ! » Ce « tant mieux » ne s'expliijue que par l'extrême fatigue d'un homme ayant depuis un mois lutté pied à pied pour conservera la royauté
(1) Séance fin .30 spplf'ml)ro 1789.
(2) Sùanco du 8 oclobro 1789.
(.3) Refit (le Miralioau dans li- Courrier de Provence. — Voir, la Gazelle nationale, 1780, n' 70.
GLERMONT-TONNERRE 157
un semblant de pouvoir. Glerraont-Tonnerre éprouva peut-être le même soulagement intellectuel; mais plus courageux que son collègue (l),fau lieu de fuir les dangers de la lutte il resta fidèlement au poste, décidé à les affronter.
Désormais, le comité de constitution dont il a été l'àme est dissous. Ce sont d'autres députés qui vont achever de ruiner son œuvre déjà si appauvrie. Glermont-Tonnerre n'est plus un chef; il n'est qu'un soldat, tiraillant de ci, de là, fidèle à lui-même, au trône et à la liberté. Toute atteinte à l'exécutif, toute confusion voulue entre les pouvoirs publics ont pourtant le don de l'émouvoir.
S'agit-il du droit de paix et de guerre, il prononce une harangue où avec la clarté de l'évidence il prouve que cedroitne peut s'exercer que parle chef de l'État. S )n raisonnement est si conforme au véritable esprit démocratique qu'il ne détonnerait pas dans une chambre républicaine : a. Le droit de guerre se réduit en dernière analyse à celui de repousser par la force toute atteinte véritable portée par une puissance étrangère à la propriété ou à la liberté nationale. Tout ce qui s'écarte de celte définition est injuste. » Dès lors, plus de guerres de conquête ! Partant de ce principe qu'il déclare devoir être constitutionnel, le gentilhomme démocrate conclut qu'il est infiniment moins dangereux, « dès que le droit de défense
(1 ) Mounier, effrayé de l'effervescence populaire, donna, après les .0 et G octobre, sa démission de député. Plus tard il émigra (1790).
doit être confié àquelqu'un, de le conûev sous la clause de la responsabilité à quelques hommes que des lois antérieures enchaînent, que de le confier à un grand nombre d'hommes , qu'aucune loi ne retient... » « L'ennemi se dirait sans cesse : agissons ; ils délibèrent (1)... » La démocratie moderne s'est réservé tous les attributs; nos présidents de république n'ont plus celui de tirer du fourreau une épée que d'ailleurs ils ne portent que rarement. Seuls les députés exercent le droitde paix et deguerre ; et les députés depuis 20 ans ont été dix fois obligés d'approuver des expéditions commencées sans leur assentiment ! Que le droit de guerre appartienne à 500 représentants du peuple ou à l'homme que ces 500 représentants délèguent pour les représenter eux mêmes vis-à-vis des puissances étrangères, ce n'est jamais l'homme luimême, ce sont ses ministres et la politique suivie par eux qui décident du choc des peuples. Gicrmont-Tonnerre était dans la vérité démocratique, tout en restant dans la vérité monarchique.
Chemin faisant le député de Paris intervint avec une particulière insistance (les grands orateurs ont de ces fantaisies) dans un débat qui passionna l'Assemblée nationale. Avignon resterait-elle ville libre, ou plutôt ville papale ?Eu avril 1790, Avignon s'était soulevée: elle avait déclaré vouloir devenir cité française. Accepterson vœu, était-ce la conquérir?N'étaif-ce pas simplement la satisfaire ? Le bon sens, la géographie lui
(1) Séance du 1S mai 1700.
créaient un droit. Giermont-Tonnerre ne voulut pas le reconnaître. J'ai cherché le motif de ce scrupule invraisemblable, en tous cas suranné. Je crois l'avoir trouvé dans l'horreur qu'il avait du désordre et du mensonge (1). — Une poignée de scélérats ont surpris les suffrages des Avignonais glls se sont j emparés de la municipalité, encourageant toutes les violences. Clermont- Tonnerre ne peut pas approuver une annexion escamotée ainsi... Il les dénonce « ces hommes dont deux, dit-il, sont étrangers, dont un seul est propriétaire, qui le jour de leur installation ont prêté serment de fidélité à leur monarque, serment que le parjure a bientôt suivi; qui, en juin 1790, ont consommé les plus horribles assassinats, qui en octobre ont refusé une amnistie parce que leurs consciences ne pouvaient leur permettre d'y croire; qui se sont emparés de l'argenterie des églises, qui se sont divisés scandaleusement, qui ont étouffé leurs dissensions pour marcher en commun à de nouveaux crimes; qui se sont partagé les dépouilles d'un de leurs complices, ce malheureux Patris, d'abord contrebandier, puis général des Avignonais. Ce Patris, dont la mort tragique est une leçon terrible pour ceux qui, acceptant ou usurpant la confiance d'un peuple égaré, se mettent dans une position telle que le repentir leur est interdit et qu'une seule action vertueuse devient leur arrêt de mort. C'est un peuple livré à de tels hommes, dirigé par
(1) Voir les séances des 27 août et 18 novembre 1790, dos 2 et 3 mai 1791.
leurs conseils, que l'on vous propose d'incorporer à l'empire français! »
La parole de Giermont-Tonnerre entre comme une épée dans les cœurs des députés amollis, peut-être complices. On peut accuser l'orateur de naïveté; on est obligé de reconnaître dans son opposition le respect des pouvoirs réguliers et le courage de l'honnête homme. Son insistance faillit lui coûter la vie. Ayant obtenu un décret d'ajournement, «. le iieuple monta en fureur, et sans la garde nationale le député de Paris aurait été une nouvelle victime (1) ».
Dans une autre circonstance, il se fait plus énergiquement encore lecham[)ion des prérogatives de l'exécutif. L'escadre de Brest s'est mutinée, les uns ont tenu pour le pavillon blanc, les autres pour le pavillon tricolore. La municipalité est intervenue; elle a fait une adresse aux garnisons et aux équipages des vaisseaux; elle a requis le commandant de retarder le départ du « la Ferme ». L'abus de pouvoirs est sans précédents. Embarrassée du moyen delerépriraer, l'Assemblée nationale n'en trouve ((u'un : (( déléguer au roi « son président pour représenter à Sa Majesté que la « méfiance conçue par le peuple contre les ministres « actuels apporte les plus grands obstacles aurétablis- « sèment de l'ordre public, à l'exécution des lois et « à l'achèvement de la constitution (2). » Certes, les
(!) Archives flo Parmo. Drpùfhe du liaillv do Viiieu [fl mai 1791).
(2) Rapport du marquis do Monou au nom du comité de lu marine. Séance du 19 octobre 1790.
CLERMOM-TONNERRE 161
ministres débris du dernier entourage de Necker n'ont les sympathies d'aucuns députés, pas même celles des députés royalistes. Cazalès, le chef du monarchisme intransigeant, les traite de « lâches, d'incapables»... «Ils vont encore, s'écrie-t-il,et ils sont morts (1). » Mais la constitution est formelle. La responsabilité ministérielle y est individuelle, elle n'y est pas collective. « Au roi seul appartiennent le choix, et la révocation des ministres {"l). » Tant il est vrai que la constitution de 1832, si reprochée au second empire et qui créait la responsabilité directe du souverain, n"a rien inventé! Le comité militaire a eu beau usurper tous les pouvoirs, mander le ministre de la guerre auprès de lui, imposer ses choix, dicter la conduite à tenir, Latour-Dupin qui est un détestable agent du roi, qui n'a pas su faire respecter ses droits, n'est pas l'agent du Parlement. Voilà ce qu'il est indispensable d'établir pour que l'esprit et la lettre de la constitution ne soient point faussés. De quels traits acérés Glermont Tonnerre pique ces constituants qui n'ont même pas l'énergie de défendre leur conception ! ft On veut que vous disiez au roi que ses ministres n'ont pas la confiance de la nation; mais ou c'est un ordre que vous intimez au roi de renvoyer ses ministres, et alors la constitution est altérée, les pouvoirs sont confondus et nous sommes despotes; ou bien c'est un simple vœu que vous
(1) Séance du 19 octobre 1790. Necker, le 4 septembre 1790, avait donné sa démission et était en fuite, laissant le roi sans défense, ot aux mains de conseillers sans vigueur.
(2) Constitution française de 1790, titre III, chap. ii, section IV, art. 1". Gazette nationale du 6 août 1791, n° 218.
lui portez, et il est lil)re de refuser; alors, c'est une fausse démarche. JNous appelons la désobéissance, nous nous couvrons du tort d'avoir articulé un vœu qu'on n'aura pas suivi... Est-ce parce que le ministère est mauvais que l'escadre a refusé le Code pénal? (Plusieurs voix s'élrvent : Oui !) Serait-ce parce qu'il faut un coup de vigueur que l'on préfère de chasser les ministres à faire rentrer dans l'ordre l'escadre qui en estsortîe (1) ? » Et surces invectives laproposition du comité de la marine est rejetée.
Un coup d'éloquence a fait momentanément triompher le droit constitutionnel!
Quelques jours plus tard on discuta les conditions de la régence. La régence, en cas de vacance du Irùne par suite de minorité du roi, sera t-elle héréditaire ou élective? Les républicains inconscients (il y en avait beaucoup à l'Assemblée nationale) penchent pour l'élection. « La couronne, leur répond Clermont- Tonnerre, étant héréditaire parmi nous, j'avoue que je ne verrais pas sans inquiétude attacher la forme élective à la dignité qui la représente immédiatement, et que je craindrais qu'une ou deux expériences n'égarassent successivement l'opinion publique et une convention nationale à vouloir dénaturer la monarchie (2). »
Pauvres braves royalistes qui, dans leur foi en la démocratie, ne voyaient pas que la monarchie démo-
(1) Séance du 20 octobre 1700.
(2) Soauce du 23 mars IT'Jl. Lu rcyciicc litTodiluiiefut votôe.
cratique est un mythe dont la vision conduit fatalement les peuples à l'empire couronné ou à la république parlementaire !
Cet effort fut le dernier. Quand la constitution vingt fois discutée revint une fois encore dans son ensemble devant IWssemblée nationale, le 4 aoûtl791, Clermont-Tonnerre se tut. Découragé, le grand orateur contemplait son plan disparu. — A la place, une assemblée unique face à face avec un roi dépouillé du veto absolu! Ce roi-là n'était pas celui de Clermont- Tonnerre démocrate, mais il était le roi de la vraie démocratie, le roi des Français, le roi domestique! La souveraineté du peuple descendant la pente sur laquelle il avait plu à tous les royalistes, voire même aux plus intransigeants, de la placer, avait dit son dernier mot. La vieille royauté héréditaire était morte; elle s'étiat suicidée; en voulant la sauver, ses amis les plus fidèles l'avaient achevée
Aussi bien Clermont-Tonnerre, dès le lendemain de l'arrestation du roi à Varennes, avait perdu sa dernière illusion. Démocrate il resta, républicain il ne voulut pas être. — Le 5 juillet 1791, il remit à Lameth qui présidait l'Assemblée la déclaration suivante :
« J'ai juré, le 4 février 1790, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée ou sanctionnée par le roi.
« Cette constitution consacrait alors comme principes le gouvernement monarchique, l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité de la personne du roi; elle
consacrait aussi la séparation dos pouvoirs, comme la sauvegarde de la liberté du peuple.
(( Le comité de constitution a proposé depuis la loi qui défend au monarque de s'écarter de 20 lieues du lieu des séances de l'Assemblée nationale. . . J'ai regardé cette loi comme subversive de la constitution décrétée, je m'y suis opposé...
« Lorsque le roi est parti, le 20 juin, l'Assemblée nationale, dans l'incertitude du séjour du roi, a décrété un serment qu'elle a exigé des militaires: je l'ai prêté; il est conçu en ces termes :
« Je jure... de mourir plutôt que de souffrir l'inva- « sion du territoire français par des troupes étran- (( gères. ))
« Aujourd'hui, le roi est de retour; le roi a déclaré qu'il n'avait pas voulu sortir du royaume..., etc.
« La constitution, que j'ai juré de maintenir le 4 février 1790, défendait à aucun des pouvoirs d'usurper celui qui ne lui est pas confié et d'en constituer le dépositaire légal, prisonnier.
(f En opposition aux principes de cette constitution, l'Assemblée nationale a fait arrêter le roi, ne lui a fait aucune sommation, le constitue prisonnier, en chargeant le commandant général de la garde nationale de Paris de veiller sur sa personne, et lui a enlevé le pouvoir exécutif suprême dont il est constitutionnellement revêtu.
«. Dans ces circonstances, je déclare que je n'ai pris ni prendrai part à aucune des délibérations qui vio-
lent OU renversent la constitution que j'ai jurée le 4 février 1790.
« Je ne donne pas ma démission parce que j'espère que l'intérêt national ramènera l'Assemblée aux principes qu'elle a reconnus, consacrés et jurés comme moi de maintenir.
« Je m'opposerai constamment, toutes les fois que je pourrai le faire avec quelque apparence de succès, à tous les projets inconstitutionnels ou factieux, et surtout à V admission du républicanisme que l'on prêche aujourd'hui avec le plus coupable acharnement et ({ue je regarde comme incompatible avec la liberté de mon pays, et avec le bonheur du peuple que j'ai uniquement et oonstamment désiré.
« Stanislas Clermont-Tonnebre » (1).
A partir de cette date, Clermont-Tonnerre ressemble à ces mystiques qui traversent le monde sans le voir. Il n'est plus seulement un gentilhomme et un démocrate, il devient un caractère inébranlable dans son rêve et dans sa foi.
Il ne prend même pas la peine de protester avec Malouët, son ami, contre le despotisme de ses collègues allant intimer au roi l'ordre d'accepter une constitution toute faite, à la rédaction de laquelle, contrai-
(1) Cette dik-laralion, dont le Moniteur universel (journal ofliciel de l'époque) ne faii pas moutiou, est cousigiii'e dans les (euvres de Cleiiiioiit-Toimerre sous ce tili-e : « Déclaration de Stanislas (^In inimt-Tonnerre, niendjre de l'Asseuiblée naliouale, lemisc à M. le piésidoul derAsscJublée, le djuillcLlTiJl. »
rement à tous les engagements pris, le prince n'a eu aucune part (1).
Et lui premier député de Paris, premier inspirateur de notre premiî-re constitution écrite, l'un de ses premiers rapporteurs, il ne fera point partie non plus des 60 députés chargés par l'Assemblée nationale de porter à Louis XVI un fruit qui est son œuvre, mais que l'orgueil de ses collègues a si complètcmen gâté.
Tout a disparu autour de lui. le bon sens, le royalisme, la bonne foi, bientôt aussi la liberté! Impassible, il attend la fin de tout cela, sans espoir mais sans reniements. Comme il le dit, « c'est le bonheur du peuple qu'il a uniquement et constamment désiré. /) S'il plaît à celui-ci de le réaliser à travers d'épouvantables catastrophes, libre à lui, ce n'est pas l'affaire de ses amis.
La physionomie politique de Clermout- Tonnerre serait incomplète si, avant de clore le récit de sa carrière parlementaire, je ne rappelais certaines altitudes oîi
(1) «Vous vous rappelez que vous disiez au roi, le 9 juillet 1789: Vous nous appelez pour travailler de concert avec Votre Majesté à la constitution et à la régénération du royaume; rAsscnihlée nulioiiule vous promet que ces vœux seront remplis. C'est le 9 juillet 1789 que vous parliez ainsi au roi. (Une voix de gauche : oui, avant le déluge.) Cette déclaration de Vos principes a eu assez de solennité pour (ju'il ne vous soit, plus permis de vous retraiiclier. Or, je demande si, en soumettant aujourd'hui le roi à l'alternative de l'acceptation ou du refus, nous pouvez dire que vous fuites la constitution de concert avec lui. »(Les nmiimiivs redoublent et coupent la conclusion de l'opinant.) (Discours de Malouët. Gazelle nalionale du 3 septembre 1791, n* 2W.)
son démocratisme s'affirma en dehors de l'organisation de cette royauté populaire dont il avait rêvé l'établissement.
Au début des États généraux, la surexcitation à Versailles est extrême. Nobles, prêtres sont poursuivis de huées. Un jour, « un orateur d'estaminet propose de brûler la maison de M *'*, député de la noblesse, de maltraiter ses enfants et sa femme, de lui prendre tout son bien, le tout pour se venger du mépris imprudent que ce magistrat témoigne au tiers... — Monsieur, vous êtes une bête, s'écrie un quidam. Vous proposez de brûler la maison de M***? elle n'est pas à lui; elle est à un honnête citoyen, à un zélé partisan de notre cause. Vous voulez maltraiter ses enfants et sa femme? mais ses enfants ne sont pas de lui, mais sa femme est à tout le monde... Vous dites enfin qu'il faut piller ses biens? mais son bien est à ses créanciers (1). »
De ces sarcasmes aux actes criminels, il n'y a pas loin. Glermont-Tonnerre ne perd pas une occasion de modérer la morgue des intransigeants de sa caste. Témoin sa réponse aux réserves intempestives du cardinal de la Rochefoucauld, le 2 juillet 1789, et la façon dont il cingla Son Éminence.
Quel était le degré de foi religieuse de notre gentilhomme? La question de savoir qui de la nation ou du clergé était propriétaire des biens d'église
(1) Dépêche du bailly de Viricu G juillet 1789. Archives de Paime.
ne fut pas de celles qui le passionnèrent. Nulle part, au cours des discussions auxquelles leur aliénation donna lieu, on ne retrouve l'écho .de sa conviction ou de ses scrupules.
Mais l'égalité est-elle menacée par un fanatisme quelconque, vite il retrouve son éloquence.
Les habitants de Metz, conformément aux Vieux errements de leur contrée, ont maltraité leurs concitoyens juifs. Clermont-Tonncrre dénonce « les causes de l'avilissement de cette nation, toujours dispersée, toujours errante, toujours fugitive. — Le mépris des chrétiens, des lois barbares lancées contre elle, en forcent les membres à devenir usuriers et jiisliiient en quelque sorte tous les vices que l'on leur reproche (I)». Il obtient « que le président des états écrive aux différentes municipalités de Lorraine pour leur rappeler que la déclaration des droits de l'homme est commune à tous les habitants de la terre, et que le roi sera supplié de l'appuyer de toute son autorité (^) ».
Deux mois plus tard, la <ii!estion juive se pose de nouveau, conipliciuée cette fois d'une autre ([uestioii, celle que l'on appelait déjà la question des comédiens. Les JLiifS; les comédiens seront-ils éligibles à tous les emplois civils et militaires? — Aux yeux des catholiques d'alorsjuifs ou comédiens se valent. Lareligiondes premiers, la fonction des seconds sont uuo larre; volontiers les prélres exorciseraient un juif et refuseraient sacrements et sépulture aux comédiens, ou-
(1) Sl'.uici' du 28 ticplouiLiv 178'J.
(-2) Ibid.
GLERMONT-TONNERRE 169
bliant qu'un jour au moins dans l'année, — le vendredi saint, — l'église prie pourles juifs (1), — et qu'au moyen-âge les mystères chrétiens ont été mis sous les yeux du peuple par des bateleurs.
Clermont-Tonnerre prend leur cause en mains, peut-être comme député de la capitale des arts et de la libre pensée, certainement comme démocrate et comme libéral.
« Le préjugé, dit-il, s'établit à l'égard des comédiens sur ce qu'ils sont sous la dépendance de l'opinion publique. Cette dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait . . .! Si les spectacles au lieu d'être l'école des mœurs en causent la dépravation, épurez-les; ennoblissez-les, et n'avilissez pas des hommes qui exercent des talents estimables..,. Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux fonctions de judicature, à l'Assemblée nationale des comédiens? Je veux qu'ils puissent y arriver s'ils en sont dignes »
Puis sur le compte des juifs :
« Il faut tout refuser aux juifs comme nation, il faut tout leur accorder comme individus; il faut qu'ils soient citoyens... On prétend qu'ils ne veulent pas l'être; qu'ils le disent et qu'on les bannisse; il ne peut y avoir une nation dans la nation... Les Juifs sont présumés citoyens tant qu'on- n'aura pas prouvé qu'ils ne le sont pas, tant qu'ils n'auront pas refusé de l'être. Dans leur recpiêtè ils demandent à être considérés comme tels; la loi doit reconnaître un titre que le
(1) Vuii' Oriicuà de la SLimaiuc suiuLo.
préjugé seul refuse. Mais, dit-on, la loi n'a pas d'empire sur le préjugé. Gela était vrai quand la loi était l'ouvrage d'un seul, quand elle est celui de tous, cela est faux. »
L'argumentation est si solide que l'abbé Maury, qui la réfute, commence son discours par ces mots : « 11 est impossible d'employer plus de talent et de dialectique ([ue le préopiuant à attaquer vos principes. »
L'Assemblée rendit un décret se terminant ainsi : « Au surplus, il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun citoyen, d'autres motifs d'exclusion que ceux qui résultent des décrets constitutionnels (1). t.
Peut-être les juifs éprouvèrent-ils peu de iierté d'être mis en balance avec des comédiens. Mais dans un temps oîi ils étaient encore regardés comme des parias, ils venaient de recevoir leurs lettres de grande naturalisation. C'était Glermont- Tonnerre qui les avait obtenues.
Le bailly de Virieu, dès la fin de 1789, a tracé de Clermont-Tonnerre ce portrait : « D'une belle figure, d'un blanc pâle et les cheveux un peu roux, il charme par la noblesse de son maintien, la politesse de ses manières; il étonne par son sang-froid inaltérable; c'est un écueil qui brave les vagues de la mer en furie; il étonne par l'étendue de sa mémoire, la rapidité de sa conception, par la facilité avec laquelle il éloigne de toutes les questions qu'on discute ce (pii est
(1) DùacL du 'l'k dccouibic 1780,
étranger on inntile, par l'ordre et la netteté avec lesquels il résume ces mêmes questions, par la justesse de ses réilexions, par l'éloquente clarté de son discours (1). »
Tel fut l'homme public; si l'on ajoute qu'il a été un grand rêveur, un des plus grands de son siècle, car il rêva la monarchie démocratique, l'on aura sa physionomie exacte.
Penseur et politique, Clermont-Tonnerre ne fut pas moins homme d'action. Qui possède le courage civil a plus facilement encore le courage physique ; le second n'étant que lamonnaie du premier.
Pour soutenir le trône ébranlé, pour adapter la monarchie à un sage esprit démocratique, il eut recours d'abord au régulateur de toute démocratie, à l'opinion, puis, .e jour oîi cette opinion fut égarée, à la dernière ressource des gens de cœur, à la force pour défendre les lois.
La presse libre, les journaux avaient pullulé : la seule année 89 en vit éclore 350. Glermont Tonnerre voulut avoir le sien, l'organe de la monarchie plébienne. Au début de 1790, avec le concours de Fontanes (2), il fonda « le Journal des impartiaux».
(1) Dépèche du 21 soptcnibre 1789. Archives de Parme.
(2) Fontanes s'était fait connaître, dès 1783, par divers'écrits et poésies qui lui avaient valu une grande réputation de talent ot de iibéralisnip.
il2 GENTILSHOxMMES DEMOCRATES
Son but était de faire lèle « aux membres les pbis exagérés du côté gauche et aux membres les plus ulcérés du côté droit (1) ». Malgré le talent des rédacteurs, malgré et probablement à cause de la droiture» de leurs polémiques, le « Journal des impartiaux «ne put résister aux attaques simultanées des deux partis extrêmes. Il eut deux mois d'existence.
Clermont-Tonnerre ne se découragea point. — L'opinion, celle surtout de Paris, se formait plus encore parles harangues dans les clubs dits patriotiques que d'après le dire des journaux. Ces clubs avaient gén(''ralement pOLir directeurs des députés en vue, pour membres des citoyens exaltés, la lie du peuple le plus souvent, qui dictaient leurs volontés. — Le club Breton, simple groupement parlementaire à Versailles, s'était vite à Paris transformé en un de ces clubs; il s'était installé au couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. Il s'appela alors: « Lasociétédesamisdela constitution. » Clermont-Tonnerre, durant toute Tannée 1790, on fut Tàme. Député de Paris, très populaire dans certains quartiers, auprès du nombre considérable de ceux (|ui voulaient réformer la monarchie sans la détruire, il y fit maintes fois applaudir sa virulente éloquence. Mais ce club fermé au début, entrouvert ensuite, dégénéra vite en réunion pul)li(iue; y entrait qui voulait. Chaque soir des gredins s'y installaient en maîtres, la lutte devint impossible avec des « esclaves ivres». Ecœurés, les amis de C'ermont-ïonnerrc abandonnèrent la
(1) Lettre de Stanislas de Clormonl-Tonncrre à M. Diival- Despréincnil, conseiller au Parlement de Paris.
CLERMONT-TONNERRE il?,
« Société des amis de la constitution » et fondèrent « le club des Feuillants ». Lui ne les suivit pas. Sa ténacité faillit lui coûter la vie. Seul ou presque seul au milieu de cette tourbe où, malgré sa parole tribunitienne, Mirabeau réussissait à peine à se faire entendre, il devint un gêneur. Les meneurs résolurent de l'en cliasser.
La Société des amis de la constitution, avec la très légère cotisation qu'il fallait payer pour en faire partie, avait constitué un fonds de secours, grâce auquel elle distribuait du pain aux indigents. Glermont-Tonnerre était commissaire de cette caisse. L'accuser publiquement, par voie d'afficbe, de faire payer le pain aux malheureux au lieu de le leur donner gratuitement et même de le leur vendre « empoisonné » fut le moyen employé pour se défaire de lui (1). Le jour où celte infâme accusation était portée, il prenait parti à l'Assemblée nationale contre la constitution civile du clergé Cette attitude, que les Jacobins ne manquèrent pas le soir de déclarer criminelle, donna corps à la calomnie. Le peuple s'ameuta autour de l'hôtel de son représentant, rue du Petit-Yaugirard: « Un billet de ma femme, écrivit le lendemain Glermont-Tonnerre, m'apprit queTaflluence devenait grande à ma porte et qu'un commissaire de section ('tait venu chez moi où il s'était expliqué très vivement contre moi, devant les personnes attroupées. Je dis à quelques députés
(1) Extriiit ries registres des délihénilions de l'Assenil)lée générale di; la seclioii de la Croix-Rongc (municipalité de Paris), n" III et IV des 26 et 27 janvier 1790.
ce que je venais d'apprendre et je me rendischez moi... La foule n'avait pas diminué et remplissait toute la rue; je l'ai traversée très doucement, donnant des explications à tous ceux qui paraissaient en désirer. Après avoir fait une centaine de pas, j'ai entendu derrière moi quelques cris à la ianterne ! Je me suis arrêté et retourné; j'ai remarqué un liomme qui ne m'a pas paru du quartier et qui criait à la lanterne! Je lui ai dit que s'il était payé pour ameuter contre moi, il ne gagnerait pas son argent. Le lanternier s'est trouvé dans udr grande minorité, et j'ai continué ma route (1)... »
Au premier avis, l'Assemblée nationale expédia un ordre comminatoire à la municipalité de Paris pour que celle-ci eût à protéger la vie menacée d'un de ses membres. Malouët avait eu l'ascendant suffisant pour obtenir cette décision (2).
Le lendemain, « la Société des amis de la constitution » était dissoute par la municipalité. Le club dit « des Jacobins » s'installait victorieux dans le local de ses délibérations.
Glermont-Tonnerre eut alors la douleur de subir les attaques non seulement des] émculiers. mais encore celles des royalistes. Ilsejustifia auprès d'eux dans une lettre célèbre adressée à son collègue d'Espréménil. « Les Jacobins régnaient, lui dit-il, vous vous taisiez;
(1) Compte iTndu,par Clermonl-Tonnorre à ses concitoyens» de ce qui s'est passé de relatif à lui, à roccasimi du clul) dr la conslitulioii dont il est membre.
^2) Séance du 27 janvier 17'Jl.
les corps administratifs même leur obéissaient, et c'est à cette époque que le club monarchique s'est déclaré leur ennemi!... Si la volonté générale adopte nos opinions, peut-être aurons-nous sauvé la France ; si elle les ajourne, nous attendrons; si elle les rejette, nous obéirons, et sans jamais désespérer du salut de la patrie (1). »
Le vide, la solitude faits autour d'un dédaigneux de la popularité sont la marque des altitudes morales auxquelles son caractère est parvenu!
Ayant échoué par la persuasion, Glermont-Tonnerre eut recours à la force. Mais ce ne fut pas dans les bandes de l'émigration qu'il alla la chercher. Respecv tueux des institutions que le peuple s'était données, à aucun moment il ne tenta de les renverser. Tout au contraire il conspira afin de conserver celle de toutes qu'il voyait la plus menacée, le pouvoir royal. Défendre le roi, c'était à ses yeux préserver la royauté démocratique. Il savait que les abus de la foule ne changent pas la nature de ses droits, et que la présence du mal ne supprime pas les bienfaits d'un principe. Donc, voyant le prince traqué par l'Assemblée législative et l'institution royale privée chaque jour d'une prérogative, que dis-je? des plus élémentaires décences, il s'efforça d'enrôler secrètement des citoyens qui, au jour de la lutte suprême, seraient prêts à payer de leu ■ vie le maintien du premier pouvoir
(1) LeUro de Slaiiislas de Gleiinoul-Toniierrc ù M. Duval Despréniènil.
de l'État. Les arcliives de famille du gentilhomme De contiennent aucun détail sur cette organisation à la sourdine qui est un des titres faisant le plus honneur à son énergie. A une époque où la délation était partout, il avait soin, sans doute, de supprimer à mesure qu'il les recevait les preuves d'enrôlement dans l'armée qu'il était en train de former. Les hommes d'action sont rarement des vaniteux; ils ne pensent guère à la postérité. Les mémoires du temps ont heureusement gardé les traces de cette intelligente activité (1).
Un jour (ce fut le dernier}, le 16 mars 1792, la royauté existait encore défait. Il s'agissait de maintp^iir intactes les dernières barrières qu'elle pouvait opposera sa ruine. Sur les injonctions delà plèbe. Jacobins et Girondins allaient enlever au roi sa garde constitutionnelle. Celle-ci, pourtant, était pleine de déférence pour la milice citoyenne et pour les institutions nouvelles. Mais elle avait le tort d'être sincèrement dévouée au monarque. Tandis que l'Assemblée législative réunie en séance de nuit discutait le licenciement de cette troupe formée, disait le député , Bazire, « de prêtres réfractaires, d'émigrés et d'Arlésiens aristocrates, » d'Hervilly, qui la commandait en second, vint dire à Malouëtetà Montmorin : « Quel (jue soit le décret, je suis sûr de mon corps, et si le roi le permet, avec 1800 hommesjc chasserai l'Assemblée. »
(î) Mémoires do M"* de Tourzcl, t. II, pages 118-110. Mémoires do Malouol, t. II, piip^os 211-212. Vie lie Marie-Antoi7i('lle, par Maxiino de la Roc1iol('ri('. 1. Il, page 359.
GLERMONT-TONNERRE 177
Le roi ne le permit pas. — «Si nous succombons, dit d'Hervilly à Louis XVI, désavouez-moi, accusez-moi, et faites tomber sur moi l:i colère de l'Assemblée. Mon avaut-g;arde sera appuyée par six mille royalistes enrôlés à Paris par M. de Clermont de Tonnerre. » Le roi persista dans son refus ; cinq mois plus tard, la monarchie était officiellement abolie.
De cette tentative de résistance faut-il conclure à un retour de Clermont-Tonnerre aux idées rétrogrades et à la vieille royauté aristocratique? Le gentilhomme avait montré simplement que l'on peut demeurer un démocrate et un parlementaire, sans être un niais... Pliât à Dieu que les émigrés qui, vers ce même temps, conspiraient à coup do gros mots et d'épigramraes contre leur pays, eussent prêté au trône La même aide courageuse! Peut-être y aurait-il encore une royauté !
Clermont-Tonnerre, comme tous ceux qui eurent ces courages, paya de sa vie la résistance à la superbe de la foule. Le 10 août 1792, son hôtel fut investi sous prétexte qu'il s'y trouvait des armes. Conduit à sa section, il fut absous comme il l'avait été déjà le 27 janvier 1790. Mais la municipalité, celte fois, ne protégea pas un citoyen qu'aucune investiture populaire ne faisait plus inviolable. Fermé comme un roc, il voulut, ainsi qu'une année auparavant, retourner seul chez lui. Il trouva la rue barrée par le peuple ivre encore du sang répandu dans la journéeaux Tuileries.
Un cuisinier renvoyé de son service vint à passer;
1 porta à son ancien maître un coup de faulx à la tête. Fendant la foule, Clermont-Tonnerre s'enfuit chez son amie M""' de Brassac. Les assassins enfoncèrent la porte, le poursuivant d'étage eu étage. 11 périt criblé de coups sous les combles.
Ainsi termina sa carrière, martyr de sa foi et de son démocratisme, un grand seigneur qui avait confondu dans une même souveraineté le roi et le peuple qu'il aimait d'un amour égal.
Clermont-Tonnerre est le type le plus achevé du gentilhomme démocrate. Il embrassa toutes les idées sociales de la Révolution (abolition des privilèges, réunion des ordres, liberté de conscience, prééminence de la volonté du peuple), et pourtant, jusqu'à la dernière minute de son existence, il demeura conservateur et royaliste, sans qu'une faiblesse ait jamais déconsidéré son attitude.
Royaliste, il paya de la vie sa conviction. Conservateur, il le fut non seulement en tant (]ue gardien des institutions, mais encore dans le sens moderne du mot qui signifie : ennemi de la démagogie. Sans cesse au cours de sa vie ou découvre la trace de cette préoccupation d'esprit. Qui, plus vivement, s'éleva contre la formation de ces monstrueux comités des recherches, officines de délation ! « Je les ai toujours regardés, je les regarde encore, disait-il, comme la honte do
GLERMONT-TONNERRE 179
notre révolution, comme un triste mouvement des passions qui nous tourmentent, de ces passions haineuses, inquiètes qu'il ne faut pas confondre avec la passion de la liberté !... 11 ne faut ni tromper, ni opprimer riiomme, pas même pour son plus grand avantage... n naquit pour la vérité et pour la liberté, il n'appartient pas à son semblable de lui ravir ces deux bienfaits, sous prétexte des dangers qui les accompagnent (1). »
C'est en octobre 1790 que Clermont-Tonnerre parle ainsi ; et tour à tour il prend devant l'Assemblée nationale et devant la municipalité de Paris la défense des opprimés, depuis les moins connus jusqu'aux plus célèbres : la demoiselle de Bissy^ l'abbé de Douglas, le sieur Rubat de Livron, le sieur Augeard, M™' de Favras (2), M™* de Jumilhac accusée d'un délit nouveau, « le délit de somnambulisme »; tous jetés à l'Abbaye sur une simple dénonciation.
Le 1^'" juillet 1789, une députatiou était venue solliciter l'Assemblée nationale de s'interposer auprès du roi afin d'obtenir la grâce de gardes françaises mutinées et arrachées de Bicêtre par le peuple. Clermont-Tonnerre protesta : « Ce serait manquer au plus pressant de tous les devoirs que de s'amuser à
(1) Nouvelles observations sur les comités des recherches par Stanislas de Clerniont-Tonnerre A Paris, chez Desenne, libraire au Palais-Royal.
(t) M™= de Favi-as avait été arrêtée sous cette inculpation qu'elle était la femme d'un conspirateur. Un membre du comité des recherches alla jusqu'à avouer « que sa détention avait pour but d'empèeber que M"'" de Fa\ras ne pût intriguer cl solliciter pour sou mari ».
nommer un comité pour examiner une révolte ouverte. Les troubles populaires ne peuvent être soumis à un pareil examen; ils sont du ressort du pouvoir exécutif (1). »
Le 22 février suivant, il proposa, non comme l'ont affirmé des historiens mal renseignés, « de mettre la dictature entre les mains du roi, » mais de lui donner les moyens suffisants pour empêcher les meurtres, les incendies et les pillages. « Il faut que le pouvoir exécutif surveille du pouvoir législatif reçoive enfin de nous une organisation fixe et utile '2)! ;) Quelle est la démocratie qui peut vivre sans un ordre fixe? Quel ordre peut être fixe si sa distribution n'est pas mise aux mains d'un pouvoir central?
Si souveraineté monarchique et souveraineté du peupje n'étaient point incompatibles, Glermont-Tonnerre eût très certainement été le fondateur de la monarchie démocratique. Uéussirà l'entreprise eût été un immense honneur pour son personnage; y avoir travaillé en est un déjà très grand. Si à la placedela monarchie démocratique Glermonl-Tonuerre lit la république, ce fut sans le savoir et parce que la logique des choses, dans un pays socialementdéséquilibré, ordonnaitqu'il en fût ainsi.
Mais, au cours de l'essai, son libéralisme et son sensde la France mod'^rne ne furent jamais en défaut:
« Lorsque je vins aux Etats généraux, a-t-il écrit, j'y arrivai sans autre éducation politique (jue l'absence
(1) Sil-aiicc (lu l"- juill.'t 17!)0.
(2) Scaiico du ±2 Ic-vrioi' ITDO.
GLERMONT-TONNERRE 181
des préjugés les plus répandus et l'amour de la liberté (1). »
Absence de préjugés — dédain des prétentions de classes !
Amour de laliberté — respect des droits du peuple !
Au service de cette double disposition d'esprit, il mit un talent d'orateur de premier ordre.
En voilà plus qu'il n'en faut pour classer Clermont- Tonnerre parmi les gentilshommes qui ont le mieux compris la cause de la démocratie et qui l'ont le mieux servie.
Il fut à la fois un démocrate et un caractère.
(1) Lettre de Stanislas Clermont-Tonnerre à M. Duval- Despréiuéuil.