‹ Geoffroy ChaucerChapitre 10 sur 60 · CHAUCER A L ECOLE DE NOS TROUVERES · texte numérisé non relu

CHAUCER A L ECOLE DE NOS TROUVERES

C'était excès de déférence dans ce cas, mais il faut retenir de cette plainte le souci d'art qui l'avait inspirée.

Certes, on ne doit pas rabaisser l'influence qu'eut sur lui le Roman de la Rose à une simple discipline de style. Ce poème qui était pour le quatorzième siècle le grand réservoir de poésie fut en somme l'œuvre dont la prise sur Chaucer fut la plus constante. Son double caractère, dû à la diversité, voire au contraste, des deux poètes qui le composèrent, loin de choquer Chaucer parce qu'il rompait l'unité de l'ensemble, doubla pour lui l'attrait de cette sorte de bible poétique. Selon l'humeur oii il était, surtout selon son âge, il s'inspira tour à tour de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. C'est vers le premier, avec sa grâce fine et sa claire atmosphère d'amour qu il alla d'abord dans sa jeunesse. Plus tard, le flot d'idées, de satires, de réminiscences classiques, qui roule dans l'œuvre de Jean de Meung s'accorda mieux avec son besoin d'aliments plus substantiels et plus humoristiques. Jean de Meung devint alors et resta jusqu'au bout son principal entraîneur, et on le retrouve à cent emprunts jusque dans le chef-d'œuvre final de Chaucer. Mais peut-être aije tort de représenter comme successives des influences qui sont souvent simultanées. C'est l'alternance de grâce et de force, de poésie pure et de philosophie ironique, de charme léger et de vigueur drue, de fantaisie et de trivialité, — c'est l'inconséquence du poème total qui en fit pour Chaucer le livre de chevet. Il y trouvait pâture pour son double appétit. N'y avait-il pas là ce dualisme qui était sa nature même? [Quand il fera dans ses Contes alterner les histoires délicates et les bouffonnes, la grâce et l'ironie, le beau et le grossier, le sérieux et le drôle, il réalisera de façon A^A^ante et en homme de génie, l'antithèse des deux parties du Roman de la Rose.

Toutefois, le Roman eut pour effet initial, en l'aidant à façonner sa forme, de contrarier en un sens son génie. Il l'engagea dès le début et le retint de longues années dans

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le genre allégorique. Telle fut la révérence de Chaucer pour ce poème qu'elle retarda l'éclosion de son talent dramatique et qu'il lui fallut un Aoyage en Italie pour le lui faire découvrir. Longue contrainte que Ion regretterait davantage si Chaucer n'avait pas produit sous forme d'allégorie quelques œuvres pleines de charme, et si l'on ne sentait bien qu'il lui fut précieux de cultiver et de mûrir durablement son art en des exercices qui sentent un peu l'écolier, avant de se risquer à cette entreprise si dure, souvent si périlleuse pour la beauté formelle, de représenter directement la vie.

Chaucer remonta-t-il la poésie française au delà du Roman de la Rose. Fort peu, semble-t-il, bien qu'il ait sûrement fait usage pour son Troïlus,en sus deBoccace, du Roman de Troie, de Benoît de Sainte-More, et qu'il ait des réminiscences possibles de Marie de France. Mais les meilleurs de nos anciens trouvères lui furent probabablement inconnus. Quand il vint, les chansons de geste primitives avaient fait leur temps et passé de mode, ainsi que les vies des saints les plus archaïc|ues qui sont aussi les plus nobles. On ne chantait plus les admirables chansons de toile, ni guère les alertes pastourelles, que les poèmes à forme fixes avaient supplantées. Même parmi les romans en vers, les plus beaux lui échappèrent; rien ne permet de supposer qu'il ait connu ChrestiendeTroyes. En revanche il lut les romans chevaleresques dégénérés qui avaient cours, 'et avec "cela les aventures de Renan, les gauloiseries des fabliaux. Mais c'est alors le thème, la matière qui importait, et il est douteux qu'il faille chercher là une influence sur son art. Il se peut même que la plupart de ces dernières œuvres ne lui soit parvenue que dans des intermédiaires anglais; c'est sûrement le cas pour certains romans qu'il parodia dans son Sire Topaze. D'ailleurs, dans presque tous ces poèmes-là il y avait vraiment un tel manque du sens de la beauté, qu'on ne voit pas comment il y aurait trouvé des leçons.

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Quand on a constaté à la fois l'étendue et les limites des lectures françaises de Ghaucer, il faut se garder de croire que l'on ait du même coup délimité sa dette. En établissant, comme ils le font, un compte minutieux de ses emprunts à nos écrivains, les commentateurs ne signalent que les apparitions au dehors dune influence qui fut bien autrement profonde. Ils montrent les excroissances, mais ils n'atteignent pas les racines. Sans doute il est significatif de lire dans les notes d'une édition savante de Ghaucer, comme celle de M. le Professeur Skeat, les innombrables rapprochements avec nos poètes que suggère son texte. Gest presque à chaque page que, venu d eux, le souvenir d'un vers, d'une réflexion, d'un trait descriptif , d'une sentence ou d'une malice, a traversé son esprit. Mais tout cela n'est rien, et l'on peut donner raison à ceux qui constatent à la fois et écartent ces emprunts comme quantités négligeables. Ils n'ont pas tort de proclamer, pour sauvegarder l'originalité de Ghaucer, qu'en empruntant si largement il n'a pas fait autre chose que ce que faisaient tous ceux de son temps et que feront un Shakespeare, un Molière ou un La Fontaine. Si la dette de Ghaucer se réduisait à ces détails, on en pourrait effectivement faire bon marché. Mais il en a une autre, bien plus vaste et diffuse, insaisissable et cependant certaine. Elle ne consiste pas dans quelques largesses qui lui auraient été octroyées, mais dans un héritage dont il a joui. Ou plutôt elle est à chercher non dans des biens de fortune mais dans sa nature. Gest son esprit même qui est français comme son nom. Il descend en droite ligne de nos trouvères et il a toutdeux sauf la langue.

G'est justement dans son travail pour rendre littéraire et poétique la langue anglaise quon s'aperçoit du fait. Non que Ghaucer francise plus que ses conlem])orains la grammaire ou le vocabulaire. Mais, premier grand artiste de lettres en son pays, il tente d'exprimer et vraiment exprime en son langage la beauté poétique qu'il sent

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dans les vers de France et qui est justement celle dont son instinct est avide. Et ajoutons qu'il n'en exprime pas d'autre, si l'on ne regarde que le style. Absolument rien du passé littéraire anglo-saxon ne survit en lui, alors que ce passé ressuscitait dans son voisinage peu modifié comme forme et comme fond.

Or, ce qui est caractéristique pour qui a lu les effusions fortes et sombres, ferventes et souvent troubles, de la vieille poésie d'avant la conquête normande, on éprouve à passer d'elles à Cliaucer précisément la même surprise de différence absolue, la même impression d'air et de ciel changés, de voix mise à un autre ton, qu'en sortant d'elles pour se mettre à la lecture de nos premiers trouvères. Et il se trouve que ce sont juste les mêmes mots qui servent à déterminer soit l'atmosphère de notre vieille poésie, soit celle de la poésie chaucérienne.

Comment fixer ces caractères qui le font nôtre pour l'essentiel? Aux familiers de nos trouvères (c'est des meilleurs vers que je parle, les seuls qui comptent), il n'est pas besoin de les définir. Mais pour nul lecteur l'impression n'est aussi forte et distincte que pour qui vient à eux au sortir de la longue nuit traversée d'éclairs et de lueurs étranges qu'est la poésie anglo-saxonne.

C'est avant tout une sensation de jour revenu; c'est la clarté qui naît. Non pas, comme on l'a trop laissé croire, cette clarté, qualité purement abstraite, toute faite de logique instinctive; ou bien négative, tenant à l'absence de toute notation subtile et rare. C'est cela sans doute avec sa conséquence: don de conter, valeur des détails nets, nombreux, bien ordonnés. Mais c'est bien plus encore. C'est une lumière aussi réelle que celle de l'aube, baignant tous les objets et réjouissant les yeux des hommes. Le mot clair, une des admirables réussites de notre langue, qui exprime cette sensation, est, si l'on y prend garde, le vocable d'élection de nos vieux poètes, le constant refrain de la Chanson de Roland dont il déter-

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mine l'atmosphère lucide. Il est curieux de voir avec quel empressement Ghaucer s'est saisi de ce mot pour lui faire rendre les mêmes effets dans tant et tant de ses endroits les plus beaux.

Il le place à la cime du plus admirable vers de sa prière à la Vierge Marie :

Continue on us tliy jiitcous eyen clerc. (Continue-nous tes pitoyants yeux clairs).

Il en fait le saisissant dcluit de sa ballade aux beautés de jadis :

Hyd, Absolon, thy gilte tresses clerc.

(Cache. .Absalon, tes dorés cheveux clairs).

Avec non moins de bonheur il l'applique aux sonorités, quand il nous dit qu'on entendait la bride garnie de grelots du moine

Ginglen in a whistliug wind as clerc And eek as loude as doth the chapel-belle. (Tinter au vent qui sifflait, aussi clair Et fort aussi que cloche de chapelle.)

La lumière répandue sur l'œuvre de Ghaucer, fine et blanche, rarement allant jusqu'aux couleurs violentes de la poésie plus méridionale, est juste du même ton que celle de 1 Ile-de-France. Rien ne contribue davantage à nous donner l'impression qu'avec lui nous ne changeons pas de climat.

G'est aussi chez lui, comme chez nos trouvères, une allégresse sans tumulte, mais diffuse, née du plaisir de vivre, qui se révèle à ce goût des tableaux éclairés, ramenant le printemps, le mai, les fleurs, les oiseaux, la musique. Il est un vers de Ghaucer par quoi il résume la jeunesse de son Ecuyer, et qui pourrait aussi bien servir de formule à sa poésie entière (en somme le brillant essai de l'américain Lowell est-il autre chose qu'un commentaire de ce vers ?) :

Hc was as frcsh as is thc nionth <jf Mav...

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or ce vers est tout français et comme l'essence de notre première poésie :

Il était frais comme le mois de mai.

Il en est de même du son de la voix de Chaucer, ni trop haut ni trop bas. Lui aussi a un timbre pur et un peu grêle. Jamais denflure, il mettrait plutôt une sourdine. Voix égale faite pour conter sans fatigue ni heurts une longue histoire, pas assez riche ni dense peut-être pour le très haut lyrisme, mais maintenue à ce ton moyen où le sens arrive le plus nettement, avec la moindre déformation, jusqu'à l'esprit.

C'est encore un charme fait de simplicité coulante, dune complète adhérence des mots à la pensée, — ses meilleurs vers étant de simples notations de faits, détails extérieurs ou traits de sentiment.

C'est une retenue constante, pareille dans l'émotion et dans la satire, qui arrête le pathétique en deçà des cris ou des sanglots, qui tempère l'ironie en malice, et plus que le rire débridé provoque le sourire. C'est partout je ne sais c[uoi de sobre et de sage qui implique moins emportement de passion que surveillance de 1 intelligence, et qui se ramène en dernier ressort à un équilibre parfait du tempérament et de l'esprit.

Ces qualités là, ce sont à la fois celles de nos vieux poètes et celles de Chaucer, et dans la même mesure. Ce qui confirme son extraction, c'est qu il les a toutes et qu'il ne les dépasse pas, sauf en de rares instants, oii, sous une influence italienne, il s'élève simultanément, on le sent, au-dessus des nôtres et au-dessus de luimême. En sortant de France il sort un peu de sa nature.

Ajoutons qu'avec les vertus de nos trouvères il offre les défauts dont les meilleurs ne sont pas exempts. Comme eux, il ignore trop la condensation; comme eux il bal)ille souvent avec charme, mais il faut reconnaître cjuil Ijabille. Il manque à l'occasion de nerf et d'allure;

il (làne où il conviendrait de hâter le pas; il marche où il devrait voler. Sa poésie discrète est sur les confins de la prose; elle a des gaucheries, des lenteurs, des platitudes; elle use de chevilles qu'elle fait excuser dun sourire mais qui sont des chevilles cependant. Et, dernier trait de ressemblance, ces défauts manifestes, elle excelle par un air de bonhomie et de naïveté à s'en faire un attrait de plus, et parfois à exprimer par eux le plus fin de sa malice.

Ces caractères ne sont pas de sa seule jeunesse, mais permanents. Chaucer n'a pas eu, comme on dit, une période française. Il est français toujours, mais, comme un de nos compatriotes le pourrait faire, il lui est arrivé de s'enrichir à l'étranger, de s'aller émerveiller de l'antiquité ou de 1 Italie. Sur un fonds qui n'a pas disparu il ajoutera ainsi quelques variations italiennes et latines, puis, pour finir, il emploiera sa manière française à })eindre la société d'Angleterre.

C'est par la poésie lyricjue cju'il paraît avoir débuté, faisant connaître à ses compatriotes les savantes formes neuves — ballade, virelai, rondeau — que Machaut venait de mettre en honneur chez nous. S'il ne nous reste rien de ces premiers essais, rien du moins que nous puissions identifier avec certitude, l'œuvre de sa maturité nous offre des spécimens en nombre suffisant de son art dans ces genres. Ce n'est sans doute qu'un mince filet de lyrisme longeant le vaste champ de ses œuvres narratives, et ce n'est pas, à beaucoup près, ce qu'il y a de plus caractéristique, ni même, chose curieuse, de plus personnel. Mais c'est là qu'on saisit le mieux son travail d'atelier. Amoureuse ou pieuse ou morale, sa poésie lyrique est toujours d'imitation pour la forme, presque toujours pour le fond. Elle lui servit moins à épancher

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ses sentiments qu'à exercer son style et son vers. C'est pourquoi il est convenable de l'étudier, sans souci de sa date, avant de passer à des genres où il a mieux imprimé sa marque.

De ce qui précède il résulte qu'il n'avait pas beaucoup de la passion et de la véhémence, ni non plus de l'agile fantaisie, à quoi les vrais lyriques se reconnaissent. Rien chez lui de la « fière démence », de la « belle frénésie » dont se piqueront les poètes anglais de la Renaissance. Aucune trace de ces chansons spontanées, au libre rythme, qui feront les délicieux sous-bois de la poésie élizabéthaine. ï\ est plus porté au récit qu'au chant. Il a plus de tranquillité cjue d'enthousiasme. L'essor est chose rare dans ses vers. Aussi n"éprouva-t-il pas de répugnance à enfermer son sentiment dans les cadres les plus rigides que nos poètes eussent inventés.

A cet exercice il ne tarda pas à réussir aussi bien que les plus habiles d'entre eux. Ses virelais sont perdus, mais il reste de lui un « triple rondel » sur une Beauté saris merci pour qui le poète chante d'abord sa flamme vaine. C'est pure convention amoureuse, sans un tremblement de la voix. Mais nul trouvère cjui n'eût été heureux de signer ce rien dont voici le plus joli tiers, le premier :

Las ! vos deux yeux me feront tôt mourir, Je ne puis pas soutenir leur beauté Dont s'est le dard en mon cœur implanté.

Si Totre voix ne vient vite guérir

Ma plaie avant qu'elle m'ait infecté,

Las ! vos deux yeux me feront tôt mourir,

Je ne puis pas soutenir leur beauté.

Je dis qu'avez pour g-uérir ou meurtrir

Dessus ma vie entière royauté,

Dont par ma mort verrez la vérité.

Las ! vos deux yeux me feront tôt mourir.

Je ne puis pas soutenir leur beauté

Dont s'est le dard en mon cœur implanté.

L'adresse du versificateur est tout ici; on ne saurait

dire qu'elle aille jusqu'à donner le change, ni même qu'elle s'y efforce. Trait caractéristique, le dernier des trois rondels ramène le tout à une simple plaisanterie. Chaucer semble s'y moquer du genre :

Puisqu'il l'amour j'échappe gros et gras, Oncques n'irai maigrir dans son cachot ; Libre je suis, de hii plus ne me chaut...

Mais Chaucer était éminemment capable de cette émotion qui naît surtout de l'oreille et qu'un rythme heureusement choisi peut, à défaut du cœur, éveiller. J en trouverais l'indice dans sa prière à la Vierge, son A B C. Le savant critique Ten Brink, se fondant sur cette prière et sur certaines autres effusions à Notre-Dame que renferme l'œuvre de Chaucer, en a conclu qu'il avait eu une période de fervente piété dont la Vierge Marie était le premier objet. Il est possible. Mais d'autre part il nous est dit que \ A B C fut faite sur commande pour plaire à la Duchesse Blanche, et nous savons aussi que cette prière, comme les autres vers à Marie, est une traduction presque littérale. C'est une version d'un passage du Pèlerinage de la vie humaine écrit vers 1330 par Guillaume de Dcguileville, moine de l'abbaye de Chalis. Pieuse puérilité, sorte de chapelet égrené en l'honneur de Notre Dame, la première lettre de chacune des vingt-trois stances correspondant dans l'ordre à l'une des lettres de l'alphabet. Chaucer suivit Deguilleville stancepar stance, sans s'écarter du sens, mais sans peiner non plus pour le reproduire fidèlement. Il semble que le fond lui ait peu importé; il ne comprend pas toujours très bien et n'en a cure. C'est l'effet artistique qui est son véritable objet. Il répudie la stance de douze octosyllabes sur deux rimes du français, plaie, monotone et médiocre, peu supérieure aux lignes dans lesquelles on enseigne les commandements de Dieu et de l'Eglise. A la place il emploie le vers plus ample de dix syllabes, et cette stance de huit vers de

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notre ballade courtoise où lagencement des rimes est si délicat. Il recourt aussi à des coupes adroites qui expriment ou imitent l'émotion.

Quel contraste en résulte, si l'on compare! Deguileville ])riait en ces termes la Vierge de le sauver du péché :

Temple saint où Dieu habite

Dont privé sont li hérite (1)

Et à tous jours deshérité,

A toy vieng-, de toi me hérite (2),

Reçoif moi par ta mérite

Car de toi n'ai point hésité (3).

Et si je me suis hérité

Des espines d'iniquité

Par quoy terre fu maudite,

Las m'en clain (4) en vérité.

Car à ce fait m'a excité

L'âme qui n'en est pas quite.

Et voici à peu près comme Chaucer transforme ce pauvre tissu :

Temple dévot où le Seigneur habite, Dont est forclos à l'hérétique l'huis, Ci je t'apporte une âme enfin contrite ; Recueille-moi. Fuir plus loin je ne puis ! Reine du Ciel, des ronces que je fuis, Dont nos péchés vont la terre infestant, Comme tu vois, si fort déchiré suis Que je me meurs presque, — je souffre tant !

Rien que par la stance plus belle, le rythme élargi et 1 allure plus dramatique, surtout à la finale, Chaucer atteint à une ferveur d'accent dont son modèle était incapable. Pour qui examine les deux prières dans leur ensemble, la sienne qui est surtout d'un artiste, — je la sens ainsi et j en demande grâce à Ten Brink — est la plus émouvante, et celle du bon moine cistercien paraît froide à côté.

Non moins qu aux rythmes, grande fut la sensibilité de

(1) Les hérétiques. — (2) M'empare, me recommande. — (3) Douté — (4) Je m'en proclame las.

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Chaurer au son et au prestige des mots. II sut le charme qui naît dune suite de noms propres finement choisis. Déjà notre poésie tâtonnait vers la ballade des neiges d'antan, et se plaisait mélancoliquement à dénombrer les belles dames de jadis. Il existait une de ces ballades (1), jolie déjà, avant Ghaucer :

Hester, Judith, Penclopë, Helaine, Sarre, Tisbë, Rebequë et Sairy, Lucresse, Yseult, Genèvre, chastelaine La très loial nommée de Yergy, Rachel, et la dame de Fayel One ne furent si précieulx jouel (2) D'iionneur, bonté, senz, beauté et valour Con (3) est ma très doulce dame d'onnour.

Si d'Absalon la grant beauté humaine...

Le reste esta l'éloge des preux et des sages.

Chaucer lut cette ballade et s'en inspira, la suivant de très près dans celle qu'il mit au cœur de son Prologue des Femmes Exemplaires. Et la sienne est gracieuse aussi, et le pai-aitrait davantage si nous pouvions la lire sans songera celle de Villon, si vibrante du regret des choses disparues. Il est remarquable que le souci des beaux vers l'emporte sur celui du sens ; Ghaucer conserve étrangement deux noms d'hommes, Al>salon et Jonathan, parmi ces Ijeautés féminines qui devraient seules figurer dans son poème, et s'il le fait c'est parce qu'il ne peut se résigner au sacrifice du premier vers qui caresse son oreille :

Cache, .\bsalon, tes dorés cheveux clairs

On ne peut traduire ce qui ne vaut que par la musique des noms propres et la ])lace précise assignée dans le vers à chacun. Mais c'est assurément par de pareils instants de sa poésie que Chaucer toucha au lyrisme verbal et en inculqua le sens à ses compatriotes.

(1) Edition de Tristan par Francisque Michel, vol. I, p. 38.

(2) Joyaux. — (3) Comme.

Semblables raffinements se rencontrent çà et là dans ses vers originaux. Il lui arriva même d'y joindre deux ou trois fois une animation qui fait de lui un «chanteur». Il l'est certes dans les deux premières stances de sa Complainte de Mars où un oiseau salue l'aube de la Saint- Valentin :

« Joyeux oiseaux, saluez cette aurore ;

Voici monter Vénus dans les cieux clairs ;

Et, fraîches fleurs, empressez-Tous d'éclore

Aux premiers rais du soleil dans les airs.

Mais TOUS, amants, pour n"ètre découverts

Fuyez, avant qu'œil méchant vous épie,

Voici le jour, flambeau de jalousie.

Bleuis de pleurs et le cœur douloureux

Prenez cong-é, mais — Saint-Jean tous assiste ! —

Calmez un peu le chagrin des adieux ;

Il n'est au temps de souci qui résiste

Et nuit d'amour vaut bien un lever triste. »

Ainsi chantait un oiseau le matin

Du jour béni de la Saint-Valentin.

Aubade exceptionnelle. L'alouette aussitôt redescend vers la terre et la marche du récit succède vite au vol de la chanson.

Chaucer a mieux et plus souvent su soutenir le ton de l'élégie. C'est une belle chose malgré sa longueur monotone que sa Complainte d'Anélida à Arcite qui l'a délaissée. Ici l'âme tendre du poète, facile à émouvoir pour les peines surtout féminines, réussit à exprimer en des rythmes divers, compliqués et merveilleusement difficiles, les effusions sincères d'un cœur meurtri, resté amoureux et prêt à pardonner au plus fort de son injuste douleur. C'est pour le sujet et pour le tour de force des rimes un analogue du Lay de Plour de ÎNIachaut. Chaucer a préludé à cette élégie par des ébauches qui nous sont parvenues et qui témoignent de son souci d'art. Mais il sait garder à la voix d Anélida l'accent le plus vrai et lui faire exhaler les plus touchantes pensées sans que les contraintes imposées y mettent rien d'artificiel :

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Où donc a fui, las I voire gentillesse,

Vos mots si pleins de plaisance et d'humblessc.

Vos si doux yeux attachés à mes pas,

Et tous vos soins de tremblante tendresse

Pour moi que vous nommiez votre maîtresse

Et votre reine en ce monde ici-bas ?

Et se peut-il que nul mot de soûlas

Vous n'accordiez à ma dure détresse ?

J'ai votre amour payé trop cher, hélas !

Oh 1 si demain je pouvais vous ravoir,

Avril plutôt retiendrais de pleuvoir

Que votre cœur d'être à nouveau volage.

Grand Dieu, de foi la règle et le miroir,

Où est la foi de l'homme ? Où se peut voir ?

Qui l'a tuée ? Homme est en mariage

Moins sur qu'un mat pourri dans un orage.

De le saisir a-t-on enfin l'espoir.

Qu'il s'enfuit loin comme un oiseau sauvage

L'artifice des vers s'accentue singulièrement dans la stance que je vais traduire encore, sans que l'émotion y soit gênée davantage. Elle y est plutôt (je parle de l'original) accrue par la multiplicité des coupes, par la brièveté de ces fragments rimes qui semblent ponctués de soupirs :

Doux ennemi qui m'as trahi, pourquoi .'

As-tu pu croire qu'ainsi ta gloire s'accroît

Amour fidèle à fuir d'une aile si prompte .•'

Et peux-tu faire telle misère à moi

Qui n'aime rien Dieu le sait bien ! hors toi .'

De ce qu'as fait n'as-tu regret ni honte ?

Mais sois sans crainte que du cœur plainte me monte

Si quelque jour me fait retour ta foi :

Ne seront lors tes cruels torts qu'un conte

Le pathétique continu de la Complainte d'Anélida est sans pendant toutefois dans l'œuvre lyrique de Ghaucer. Le ton modéré du conteur qui lui est habituel est allé chez lui gagnant de proche en proche et s'étendant à tout. Jusqu'au bout, il est vrai, il continuera de pratiquer à l'occasion, de loin en loin, les savants exercices de vers

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qui employèrent ses premiers efforts. Plusieurs ballades tardives ont été conservées. Mais elles sont ou morales ou humouristiques.

Ce qui distingue les ballades morales, c'est, avec la gravité dominante, une densité plus grande que de coutume. Les thèmes n'ont rien de neuf; Chaucer les tire à 1 ordinaire de la philosophie de son cher Boëce pour en faire discrètement l'application à son temps. Ces ballades lui sont bien inspirées par les misères et les vices dont il est témoin, mais il leur garde un air de généralité. Celle de Vérité qui est peut-être la dernière en date, est aussi la plus belle et la plus relevée. C'est un appel à fuir le monde jîour se tourner vers Dieu. Faite de maximes accumulées, elle est pleine et vigoureuse. Mais on est surpris de voir que, même dans une pièce aussi courte, Chaucer ne se maintient pas sans broncher au ton le plus noble. Entre des stances toutes religieuses, on en lit une avec étonnement, qui est toute de conseils pratiques et mondains, de sagesse utilitaire et même égoïste, en style populaire, presque trivial :

« Ne te tempête point pour redresser tout ce qui est tortu, — te fiant à Celle qui tourne comme une boule. — Grand repos tient en petite besogne. — Prends garde aussi de ruer contre une alêne; — ne te bats pas comme la cruche contre un mur. — Dompte-toi toi-même, toi qui prétends dompter les autres, — Et la vérité te délivrera, sois sans crainte. »

Cette descente irrésistible vers la familiarité est le caractère commun des ballades les plus personnelles du poète. Ce sont de véritables épîtres familières, analogues à plus d'une qu'écrivait alors notre Deschamps, mais empreintes de la malice propre de Chaucer: Complainte à sa bourse vide que Marot aurait contresignée ; Envoi à Bukton, où Chaucer lui déconseille le remariage et, pour le convaincre, lui envoie sa Bourgeoise de Bath ; Ballade à Scogan, où il se déclare trop vieux grison pour écrire

encore des vers d'amour. Des hauteurs du lyrisme pur, à mesure qu'il s'affranchit de limitation et exprime mieux sa nature vraie, il s'approche par degrés du comique, ne gardant plus du genre que le difficile et complexe arrangement des vers et des rimes.

Aussi n'est-ce pas un hasard qu'il ait composé en manière de badinage, de toutes ses ballades la plus vivante et la plus artistique à la fois, — celle par quoi le Clerc du pèlerinage conclut son histoire de Grisélidis, conjurant ironiquement les femmes de ne plus se porter aux excès de patience où sa Grisélidis s'éleva naguère :

Grisilde est morte avec sa patience.

Même tombeau les a vu réunir. .\ussi crié-je en publique audience :

Que nul mari ne fasse plus souffrir Sa femme chère, en l'espérance vaine Qu'autre Grisilde il pourrait découvrir.

0 noble épouse à la haute prudence, Humble et front bas, garde-toi d'obéir, De peur qu'un clerc n'ait cause et diligence De te chanter pour les temps à venir Comme Grisilde, et de peur que te vienne La Chichevache ( \) en son ventre engloutir.

Imite Echo qui ne fait pas silence Et qui répond mot pour mot sans faillir ; Ne soit ton boc cloué par innocence, Afais le timon hi\te-toi de saisir.

Cette leçon que chacune retienne.

Cause commune à peine de trahir.

Sus ! archifemme, et te mets en défense ; Plus que chamelle es forte et peux férir; Ne souffre pas qu'homme jamais t'offense. Et toi, fluette et faible à l'assaillir, Pltis aigre sois que tigressc indienne ; Fais-lui marcher ton cliquet sans tarir.

N'aie peur de lui ni pour lui révérence ; Fût-il armé tout de fer et de cuir,

'1) La Cliichevache ou Chicheface, monstre famélique n'ayant ])our ptilure que les femmes patientes.

Les dards aigus de ta j^rompte éloquence Le perceront au vif, s'il ne peut fuir. De jalousie enforce encor sa cliaîne, Comme la caille il ira se blottir.

Es-tu jolie ? où gens sont en j^résence Fais ta parure et tes yeux resplendir ; Vilaine es-tu .' sois large en ta dépense Pour attirer amis et retenir.

Gai comme feuille au vent, nargue la peine. Le laissant, lui, pleurer, tordre et gémir.

En somme, malgré quelques endroits allègres ou émouvants, Ghaucer n'est que rarement et faiblement lyrique. On ne peut pas dire qu'il s'élève en ce genre beaucoup au-dessus de ses contemporains français, et il est impossible de le mettre en regard de Pétrarque. Mais il est de grande conséquence qu'il ait visé au lyrisme et qu'il y ait atteint par instants. Ces instants furent autant d'élévations vers la beauté dans les mots, vers la sonorité dans les vers. Si Ghaucer n'avait pas assoupli son style en cultivant ballades, rondeaux et stances délicates, il eût malaisément pu devenir le poète qu'il fut dans le genre narratif où l'entraînait son génie et qui tend à courber l'écrivain vers le prosaïsme. Nous n'aurions pas eu les stances ardentes du Troïlus et Crisèdc où il rivalise avec l'ardeur de Boccace, ni le Conte de la Prieure où il met en usage toutes les ressources du style le plus rompu pour donner une impression de suave naïveté. Qui sait même s'il eût été capable de l'énergie et de l'éclat qui distinguent son Conte du Chevalier '^ On peut aller plus loin, et se demander s'il aurait pu, côtoyant de si près le trivial, s'affirmer poète encore jusque dans les contes gras de son Meunier, de son Intendant et de son Semoneur. Son vers comique, dru et savoureux, fortement rythmé et pourtant souple assez pour rendre les inflexions de la parole vivante, est du en partie aux beaux exercices lyriques avoisinants.

Enfin ce fronton de lyrisme n'est pas à juger isolément.

Il est partie d'un ensemble; il est au faîte de l'œuvre et la couronne. Il est le plus relevé des styles divers dont usa Cliaucer. Le poète serait restreint et rabaissé dans -a variété, si sa voix n'avait été capable çà et là de quel- <|ues prouesses de vocalises. L'un des aspects manquerait à sa poésie pour ce contraste des tons qui fait son • xcellencc.

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