ÉTAT DE LA LAXGIE ANGLAISE VERS 13G
Cliaucor fit dès le début, avec une décision immédiate.
Son attitude, toute nouvelle, fut la suivante : tandis que les poètes courtois de sa région continuaient d'écrire en français, ou plutôt en anglo-normand, dans ce patois vn lequel avait dégénéré le parler des conquérants et qui faisait maintenant sourire les Parisiens; tandis que, d'autre part, les poètes populaires n'y employaient la langue anglaise que pour des fins utilitaires, sans souci d atteindre à la beauté, — Chaucer, lui, fit choix de cette langue commune pour ce qu elle était seule vraiment vivante et qu'elle allait se propageant jusque parmi les couches supérieures de la population, mais il résolut en même temps de lui inculquer tout ce qu'il sentait de délicatesse et de raffinement dans la poésie de France. Et si c'est lui prêter plus de conscience claire de son rôle qu'il n'en eut peut-être, ce n'est certes exagérer en rien les conséquences de son choix. Il collabora du coup avec les forces sociales qui faisaient de Londres le centre politique et commercial, des Universités le centre intellectuel de la nation; il aida à cette prédominance de toutes les qualités de ses écrits et de tout leur retentissement. En somme, ilyavaiteu depuis trois siècles dasseznombreux poètes employant le dialecte de Londres, mais ils étaient médiocres ; il y avait du vivant même de Chaucer des poètes qui avaient des parties de force ou de grâce, mais ils appartenaient à des comtés au parler déjà archaïque et aux modes poétiques surannés. Chaucer, venu à 1 heure propice et jetant le poids de son génie dans la balance encore incertaine, décida de l'avenir. Il fut le vrai « père » de la poésie, le fondateur de la langue littéraire modci'nc chez les Anglais.
Marier le vocabulaire indigène avec la courtoisie de France fut sa tâche première, essentielle. Il coula les mots anglais — c'est-à-dire les mots d'origine tcutonique conservés et ceux d'origine française déjà acclimatés — dans les moules poélicpus ({uc la Eraucc lui olïrait. Il
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exprima en anglais toutes les grâces et toutes les finesses qu il trouvait dans notre poésie.
La rupture de ses attaches avec le passé littéraire anglais est aussi nette, aussi définitive, que sa résolution de s'en tenir à la langue anglaise de sa région. Aussi les sources de son art poétique sont-elles toutes à chercher chez nous. Il les a puisées, non dans la poésie anglo-normande pratique et mal douée du sens de la forme, mais dans les purs spécimens de la poésie proprement française qu'il lui fut donné de connaître.
L'époque le servait mal, semble-t-il. Il n'en est peutêtre pas oîi notre poésie apparaisse plus chétive et plus dévastée que celle qui va de Rutebeuf à Villon, ou, si l'on préfère, du Roman de la Rose à Charles d'Orléans. Pauvre jardin maigre et prétentieux à la fois où l'on ne découvre guère aujourd'hui que fleurs artificielles entre des bordures de buis bizarrement contournées. On compare avec surprise cette poésie sans vie avec la riche prose du même temps. Certes , le quatorzième siècle français ne survit, littérairement que grâce aux Chroniques de Froissard.
C'est pourtant dans ce parterre factice et maladif que Chaucer vint chercher ses graines et ses boutures. Encore la date où il y vint, fit-elle qu'il y trouva d'abord en place le plus languissant maître jardinier. Si la poésie de ce siècle se sauve de l'ennui absolu, c'est par la grâce un peu puérile que lui communiquent les vers de Froissard ou par le prosaïsme, à l'occasion alerte et savoureux, dont la ranime Eustache Deschamps. Mais chez Machaut, le maître de ceux-ci et de Chaucer, l'ennui se rencontre trop souvent à l'état pur. Et la destinée paraît bizarre qui donna pour élève au fastidieux chanoine de Reims le malin Chaucer, si enclin à sourire des affectations prolongées et du lyrisme qui se guindé.
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Le manque de sentiment profond et l'absence de toute pensée un peu forte nous rendent insupportables les dits de Machaut, — débats prolixes ou quelque question de cour d'amour s'encadre dans des descriptions héritées du Roman de la Rose et où est simulée une histoire à l'aide d'allégories rarement neuves. Le style en est à l'ordinaire contourné, sans franchise ni relief; déjà les rimes se distinguent par un souci de fausse richesse qui fait pressentir les jeux de mots des rhétoriqueurs. Et cependant Machaut présentait un ensemble de qualités délicates qui le rendaient séduisant et précieux à son disciple étranger. Musicien autant que poète, il avait un constant désir dart et d'harmonie. C'était une façon de virtuose, toujours en quête de nouvelles combinaisons de vers, d'agencements de rimes nouveaux. Ne fut-il pas le grand introducteur ou propagateur des poèmes à forme fixe, ballades, rondeaux, chansons royales ? Il recherchait des cadres poétiques rares, capables de produire par leur seule valeur de forme les effets d'émotion qu'il avait peu de chose dans le cœur pour éveiller. Il savait aussi retenir une image banale, la cultiver, l'orner, la placer en beau jour et lui faire un sort. De là des piécettes, ou des passages de ses longs poèmes, qui ne manquent ni de joliesse ni d'éclat et qui peuvent encore faire plaisir un instant. Par exemple ce rondeau lxxxii dans le style flamboyant :
Blanche com lys, plus que rose vermeille, Resplendissant com rubis d'Oriant..,
Mais sa maîtrise se montre ordinairement à de doux et jolis débuts dans ses rondeaux et ballades qui avec leur thème d'amour toujours langoureux font souvent espérer l'équivalent des sonnets contemporains de Pétrarque. Ils en ont la mièvrerie, sans rien, il est vrai, de l'ardeur haute et rare, qui va montant jusqu'au bout. La ballade avec ses vingt et un vers est déjà trop vaste pour son souffle. Ses rondeaux, plus brefs, se soutiennent
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mieux et je citerai le suivant (cxxv) qu'on pourra rapprocher de l'imitation de Chaucer donnée plus loin :
Faites mon cœur tout à un coup mourir, Très douce dame, en lieu de guerredon (1) ; Puis que de rien nel (2) voulez réjouir Faites mon cœur tout à un couj) mourir ; Car il vaut mieux assez qu'ainsi lang-uir Sans espérer joie ne guérison.
Faites mon cœur tout à un coup mourir, Très douce dame, en lieu de guerredon.
Particulièrement gracieux sont les premiers vers de son Dit de la Marguerite dont Chaucer devait se souvenir dans son prologue des Fcinines Kreinplaires.
J'aim une fleur qui s'ouvre et qui s'incline Vers le soleil, de jour quand il chemine : Et quand il est couché sous sa courtine
Par nuit obscure, Elle se clost, ainsois que le jour fine (3). Ses feuilles ont dessous couleur sanguine, Blanches dessus jilus que gente hermine
Ts'e blancheur pure...
En somme Machaut est un raffiné ; il n'est pas un grand artiste mais il n'est qu'un artiste et ainsi convevait-il mieux qu on ne le croirait d'abord comme éducateur d'un étranger qui n'avait pas besoin qu'on lui inculquât les profondes qualités poétiques mais qui demandait à la France sa technique, comme viennent aujourd'hui par centaines dans les ateliers de nos peintres chercher les règles du « métier » les étudiants d'art de pays qui se forment au goût. Chaucer rivalisera vite avec l'adresse extérieure de Machaut, tout en réussissant à mettre dans des formes également savantes une cordialité ou une émotion humaine dont le maître était peu capable.
Il ne saurait être question de dresser ici par le menu la liste des emprunts que Chaucer fît à Machaut, non plus
(1) récompense. — (2) vous ne le. — (3) Avant que le jour ne finisse.
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({u aux poètes de sa propre génération, Froissart, Des- ( liamps, Otto de Granson. Ce travail a déjà été fait en ])artie par Sandras dès 1859 dans son Etude su?' G. C/iaurcr considéré comme imitateur des Trouvères, et il a été poussé plus avant dans les patientes investigations qui iiut suivi. On peut dire que chaque étude nouvelle tend à augmenter la dette de Ghaucer, qu'elle découvre des imitations de fond ou de forme dont on ne s'était pas encore avisé, des histoires transcrites, des vers traduits qui passaient pour originaux. Nul doute que le jour où sera complétée l'édition de Machaut dont la Société des Vieux Textes Français vient de faire paraître le premier volume, il ne se révèle des emprunts non encore soupçonnés. Ce seul volume, oîi le Lay de Plour paraît pour la première fois, fait apercevoir dans cette élégie aux stances variées et difficiles, le modèle artistique probable de la Complainte d'Anclida, ce dont nul ne sétait encore avisé. Dautre part un examen plus attentif induit à croire que là où Froissart, par exemple, passait pour avoir copié Chaucer, c'est le contraire qui eut lieu. Jusque sur le tard Chaucer s'intéressa aux tournois poétiques de France. Il suivait avec une curiosité un peu ironique la « tençon » sur les mérites comparés de la Feuille et de la Fleur. Il s'associait à ce culte symbolique de la Marguerite qui dans la seconde moitié du siècle, par hommage à quelques grandes dames de ce nom, se substitua à celui de la Rose.
Ce n'en est pas moins au Roman de la Rose que Chaucer a surtout dû son initiation'poétique. A vrai dire on ne sait ni à quelle époque précise de sa vie il fit la traduction de cette œuvre fameuse, ni si les fragments d'une version en vers anglais qui sont parvenus jusqu'à nous émanent de lui, bien que l'on incline à croire que le premier de ces fragments, correspondant aux 1G78 premiers vers du Roman, soit de sa main et non les autres. Cette traduction est d'une exactitude en général extrême, vers pour vers,
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conservant le plus souvent avec le sens le tour de l'original, gardant beaucoup de sa justesse d'expression et de sa grâce. On n'imaginerait pas exercice meilleur pour discipliner la versification et le style d'un jeune poète écrivant dans une langue encore à demi informe. Si la traduction reste au-dessous du modèle, c'est par l'infériorité de ses rimes. Celles de Guillaume de Lorris sont à la fois justes et riches, d'une jolie sonorité et d'un frais éclat. Gêné par sa rude tâche de traducteur qui voudrait être littéral, Chaucer n'atteint pas au gracieux coloris de Lorris. Sa rime est encore terne et un peu sourde. Que l'on compare ces quelques vers :
Avis m'iere (1) qu'il estoit mains (2) , Ilajà bien cincq ans, au mains (3) ; En mai estoie, ce songeoie, El (4) tems amoreus plain de joie, El tems où tote riens (5) s'esgaie.
Que l'on ne voit boisson ne haie Qui en Mai parer ne se voille (6).
Et covrir de novelle foille...
That it ^vas May me tboughte tho, It is fyre yere or more ago ; Thatit wasMay, thus dremed me.
In tyme of love and Jolitee, That al thing ginneth waxen gay.
Forthereis neither busk nor hay In May, that it nil shronded been.
And it with newe levés wreen...
C'est du gris pour du rose.
Chaucer avec sa modestie coutumière n'hésitera pas à reconnaître son infériorité comme rimeur. Même lorsqu'il sera un maître à son tour et qu'il aura accompli des prouesses de rime, il se plaindra de son impuissance à jouter avec les poètes français à cet égard. Traduisant ligne par ligne vers 1393 des stances d'Otto de Granson, il demandait grâce pour ses vers en raison de son grand âge, et aussi de la difficulté qui faisait de cette version une vraie pénitence pour lui. Il ne pouvait bien, dit-il :
(La rime anglaise a telle rareté)
Suivre par mot la curiosité
De Granson, fleur des poètes de France.
(1) m'était. — (2) matin, — (3) au moins. — (4) en le, — (5) chose. (6) veuille.., feuille.