‹ Geoffroy ChaucerChapitre 11 sur 60 · LES POÈMES ALLÉGORIQUES · texte numérisé non relu

LES POÈMES ALLÉGORIQUES

I. Le Livre de la Duchesse. — II. Le Parlement des Oiseaux. — III. La Maison de Renommée. — lY. La Légende des Femmes Exemplaires.

A part celte mince bordure de vers lyriques, l'œuvre de Chaucer apparaît toute narrative et présente deux groupes nettement distincts. Chaucer commença par l'allégorie et finit par les contes. Dans la première partie de sa carrière, il se soumit aux conditions du genre qu'avait popularisé le Roman de la Rose, et dans la seconde il s'en affranchit. Si la chronologie de ses œuvres qu'ont établie des enquêteurs patients tend à montrer qu'il y eut quelques années de sa vie où ces genres s'enchevêtrèrent, il faut se souvenir c|ue cette chronologie repose souvent sur de frêles présomptions et se garder d'y adhérer superstitieusement. En tout cas, mieux vaut, à mon avis, étudier l'œuvre en se guidant sur cette claire idée de progrès vers la liberté. Les autres divisions qui ont été proposées pèchent toutes par quelque endroit. Celle qui répartit les poèmes selon trois périodes successives, française, italienne et anglaise, risque d'induire en erreur. Il n'est pas un moment, ai-je dit, où

LK I.IVliE DE LA DUCHESSE ().")

l'influence française ne se soit exercée sur Chauccr ; elle est non moins manifeste dans les Contes de Canterhxiry que dans le Livre de la Duchesse. Si, d'autre part, il est certain que dans ses poèmes allégoriques, à partir du Parlement des Oiseaux., Chaucer a emprunté aux Italiens, ces emprunts se posent comme des ornements espacés sur un fond qui n'a pas changé. Ils peuvent être provisoirement laissés de côté pour ne pas obscurcir le fait dominant, que Chaucer obéit dans la première période de sa maturité à la formule d'art fixée par le Roman de la Rose. Ce caractère est commun à tous les poèmes qui seront étudiés dans ce chapitre.

Le premier poème de Chaucer (et presque le seul) que l'on puisse dater avec quelque certitude, est celui qu'il écrivit vers sa trentième année à l'occasion de la mort de la duchesse Blanche de Lancastre, survenue eu l'an 1369. La « bonne duchesse » fut pleurée de plus d'un. Froissard lui a consacré quelques vers gracieux dans son Joli Buisson de Jeunesse :

Elle morut jone et jolie Environ de vingt et deus ans, Gaie, lie, friche, esbatans.

Douce, simple, d'umble samblance ; La bonne dame ot a nom Blanche.

La douleur du duc fut sans doute aussi vive qu'elle devait être promptement consolée. Chaucer, qui pouvait d'ailleurs éprouver des regrets personnels de cette fin prématurée, était désireux de complaire à Jean de Gand en célébrant les vertus de l'épouse et le deuil du survivant.

Il fit appel à loule son érudition et à tout son art, sans se faire faute d utiliser pour sa longue élégie des vers

déjà prêts, comme cette histoire de Geyx et d'Alcyone qu'il avait imitée d'Ovide et un peu du Dit de la Fontaine Amoureuse de Machaut. Le résultat de ce grand effort fut un monument funéraire volumineux et composite qui émerveille aujourdhui par la complication plus artificielle qu'ingénieuse de son plan, mais où le naturel du poète se révèle néanmoins de place en place, à de jolies fleurs fraîches et fines qui croissent en abondance parmi les pierres de cette architecture flamboyante.

Le cadre du poème est de pure convention. D'abord ain « proème» oîi Chaucer se lamente de ne pouvoir dormir. Cette insomnie dont il ignore la cause lui ôte toute joie. C'est une maladie dont il souffre depuis huit ans ; «n seul médecin pourrait le guérir, mais il se taira sur ce chef. Or, l'autre nuit, le sommeil persistant à le fuir, il s'est fait donner un roman : les Métamorphoses d'Ovide. L'histoire qu'il lit là est celle de Ceyx et d'Alcyone.

Le roi Ceyx a fait naufrage et s'est noyé. Sa femme Alcyone l'attend dans la peine, puis le fait chercher en vain. Son chagrin fend le cœur du poète qui lit ses malheurs. Alcyone invoque Junon, la suppliant de lui rendre son époux ou de lui faire savoir en rêve ce qu il est devenu. Junon dépêche un messager à Morphée, dieu des songes, et enjoint au dieu de faire apparaître devant Alcyone le fantôme de Ceyx. Ceyx apprend sa mort à Alcyone et lui demande la sépulture. Mais de cette entrevue Alcyone a le cœur brisé et meurt le troisième jour.

Chaucer s'arrête ici dans sa lecture sans aller jusqu'à la métamorphose en alcyons des deux époux. Il a maintenant appris ce qu'il lui fallait savoir : l'existence d'un dieu qui règle le sommeil. Il ne connaissait qu'un seul Dieu jusque là. Il fait vœu d'offrir à Morphée de riches présents : un lit de plumes, de pures colombes blanches, et il obtient de s'endormir. Dans son sommeil il lui vient

un rêve si merveilleux que ni Joseph, ni Macrobe ne le pourraient expliquer. Ce rêve est le poème.

Gomme la plupart des rêves poétiques d'alors, celui de Ghaucer commence par la vision d'un beau matin de mai. Ce qui manque à son thème en originalité, Ghaucer le rachète toutefois par la richesse et le charme des détails. Par delà Machaut et Guillaume de Lorris, il rejoint Ghrcstien de Troyes, qu'il ignore, en ses plus jolis tableaux décoratifs.

Il lui semble être réveillé par le chant d'une multitude de petits oiseaux. Il regarde par sa fenêtre et les voit « posés çà et là sur le toit de sa chambre, au dehors, sur les tuiles tout alentour et chantant en chœur, chacun selon sa guise, le plus bel office de fête que jamais homme ait entendu, car les uns faisaient la basse, les autres la haute, et tous à l'unisson. » Le lieu où il se trouve n'est pas indigne de cette mélodie céleste :

Or ma chambre était sans mentir

De tous côtés peinte à ravir ;

Les vitres étaient transparentes,

Toutes claires, sans trous ni fentes,

Si que les voir me fit grand'joie.

Car toute l'histoire de Troie

Etait décrite sur le verre :

Hector avec Priam son père,

Achille avec Laomédon,

La reine Médéo et Jason,

Hélène, Paris et Lavine,

Et sur les murs en couleur fine

Je voyais dépeint, texte et glose,

Trestout le Roman de la Rose.

Bien close était chaque fenêtre,

Et le soleil d'or qui pénètre

Par le vitrail jetait ses feux

Sur mon lit à flots radieux,

Et dehors le firmament clair

Brillait si beau, si bleu ! et l'air

Etait tout tiède, par ma foi ! '

Car ne faisait ni chaud ni froid,

Et dans le ciel pus un nuage

Page 1