‹ Geoffroy ChaucerChapitre 12 sur 60 · LK LlVIiE DK LA DICHESSK · texte numérisé non relu

LK LlVIiE DK LA DICHESSK

Soudain il entend sonner le cor de chasse sous sa fenêtre et voit passer une troupe de chasseurs. Il prend son cheval et rejoint la bande. C'est, lui apprend un des cavaliers, la chasse de l'empereur Octavien. Après une longue poursuite, le cerf lancé dépiste les chiens. Le poète se détachait de l'arbre où on l'avait posté quand vient vers lui un petit chien qui le caresse. « Il se coucha devant moi comme s'il m'avait connu, baissant la tête, joignant les oreilles et tout son poil aplati bien lisse. Je voulus le prendre mais il s'enfuit loin de moi. » Chaucer l'accepte pour guide et descend ainsi un joli chemin de gazon fleuri, délicieuse avenue aux grands arbres plantés à dix pieds les uns des autres, où se tiennent des multitudes de daims, de faons et de biches qui se sauvent en l'apercevant.

Là il découvre un homme en noir, le dos contre un chêne. C'est un grand et beau chevalier de vingt-quatre ans environ (1). S'approchant sans être aperçu, Chaucer l'entend qui se lamente, tête penchée, « et d'une voix pitoyable répète une complainte de dix ou douze vers, la plus triste, la plus navrante qu'il eût jamais ouïe. En vérité, c'était grande merveille que Nature souffrît qu'une créature eût tel chagrin sans mourir ». La complainte a pour sujet la mort d'une maîtresse sans pareille. A peine le Chevalier l'a-t-il exhalée qu'il devient pâle comme la mort; tout son sang afflue à son cœur. Il semble près de s'évanouir. Le poète va vers lui et fait à grand peine remarquer sa présence ; après un échange de paroles courtoises, il observe que la chasse paraît finie. « Peu m'importe ! réplique l'inconnu, je n'ai cure de la chasse. » Pressé de communiquer son chagrin pour l'alléger, il répond qu'il n'est pas d'allégement pour sa douleur et éclate en plaintes aiitithétiques. Sa joie s'est muée en

(1) Jean de Gand avait alors en réalité vingt-neuf ans.

désespoir. Comme la Constance de Shakespeare, il s'écrie :

Je suis Chagrin, Chagrin est moi.

Il accuse la Fortune perfide qui lui a pris sa reine aux échecs, qui la fait échec et mat. Le poète ne comprend pas limage et reproche à l'étranger de se livrer à une douleur hors de proportion avec la cause. Alors le Chevalier se décide à parler sans métaphore. Dès son jeune âge il a été tributaire de l'amour sans d'abord aimer un objet déterminé. Il était comme la tablette blanche prête à recevoir tout ce que la main y veut portraire ou peindre. Or un jour dans une compagnie de dames qui jouaient et dansaient, il en vit une dépassant toutes les autres en beauté « comme la lumière du soleil efface celle de la lune et des étoiles. » Il se dit qu il vaudrait mieux aimer celle-ci en vain que de gagner lamour de tout le reste. Cette dame a un regard droit qui attire et retient. Elle est toute harmonie et mesure, ni trop sérieuse, ni trop gaie. Elle ignorait encore l'amour et ne connaissait que les sentiments d une sœur pour tous les êtres bons. La beauté de son visage était telle qu'il renonce à la décrire, mais il ne pourra jamais l'oublier î

Si sombre qu'il fasse et si noir.

Il me semble toujours la voir.

Elle avait un parler doux, éloquciil, exempt di' moquerie, incapable de blesser, tout ])lcin de franchise : « Sa simple parole, était aussi sûre qu un contrat ou que la signature de 1 homme le plus loyal. » « Son cou était blanc, lisse et plat, sans trou... Sa gorge semblait une tour d'ivoire ». Elle sappclait Blanche (wliytc). Il ne se lasse point de peindre son beau corps en détail. Entre dix mille elle eût été le premier lustre de toute fête. « Sans elle me semblait toute asseml)lée aussi nue fpi'une couronne sans diamants. » Ses vertus égalaient ses grâces. On ne peut dire sa bonté, son indulgence, sa

raison. Il ne lui plaisait pas d'imposer à ceux qui l'aimaient des entreprises lointaines et dangereuses.

Si grandes et diverses sont ses perfections que le poète a peine à les croire : il insinue que c'est là portrait idéal tracé par un amant. Mais le Chevalier proteste; avec un étalage complaisant de ses connaissances en l'histoire de l'antiquité, il déclare que s'il eût été lui-même le premier des héros de ces temps fameux, il l'eût encore tenue pour femme d'un mérite sans pareil.

Puis il fait le récit de leurs premières entrevues où tout fut selon les règles du parfait amour courtois. Pendant longtemps le jeune homme n'eut pas d'autre désir que de voir sa dame :

Tant me faisait de bien sa vue Que si la voyais le matin J'étais guéri de mon chagrin Pour le jour entier jusqu'au soir

Mais enfin il sent cpiil lui faut déclarer son amour, ou mourir :

Navré jusques au fond du cœur, Tout mol et tout tremblant de peur, Le visage vidé de sang, Tour à tour pâle, et rougissant De honte, mon discours s'arrête ; Je n'osai pas, levant la tète.

Regarder ses yeux une fois ; Tout fuit : esprit, manière et voix.

Je dis : « Par pitié ! » rien de plus.

Pourtant le cœur lui revient; il parle, il lui jure amour et culte éternel. Mais elle lui répond non, et, plus malheureux que Gassandre, il s'en va sans oser poursuivre :

Et je vécus ainsi maint jour.

En ce temps là je n'eus besoin De chercher le chagrin plus loin, En vérité, que mon chevet ; Chaque matin il s'y trouvait.

Un an plus tard il s'enhardit de nouveau et déclare encore sa passion. Cette fois la dame comprend que son amour est véritable et qu'il mourra sans elle. « Et quand ma dame le comprit, elle me fit sans partage le noble don de sa pitié. » Alors l'amant remonte de la mort à la vie. Ils s'épousent, et il dit les douceurs de cette union sans trouble jusqu'à la fin :

Si fidèle fut à l'épreuve Que ma joie était toujours neuve ; Nos cœurs faisaient si juste paire Que jamais l'un n'était contraire A l'autre, dans aucun tourment.

Ils ressentaient pareillement Bonheur et malheur tous les deux, Ensemble attristés et joyeux ; Nous n'étions qu'un, à Dieu merci !

Et vécûmes longtemps ainsi Plus aises que ne saurais dire (1).

« Ou est-elle à présent ? » demande enfin Ghaucer qui a besoin pour comprendre d'explications circonstanciées. «C'est elle que j'ai perdue, répond le Chevalier; elle est morte. » — « Non pas? » — « Si, vraiment. » — « Estce là votre perte ? Mon Dieu ! c'est grand'pitié ! »

Sur cette brève parole de compassion, les chasseurs reparaissent; la chasse a pris fin; le roi Octavien regagne son palais où une cloche se met à sonner douze coups. Cette sonnerie réveille le poète qui se retrouve dans son lit, ayant dans la main le livre où il a lu l'histoire de Ceyx et d'Alcyone. Et il se dit qu'il mettra ce rêve en vers.

II en a fait 1334 octosyllabes. C'est beaucoup, certes. L'œil aperçoit sans peine les accessoires (jui ont alourdi l'œuvre et dont la suppression la rendrait meilleure. Le proème a du charme mais forme une histoire presque

(1) Ghaucer traduit ici de très près de jolis ^ors do ^Facliaut, Jugement du Bon Roi de Behaignc.

il LE LIVRK DE LA DLCHESSE

toute indépendante. La moitié desépanchements du dolent Chevalier est remplie d'antithèses banales, et d'un pédantisme qui compromet le pathétique de sa complainte. Partout, dans le détail, on trouve une redondance un peu molle, des allongements et des répétitions.

D'autre part les emprunts aux poètes français sont fréquents, même aux endroits oîi l'élégie semble le plus personnelle, et les descriptions le mieux prises sur le vif. Le sentier charmant où le petit chien entraîne le poète est presque tout fait de centons pris au Roman de la Rose. La bonne duchesse doit sans doute la plupart de ses qualités de corps et d'âme à la Nature, mais elle en doit quelques-unes aussi au Dit du Vergier, à la Fontaine Amoureuse, au Remède de Fortune, et au Jugement du bon roi de Behaigne de Machaut.

Toutefois, ces réserves faites, le Livre de la Duchesse n'en demeure pas moins une œuvre remarquable ayant des parties pleines de charme et manifestant chez le poète des dons personnels qui percent dans l'imitation même. On ne doit d'ailleurs pas la juger sans tenir compte de la date et du lieu. Or, c'est le premier poème en langue anglaise ou l'art atteigne par endroits à sa plénitude. Ceci doit être affirmé sans aucune restriction. On peut signaler par exemple les six vers suivants comme égalant pour la perfection du pathétique simple, pour l'harmonieuse adaptation des coupes au sens et au sentiment, pour la musique des rimes, les plus suaves réussites d'un Tcnnyson. Gomment ne pas citer ce modèle initial de la beauté parfaite dans la poésie anglaise? C'est sur la mort d'Alcyone, les trois premiers vers étant l'adieu que lui adresse le fantôme de Geyx :

« And farewel, swete, my worldës blissë ! I prayë God your sorwë lisse :

To litel whyl our blissë lusteth. « With that hir eyen iip she casteth

And saw noug'ht. « Ah ! » quod she for sorwë, And deyd within llie thriddë morwe (1).

On trouve épars dans tout le poème des traits égalenient exquis, qui semblent merveilleux si l'on réfléchit que la langue poétique était la veille encore vagissante. Cà et là passent des vers auxquels je ne sais quelle alliance fortunée des mots les plus ordinaires donne une physionomie :

She usëd ghidly to do well.

(Elle fit le bien avec joie).

Et ces vers définitifs voisinent curieusement avec de paresseux explétifs ou d'impudentes chevilles :

Sa gorge, comme j'ai mémoire, Ressemblait une tour d'ivoire.

Ainsi aperçoit-on presque du même regard le point de départ et le point d'arrivée de l'art chaucérien.

En même temps s'introduit dans le genre le plus factice un sens de la réalité qui réveille, un mouvement dramatic|ue qui vivifie les conventions. Instinctivement, par delà les allégories, Chaucer remonte, grâce à l'allure naturelle du dialogue, aux romans en vers antérieurs. Aux abstractions personnifiées du Roman de la Rose, il substitue sous l'influence ici heureuse des dits de Mâchant, des personnages humains. Mais il va déjà beaucoup plus loin que Machaut dans la voie du réalisme. C'est une conversation en somme vive et vraisemblable qui se déroule entre lui et le chevalier inconnu. Et, si l'on y prend garde, le tour dramatique sert aux défauts de correctif ; il en fait même des traits de vraisemblance. La prolixité

(1) « Amie, adieu, ma joie au monde!

Puisse le ciel calmer ta peine !

Trop peu de tem|)s durent nos joies. » Elle, à ces mots, lève les jeux Et rien ne voit : « Ah ! » gémit-elle, Et trépassa le tiers matin.

de l'affligé, ses répétitions, le désordre avec lequel il énumère les vertus de sa maîtresse sont bien à leur place dans une effusion subite comme la sienne. La peinture y perd l'apparence compassée et trop didactique. Un certain pathétique se dégage de l'exubérance même et du décousu de ses épanchements. En outre quelque humour s'annonce déjà dans l'attitude de l'interlocuteur, le poète en personne, qui se présente pour la première fois en homme « de petit esprit », lent à comprendre, émerveillé par le spectacle d'une forte passion dont le lyrisme le dépasse. En somme, presque tous les caractères de la poésie de Chaucer sont nettement en germe dans ce poème encore gauche qui clôt la période de sa jeunesse.

C'est encore à l'allégorie que devait recourir Chaucer treize ans plus tard, lorsqu'on 1382 il voulut célébrer les fiançailles de Richard II avec Anne de Bohême. Anne, fille de l'empereur Charles IV avait été successivement fiancée à un prince bavarois et à un margrave de Missénie; mais, après, des négociations qui durèrent selon Froissard toute une année, sa main fut en définitive accordée au jeune roi d'Angleterre. Il n'est nullement certain, mais il est vraisemblable que c'est là l'événement commémorépar Chaucer dans son Parlement des Oiseaux. Il avait été du nombre des négociateurs qui avaient discuté puis rejeté un projet de mariage entre Richard et l'une des filles du roi de France. Il est tout naturel qu'après avoir agi en diplomate dans cette question du mariage royal, il ait saisi l'occasion de s'y manifester en poète.

Depuis le Livre de la Duchesse il avait élargi ses lectures. Il s'était approché plus près des anciens et avait fait connaissance avec les poètes d'Italie, sans d'ailleurs perdre contact avec les modèles français. Aussi son

lOème est-il un curieux mélange d'imitations hétéroclie 3S. Le titre et une partie du thème lui viennent d'un li de Marie de France, Li Parlcmens des Oiseaux pour aire Roi. Alain de l'Isle lui fournit dans son Planctus Jaturx le portrait de Nature sur le vêtement de laquelle ont représentés les diverses espèces d'oiseaux. Le songe 'e Scipion de Gicéron, commenté par Macrobe, lui sert de irologue. Pour peindre le jardin idéal où se place la cène, il s'adresse au Roman de la Rose, à V Enlèvement de ''roserpine de Claudien, et à la Théséïde de Boccace. Ça et à se rencontrent quelques emprunts faits à la Divine Conédie. Mais cet enrichissement, qui est aussi encombre- Qcnt, n'empêche pas le poème de rester très nettement [ans la lignée des allégories régnantes, à la mode de rance. Ce par quoi Chaucer se sépare surtout de ses )remiers maîtres, sous l'influence de l'Italie et en partiulier de Boccace, est l'emploi, au lieu du mince octolyllabe à rimes plates, d'une stance en lignes de dix sylabes. Sa touche en devient du coup plus large et plus haude, mais l'impression de convenu et d'artificiel persiste, si même elle ne s'aggrave.

A la suite d'une lecture d'un vieux livre de « Tullius » )ù il est dit comment l'Africain apparut à Scipion le jeune ît lui révéla le lieu fortuné qu'habitent les hommes vertueux après leur mort, le poète s'est endormi. L'Africain lui apparaît à son tour et le conduit vers la porte dun parc où sur chaque l)attant se lit une inscription différente, l'une qui invite et l'autre qui menace, cette dernière rappelant de loin (sans nul effet de terreur, à vrai dire) la fameuse inscription lue par Dante à l'entrée de l'Enfer. Le poète, comme lo fer entre deux aimants, hésite. Mais son guide le rassure en lui affirmant que ces inscriptions regardent les seuls amoureux, dont il n'est plus; il peut entrer sans crainte et s'intéresser sans péril à voir le combat auquel lui-même ne prend plus part. Chaucer pénètre alors dans le merveilleux jardin dont il

décrit les arbres, les fleurs, les chants d'oiseaux innora brables, les sons ravissants qu'exhalent les instruments, la musique des vents, lair lumineux et tempéré. Bientôt il aperçoit Cupidon en train de limer ses flèches et au tour du jeune dieu Plaisance, Aroi, Plaisir, Courtoisie, Ruse, et d'autres figures encore. Il atteint un édifice aux grands piliers de jaspe qui est le temple de Vénus, autour duquel dansent des femmes échevelées et dont le toit est couvert de colombes; devant la porte sont dame Paix et dame Patience, au dedans le dieu Priape qu'on est en train de couronner de fleurs, et au fond, dans la pénombre, Vénus elle-même.

Sortant du temple, le poète aperçoit ensuite dans le parc Xature « la noble empérière plein de grâce, vicaire du dieu tout-puissant. » C'est le jour de la Saint- Valentin — le 14 février — oîi chaque oiseau vient choisir sa compagne. Nature enjoint aux oiseaux de se ranger selon leur espèce, et les voici qui se groupent en oiseaux de proie, mangeurs de vers, oiseaux d'eau et mangeurs de graines. Nature qui tient dans sa main une aigle femelle d'une grande beauté, commande à tous de déclarer leur choix : chacun devra parler selon son rang, et les oiseaux femelles demeurent libres de donner ou refuser leur consentement.

Trois aigles parlent d'abord; ils demandent pour eux celle que Nature tient dans sa main et s expriment en vrais chevaliers de cour d'amour, tandis cjue la damoiselle rougit comme il sied. Ils déclarent qu ils mourront faute d'elle; ils font valoir leur amour ensemble passionné et respectueux, et leurs discours durent du lever au coucher du soleil. Cependant la plèbe des volatiles s'agite et proteste. L'ordre de la cérémonie en est troublé, et il devient impossible de s'entendre. Alors Nature demande que chaque espèce élise un député. Il est ainsi fait et tour à tour on entend le faucon mâle délégué des oiseaux de proie; l'oie, députée par les oiseaux d'eau; la tourterelle.

envoyée par les mangeurs de graines; le coucou, re])résentant les mangeurs de vers. Selon sa race, chacun, dans ce débat sur la manière dont 1 amant doit faire sa cour, se révèle chevalerescjuc ou grossier ou tendre ou goïstc. Après toutes ces déclarations, coupées de protestations cjui viennent de divers côtés de l'Assemblée, Nature prononce la sentence : c'est la Belle qui choisira librement; toutefois Xature lui conseille de choisir l'aigle royal. D'une voix tremblante, la Belle implore en grâce de Nature un répit dune année. Il en est ainsi décidé et les aigles attendront jusque-là. Cependant les autres oiseaux choisissent et emmènent sur le champ leur compagne et tous s'en vont en chantant un rondeau sur un air de France: « Qui bien aime à tard oublie ». Le bruit de leur chant réveille le poète et clôt son rêve.

Voilà bien des mélanges : allégorie et mythologie. Nature et Vénus, Scipion l'ancien dans le voisinage d'un fabliau. Mais c'est justement dans ces disparates qu'apparaît le mieux l'originalité en germe de Chaucer. Son Parlement des 0/«e«f<.r est sans doute remarquable au premier chef comme un exercice poéticjue où il rivalise avec les meilleurs maîtres de lui connus, mais le poème intéresse plus encore parce qu'il laisse entrevoir sous l'épaisseur de la convention la nature de l'auteur. Si, dans la ])remière partie, Chaucer se fait tout simplement la main en mettant Cicéron en vers et en calquant de riches stances descriptives de Boccace, il se révèle dans la seconde à une certaine verve de récit cjui lui est propre et à un mélange rapproché, fondu même, de poésie sentimentale et de comédie. Déjà nous avons ici un peu de cette variété de tons, de cette vivacité dramatique, de cet air de gaîté pénétrant le romanesque qui feront la gloire spéciale des Contes de Canterbnry. Cette aristocratie des oiseaux qui est persiflée par la plèbe et qui l'accable de son mépris, ces êtres aux instincts prosaïfiucs qui raillent les exaltations du sentiment.

n'est-ce pas l'antithèse constante qu'offriront If Contes'? Au lieu de l'Aigle royal mettez le Chevalier, a lieu de l'Oie le Meunier, le Moine en place d Coucou et substituez Grisélidis à la Tourterelle ; ôtez e somme la fable, supprimez le voile léger de l'allégorie, t les principaux éléments du grand poème apparaissei. rassemblés. Mais lisez plutôt ce passage :

Les oiseaux d'eau déléguèi'ent l'Oison ;

En son caquet la volaille bavarde

Ainsi parla : « Paix ! oyez ma raison.

Aux mots que vais prononcer prenez garde ;

J'ai l'esprit vif et n'aime point qu'on tarde :

Si celle-là que voudriez pour vôtre

De vous ne veut, aimez-en vite une autre. »

« Oui da, vraiment, parfaite raison d'oie ! (Dit l'Epervier) ; pour un avis si beau Fasse le Ciel que tu vives sans joie ! Mieux eût valu pour toi ne dire mot Qu'en trop parlant te révéler un sot.

Mais d'un oison l'esprit n'est pas l'affaire, Et l'on dit vrai : Le fol ne peut se taire. »

Gentils oiseaux riaient de la querelle ; Pourtant la gent des becqueteurs de graine Bientôt choisit la tendre Tourterelle Et la supplie à son tour qu'elle vienne Après ces voix faire entendre la sienne ; Lors donc vient-elle exprimer clairement Sur le débat son propre sentiment.

« i*îe plaise à Dieu qu'un amant jamais change I

(Dit cet oiseau que honte fit rougir) ;

Lui fût sa dame à tout jamais étrange

Il la devra jusqu'à la mort servir.

L'avis de l'oie est certes à honnir.

Morte ma mie, elle reste encor mienne

Et je suis sien tant que la mort me prenne. »

« Par mon chajDeau ! c'est là plaisante chose, (Dit le Canard). Voyons, je vous adjure, Est-ce raison d'aimer toujours sans cause .' Comment danser avec triste figure .' Doit-on ses soins à qui de vous n'a cure .'

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Coin ! (fit encor l'oiseau spirituel)

Il est, Dieu sait, plus d'une étoile au ciel. »

« Fi donc, manant, il vient droit du fumier Ce conseil-là (dit le gentil Autour) ; Penser courtois ne t'est point familier; Tu te connais un peu moins à l'amour Que le hibou n'y voit clair au grand jour ; Et — ton esprit par nature est si bas ! — Ce qu'est d'aimer, tu ne t'en doutes pas ».

Lors, député jîar les mangeurs de vers, Un Coucou sort de la foule et s'écrie : « Il ne me chaut que soyez à l'envers, Pourvu que moi j'aie en paix mon amie. Que ceux-là donc soient seuls toute leur vie, C'est mon conseil, qui ne savent s'entendre ! L'avis est court et facile à comprendre. »

« Oui, quand glouton a son ventre garni,

Tous sont repus (repart l'Emerillon) ;

Va, meurtrier du moineau dans son nid

Où fus couvé, égoïste glouton.

Tombeau des vers, sois ton seul compagnon!

Il n'est besoin que ton espèce abonde ;

Reste un méchant tant que vivra le monde ! »

C'est un coin de la comédie humaine et c'est déjà presque cette impartialité du conteur qui sans doute préfère les nobles sentiments mais qui tient pour sa tâche de faire place aux autres. Tout en rabrouant les esprits matériels, il laisse entrevoir le bon sens infus en leur nature et se sert d'eux pour dénoncer ce qu'il y a d'un peu factice dans les raffinements de l'amour courtois.

La Maison de Renommée est le plus ambitieux effort de Chaucer dans la poésie allégorique; ce n'est pas à dire que ce soit le plus heureux. La surcharge si notable déjà dans les deux poèmes précédents s'est encore accrue, les lectures du poète s'étant faites dans l'intervalle plus nombreuses et plus diverses. Il tient d Ovide l'idée maîtresse,

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celle de là Maison de llenoiumée; de Virgile, son portrait de la déesse; Y Enéide est toute fraîche dans sa mémoire, surtout l'épisode des amours d'Enée et de Didon;ila l'esprit plein de Boèce qu'il est en train de traduire et qui lui fournit sa philosophie scientifique. En même temps il semble qu'une lecture récente de la Divine Comédie lui emplisse et lui trouble un peu la tête. Ces richesses-là sont trop neuves ; elles léblouissent; il ne se les est pas assimilées encore. Il croit possible de les utiliser toutes sans rompre aucunement le cadre allégorique habituel. Au fond, il reste un pur disciple du Roman de la Rose dont il conserve la fiction et reprend le vers court. Il ira donc trottinant, la mine mi-efïarée et mi-narquoise, à travers les beaux palais qu'il vient de découvrir.

On a peine à s'expliquer l'origine et 1 objet de ce poème bizarre. De tous ceux de Ghaucer c'est en somme le plus désintéressé, on dirait le plus fantaisiste, car il ne paraît nullement être de circonstance. Ce n'est ni une tâche imposée, ni non plus l'écoulement naturel, irrésistible, d'observations amassées. Y voir, comme Ten Brink, l'expression d'une mélancolie intime du poète méconnu, du fonctionnaire empêché par sa tâche quotidienne d'atteindre à la gloire, ne paraît pas admissible, étant donné le ton léger, badin même, de l'œuvre. Le plus simple est d'admettre que le poète mûri a voulu rivaliser avec le Roman de /a iîose et élever une structure allégorique d'égale ampleur. Pour mieux jouter avec le poème fameux, il a mis à contribution tout son savoir, soit qu'il allât directement aux poèmes latins déjà connus de Lorris et de Jean de Meung, soit qu il s'inspirât des grands poèmes italiens qu'ils n'avaient pu connaître. Mais essentiellement il reste par le ton et par le tour à proximité des Français. Sa voix grêle de trouvère répète en les rapetissant certains motifs de Virgile ou de Dante. Il est curieux de le voir revêtir telles œuvres, elles-mêmes non allégoriques, de la. robe à la mode de l'allégorie.

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