LA MAISON DE RENOMMEE
temple la déesse aux mille yeux entourée des Muses; sur les piliers de la grande salle se tiennent les poètes et historiens illustres. C'est ici pour Chaucer l'occasion de dénombrer les écrivains qu'il admire entre tous : eu* rieuse compagnie où figurentpêle-mêle Joseph l'hébraïque qui conta les gestes des Juifs; le « toulousain » Stac< qui narra la guerre de Thèbes; le grand Homère ayant i ses côtés Titus (Dictys ?) et Lollius par quoi il faut peu être entendre Boccace ; Guido de Colonna qui aussi ra' conta le siège de Troie; Gaufride, c'est à savoir Geofïro: de Monmouth qui écrivit l'histoire des Bretons descendants des Troyens; Virgile, le chantre du pieux Enée ; Ovide, le clerc de Vénus; don Lucain, le grand poète qui consacra la gloire de César et de Pompée; don Clau dien qui dit le rapt de Proserpine.
Pendant que Chaucer admire ces lieux, il voit succès sivement entrer des groupes d'hommes qui viennent im plorer la Renommée. La déesse distribue capricieuse ment ses faveurs, accordant la gloire à tort et à travers] souvent en dépit de toute raison, parfois aussi à just titre. Eole est chargé de claironner sa réponse. Mai Chaucer est spécialement venu pour apprendre comment se font les nouvelles. Il quitte donc le Palais de Renom mée pour la maison de Rumeur, toujours tournoyante sur son axe et résonnante d'un bruit assourdissant. La demeure est pleine d'une multitude innombrable de gens qui se murmurent à l'oreille des bruits contradictoires, faux ou vrais. Messagers, courtiers, pèlerins, matelots, marchands d indulgences, arrivent en foui porteurs de nouvelles. De là toutes ces nouvelles s'échappent vers Renommée qui les baptise, leur accorde mort ou vie... Et le poème s'interrompt brusquement à cet endroit.
La fiction ne manque pas de traits habiles dans le genre d'exercice purement intellectuel où mène le jeu allégorique. Par exemple cette petite scène qui symbolise le mé-
LA MAISON DE liEXOMMÉK SX
lange de vérité et d erreur dont la j)lupart des nouvelles <ont faites :
« Il m'arriva de voir une fois un Mensonge et une Yéri lé qui d aventure s efforçaient de passer ensemble par une des fenêtres. Tous les deux se trouvaient enapêchéspar cette rencontre, et ni l'un ni Tautre ne pai'venait à >ortir. Ils se serraient si fort qu'il finirent par s'écrier : Laisse-moi passer en premier! » « Nenni, moi plutôt! t je t'assure que si tu me laisses faire, jamais je ne me partirai de toi et que je serai ton frère juré. Mêlonsnous si bien l'un à l'autre que nul homme, si fort qu'il ■> en chagrine, ne pourra nous avoir séparément, mais lous les deux à la fois, avec ou sans son gré, que nous venions le matin ou le soir, qu'on nous crie ou nous chu- ' hôte. » Ainsi vis-je vrai et faux combinés s'envoler ensemble en une même nouvelle. »
Voilà qui est net et spirituel, mais froid, sans empreinte personnelle. Les accessoires du poème intéressent plus que les traits amenés par la logique du sujet. En bien ou en mal, ils accusent la physionomie de Ghaucer. Sa distance des anciens qu'il admire ne se marque nulle part aussi bien que dans le premier livre où il raconte à sa façon V Enéide. Sa transcription des hexamètres sonores de Virgile en vers courts nous fait tout l'effet d'une parodie. C'est un souffle d'enfant qui passe dans la trompette héroïque :
Je vais chanter, si je le peux, Les armes, et aussi le preux Qui premier vint, par destinée, Fuyant d'Ilion la contrée.
En Italie, à très grand'peine.
Sur la rive lavinienne
Les libertés qu'il prend avec les noms propres et les titres nous rappellent sans cesse que Chaucer voit les anciens en trouvère et non en hunianiste. Priant et son fils Polites sont tués par Dan (don) Pirrus. Dan Eneas