LA MAISON DE HEXOMMÉE
un premier cercle qui eu produit un autre plus grand, -i bien que, toujours élargis, les derniers vont toucher l'extrême bord. Ainsi tous les bruits atteignent-ils la Maison de Renommée. Et l'aigle triomphant demande :
t Or, réponds-moi fidèlement,
Ne l'ai-je prouvé simplement Sans aucune subtilité De discours, ni prolixité De termes de philosophie, De figures de poésie, Ni de couleurs de rhétorique .'
L'aigle est lier de savoir parler en langage simple à un homme simple, et en termes si palpables qu'on peut «les secouer du bec ». Il insiste pour que le poète donne adhésion à son système. Chaucer répond en normand; il trouve ce système séduisant et vraisemblable. L'aigle se réserve de lui en donner bientôt la preuve décisive et en attendant, après cette leçon un peu ardue, il lui accorde une récréation. « Par Saint Jacques, nous ne parlerons plus maintenant que de jeu! » Il l'invite à regarder audessous de lui pour voir s'il reconnaît encore village ou maison. Le poète regarde et voit « champs et plaines, et tantôt collines et montagnes, tantôt vallées, tantôt forêts, et tantôt (avec peine) les grosses bêtes, tantôt rivières, tantôt cités, tantôt villages et tantôt de grands arbres, et tantôtdes navires voguant sur lamer. » Mais l'aigle ne^s'en tient pas là; il prend un nouvel essor, si haut qu'aux yeux de Chaucer « le monde entier ne semble plus (ju un point » . C'est qu'il estau-delàdu lieu de l'espace où atteignit jamais Alexandre de Macédoine, ou le roi don Scipion, ou Dédale, ou Icare. L'aigle alors l'invite à lever les yeux et à contempler « les bêtes aériennes », entendez les signes du Zodiaque ; il lui désigne la voie lactée, la Galaxie « que quelques-uns appellent la rue de Watling. » Puis il s'élance plus haut encore; Chaucer a maintenant sous lui les
LA MAISON l)K HKXOMMEE
étoiles, les nuages, les pluies, les neiges, les tempêtes. Son premier sentiment est 1 admiration :
i( 0 Dieu! dis-je, qui fis Adam,
Grande est ta force et ta noblesse ! »
Alors je songeai que Boëce
A dit : « Si haut l'esprit se fie
Sur l'aile de philosophie
Qu'il passe tous les éléments. »
Cependant un doute le prend : est-il ici en corps et en âme? Dieu le sait, mais lui point, car Dieu ne lui a pas envoyé un entendement assez clair. Il se dit toutefois que Marcian et l' Anticlaudien ont décrit avec vérité ces régions célestes et qu'ils sont dignes de foi. Mais il n'est pas pour se plaire longtemps à pareille altitude.
A ce moment l'aigle s'écrie :
« Laisse là cette rêverie.
Veux-tu que pour toi je disserte
Un peu sur les astres .' « — « Non, ccrte. »
— « Et pourquoi pas .' » — « Je suis trop vieux. »
— i< Sinon, je t'aurais dans les cieux Dit des étoiles tous les noms, Et ceux des constellations.
Et leur nature. » — « Il ne m'importe. )>
L'aigle se fait pressant : n'aura-t-il pas plaisir à voir à leur place vraie tous ces êtres, oiseaux, bêtes, femmes ou hommes, que stcllifièrent les dieux : le Corbeau, l'Ourse, la belle harpe d'Arion, Castor et Pollux, le Dauphin ou les sept iilles d'Atlas ? Ainsi vérifiera-t-il les récits des poètes.
« Non pas, lui dis-je ; il n'est besoin. J'en crois autant. Dieu m'est témoin, Ceux qui ont écrit sur ce thème Que si je voyais tout moi-même ; Puis ces astres brillent aux cieux Si fort qu'ils brûleraient mes yeux A les regarder. » — « C'est possible. »
Et l'aigle renonce à convaincre cet esprit terrestre. Il l'emporte à quekjue dislance et lui demande s'il n'entend
LA LÉGENDE DES lEMMES EXEMPLAIRES 89
pas un grand bruit : c est le tumulte qui sort de la Maison de Renommée. « Par Saint Pierre! dit le poète, on croirait le battement de la mer contre les rochers creux ([uand la tempête engloutit les vaisseaux. » II est arrivé à son but. Le vol est fini. Pourtant, avant de laisser s éloigner son guide, Chaucer lui demande encore si ce bruit vient des gens qui vivent sur terre. L'aigle lui répond que oui, mais que chaque son en entrant dans le palais V revêt la forme de l'être qui la proféré dans notre monde.
« N'est-ce pas, fit l'aigle, un prodige ? » — « Oui, par le roi céleste ! » dis-je.
Il est significatif que le réalisme de Chaucer se soit ))0ur lapi'emière fois affirmé avec force dans cette excursion à travers le ciel allégorique. Le vol n'est pas son affaire mais la marche pédestre; à lui les pieds et non les ailes. Non plus que Wordsworth ne se laissera emporter sur l'esquif aérien de Coleridge, Chaucer ne consent à suivre Dante aux régions où 1 on perd la terre de vue. Le sol ferme est son séjour naturel. Du haut de la voie lactée il pense déjà avec regret aux bonnes ornières boueuses (pii sillonnent la route de Londres à Canterbury.
Sa. Maison de la Renommée, si imparfaite, si caractéristique, est la promenade d un esprit sensé et narquois à ti-avers « le plus haut ciel de l'invention. » C'est un refus décidé de se donner tout entier au sublime et de croire pi'ofondément aux pures conceptions de l'esprit.
Dans la Légende des Femmes Exemplaires, il n'yad alif'-gorique que le Prologue. Toutefois, comme ce Prologue en est la seule partie complétée et quil en est aussi la l>lus originale, le poème peut à bon droit se ranger dans ( ette division.
Au moment où Cliaucer se mit à l'écrire, vraisemblalilementen 1385, il avait, outre les poèmes déjà vus, pro-
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duit son gi'and romande Troïlus et Crisède. Il semble que ce roman d'amour fût alors avec sa traduction du i?owanc?e /a/ïoselelivrequi avait le plus répandu sa renommée. Or ces deux œuvres avaient ce trait commun qu elles rompaient avec lapoésie chevaleresque, qu'au lieu d idéaliser la femme, elles la représentaient dans mainte page cynique comme sensuelle, inconstante et dangereuse. Le traducteur de Jean de Meung, l'adaptateur de Boccace, vit se former parmi les dames de la cour une protestation contre pareil dénigrement d'un sexe habitué à l'encens des poètes. Voici que, par le crime de Chaucer, 1 esprit malin des fabliaux avait pénétré dans la haute poésie artistique. La jeune reine Anne de Bohème, devançant les récriminations qu'élèvera bientôt chez nous Christine de Pisan, parait s'être faite l'interprète de ces plaintes féminines. La fastueuse chasteté de sa vie, le culte presque idolâtre dont l'entourait le jeune roi son époux, la rendaient d'autant plus sensible aux sarcasmes propagés par le poète favori de la Cour. Elle lui fit connaître ses griefs et lui demanda, en expiation, de chanter au lieu des femmes déloyales les illustres amantes, fidèles jusqu'à la mort, victimes de la perfidie de l'homme.
Le Prologue ne laisse guère de doute sur les conditions dans lesquelles le sujet de la Légende fut proposé, ou plutôt prescrit, à Chaucer. Il y expose avec humour et fantaisie, sous le voile diaphane d'une allégorie, comment il fut amené à célébrer les Saintes de Cupidon. Jamais ailleurs il n'a réussi à mettre dans la convention allégorique tant de fraîcheur et d'aisance.
C'est un aimable début que celui où il dit sa passion pour les livres et aussi pour la nature symbolisée en la marguerite. Puis, peu à peu, la fleur se transfigure; elle devient sa dame souveraine, par quoi il faut entendre non une maîtresse, mais la reine elle-même. Nul ne se douterait que ces vers si coulants et d'air si spontané sont tout faits de réminiscences de Machaut, de Froissart, de Des-
champs ; c'est à eux qu'il emprunte jusque dans les détails le symbole de la marguerite. Il ne leur ménage d'ailleurs pas la reconnaissance et se fait tout modeste auprès de - - devanciers. Puis le ton s'élève au lyrisme : c'est Boce qui l'inspire maintenant. Tout ce début est un véritable centon (1), et cependant rien ne paraît plus naturel ni plus personnel. C'est le charme d'une causerie vagabonde, d'abord légèrement moqueuse, dont l'accent change par degrés, s'échauffe, arrive insensiblement à une manière d'enthousiasme :
J'ai mille fois entendu dire aux gens Qu'est joie au ciel et dans l'enfer tourments, Et volontiers j'admets qu'il soit ainsi. Mais néanmoins je sais très bien aussi Qu'il n'est personne habitant ma contrée Qui soit au ciel ni dans l'enfer entrée. Ce qu'on en sait, c'est pour l'entendre dire Ou pour l'avoir dans les livres pu lire, Car d'en tàter il n'est point d'autre voie. Mais le Seigneur garde que l'on ne croie, Et rien de plus, que ce que voient les yeux ! L'homme ne doit traiter de rêve creux Chose pour lui trop vieille ou trop lointaine, Car elle n'est. Dieu le sait, moins certaine Pour ne pouvoir la toucher du regard.
Nul n'a tout vu, pas même saint Bernard!
Nous devons donc en croire maint vieux livre Qui fait pour nous les temps passés revivre. Et les leçons des sages de jadis; Et de tous ceux créanter les récits Qui nous ont dit les anciennes histoires De sainteté, de règnes, de victoires.
D'amour, de haine, et maints sujets divers Que je ne puis dénombrer dans mes vers. Si ces écrits venaient à nous faillir.
Nous perdrions la clef du souvenir.
Or nous sied-il rendre divin hommage A ceux qui sont notre seul témoignage.
1^ La preuve en a été faite par M. John Lowes ; voir son étude = 111- le Prologue. Publications of thc Modem Language Association j America, vol. XIX, n" 4.
•Pour moi, jjetit comme l'est mon esprit, Les livres sont ce qui plus me sourit : En eux je mets ma foi et ma créance, Et dans mon cœur je leur fais révérence De telle ardeur qu'il n'est aucun plaisir Qui d'avec eux m'induise à me partir, Hors rarement, lorsque c'est jour chômé — Certe, excejité quand vient le mois de Mai, Que des oiseaux j'ou'is les premiers chants Et que les fleurs renaissent dans les champs ; — Adieu mon livre et ma dévotion !
J'ai dans ce mois telle complexion Qu'entre les fleurs de l'herbe et de la branche J'aime surtout cette fleur rouge et blanche Que dans ma ville on nomme marguerite.
Tant suis épvis de cette fleur petite Qu'aussitôt Mai venu, comme j'ai dit, L'aube jamais ne me trouve en mon lit. Mais vers les jjrés il me faut m'encourir Voir la fleurette au soleil s'entrouvrir Quand il se lève au ciel de bon matin. Sa chère vue adoucit mon chagrin Tant je sens d'aise étant en sa présence A lui porter amour et révérence ; jS'est-elle pas de toutes fleurs la fleur, De vertu pleine et de grâce et d'honneur. Et toujours fraîche à voir, et jeune et belle Je la chéris d'amour toujours nouvelle, (Homme jamais n'aima si chaudement) Et, n'est besoin que j'en fasse serment, Je l'aimerai tant que mon cœur palpite.
Puis, quand le soir s'approche, je cours vite A l'heure où jà vers l'ouest le soleil bouge Pour voir coucher cette fleur blanche et rouge Qui tant a peur de la nuit et du noir ; C'est au soleil qu'elle se laisse voir. Sous sa splendeur qu'est sa face déclose.
Hélas! que n'ai-je en anglais rime ou prose Pour honorer ma fleur en suffisance !
Mais aidez-moi, ayant art et puissance, Vous qui savez chanter les sentiments.
Car en ce cas il vous convient, amants, De m'assister un peu dans mon labeur.
Que vous soyez pour la Feuille ou la Fleur !
Je sais qu'avez coupé les vers superbes Devant mes pas et rentré jà les gerbes, Et moi je viens glanant sur votre piste, Bien trop heureux lorsque l'épi subsiste D'un joli mot que vous avez laissé.
Mais s'il m'advient d'avoir recommencé Ce qu'aviez dit dans vos lais gracieux. Pardonnez-moi, n'en soyez envieux, Car vous savez que le fais en l'honneur D'amour et au service de la fleur Que servirai tant que l'esprit me dure. Elle est la grâce et la lumière pure Qui dans ce monde obscur vers soi m'incline. i< Le cœur qui bat dans ma triste poitrine Vous aime tant et vous craint, qu'êtes bien De moi maîtresse et que je ne suis rien. Mes vers vous sont soumis et ma parole Comme une harpe à la main qui la frôle, Sonnant selon que le veulent les doigts ; Si. tirez-vous de mon cœur telle voix Que vous voulez, de liesse ou de peine. Soyez-moi guide et dame souveraine ; Je vous invoque étant mon dieu sur terre Dans ce travail et dans toute misère. »
Or le matin du premier jour de Mai il s'en est allé s agenouiller devant sa fleur favorite « sur l'herbe menue, t( ndre et suave, toute brod<'e de fleurs parfumées ». Les
'■aux échappés à la pantière et au filet, heureux du 1 nouveau, ramageaient en dépit de l'oiseleur,
Et par plaisir de voir s'enfuir l'hiver,
Sur maint rameau de tendres fleurs couvert
Dans leur liesse ils sautillaient sans fin
Et tous chantaient : « Béni Saint-Yalentin ! ».
Les becs se rencontraient et tous rendaient hommage a lamour. Le poète sentit si fort le charme de ce jour qii il eût pu, lui semblail-il, rester là tout le mois sans 'lormir, manger ni boire. Il s'étendit sur le gazon et, appuyé sur son coude, demeura toute la longue journée a I ontempler la marguerite, l'œil du jour (day's cye), " I impératrice de toutes les fleurs ». Ce n'est pas qu'il
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tienne pour la fleur contre la feuille ; il n'a cure de la querelle qui divise en ce moment les poètes de France ; pour lui toutes les deux sont chères et il n'arrive pas à préférer l'une à l'autre.
Enfin, le soir venu et la marguerite close, il rentre en son logis ; il fait dresser sa couche sur une petite pelouse qu'il a et parsemer de fleurs son lit. Alors lui vient un rêve inspiré par ce qu'il a vu et senti dans cette journée printanière. Dans une prairie il voit venir le [dieu d'amour portant une tunique de soie [brodée de feuilles vertes et de pétales de roses rouges. Sa tête est couronnée d'un soleil dont le poète a peine à soutenir l'éclat; dans ses mains il tient deux dards de feu rouges comme des charbons ardents, et il a des ailes comme un ange. II mène par la main une reine toute habillée de vert, un ornement d'or contre les cheveux et, dessus, une blanche | couronne de petits fleurons, ce qui la fait toute semblable à une marguerite. Elle s'avance si bénigne et si douce que le poète exhale soudainement une ballade à sa louange, où il somme de s'incliner devant elle toutes les belles dames vertueuses de l'histoire : Esther, Pénélope, Marcia Caton, Iseude et Hélène, Lavinie et Lucrèce de Rome, Polixène et Cléopâtre, Thisbé, Héro, Didon, Laodamie, Phyllis et Canacé, Hipsypile, Hypermnestre et Ariane :
Ma dame vient qui toutes vous efface.
Derrière le dieu damour s'avancent à ce moment dixneuf dames en habit royal, et celles-ci sont suivies d'une foule innombrable de femmes; — le poète n'eût pas cru que depuis Adam il fût né sur terre le tiers ni même le quart de cette multitude ; « et loyales en amour furent ces femmes toutes et chacune. » Quand elles aperçoivent la marguerite elles s'agenouillent devant elle et célèbrent sa gloire suprême. Puis elles s'assoient en ronde autour
de la fleur, le dieu d'amour et sa reine en premier, et chacune des autres selon son rang.
Moi, sans malice et tout émerveillé,
Près de la fleur restant agenouillé
Je me tenais aussi coi qu'une pierre.
Soudain le dieu me jette un œil colère :
M Qui dont est là ? » dit-il. Je réjiondis
A son appel dès que je l'entendis :
« Sire, c'est moi, » lui dis-je, et m' approchant
Le saluai. « Ça, que fais-tu, méchant,
Si près placé de la chère fleur mienne ?
Car mieux vaudrait en vérité que vienne
Un ver de terre auprès d'elle que toi ».
« Et s'il vous plait, sire (fis-je), pourquoi? »
«C'est que '^dit-il^, tu en es trop indigne.
La douce fleur est ma relique insigne.
Et toi, tu fais la guerre à mes servants ;
Mon ennemi, tu médis de mes gens.
Les subornant par tu translation,
Et les retiens de leur dévotion,
A mon service, et juges me servir
Bon pour les fous. Peux-tu me démentir .'
Car, en franc texte et sans besoin de glose,
Tu as traduit le Roman de la Rose,
Leqpiel est une hérésie à ma loi
Et fait les gens se partir d'avec moi ;
Puis de Crisède as parlé de façon
Que, depuis, l'homme a la femme en soupçon
Qui pourtant est sùrc comme l'acier...»
Et pour conclure le dieu le menace « par sainte Vénus qui est ma mère ! » des plus cruels châtiments.
Par bonheur la douce reine intercède. Elle rappelle à l'Amour qu'un dieu ne se doit point courroucer. Il lui sied d'être miséricordieux. Qui sait si cet homme n'a pas été accusé à tort? La Cour est pleine de losengeurs. Peut-être aussi a-t-il fait le mal sans y mettre malice. Les deux livres réprouvés ont pu être écrits par lui sur commande. En tout cas, traduire ces irrévérences est moindre faute que les inventer. Il serait juste aussi de lui tenir compte de tous les livres qu'il a composés en
9G LA lk(;ende des IEM.MKS EXEMPLAIIîES
riionneur de l'amour, ou des pieux ouvrages qu'il aida à répandre. Pour finir elle conjure le dieu de lui livrer l'accusé et s'engage à lui faire jurer qu'il ne péchera plus, mais chantera plutôt les femmes qui furent fidèles toute leur vie. Le dieu accorde sa requête à la bénigne dame. Le poète se relève alors et le remercie, implorant de savoir le nom de celle c|ui la sauvé, puis il pense à se justifier. Les vraies amantes n'ont rien à voir à ses révélations des trompeuses et parjures. Lui, il n'a voulu cjue dire la vérité et prévenir contre le mensonge. ]Mais la reine interrompt ce plaidoyer trop complaisant : « Laisselà ton argumentation ! » Et elle ajoute que pour gagner sa grâce il devra « composer une glorieuse légende des vertueuses femmes, vierges et épouses, qui furent loyales toute leur vie, et y parler des fourbes qui les ont trahies. » Le livre fini, qu'il le porte à la reine, en son palais d'Eltham ou en celui de Shene.
C'est alors qu'Amour apprend au poète le nom de sa libératrice : la bonne reine Alceste de Thrace. A ces mots le poète sexclame, car il connaissait bien l'histoire de celle qui mourut pour sauver son époux, et il dit avec transport ses incomparables vertus. Le dieu lui reproche sa grande négligence; c'est mal d'avoir omis ce nom dans sa ballade, sachant qu'Alceste est le modèle des femmes aimantes et il lui enjoint de la célébrer dans le poème à naître. Il lui apprend cjue les dix-neuf dames présentes sont celles de sa ballade et lui demande de leur faire place dans la même œuvre; il trouvera dans les livres leur histoire. Il ajoute quelques prescriptions : libre au poète de choisir son mètre, mais il devra commencer par Gléopâtre. Certes, il ne pourra pas dire toutes les vertus de ces femmes ; qu'il ne s"y efîorce pas et cju'il fasse court. Sur ce mot Chaucer va prendre ses livres et tout aussitôt commence la légende.
Il m'a paru bon de donner une analyse assez large de ce Prologue, non seulement pour ce qu'il nous apporte de
LA lk(;k.m)i-; i)i:s ik.mmks kxi:.mi>laiiu:s î);
rciiseigneinent.s sur les goùls du poêle, sur son attitude, -ur ses relations avec la Cour, mais encore pour lagréiiient de sa manière, pour la jolie nonchalance avec la- ([uelle le sentiment personnel s'y mêle aux détails de I allégorie, pour la souplesse qui marie la grâce avec rimmour. Dans le genre artificiel Ghaucer n'a rien écrit qui soit d'une aussi heureuse venue ni qui ait l'air à ( r point personnel.
Toutefois le gentil tilet de bon sens enjoué qui circule à travers le Prologue peut à bon droit alarmer le lecteur à l'entrée d'un poème dont la donnée même exige de lauleur une sorte d'exaltation chevaleresque. Xe s engage-til pas à être dévotieusement partial pour les héroïnes d'amour et, d'un bouta 1 autre, à flétrir leurs amants parjures ? Le parti pris est ici nécessaire; il est le sujet même. La loi est de sortir de la réalité, ou, si Ion préfère, de s élever au-dessus d'elle. Il s'agit de faire à neuf une humanité composée de femmes toutes parfaites, et d'hommes tous sans foi ni cœur. Et sans doute pareil poème est possible ; on peut même l'imaginer exquis. Mais il serait l'œuvre d'un idéaliste intrépide ; il y faudrait une imagination qui n'eût pas peur de transformer le monde au gré de ses rêves. C'est une matière pour un Spenser, si grand, si irréel et si monotone. Or, peu de poètes eurent un tempérament plus réfractaire aux longues litanies que Ghaucer. Il pouvait aussi bien que le plus tendre dire les sentiments du cœur féminin, sa douceur, sa pureté, son abnégation, son don de soi, ses angoisses. Mais ne voir que cela, ne dire (|ue cela, lui était impossible. Toujours, en même teirqis que la face, lui apparaissait le revers. Son bon sens lui interdisait l'entliousiasme continu. L ironie qui teinte le Prologue devait color<'r deplaceen placeles légendes elles-mêmes, au détriment, voire à la ruine de l'idéalisation requise. C'est dans cet antagonisme de sa nature et de son sujet qn il faut surtout chercher la raison de 1 inachèvi nient
d un livre commencé par lui avec un entrain et un soin si manifestes.
Tout va bien quand le poète rencontre une légende oià son cœur vraiment s'intéresse. Le viol de Lucrèce, les affreux malheurs de Philomèle le jettent dans une colère nullement feinte contre ces ravisseurs atroces que furent Tarquin ou Térée. Contre celui-ci il invoque Dieu avec une éloquence nourrie de Boèce et dont la gravité n'est pas douteuse :
« Toi qui donnas aux choses leur forme, qui as créé ce bel univers et l'as porté dans ta pensée éternellement avant de commencer ton œuvre, pourquoi fis-tu naître, au scandale de Ihomme, ou laissas-tu naître ce Térée si faux et si parjure en amour que, depuis ce monde-ci jusqu'à la sphère suprême, tout se corrompt rien qu à prononcer son nom ? A mon avis si horrible fut son forfait que, quand je lis son abominable histoire, mes yeux ■en sont infectés et malades... »
Mais s'agit-il de Thésée ou de Jason qui furent les Don Juan de 1 ancienne Grèce, libertins plutôt que criminels, Chaucer est obligé de se contraindre pour les invectiver. Il enfle parfois le ton au-delà de son sentiment. Aussitôt le sourire de l'humouriste s'entrevoit sous son sourcil qui tâche en vain de se froncer. Finalement une note familière trahit l'essoufflement de son courroux. ^Liis oyez cette apostrophe à Jason :
(( O toi, racine des amants déloyaux, duc Jason, perfide dévorateur et destructeur des gentes femmes, tendres créatures, tu fis ton appât et ton leurre pour les dames de ta majestueuse apparence et de tes paroles farcies de gentillesses, et de ta foi peinte et de tes manières, aussi bien que de tes hommages et de ton humble visage, et de tes peines de cœur simulées. Où les autres on trompent une, tu en trompes deux ! Oh ! souvent astu juré que tu mourais d'amour quand tu ne sentais d'autre mal qu'un impur désir que tu appelais de l'amour ! Si
jo vis, ton nom sera dénoncé en anglais pour que ta tromperie soit connue. Sus à toi, Jason, le cor du chasseur a sonné ! Certes, c'est pitié et malheur à la fois que l'amour fasse telle alliance avec les faux amants. Ils trouvent bien meilleur accueil et tendresse que celui qui acheta sa bien-aimée très chèrement et reçut pour elle dans le combat maint coup sanglant. Car le plus déli( al chapon, c'est Renard qui le mange (bien que ce fourbe I ait pris par trahison), et non le maître du logis qui l'a payé. Celui-ci a beau avoir droit et titre au chapon, le faux renard en aura sa part la nuit. »
Sur un ton plus familier encore, Ghaucer chapitre le lils de Thésée, Démophon, qui fut grand séducteur comme son père. A ce propos il commente le dicton: bon chien chasse de race.
« Il était comme son père de traits et de taille, et faux en amour, ce qui lui venait de nature. Comme le goupil Renard, fils de goupil, il savait de race les us de son père sans les avoir appris. C'est ainsi que le canard sait nager dès qu'on le prend et qu'on le porte au bord de l'eau. » On doit dire à la décharge du poète, s'il faut plaider pour lui, qu'en voyant de très près les dix-neuf dames exemplaires dont il avait à distance, trompé par les titres de son Ovide et du De claris inulieribus de Boccace, acclamé les vertus, il découvrait dans l'histoire de quelques-unes des traits qui diminuaient un [)eu son admiration pour elles ou son courroux contre leurs ravisseurs. Tl devait s'étonner tout le premier, mieux informé, d'avoir mis sur sa liste la royale courtisane que fut Cléopàtre et la sinistre magicienne que fut Médée. Son penchant naturel à la malice ne put que s'accroître sous l'effet de cette désillusion. Il est certain que presque en chaque Légende on aperçoit des velh'-ités de comi- <jue. Chaucer a une leste façon de nous informer <[u"cm se sauvant de Troie, Enée
Sur le chemin perd sa fcinnic Creuse.
100 LA LlicKNDK DKS FEMMES E\EM PL.Vl liES
Huaiid hi leiiipt'lt' force Didon et Enée de se réfugier dans la grotte, il ne se fait pas faute d'ajouter : « Je ne sais si d'autres y entrèrent avec eux; mon auteur n'en fait pas mention. » Dans la Légende d Hipsypile il s"amuse à développer les éloges faits de Jason par Hercule qui est d entente avec le séducteur. Dans celle d'Ariane, il prête une éloquence copieuse à Thésée, le montre beau parleur, prodigue de serments, et du même coup dévoile l'avidité d'Ariane à boire la duperie. Rencontre-t-il un miracle dans ses textes, il déclare qu'il faut y croire, « si l'on peut. » Enfin il achève par une franche gaminerie sa légende de Phyllis : « Prenez gai'de, femmes, à votre subtil ennemi, et ne vous fiez en amour à nul homme, sauf moi. »
Il nen reste pas moins que les passages suaves et émus sont nombreux dans les Légendes. Les meilleures légendes, les plus pathétiques et les mieux contées, sont il est vrai celles que Chaucer emprunte à Ovide et où il ne vise pas à plus qu'à traduire le poète latin. C'est le cas de sa Tliisbé de Babylone, de sa Lucrèce, de sa Pliilomèle et de son Hypennnestre. Et sans doute le grand mérite en revient à l'original. Pourtant, si fidèle qu il veuille être, Chaucer ne ti-aduit pas sans donner au récit un ton et une couleur qui sont de lui. Il n"a pas la rhétorique brillante du modèle ; il n'use pas comme lui d'une langue déjà riche et souple. La naïveté de son style, les gaucheries de son langage encore jeune suffiraient à le distinguer. Parfois son désavantage tourne à son bien : la note cordiale se fait mieux entendre, 1 émotion a meilleur jeu, étant moins distraite par les ornements ou les finesses du langage. Il n'atteint pas aussi souvent au relief et à la vigueur, mais aussi ne détourne-t-il pas autant le lecteur du simple pathétique vers 1 admiration de son propre esprit.
Chaucer est moins heureux quand il s'adresse à d autres maîtres anciens. Ce qu'il a mis de Plutarque et de
LA LÉGENDE DES FEMMES EXEMPLAHŒS lOi
Klorus dans sa Clcopàtrc n a pas suffi à rccliautl'er cette Kgende, lune des plus faibles qu il ait écrites. Virgile lui convient beaucoup moins bien quOvide. On s'en convaincra en lisant la Légende de Didon. Ce petit poème amuse aujourd'hui pour des raisons que Chaucer n'a pas <lû prévoir. Cest le sujet antique sur lequel il a posé le phis de couleurs du moyen âge. La chasse d'Enée et de Didon, l'équipage de 1 un et de l'autre, surtout la manière courtoise dont Enée fait sa cour à la reine, tout <(la semble sortir droit d un roman de Benoît de Sainte More ou de Chrestien de Troyes. Mais la passion de Didon ne paraît pas avoir fortement énju Chaucer. La senlimentalilé des Hcroïdcs lui faisait sûrement un appel plus direct que la retenue épicjue du quatrième livre de \ tùu'ïde.
.\près avoir admis les défaillances du [)oète et reconnu <pi il devait le meilleur de son livre à Ovide, il est juste <1 ajouter que ses Lcgerides marquent un ])rogrès consi- <lérable dans la voie de son chef-d (tuvre. Peu inq)Oi'te <pie ces I^égendes viennent d une lointaine mythologie ; <'!lfs i-elalent des aventures de c(eur éternelles, et, les noms changés, deviennent a[)j)Iicables à des souiïrances toujours renouvelées. Chacune d'elles est un petit drame de passion. L allégorie a dis|)ai'u. Le poète a beau jeu pour exprimer son huniani(é simple cl cordiale. Il le fait .surtout en traduisant, mais il dail le premier dans sa langue à conter en vers harmonieux mainte histoire imj>érissable de tendi-esse et de désespoir. Traduire avec autant de sentiment (pi il en mil aux bons endroits, par exemple dans les plainte-^ d Ariane délaissée, (piand du rivage de l'île solitaire elle rappelle la voile en fuite de son amant, c'était presque créer. (>'éiait aussi pour lui découvrir la voie de son génie, aussi i)ieti la forme du récit qui lui convenait entre toutes, que le vers — le dé- <asyllabe à rimes plates — avec lequel son talent de <onteur devait triomplii r. Pour pas>.er ;ni\ Coitlcs de (Janicr-
LA LEGENDE DES FEMMES EXEMl'LAIItES
bury il ne lui restait plus qu'à quitter les temps antiques pour le présent, la Grèce pour l'Angleterre, et qu'à trouver un thème varié de son choix au lieu du pensum monotone infligé parla bonne reine Anne de Bohème.