CHAUCER ET L'ITALIE
I. Influence de Dante, Pétrarque et Boccace sur Chaucer. II. Troïlus et Crisède.
Par les poèmes qui précèdent on voit assez bien à quel degré et à quelle sorte d'art Chaucer pouvait atteindre dans la poésie sérieuse à lécole des maîtres français. Non qu il n'eût déjà, lorsqu'il composales trois derniers, d autres ujodèles devant les yeux. Sauf le Livre de la Duc/iessc, ils sont tous pénétrés de ses lectures italiennes, et le dernier, La Légende des Femmes exemplaires^ le montre travaillant directement sur les textes de l'antiquité. Déjà même dans quelques-uns il résulte de cette double induenre un heureu.x élargissement de sa manière. Si le Livre de la Duchesse et la Maison de Renommée sont en ces vers courts que les poètes de France employaient alors presque uniquement en dehors du lyrisme, le Parlemcnt des Oiseaux et la Légende sont écrits en vers de dix syllabes, pour se rapprocher soit de l'cndecasyllabo, soit de l'hexamètre. Il tient toute une révolution dans cet allongement du vers. Si l'on y prend garde, c'est la place de l'épithète, du mot qui préciseoudécore, quepcrmettent les deux syllabes ajoutées. Du coup le ton change et l'allure. Sans perdre le pouvoir d'être simple, le poète
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s'assure la' faculté d'être à roccasion plus relevé, plus grave ou plus fort. En outre, de nombreux emprunts de détails ou même de passages entiers ont été faits par lui dans ces mêmes poèmes aux vers de l'Italie ancienne ou moderne, et il s'est manifestement efforcé en maint endroit vers la magnificence qu'il y découvrait. Mais, si sensibles que soient ces accroissements, ils ne sont pas allés dans ces écrits-là jusqu'à le dégager de ses premiers liens. Ghaucer y est demeuré en somme un allégoriste et a conservé les conventions du genre; le reste n'y est entré que comme accessoire. L'Italie ne marqua vraiment son empreinte que dans les poèmes où elle le libéra des personnifications et des symboles pour l'enhardir à conter directement une histoire, à peindre sans intermédiaire d'abstractions ou de rêves les passions et les hommes. Son influence ne fut profonde que lorsqu'il lui prit à la fois sa manière et sa matière. C'est pourquoi il a paru juste de réserver l'étude de cette influence jusqu'au moment de parler de PaUunon et Arcite, et surtout de Troïlus et Crisède.
Le prestige italien date sans doute de l'arrivée de Chaucer en ce pays à la fin de 1372. L'émerveillement dut commencer dès le seuil. M. Jusseranda dit excellemment ce qu'avait d'éblouissant pour le voyageur anglais l'Italie des irécentisles illuminée par la première Renaissance. Avant même qu il eût ouvert aucun livre, les monuments naissants parlaient à ses yeux d'une conception d art nouvelle. Alors qu'en Angleterre le style ogival exagéré tournait au flamboyant, Chaucer trouvait en Italie l'architecture transformée par l'abandon de l'ogive et le retour au plein cintre. Il pouvait voir sortir de terre les colonnes, les statues et les médailles antiques, apparaître les dieux de l'Olympe dont les belles formes nues inspiraient déjà les artistes et rénovaient l'art, tandis que sur les murs des églises brillaient dans toute leur fraîcheur les fresques des Giotto et des Orcagna.