ET IJOCCACE SUR CHAUCER
N'y a-t-il pas dans les vers de Chaucer un écho des émotions qui le saisirent à l'arrivée ? Il est tentant de rapporter à son admiration naïve des chefs-d'œuvre de l'Italie ancienne et moderne ce cri d'enthousiasme qu'il profère en contemplant les vitraux du Temple de verre où sont peintes les histoires des héros d autrefois :
« Ah Dieu ! pensai-je, avant ce jour Oncques ne vis telle noblesse D'images ni telle richesse Qu'en celte église vois décloses ; Mais j'ignore qui fit ces choses Où suis et dans quelle contrée (1). »
Cependant son sens des arts plastiques était trop faible et troji inéduqué pour que monuments, statues et peintures laissassent dans ses œuvres beaucoup de traces. On peut bien relever quelques vers où il se plaît à c^lorilier la belle nudité, montrant Vénus « qui nageait nue en la mer ». Mais c'est aux poètes qu il a dû cette initiation, non aux peintres ni aux sculpteurs. La splendeur nouvelle qui illuminera maintenant çà et là son style lui est venue par les livres. Et il ne semble pas d autre part quil doive cet enrichissement autant aux Latins qu aux Italiens. Les accents de révérence admirative qu il aura désormais en célébrant les anciens seront d imitation, répétés plutôt que spontanés. Il continuera, nous l'avons vu, de traduire Virgile en trouvère à la voix fluette. Il rendra mieux Ovide mais en le tournant au familier. Au contraire il sera capabledese mettre parmoments au ton des plus beaux vers italiens du quatorzième siècle. Est-ce parce qu'il était plus hardi à rivaliser avec des contemporains et que le respect superstitieux s'évanouissait alors, le rapprochement dans le temps suscitant l'idée d une rivalité légitime, de la lutte possible ? Je ne le crois pas. C'est [)lulùt parce <[u il contimia
(Ij La Maison de Renonunvc. Livre I, v. 470-5.
10() INFLVEXCE DE DANTE, PÉTRARQIE
jusqu'au bout à voir l'antiquité avec les yeux du uioyen âge, tandis que de l'Italie il eut une impression personnelle et directe. Il en sera souvent ainsi encore à la Renaissance pour les poètes de France et d'Angleterre. Spenser devra bien plus de sa richesse à l'Arioste et au Tasse qu'aux anciens. C'est en somme quand tous les deux vont puiser à la source italienne que Chaucer et Spenser, si profondément différents, se rencontrent. Chaucer devance le peintre d'Una lorsque dans un poème où il s'est échauffé de Boccace, il représente « Ipolita » sur son char, si belle à voir :
That al the ground aboiite liir char she spradde W'ith brightnesse of the beautee in her face. (Que tout le sol autour de son char luit De la splendeur rayonnant sur sa face (1).)
C'est encore là, sous la même influence, qu'il trouve, s'inspirant sans traduire, ce magnifique vers dont il salue Polymnie, la ÎNIuse pensive: « 0 toi qui, dit-il, Singest with voice mémorial in the shade (2).
Et qui ne croirait, entendant ce vers pour la première fois, qu'il est de Spenser, à moins toutefois qu'on ne l'attribue à Milton ? .
A de tels accents Chaucer ne devait atteindre que bien rarement, et toujours entraîné par l'éclat et la chaleur d'Italie. A coup sûr, ce sont là des notes pleines et amples que nos trouvères ne pouvaient guère lui fournir. Comment et par quelles lectures se fit l'initiation de Chaucer ? Il alla tout droit aux grands poètes italiens. Après les Français, Dante, Pétrarque et Boccace devinrent ses maîtres. Singulière et puissante révélation au sortir de nos allégoristes dégénérés du quatorzième siècle.
L'influence des trois poètes fut d'ailleurs sur lui très inégalement forte.
(1) Anelida et Arcite, y. 40-1.
(2) Jbid., y. 18.
ET IJOCCACE SU 11 CHAUCEIÎ 107
Dante, mort un denii-sièclc avant que Ghaucer visitât sa patrie était déjà 1 homme d un autre âge. Sa mystérieuse Comédie était en pleine gloire mais à la veille i'ètre commentée par Boccace comme un chef-d'œuvre du passé. Il est certain que Chaucer fut averti de la grandeur de Dante et qu'il en eut le sentiment. 111 appelle (( le grand poète d'Italie. » Il se détourne de son chemin pour lui enqjrunter quelque image, soit quand il traduit e Boccace, soit quand il copie la Légende dorée. Il lui prend son invocation à la Vierge pour la mettre en tèl(; dune vie de Sainte Cécile. Il imite la terrible inscription inscrite sur les ])ortes de son Enfer pour en graver une semblable à l'entrée d'un parc que lui-même dessine sur les plans de Boccace, de cet objet d'épouvante faisant d'ailleurs un objet d'agrément.
Il a lu avec des larmes la mort d'Ugolino dans la tour Je la faim et il l'a racontée à sa manière dans ses Tragédies^ faisant ample justice au pathétique de l'histoire, s'il était incapable d'en rendre toute la sublime â])reté. Il n'a pas senti la pleine force des vers où Lgolino, entendant fermer la porte de la tour à 1 heure où le geôlier apportait la nouri-ilurc, conq)i'eiid le dessein de ses ennemis. Sans un mol, il regarde le visage de ses lîls et ne verse pas une larme mais il se sent devenir de pierre au dedans. Ses lils pleurent, eux, et le petit Anselme s'écrie : « Pourquoi ce regard-là ? Père, qu'est-ce qui te fait mal ? »
Chaucer ne sait pas conserver au père cet effrayant silence et ces yeux secs. Il dit bien qu'Ugolino ne parle pas, mais, se contredisant, il lui fait soujiirer : « Hélas! pourquoi suis-je né'.' » Et il ajoute : « Là-dessus, les larmes lui tombèrent des yeux. » En revanche il prête de touchantes paroles au plus jeune enfant : « Père, pourquoi pleurez-vous .'Quand est-ce que le geôlier apportera notre potage !' Est-ce que vous n'avez pas gardé un morceau de pain ? .lai si grand faim que je ne puis dormir. Plût à Dieu (pic je pusse dormir toujours! Alors la faim
108 IXFLLEXCE DE DAXTE, PETIiAltQUE
ne me rongerait pas le ventre. Il n'est aucune cliose qut j'aimerais mieux que du pain. » Ainsi s'attendrit l'atroce récit, devenu moins puissant et plus pitoyable.
Mais Chaucer n'a pas seulement trouvé chez Dante des histoires qui étaient d'une énergie trop brève pour son goût, trop sublime pour ses forces. Il a eu conscience de la beauté de son style et de ses vers. On a de lui quelques essais curieux de « terza rima » inspirés par sa lecture de la Divine Comédie. Surtout il a aimé en Dante les endroits d exquise tendresse où se détend cette âme tragique. Lui-même a écrit quelques passages qui pour la simplicité forte de l'émotion mériteraient d'être rapprochés du F'iorentin. Je ne parle pas seulement de vers comme ceux où son Troïlus (Liv. 2. v. 1261) emprunte tout droit la belle invocation à l'amour :
Che qu.al vnol grazie, e a te non ricorre...
[Par. XXXIII. i4).
Mais il en a qui lui sont propres et que leur sobre perfection fait très distincts des autres modèles qu'il avait devant les yeux, supérieurs aussi, peut-on dire, à sa manière habituelle. C'est le cas des cinq vers, d'une si pieuse ferveur, qu'il ajoute à sa traduction littérale de la mort de Lucrèce, contée par Ovide :
I telle hit, for she was of love so trewe
îse in lier wille slie changëd for no newe,
And for the stable hertë, sad and kinde,
That in thèse wonien men may alday finde ;
Ther as they caste her hertë, there hit dwcUeth (1).
Chaucer pourtant n'a pu qu'en de rares et courtes rencontres se mettre au ton de Dante. Trop profonde était la différence entre le Florentin passionné, implacable, le politique farouche, le visionnaire mystique, et le
(1) J'ai dit sa légende parce qu'elle fut si fidèle dans son amour — et ne changea point pour un nouveau — et pour ce cœur stable, sérieux et tendre — que l'homme peut toujours trouver en la femme ; — où elle a mis son cœur, là il demeure.
ET IJOCCACE SUK CHALCEIt 109
ontc'ur anglais épris du inonde rvA, dont le fail)le lyrisme était surveillé par 1 humour. Et Ghaucer lui-même a, sous forme dallégorie, comme on Ta vu, retracé en souiant son vain effort pour suivre le grand poète en sa arrière, lorsque Taigle d'or l'emporte au plus haut ciel t que lui, tout effaré, réclame le sol ferme. Curieuse iffirmation de sa nature terrestre. Ce n'est pas lui qui plongera dans l'enfer ni qui s'élèvera jusqu'au paradis. Moins encore que chez Dante peut-être, Chaucer trouvait chez Pétrarque un élément assimilable pour sa propre |)()ésie. Si Dante représentait une énergie épique déjà disparue, Pétrarque marchait trop en avant de ses contemporains dans la voie de la Renaissance. Son humanisme était trop rafliné, trop proche des anciens, trop éclairé de philologie, pour cjue Chaucer pût le bien comprendre et marcher, sauf de très loin, sur ses traces. Il peut, à limitation de Pétrarque, avoir maintenant des transports d'enthousiasme religieux en parlant des grecs et des latins, mais il n'en est pas pour cela plus rapproché de leur esprit. Quant au Pétrarque sonnettiste, il était d'une subtilité excessive, d'un idéalisme trop quintessencié pour faire appel à une nature aussi normale que celle de Chaucer, en laquelle la jovialité vivait toujours à petite distance de la tendresse. Peu d'esprits étaient moins aptes que le sien au platonisme sans défaillance. Pourtant Chaucer connut la gloire de « François Pétrarque, le poète lauréat dont la rhétorique suave enlumina toute 1 Italie de poésie. » On a ])U voir qu'il le connut même probablement en personne, alors que Pétrarque âge de soixante-neuf ans était à une année de sa mort. Chaucer devait dilater en trois slances de sept vers un de ses sonnets :
S'amor non è, cho diirujiic è quel ch"i sonto ?
poui' «Il faire le premier i ri de passion de son Troïliis. C <'st a Pilrarcpie seul, sim|)le traducteur dans 1 occii-
110 IMI.rKXCE DK DANTE, PKTItAItQlE
rence, que Chaucer a fait honneur du touchant récit de Grisélidis.
Pétrarque n'était pourtant ici que l'intermédiaire entre (Chaucer et ce Boccace dont le poète anglais ne semble pas avoir connu le nom. Quand on s'attendrait à trouver le nom de Boccace dans les vers de Chaucer, c'est en son lieu le nom énigmatique de Lolliiis qu'on j rencontre. El cependant c'est Boccace c|ui fut vers le milieu de sa carrière son grand inspirateur. C'est Boccace qui lui a fourni quelques-unes de ses plus remarquables histoires, et, à peu près sans exception, le modèle des vers qui. chez le poète anglais, ont le plus de splendeur di décor ou de chaleur de passion. A vrai dire, de son œuvre considérable, Chaucer ne semble avoir connu qu'une partie; il n'est pas probable qu il ait jamais lu le Décnnicro/i, lui qui dcAait pour la postérité apparaître surtout comme le conteur rival de Boccace. On vient de voir que l'histoire de Grisélidis, la seule du Décaméron c{u il ait traduite, lui était parvenue par l'intermédiaire du latin de Pétrarc{uc. Le rôle de Chaucer s'est borné à l'addition de quelques détails exquis, et à l'heureuse nouveauté de laisser la prose du modèle pour la stance, si bien adaptée à l'idéale et invraisemblable légende. D'autres histoires, qui étaient déjà dans le Décaméron avant d'entrer dans les Contes de Canterbury, offrent de telles différences de thème qu'on est fondé à croire que les deux auteurs les ont prises à des versions distinctes dérivant de quelque lointain original commun. L'influence de Boccace est si forte dans toutes les occasions où Chaucer eut sûrement une œuvre de lui entre les mains, que le conteur anglais n'eût jamais pu, connaissant les récits du Décaméron, en reprendre un seul sans que sa rédaction en témoignât. Certes, Chaucer n'a pas tiré son conte du Marchand du Poirier Enchanté (Çi^ nouvelle du 7^ jour), ni celui du Marin des deux premières nouvelles de la huitième journée, ni son conte de l'Intendant du Berceau
ET BOCCACE SLH CHAUCEU 111
(d*^ nouvelle du 9^ jour), ni son conte du F'ranklin du Jardin Enchanté (5* nouvelle du 4^ jour), ni la prédication de son Pardonneur de celle du Gibolo qui clôt la sixième journée. Il y a là non emprunt mais simple analogie. C est sans doute à des fabliaux, le plus souvent français, (|ue Boccace et lui eurent recours pour leurs récits divergents. La grande renommée postérieure du Décaniéruu, l'oubli relatif où sont au contraire tombés les vers de Boceace, rendent difficile d'admettre que Ghaucer ait ((Uinu les seconds et ignoré le premier. Mais la gloire du Décaméron ne fut pas immédiate. Le livre sentait dicidément trop lalcôve galante et Boccace lui-même avait à s'en excuser plus qu'à s'en prévaloir.
Or, si Boccace était célèbre vers l'an 1372, c'était surtout comme humaniste et comme poète. Les obligations -mit déjà grandes de Ghaucer à Boccace, interprète de 1 histoire ancienne et de la mythologie. Il lui dut l'idée et plusieurs passages de ces Tragédies dont il fera le conte <l< son Moine. G'est le De Casibus Virorum Illustrium qui ! inspira. Il y reprit quelques-unes des « tragédies» conli is en prose latine par Boccace, — Adam, Sam.son, Balthasar, Zénobie, Néron, Crésus, — et les convertit en < ourts poèmes faits de stances de huit vers. Mais il se réserva la liberté d'ajouter des vies infortunées à celles qu'avait racontées l'auteur italien.
G'est encore Boccace qui lui suggéra sa Légende des Femmes Exemplaires, vraisemblablement inspirée de ce De claris Mulieribus où l'occace avait conté brièvement en prose latine les aventures de cent cinq femmes illustres. Il est vrai que cette fois Ghaucer lui dut peu do chose pour sa matière, empruntée surtout à Ovide. Mais pour le plan du livre, prologue et vies successives, il suivit do nouveau les traces de son modèle préféré, quoique jamais désigne'-.
Mais les poèmes do jeunesse de Boccace lixèroiil .surtout le regard de Ghaucer. Ainsi Boccace eiil-il
112 IXFLIEXCE DE IJOCCACE SUR CHAUCEIi
Ihoniifur de provoquei'lc.s premiers vers passionnés dune littérature encore obscure et qui devait être parmi les jilus illustres de l'Europe. C'est en traduisant et en remaniant sa Tliéséïde et son /^«7os//'a/o que Cliaucer fit d'abord connaître à la poésie anglaise la richesse et l'ardeur.
De la Tliéséïde condensée et abrégée il tirera, peutêtre après des essais successifs, son Conte du Clievalicr sur la rivalité amoureuse de Palamon et d'Arcite, les deux jeunes gens qui s'aimaient comme des frères, d'une affection encore resserrée par une commune captivité, jusqu'au jour où lamour d une même jeune 1111e leur mit lun contre 1 autre les armes à la main. La Tliéséïde était un roman sentimental enfoui dans une sorte d'épopée en près de dix mille vers. Chaucer eu prit 1 essence pour son Conte du Chevalier, en conserva la description du Temple de Vénus pour son Parlement des Oiseaux et en garda quelques détails extérieurs pour son poème inachevé sur La Reine Anelida et le déloyal Arcite.
Les commentateurs anglais ont, comme il était naturel, insisté de préférence sur les mérites dont Chaucer a fait preuve dans son remaniement de la Tliéséïde. Ils ont justement loué l'art habile et sobre qui avait réduit la trop exubérante Tliéséïde à près du cinquième de son volume premier. Ils ont eu raison aussi de faire ressortir l'indépendance avec laquelle leur poète abandonna la stance de Boccace pour y substituer un récit en rimes plates, d allure moins lyrique, plus franchement narrative. Ajoutons (jue l'irrépressible réalisme familier de Chaucer se montre à plus d une addition dans les discours ou dans les scènes, ^loins conventionnel, son Thésée laisse échapper des boufîéées d'humeur et mainte remarque goguenarde qui n'étaient pas dans Boccace. Chaucer donne un développement curieux, plein d'une verve drue, à l'aspect populaire de cette fête qu'était alors un tournoi ; il quitte les champions et les seigneurs pour peindre l'affairement des armuriers, le brouhaha des petites gens. Mais que
TliOILLS ET CBISÈDE 113
sont ces changements, même heureux, auprès de liuimense dette contractée? La valeur de ce poème très peu psychologique est dans l'ampleur et la magnificence d'un certain nombre de tableaux, et ici Chaucer est sagement demeuré le très fidèle imitateur de l'Italien. C'est grâce à cette fidélité même qu'il a non seulement écrit les plus beaux vers de son conte mais qu'il a fourni à la poésie anglaise de gracieuses ou riches peintures dont il faudra attendre Spencer pour trouver l'équivalent. Telle est la charmante scène oii, prisonniers dans la tour, Palamon et Arcite voient Emilie cueillir des fleurs dans le jardin. Telle est la série des tableaux qui composent le grand tournoi entre les chevaliers venus se joindre à chacun des deux rivaux : la description fastueuse des lices et de l'amphithéâtre édifié pour les spectateurs; celle des trois temples à Mars, à Vénus et à Diane où vont respectivement prier Arcite, Palamon et Emilie; les péripéties de la lutte entre les champions. Il n'est pas douteux pour qui lit le Conte du Clievalier sans aucune idée de comparaison que ces pages éclipsent de loin tout le reste du poème ; or elles sont la transcription assez peu modifiée de celles de Boccace. Le principal mérite de Chaucer est donc d'avoir saisi la poésie on il la trouvait préparée et de l'avoir captée pour ses compatriotes. Il accomplissait ainsi la première partie, non la moins ardue de sa tâche : il rendait le vers héroïque anglais, encore tout neuf, capable de rivaliser avec le brillant et souple « endecasyllabo » de la langue d Europe la plus avancée dans son développement poétique.
Cependant il reste à étudier le plus célèbre des poèmes par quoi Chaucer s'est révélé le disciple de Boccace. Il y a ici lieu d'insister davantage, car ce poème constitue l'œuvre maîtresse de Chaucer, les Contes de Canterbury
114 TROILLS ET CRISEDE
mis à part. Encore est-il si distinct de ces Con/es qu'ils le dépassent en renommée sans effacer en rien ses mérites particuliers.
Le poème en question est Troïlus et Crisède en partie traduit, en partie adapté du Filostrato de Boccace.
Le Filostrato est un incontestable chef-d'œuvre. Il est le plus beau des poèmes où Boccace a mis la volupté de son séjour à Naples et les jeunes ardeurs de son amour pour cette Maria d'Aquino, fille naturelle du roi Robert, qu'il célébra sous le nom de la Fiammetta. Ce fut la Béatrice terrestre, la Laure sensuelle qu'il fallait au futur auteur du Décaméron. Vraie femme, non idéalisée, dont Boccace a fait ressortir en des histoires diverses le charme, la beauté, le caprice et l'inconstance. Réaliste et romanesque à la fois, il a su dans le cadre d'un récit impersonnel, sous le revêtement d'une affabulation pseudohomérique, introduire la plus chaude étude des mouvements d'un cœur frappé par l'amour. De la légende il n'a conservé que quelques noms et quelques circonstances. Son Filostrato est l'un des plus poignants livres de passion envoûtante entre les aventures de Tristan et celles du Chevalier des Grieux.
Benoît de Sainte-More, trouvère anglo-normand de la cour d'Henri II, avait conté les gloires et les maux de Troïlus, fils de Priam, amoureux de Briséïda et trahi par elle. Dans sa fiction tirée des romans grecs de Dictys et de Darès, Briséïda est la fille du devin troyen Calcas. Calcas prévoyant la ruine de Troie s'est retiré parmi les Grecs et obtient d'Agamemnon que Briséïda restée dans Troie soit réclamée aux ennemis et lui soit rendue. Or Troïlus et Briséïda s'aimaient; la séparation leur déchire le cœur; ils se jurent fidélité avant de se quitter. Cependant Diomède chargé d'emmener la jeune fille ne perd pas un instant pour pousser sa pointe. A quelque temps de là, il est blessé dans un combat; Briséïda le soiarne puis lui donne son amour. Troïlus est tué traîtreuse-
TROILUS ET CRISÈDE 115
meut par Achille après avoir exhalé son mépris ironique de la perfide. Les caractères sont déjà vivement dessinés par Benoît : cehii de Troïlus, fier chevalier nullement alangui, aux nerfs solides, qui une fois trahi se venge par de rudes railleries et de heaux coups d épée; celui de Diomède, l'amoureux qui a le mépris de la femme, fat, hardi, facilement vainqueur, sorte de don Juan primitif; Briséïda surtout, étude déjà fouillée, type de sensualité et d'inconstance féminines, gardant un air naïf dans ses aveux de fragilité et dans ses vains remords.
Cette histoire fut mise en latin à la fin du treizième siècle par le médecin sicilien Guido de Golonna dans son Historia Trojana où il résuma les détails concrets de Benoît et alourdit le récit d'une misogynie prolixe. C'est à la fois dans Benoît et dans cette prose latine que le trouva Boccace. Il le détacha de l'histoire troyenne où iï était incrusté et en fit un roman indépendant dans lequel il versa ses propres sentiments d'amoureux « terrassé par la passion » (filostrato). Ce n'est plus avec lui qu'un roman psychologique sans merveilleux, qu'un poème de senti-^ mentalité hrùlante ou langoureuse. Boccace y donne la première forte peinture de cette immoralité italienne, de ce tout à l'amour et à la volupté, qui s'oppose à la chasteté de Dante et au platonisme de Pétrarque, et qui deviendra, avec le déclin religieux, l'expression commune du génie italien, tel que le retrouvera et l'aimera près de cinq siècles plus tard noire Stendhal..
Boccace concentre l'intérêt. Il se contente d'esquisser Diomède. II peint son héroïne « Gressida » en traits nets, distincts mais rapides. C'est maintenant une jeune veuve moins grossière que la Briséïda de Benoît mais plus experte et plus corrompue, capable d'un simulacre de résistance mais non de remords sincère. Troïlo où il s'est mis lui-même est le personnage principal, voire absorbant. C'est un adolescent qui dédaignait l'amour et
IIG TROILUS ET CRISEDE
raillait les damoiseaux quand il vit Gressida. D'un coup il est vaincu, il est transformé. A dater de ce moment, la gloire des armes, le service de la patrie, ne sont plus rien pour lui. Toutes ses vertus cèdent à la passion. Il n'agit ni ne pense; il est aux mains d'une puissance irrésistible. C'est par l'amour seul qu il est beau et touchant; malgré ce qu'il y a en lui d'efféminé, il est si sincère et si entier dans sa ferveur qu'il nous met de son parti.
La création propre de Boccace est toutefois le personnage du jeune Pandaro, cousin de Gressida. Ce Pandaro est l'agent dévoué des amours de Troïlo et de sa cousine. Il joue un rôle d'entremetteur mais avec noblesse et avec la pleine approbation de l'auteur. Ce qu'il en fait, c'est par zèle d'amitié. Il abonde en sagesse mondaine, en bon sens, en désintéressement. Il porte la morale du poème: qu'il ne peut y avoir que beauté et vertu au service de 1 amour.
L'atmosphère du livre est donc parfaitement immorale, mais aussi est-elle artistiquement une et harmonieuse. Tout y émane d'une disposition dominante de l'esprit et du cœur. On n'y respire que sensibilité et sensualité. Les scènes qui se détachent en relief sont celles du temple où pour la première fois se croisent les regards de Troïlo et de Gressida ; puis et surtout la merveilleuse scène oîi Troïlo exhale son désespoir après le départ de sa maîtresse en parcourant seul les lieux où ils s'aimèrent.
C'est sur ces données que Chaucer a édifié le premier grand poème d'amour en langue anglaise, celui qui n'aura de pendant que le jour où Shakespeare prendra à un autre Italien le thème de Roméo et Juliette. Ce qu'il a conservé, ce qu'il a modifié, et ce qu'il a ajouté du sien, sont également caractéristiques.
Il a gardé presque intactes les peintures de la passion. En d'autres termes, il n'a qu'assez peu modifié ce qui a trait à Troïlus, brave à la guerre et subjugué par l'amour. Sa nouveauté consiste surtout ici à renchérir sur
TliOILlS I:T ClîISKDE 117
la timidité du jeune hoiume [)ar un irrésistible j)en(liant H glisser vers la drôlerie. Pour Boccace c'était un amoureux contenu par les lois du code de galanterie, docile aux injonctions de secret absolu. Pour Chaucer c'est pendant longtemps un amoureux transi, qui aura des peurs et des pâmoisons aux instants décisifs et risquera de provoquer le sourire. Mais les deux grandes scènes qui permettent le mieux de l'évoquer, celle de la première rencontre dans le temple et celle de son désespoir après le départ de sa maîtresse, sont l'une imitée, l'autre littéralement traduite par Chaucer. Or il est indéniable que ce sont dans langlais comme dans l'italien les endroits de la plus forte et belle poésie. Qu'on lise en particulier dans Chaucer les stances 29 à 99 du cinquième livre et on ne pourra se tenir de reconnaître leur supériorité d allure, de chaleur et de pathétique sur le reste de l'œuvre ; elles sont à la fois l'essentiel de l'histoire et sa plus riche parure. La stance de Chaucer y coule d'un lïot rapide et large où se montre l'influence de l'ardent Italien sur l'Anglais au cours ordinairement plus grêle et plus lent.
!Mais Chaucer n'imite pas toujours. Il change et il ajoute. // Filostrnlo a 5700 vers. Troïlus et Crisèdc en a 8240. On a calculé que (Chaucer avait adopté 2600 vers et en avait modifié ou ajouté 5640.
Les changements sont dans l'ensemble déterminés par une différence de l'optique morale. Chaucer n'est certes pas prude ; il ne l'est guère })Ius que Rabelais. Rien ne le choque dans les fabliaux. Il n'a pas peur du mot pro- ))re, de la scène graveleuse. Mais il est gaulois, non italien. Il ne respire pas à l'aise dans l'air capiteux de Boccace. Les mœurs qu'il voit autour de lui sont plus grossières peut-être, mais moins voluptueuses que celles où Boccace vécut. Chaucer ne peut comprendre celle conception toute méridionale de la vie d'après laquelle l'araour est divinisé en même temps que la femme mé-
lis THOILIS ET CI5ISKDE
prisée. Il ne juge pas de la inèrae manière que Boccace les actions et les caractères. Il a donc fallu que chez lui la maîtresse et l'ami de Troïlus se transformassent. Chaucer relèvera celle-là aux dépens de celui-ci ; la première deviendra presque une victime, le second un personnage équivoque, entre infâme et comique.
Tout en lui conservant son état de veuve, Chaucer prête à l'héroïne, appelée par lui Grisède, une fraîcheur et une innocence qu'elle n'avait pas dans Boccace. Bien qu'elle se sente assez vite émue d'amour pour Troïlus, Crisède est vraiment vertueuse et capable de lutter contre son sentiment. Aussi Chaucer introduit-il au début des scènes délicates qui ne sont pas toutes de son invention, mais qu'il tire d'autres parties du Filostrato^ les renouvelant par l'emploi qu'il en fait. C'est par exemple la scène où Crisède, après les sollicitations de Pandarus qu'elle a écoutées avec décence, s'en va au jai'din jouer avec ses jeunes nièces et est induite en rêverie amoureuse par une romance passionnée que chante Antigone; puis vient la nuit, et, retirée seule dans sa chambre, elle retrouve l'amour dans les trilles d un rossignol qui sous sa fenêtre fait ramage au clair de lune dans les rameaux d'un cèdre ; elle sendort et rêve qu'un aigle aux plumes blanches lui plonge ses serres dans le sein et, sans la faire souffrir, lui arrache le cœur pour lui laisser le sien à la place. La pauvre femme est vraiment ballotée entre le devoir et l'amour, entre le souhait d'une vie chaste et l'attrait de la passion. Ce sont les ruses de Pandarus qui la feront tomber bien que sa tendresse croissante l'aveugle au point de les lui voiler. C'est la pitié pour Troïlus représenté comme se mourant pour elle qui détermine sa chute. Même dans la dernière partie du poème, lorsque Crisède aura trahi Troïlus pour Diomède, le poète s'efforcera d'atténuer sa faute ; il en souffre pour elle ; il n'y veut croire qu'à moitié ; il prête à la volage de touchants remords.
TROILUS ET ClîlSÈDE 119
Par malheur, plus Grisède est peinte modeste au début, moins explicable devient sa trahison. La coquette, facile et sensuelle, de Boccace, pouvait sans contradiction passer brusquement d'un amant à un autre. La Grisède de Ghaucer n'a pu le faire qu'en démentant, non des aiïectations de pudeur, mais sa vraie nature, cette fraîche innocence que le poète lui avait prêtée. Non seulement il n"a pas rendu sa perfidie vraisemblable, mais il a mis en la jeune veuve une candeur toute virginale. Le personnage est charmant et inconsistant.
Toutefois, étant donnée cette chaste Grisède, le rôle de Paridarus devenait nécessairement plus répugnant. Il ne s'agissait plus de se faire le complice d'une coquetterie prudente, mais de corrompre la vertu. Le personnage eût même été intolérable si Ghaucer n'avait masqué la vilenie derrière les ridicules.
Le Pandaro de Boccace était franc et décidé ; il allait droit au but. Il ne s'embarrassait pas de réflexions superflues ; son langage était incisif et moqueur. Ses discours à Troïlo et à Gressida étaient copieux mais il n'y avait pas un mot de perdu. Il s'en tenait aux arguments qui tireraient Troïlo de sa torpeur et lui insuffleraient la hardiesse nécessaire ; ou bien il faisait tomber par ses railleries et son aimable cynisme les faibles défenses de Gressida.
Le Pandarus de Ghaucer n'est plus le cousin, il est l'onde de la jeune veuve. Il conserve de son prototype l'ainilié ardente pour Troïlus, mais cette amitié, vu sa parenté avec Grisède, prend un mauvais relent. Ge n'est plus le jeune élégant expérimenté, avisé et sceptique ; c'est un homme qui n'est dénué, certes, ni d'expérience ni de perspicacité, mais familier, goguenard, tourné au bavard, grand diseur de proverbes et débiteur de sen- Iriiccs, par quoi il fait penser tantôt à Polonius, tantôt à Sancho Pança, tandis qu'il joue le rôle de Macette. Ghaucer s'est complu à donner tout au long ses dissertations, ses anecdotes, ses sentences enfilées, ses précau-
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lions oratoires, les sinuosités de son hypocrisie. Il a fait entrer dans ses propos tous les lieux communs de sagesse pratique dont sa propre mémoire était si riche. Maximes et développements, exemples et autorités, venus soit du Roman de la Rose, soit des Consolations de Boèce, s'y déversent intarissablement. Ce baAardage, s'il est un trait curieux de caractère, produit un ralentissement énorme de l'action. C'est à la prolixité de Pandarus que tient pour une très large part cette addition de deux ou trois mille vers faite par Chaucer au poème de Boccace ; voilà pour donner une idée de sa faconde. On ne peut tout de même sempêcher de se dire que Shakespeare fera tenir les amours de Troïlus et Cressida, Pandare compris (et quels personnages inoubliables !) en cinq cents vers.
Mais les longueurs de Pandarus ne sont pas son plus grand défaut — littérairement parlant. En même temps qu'il la fait parler avec intempérance, Chaucer a rassemblé sur lui des traits si divers et si disparates qu'on ne le voit pas avec netteté. Son Pandarus est intermédiaire entre le jeune chevalier de 1 amitié présenté par Boccace, parfait de zèle et de sagacité dans un rôle spécial, et le Pandare shakespearien, oncle dévoyé, type du proxénète bénévole, accouplant les jeunes gens par prurit sénilc, vieillard radoteur et obscène, qui cache à peine son jeu, qui chante une chanson de mauvais lieu pour lamusement de Paris et d'Hélène ; celui-ci agit moins par afîeclion pour Troilus que par amour du métier.
A mi-chemin entre les deux, le personnage de Chaucer est difficile à se représenter ; on le dirait A'olontiers invraisemblable et impossible, si le poète n'avait pas réussi malgré tout à lui donner vie. Il conserve trop de celui de Boccace pour ce que ce Chaucer lui a prêté en sus. Notez qu il demeure plutôt sympathique : cest encore l'ami fidèle qui compte pour rien la morale quand il s'agit de soulager un ami. Il répète mot pour mot beau-
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coup des propos de laulre et celle sagesse ingénieuse se concilie mal avec un bavardage aussi effréné. Tanlôl il apparaît net et judicieux, tantôt diffus et penchant vers la bouffonnerie. Quel âge a-t-il ? on ne sait au juste. Son litre d'oncle de Crisède tend à le vieillir, autant que sa prolixité. Mais, d'autre part, il nous est donné comme jeune ; il est lui-même sensible à l'amour ; il a beau faire le sage, il est tourmenté dans son lit par un beau malin de mai, se retourne sur sa couche, devient vert de désir. Auprès de Crisède, il est tanlôl un oncle cju'on traite avec égards, et qui débile force sermons discutables, tanlôl un gouailleur et un amuseur aux propos si drôles que Crisède éclate de rire et se lient les côtes. Il y a en lui trop pour la sympathie ou trop pour le ridicule. On n'arrive pas à le juger, ni à le voir. Ou plutôt on voit double: une silhouette déjeune homme caustique comme dans Boccace, une figure âgée et grimaçante, comme dans Shakespeare. Le Pandare de Chaucer fait loucher.
Indéfinissable comme il est, et même incohérent, si Ion essaie de grouper ses traits, ce Pandare n'en a pas moins tous les gestes et toutes les inflexions de voix d un être vraiment vivant. Il a aussi dans l'œuvre un rôle non douteux : il y est invariablement producteur par sa présence d'impressions et d'effets comiques. Voyons-le dans l'action et comment il y change l'ardente sensualité de Boccace en gaillardise, égayant de son voisinage même les scènes les plus chaudes. Son rôle pour préparer la nuit d'amour est des plus actifs et l'on dirait que le poète le félicite d'avoir si bien agencé le piège où se prend la pudique Crisède. Ici Chaucer s'écarte du Filostmio non pour inventer mais pour puiser ailleurs sa matière. Il la demande à ce fastidieux Filocolo où Boccace avait curieusement mêlé à l'histoire de Flore et Blanchefleur maint souvenir de ses propres amours (1). Par cet iiilerraé-
(1) La démonstration a été faite par .M. Karl Yoiing, Tlie Oii^'iii
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diaire il trouve plusieurs des machines voulues pour mettre dans les bras l'un de l'autre deux amants dont l'un est timide et l'autre innocente. Seulement Pandarus est là qui change la scène romanesque de Flore et Blanchefleur en un vrai fabliau. L'affairement de Pandarus enveloppe de drôlerie ce qui serait autrement une peinture de volupté sans mélange. Quelques emprunts qu'il ait contractés, Chaucer est cette fois parfaitement original par l'emploi qu'il en fait, et c'est l'endroit du Troilus où il a mis le plus de lui-même.
Pandarus a inAÙté Grisède et ses femmes à dîner, affirmant que Troilus est absent. Le ciel se rend complice de ses desseins ; la pluie et le tonnerre font rage ; il est impossible que Crisède songe à rentrer chez elle. Pandarus la couchera donc chez lui, dans une chambrette, tandis que ses suivantes dormiront dans la salle commune. Cependant Troilus est bel et bien caché dans une sorte de soupente, et voici qu'une trappe donnera accès à Pandarus, puis à l'amoureux, dans la chambre où dort Crisède. Avec quelle éloquence Pandarus d'abord seul décrit à Crisède l'arrivée soi-disant inopinée de Troilus, son état lamentable et désespéré: il est féru de jalousie, il se croit sacrifié à un rival ; il mourra si elle ne le réconforte. A force d'instances, Pandarus obtient qu'elle reçoive le jeune homme. Mais Troilus avec sa feinte jalousie provoque les pleurs de Crisède et, à voir pleurer son amante, lui-même s'évanouit. Il faut que Pandarus le ranime, le pousse sur le lit, lui fasse honte de sa faiblesse. Il ne quittera les jeunes gens qu'après s'être assuré que tout ira bien. Il est parti ; mais quelque chose de sa gauloiserie subsiste dans la chambre après sa disparition et fait encore un faible écho narquois aux transjiorts de la passion. C'est un léo-er tremblement d'humour autour d'une
and Dci'elopmeni oj tJie Story of Troilus and Cressida rchaiicer Society 1908).
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scène aussi ardente d'ailleurs que Boccacc lui-raème eut pu la peindre :
[Quand tous les deux furent couchés ensemble,
Parti Pandare et la chandelle éteinte],
Elle frémit comme feuille de tremble
En se sentant par Troilus étreinte ;
Mais celui-ci, tout remis de sa crainte,
Remei'ciait les sept propices dieux (1)
Qui l'ont conduit par telle angoisse aux cieux.
Lors Troilus l'enserrant dans ses bras
Lui dit : « Très chère, aussi vrai que Dieu m'aide !
Nous voici seuls, vous n'échapperez pas,
Or rendez-vous, il n'est d'autre remède. »
Et sur le champ lui repartit Crisède :
« Si je n'avais cédé avant ceci,
Mon très cher cœur, point ne serais ici. »
Ah ! l'on dit vrai que pour guérir sa fièvre Ou d'un grand mal pour calmer la malice, L'homme souvent doit porter à sa lèvre Breuvage amer. Le cœur n'a son délice Qu'ayant vidé plus d'un aigre calice ; Ce fut le cas, certe, en cette aventure. Où par douleur fut atteinte la cure.
Et du présent plus douce est la douceur
Pour les tourments qu'ils connurent naguère ;
De la détresse ils volent au bonheur
Dont ne savaient qu'il fût pareil sur terre.
Cela vaut mieux que d'être solitaire !
Au nom du Ciel, que chaque femme ait soin
D'agir de même à l'heure du besoin.
Sachant sa foi et son loyal dessein
Elle se livre à lui pour quoi qu'il veuille
Et tendrement le reçoit sur son sein
Où vous pensez quelle fête l'accueille.
Et comme autour d'un arbre un chèvrefeuille
Par maint repli s'enlace en l'embaumant.
Elle enveloppe en ses bras son amant.
Et tout ainsi qu'un rossignol s'effraie Et fait silence au début de ses chants, Oyant bouger quelque chose en la haie
(1) Les sept planètes qui se sont conjurées pour son bonheur.
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Ou dos pasteurs qui causent dans les champs. Puis, rassuré, lance à flots ses accents, — Crisède ainsi, lorsqu"eut cessé sa peur, A Troilus répandit tout son cœur.
Et comme cestui-là qui crut mourir
Déjà sentant sur lui l'arme brandie.
Et soudain voit la rescousse accourir.
Qui du trépas le ramène à la vie, —
En telle ivresse était l'âme ravie
De Troilus qui tient sa dame chère ;
Dieu ne nous fasse aucun Jour pire chère ! (1)
Dans ce duo passionné, si plein d ardeur sensuelle et de poésie, la drôlerie expire presque, perceptible seulement à deux ou trois vers glissés par le poète. Mais Pandarus n'est pas allé plus loin que la coulisse; sa réapparition le lendemain matin, quand Troilus adù quitter Crisède, ravive la note comique un moment assoupie.
Pandarus vint sitôt que le jour luit
Trouver Crisède, et, d'un ton de douceur :
« Il a tant plu, dit-il, toute la nuit,
Que je n'ai pu fermer l'œil, et j'ai jjeur
Que vous n'ayez mal dormi, mon cher cœur.
Oui, je crains fort après cette tempête
Que quelques-uns n'aient grand mal à la tête. »
Puis ajouta, s'approchant de la belle :
« Gomment va-t-on ce beau matin, ma nièce .' »
— « Si je vais mal, à vous le tort (dit-elle) ;
Rusé renard, Dieu vous donne détresse !
Avec votre parole tromperesse,
C'est vous la cause, oui da, de cette affaire.
Ceux qui vous voient ne vous connaissent guère. »
Elle enfouit sous les draps sa figure Qu'un feu de honte empourpra tout à coup, Mais il reprit, levant la couverture :
« Si j'ai la mort mérité pour ce coup, Prenez un glaive et me tranchez le cou. » Sur quoi son bras se mit à lui glisser Dessous la nuque et lui prit un baiser.
(1) Livre III. Stances 172-178.
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Passons ce qu'il n'importe point de dire. Xotre Seig-neur pardonna son trépas, — Elle de même, et lot se mit à rire Avec son oncle, — et fit bien, n'est-ce pas ? Plus ne pouvant rien changer en son cas... (1).
On le voit, Pandarus est Ihumour qui s'égaie et grimace auprès du sentiment. Sans lui la flamme serait plus absorbante ; sa manière goguenarde de tourner autour du -foyer, le reflet du feu sur cette face polissonne, la façon béate dont-il s'y chauffe les mains, — tout cela distrait du pathétique continu. A côté de ceux qui se livrent corps et âme à l'amour, apparaissent ceux qui y voient une simple amusette ou un dérivatif des humeurs. Chaucer n'est pas plus moral que Boccace, mais il est moins passionné.
Ce Pandarus est la vraie nouveauté de Chaucer. Au personnage ironique de Boccace il a substitué un personnage comique. Par lui la comédie s'est trouvée mêlée à la tragédie, la pénétrant et la réveillant. Il est curieux que, rais en présence d'un livre italien, Chaucer ait agi déjà à la manière d'un dramatiste anglais de la Renaissance. Il a fait ce que fera mainte et mainte fois Shakespeare. Il accepte et conserve à peu près intacts le tragique du thème et la beauté sentimentale des jeunes premiers. Puis il remanie, transforme ou crée de toutes pièces les rôles de caractère. Ainsi Shakespeare retracera fidèlement les amours de Roméo et de Juliette, mais innovera par le développement qu'il donne aux personnages de la nourrice ou du vieux Capulet, et par la création de Mercutio. Ou bien il reproduira les aventures amoureuses de Viola et d'Olivia et y ajoutera de son crû les bouffonneries de Malvolio, du Clown, de Sir Toi)y Belch et de Sir Andrew Aguecheek. Quelle que soit en effet la force des scènes tragiques ou sentimentales que présentent les dramatisles anglais, elles ne constituent que rarement leur
(1) Livre III. Stances 223-22G.
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apport le plus personnel. Le comique a été leur affaire spéciale. Il est vrai que l'élément d'humour ainsi introduit a pour conséquence de communiquer un air de vigoureuse réalité non seulement aux scènes où il figure, mais à Fœuvre entière où il aura fait passer de vivifiantes boufïées. Chaucer a instinctivement procédé plus de deux cents ans à l'avance comme fera le grand dramatiste national.
On voit assez que Chaucer ne s en est pas tenu à traduire Boccace. Dans un sens il serait permis de le regretter. Il s'en faut, certes, que ses innovations constituent purement un gain. Gomme dans tous les remaniements partiels d'une œuvre belle, l'harmonie du poème italien en a souffert. Chaucer a trop gardé pour ce qu il apportait de neuf . Il ne s'est pas suffisamment affranchi. Il a trop hésité entre limitation et l'indépendance. Avec tous ses grands mérites, son roman est disparate comme un tableau où le peintre aurait posé un ciel inquiet du pays de Kent sur une chaude végétation napolitaine. D un poème aux lignes pures, aux proportions justes, sans lacunes ni longueurs, il a fait un poème encombré, aux • mouvements ralentis, où abondentpiétinements et redites, et qu'on ne peut lire sans souffler. Il avait trouvé dans son modèle des personnages de franche venue, le rapport précis des caractères aux actes. Mis en face d'une œuvre en soi parfaite, il a cru pouvoir à la fois la conserver et l'agrandir. Auprès de la sûreté aisée de Boccace où se sentent la maîtrise et la race, son inexpérience a quelque chose de trouble encore, on dirait presque, si l'on osait, d'un peu barbare.
Mais mieuxvalaitcent fois une certaine infériorité dans la lutte qu'une soumission servile. !Mieux valait un livre aux défauts graves où se révélait une force originale, lintervention d'un esprit créateur. Les additions de Chaucer allaient au détriment de l'ensemble, mais elles étaient, prises en soi, pleines de caractère. Elles témoignaient
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d un dessein plus ample et plus complexe dont la part d'imitation subsistante était, il est vrai, trop grande pour qu'il se réalisât heureusement. Chaucer ne visait plus uniquement comme BocL-ace à exprimer la sentimentalité, il aspirait à refléter la vie. Dans l'atmosphère lourde et parfumée du boudoir où nous retenait Boceace il avait tàihé de faire entrer un air plus vif comme si une fenêtre s'était ouverte. Peu lui importait d'ailleurs si par cette ouverture pénétraient dans la chambre avec les souffles du dehors des refrains grivois montant de la rue. L'assainissement n'en serait pas moins assuré. C'est à quoi devait servir la vaste partie comique dont Pandarus est le centre. Mais le moyen qu employa Cliaucer étant surtout de faire pérorer Pandarus à perdre haleine, le résultat fut une drôlerie diluée à l'infini et à laquelle manque le lien d'un personnage nettement tracé dont le corps bien visible encadre le caractère et fasse concevoir la nature.
On ose à peine parler d'échec devant ce poème à tant d'égards admirable, d'une exécution si soignée, à quoi rien dans la littérature anglaise ne pouvait même de loin se comparer pour le style et le vers. Glorieux échec à coup sûr, mais tout de même réalisation gênée et imparfaite des aspirations d un homme de génie. Chaucer s'en devait rendre mieux compte que beaucoup de ses futurs critiques, puisqu'il passa de Troiluset Crisède aux Conim dp Canterbury et de Pandarus à la Bourgeoise de Bath. Au lieu de l'exercice d imitation oîi il ne jouissait que dune demi-liberté, il se mit en quête d'un sujet qui fut vraiment sien. Il chercha un moule où sa verve pût s'épancher à l'aise sans plus endommager le sérieux et le tragique. Il avait été à demi italien et à demi anglais dans son Troilus; il serait tout anglais dans son œuvre définitive. Le tem|)s était proche où il se saisirait d'un thème qui lui permît d Cxprimer sans contrainle avec ses observations propres sa nature vraie.