BIOGRAPHIE DU POÈTE
I. Vie de Chaucer. — II. Son caractère. — III. Relation de son œuvre avec l'histoire de son temps. — IV. Son patron Jean de Gand.
En octobre 138G, dans un procès entre deux seigneurs se disputant des armoiries, 1 un des témoins cpii déposèrent était désigné dans le curieux français des tribunaux d'Angleterre comme « Geffray Ghaucere, Esquier, del agc de xl ans et plus, armeez par (depuis) xxvii ans. » C'est là le renseignement le plus précis cju'on possède sur la date de naissance du poète, et encore la valeur en est-elle diminuée par l'extrême inexactitude avec laquelle l'âge d'autres témoins fut noté dans le même document. Il en résulte toutefois un accord entre ses biographes récents, combinant cette indication avec les faits connus de sa vie, pour fixer sa naissance aux alentours de l'année 1340, plutôt un peu avant qu'après cette date. Cela fait de lui un homme de la génération de Froissard et du poète Eustache Deschamps, un contemporain du roi de France Charles Y et des enfants du roi d'Angleterre Edouard III, particulièrement de ce Jean de Gand, duc de Lancastre, son grand patron, dont les dates de vie et de mort coïncident de très près avec les siennes.
Il est probable qu'il naquit à Londres, dans Thamel Street, rue de la Cité qui longe la Tamise et où soi |)ère avait un entrepôt de vins. Rien de caractéristique îi'est su de ses ascendants. Le plus significatif est leur nom. Chaucer est le français cliaussier, par quoi il faut ■entendre fabricant de chausses ou de chaussures. Ce ■surnom devenu patronymique révèle vraisemblablement aine origine française du côté paternel. Ajoutez que le .grand-père du poète portait le prénom français de Roî)ert et que le prénom de Geoffroy ou Geffrey donné au poète lui-même avait été introduit et popularisé en An- .gleterre par la dynastie angevine où il est fréquent.
Les Ghaucers n'étaient d'ailleurs plus chaussicrs au 'quatorzième siècle. Depuis deux générations au moins îls appartenaient à la florissante corporation des « vintaiers » ou négociants en vin de la Cité. En 1310 le grandpère de Geoffroy, Robert, avait été fait percepteur pour le port de Londres des nouveaux droits sur le vin concé- >dés par les marchands dAquitaine. Quant au père, John, il semble avoir été un « vintner » prospère et bien ■en cour. Le 12 juin 1338 il obtenait un arrêt le protégeant contre toute poursuite en son absence, avant de traverser la mer à la suite d'Edouard III qui ^^artait |>our une campagne en Flandre. En 1348 il était chargé de suppléer le « butlcr » ou bouteiller royal du port de Southampton. Il devait mourir en 1366. On sait qu'il eut pour femme une Agnès, consanguine d'un certain Harao •âe Compton, laquelle se remaria avec la précipitation <ie la Bourgeoise de Batli, presque aussitôt que veuve. Mais il n'est pas sûr qu'il n'ait contracté qu un mariage, xi\ que cette Agnès soit la mère du poète.
Dans l'entrepôt paternel ce devait être un curieux va «et vient de marchands, de matelots, de taverniers et de «lients de toute sorte. Ses premières observations d'en- $ant reviendront plus tard au poète, l'aidant à portraiîurer sur le vif les métiers divers de la Cité. Quand il
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écrira ses Contes, il y aura remontée de sa bourgeoisie primitive par dessus trente ans de vie courtisanesque. Tel détail prend du piquant pour qui songe à ses origines. Il fait preuve de notions très exactes sur les coupages qui se pratiquaient malgré la menace du pilori pour les délinquants ; il dit les fumées dangereuses pour la cervelle que dégagent les vins blancs de Lépé, près de Cadix, mêlés aux vins de Bordeaux ou de la Rochelle. Ce qu'il vit et entendit alors ne fut pas tout perdu.
Mais de son éducation proprement dite il ne reste au- I une trace. On ne sait en quelle école il fit ses premières Ltudes. Son nom ne figure non plus sur les registres d'aucun des collèges d'Oxford ni de Cambridge, bien que la légende se soit obstinée à le représenter comme ayant fréquenté l'une ou l'autre de ces Universités, voire même les deux tour à tour. Toutefois, en dépit de ce mutisme des registres, la tentation reste grande de le ratta- ' lier à elles. C'est d'abord la plus simple façon d'expliquer son savoir et ses lectures en cette époque où les livres étaient si rares et si peu répandus. Lorsqu'il voudra personnifier plus tard l'amour de la science, le personnage qu'il imaginera, ayant « au chevet de son lit vingt livres vêtus de rouge ou de noir, sur Aristote et sa philosophie », ce sera un Clerc d'Oxford, auquel d'autre l»art il semble attribuer, comme nous le verrons, un des incidents les plus mémorables de sa propre vie. Et puis, ' omme il paraît connaître de près la vie des étudiants moins sérieux ! Quelle vivante peinture des lieux et des mœurs dans son Conte du Meunier qui^nous présente le gracieux Nicolas, si versé en astrologie et si bon joueur de psaltérion, nous fait voir en détail sa chambrette ornée de fleurs chez le charpentier d'Oxford où il prend pension et nous initie à ses amours avec la fringante Alison ! Quel réalisme encore dans la présentation de ces deux clercs originaires de Northumbrie, avec leur parler dialectal et leur accent lourd, qui, dans le Conte de lin-
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tendant amnvent députés par l'économe de leur Collège, Soler-Hall, pour surveiller la mouture du meunier retors de Trompington, « non loin de Cambridge, où passe un ruisseau dessous un pont, et sur ce ruisseau se dresse un moulin, et c'est vérité vraie que je vous dis. » Que Chauccr ait à quelque moment vu de près la vie grave ou gaillarde des Universités, ne fait guère de doute ; on est même enclin à croire que cette vie fut un temps la sienne. Toutefois la Cour le prit de si bonne heure qu'on trouve malaisément place dans son existence pour un séjour préalable à Oxford ou à Cambridge.
Il n'avait guère plus de dix-sept ans en eiîet qu'il était déjà au service du duc de Clarence, troisième fils d'Edouard m. Dans les fragments d'un vieux livre de raison de la femme du duc, on voit qu'il fut fourni, en avril 1357, au prix de sept shillings (1), un costume complet à « Galfridus Chaucer » : un paltock ou manteau court, un haut-de-chausses rouge et noir et des chaussures. C'est là un costume de page, et il est manifeste que dès ce moment l'adolescent avait commencé sa carrière courtoise. Relations de son père avec la Cour, attrait de deux yeux éveillés dan-s un visage encore enfantin, précocité d'intelligence, charme de cjuelques premiers vers d'amour et de galanterie, — on est libre d'imaginer les raisons pour lesquelles le fils du « vintner » se trouva transplanté dans une demeure princière. Il est probable qu'il s'est signalé très tôt comme poète et rien n'empêche de prendre à la lettre les mots de son ami Gower qui le représente comme le disciple et le clerc de Vénus, ayant dans la fleur de sa jeunesse empli tout le pavs de ses ditiés et joyeux chants en l'honneur de la déesse.
Aussi lorsque le page se mue en soldat et, en novembre 1359, s'en va faire campagne en France, soit dans
(1) Pour obtenir la valGur actuelle, il faut multiplier par 10 selon les uns, par 15 selon les autres. 7 shillings d'alors feraient donc aujourd'hui entre 90 et 130 francs.
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la suite du duc de Glarcnce, soit dans celle du roi luimême, est-il tentant de le voir très semblable au jeune écuyer-poète qu'il a peint dans son Pèlerinage, « avec ses boucles frisées comme si on les avait mises en papillotes,... tout brodé comme une prairie de fleurs rouges et blanches, chantant et Autant tout le long du jour, habile à faire des chansons et à les écrire ». Tous les deux n'avaient-ils pas alors vingt ans d'âge, n'étaient-ils pas « frais comme le mois de mai?» L un et l'autre ne chevauchèrent-ils pas pareillement à travers l'Artois et la Picardie ? Et pourquoi, comme l'Ecuyer, Chaucer n'aurail-il pas fait prouesse lui aussi pour obtenir les grâces de sa dame ? Tenons compte de ce qu'il entre de convention et de réminiscences littéraires dans le portrait de l'Ecuyer; — plusieurs de ses traits viennent de Guillaume de Lorris (1) et, à travers Lorris, d'Ovide (2); — mais il €st significatif que Chaucer soit seul à lui attribuer le don de poésie. Les coïncidences sont telles qu'en peignant son Ecuyer, il est inimaginable que le poète n'ait pas fait un retour sur lui-même.
La campagne à vrai dire ne fut pas glorieuse. Le roi de France Jean le Bon, vaincu à Poitiers et prisonnier à Londres, avait pour se libérer consenti l'abandon à Edouard 111 de toutes les possessions des Plantagenets. Son fils, le dauphin Charles, ayant rejeté ce traité, Edouard envahissait la France pour le contraindre par la force à en exécuter les clauses. Mais la ville de Reims lui barra le passage, et c'est en vain que les Anglais lassiégèreiit pendant sept semaines. I^e récit de Froissard, tout en faisant ressortir quelques prouesses individuelles des Anglais, ne dissimule pas l'échec de l'expédition. Tout ce qu'on sait des aventures du poète, c'est qu il était d'un détachement qui poussa jusqu'à Retiers (Rethel), et
(1) Roman de la Rose, v. 2185-2221, Edit. Fr. Michel. Lo i-ipproclicmcnt, qu» je sache, n'a pas été signalé. (2^ De Arte Amandi, lib. I, v. 595.
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qu'au cours d'une équipée il fut fait prisonnier. Il demeura captif jusqu'au l''' mars 1360 où le roi paya seize livres sterling pour sa rançon. De ce que, vers le même temps, le roi déboursait des sommes égales et même supérieures pour recouvrer quelque cheval de guerre, certains en ont conclu qu'il tenait en mince estime le jeune poète soldat. Mais en réalité la somme inscrite, même si elle constituait la totalité de la rançon, était considérable, ferait aujourd'hui de quatre à six mille francs, et témoigne au contraire que les services de Chaucer étaient fort appréciés.
Nulle parole de mauvaise humeur ne se rencontrera dans l'œuvre de Chaucer à l'adresse des ennemis qui l'avaient capturé. Qui sait si son esprit souple et ouvert ne tourna pas tout simplement la mésaventure en aubaine, et s'il n'en profita pas pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature française ? Par une curieuse coïncidence, le vieux poète Guillaume de Machaut, alors en pleine renommée, était sans doute enfermé dans Reims assiégé par les Anglais, et y « nourrissait » dans le culte des vers, un adolescent destiné à rendre fameux le nom d'Eustache Deschamps (1). Sans pouvoir affirmer que Chaucer ait rencontré l'un ou l'autre, on se complaît à imaginer le jeune prisonnier anglais mis dès ce moment en contact avec celui qui fut son premier maître littéraire, et avec cet autre qui sera son émule et son louangeur. Pourquoi, en tout cas, la première connaissance qu'eut Chaucer des vers de Machaut ne dateraitelle point de cette proximité momentanée ?
Chaucer rentra-t-il en Angleterre avec son roi à la paix de Brétigny, ouprolongea-t-ilson séjour en France? Ou [bien, sa vocation de lettré maintenant décidée, se serait-il alors fixé quelque temps dans une des Universités de son pays? Il y a ici un trou dans sa biographie;
(1) G. de Machaut. Poésies lyriques, éditées par V, Chiclimaref, 1909, Tol. I, p. XLIX.
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nulle trace de lui ne se rencontre entre 13G0 el 13G6. Eit cette dernière année où il perdit son père et où se remaria aussitôt la veuve, il semble qu'il se soit lui-mènic marié, carmention commence à être faite d'une certaine Philippa Chaucer « una doraicellarum camerae Philippae Rcginae », et le nom de cette dame d'honneur sera désormais sans, cesse associé au sien. Philippa est attachée tour à tour à la reine, puis, après la mort de celle-ci en 1369, à la maison du duc de Lancastre. Si l'on admet l'hypothèse trèsplausible qui l'identifie avec Philippa Roet (ou Rouet)^ fille de messire Payne Roet, du Hainaut, on a du même coup l'explication de la faveur dont elle jouit auprès de la reine sa compatriote et ensuite auprès des Lancastres Car sa sœur Catherine, veuve de Sir Hugh Swynford, entrée chez Jean de Gand comme gouvernante de ses enfants, y devint vers 1371, peut-être avant, la maîtresse^ puis en 1396, la troisième femme du duc.
Le mariage de Chaucer ne paraît pas, à en juger par les réflexions sans nombre c[u il fait sur les misères de la vie matrimoniale en général et par cjuelqucs allusionsdirectes à la sienne, lui avoir procuré un bonheur sans nuage. Il s'est plaint de la voix sans douceur qui le lirait chaque matin du lit en lui criant : « Réveille-toi ! » Cen'est pas seulement par ses somnolences matinales, il faut le dire, mais encore par ses mœurs libres et ses vers galants, que le poète put indisposer une compagne dont on entrevoit l'humeur acrimonieuse. En réalité on ne sait rien d'elle. Sa sœur même, malgré l'éclat de sa vie, et bien qu'elle dut faire souche de rois (le roi Henri VII, i premier des Tudors, descend délie par son fils Jean de Beaufort), est indistincte pour nous ; tel chroniqueur la traite d'aventurière tandis que Froissart ladésigne aimablement comme « une dame qui sçavoit moult de toutes honneurs. » Toujours est-il que, veuf après 1387, Chaucer jurera à son ami Bukton qu'on ne l'y reprendrait plus. Mais il n'est guère douteux que son mariage n'ait
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singulièrement servi ses intérêts et contribué à sa fortune. Il n'est pas plus tôt marié que les faveurs pleuvent sur lui, sous forme de pensions, de titres, de dons, puis de missions, d'emplois rémunérateurs, ou même de sinécures. Pendant les vingt années de son mariage, sa prospérité mondaine restera ininterrompue.
Au mois de janvier 1367, le roi lui allouait sa vie durant un traitement annuel de vingt marcs (qui feraient de quatre à six mille francs aujourd'hui), et le désignait comme « dilectus valettus noster ». De valet de chambre, il devient un ou deux ans après, écuyer de moindre degré, armiger ou sciiiife/\ et la charge c|ui lui incombe, telle que la décrit un vieux manuscrit, est bien celle qui convenait à un poète. Les devoirs des trente-sept écuyers alors attachés à la maison du roi consistaient « à se rendre, hiver et été, les après-midi et les soirs, dans les chambres des seigneurs de la Cour pour y tenir honnête compagnie au mieux de leurs talents, devisant des chroniques des rois, flùtant ou h'arpant, chantant des lais ou des chants guerriers, et conversant avec les étrangers jusqu'à l'heure où il était séant de partir ».
Avec son imagination facile et sa mémoire ornée de lectures, Chaucer devait admirablement convenir à un pareil emploi. Nul doute que ses dons de conteur et de poète ne fussent dès lors très prisés. La duchesse Blanche de Lancastre lui demandait de traduire pour elle la Prière à Notre-Dame de Guillaume de Deguileville. Chaucer le lit en beaux vers. Mais il était surtout le clerc de Vénus, le poète de l'amour humain. C'est dans cette période qu'il dut composer la plupart de ces « ballades, virelais et rondeaux », aujourd'hui perdus, dont, selon le mot de Gower, « il emplit le pays de toutes parts. » Chaucer suivait en cela les nouveautés lyriques de Mâchant, de même qu'il s'inspirait de ses dits pour pleurer la bonne duchesse Blanche quand la peste l'emporta en 1369. A ce temps aussi se rattache, selon toute vraisem-
blance, sa Iraduclion fameuse du Roman de la Rose. L'influence littéraire qui s'exerce sur lui est alors exclusivement française.
Sa vie ne resta toutefois pas longtemps sédentaire. En la même année 1369, il obtenait des avances d'argent pour s'équiper en vue d'une expédition militaire en France, nouvelle campagne entreprise par les Anglais pour reconquérir les vastes possessions dont les avait peu à peu dépouillés la sagace politique de Charles V aidée par l'épée de Duguesclin. Mais ce qui est de plus d'intérêt que sa participation inconnue à cette guerre inefficace, c'est cju'en 1370 il commença une série de misions diplomatiques ; on compte jusqu à six missions de ce genre qui lui furent confiées en huit années et qui l'envoyèrent en France, en Flandre et jusqu'en Italie.
Ses missions italiennes surtout, méritent de retenir l'attention. La première, marque une date mémorable dans sa carrière poétique. Le 12 novembre 1372, l'écuyer Chaucer est nommé, avec un certain James Provan et un citoyen de Gênes, Jean de Mari, d'une commission chargée de traiter avec le duc et les marchands génois, en vue du choix d'un port anglais où ceux-ci pourraient former un établissement commercial. Chaucer visita Florence et Gênes, et il se peut qu'il soit resté en Italie neuf ou dix mois. De ce séjour qui devait, comme on le verra plus loin, tant enrichir sa poésie, on ne sait officiellement rien de plus. II est toutefois présumable qu'en faisant dire au Clerc d'Oxford, dans ses Contes, cju'il avait appris son histoire de Grisélidis à Padoue de Pétrarque luimême, Chaucer commémorait une aventure personnelle. En 1373, en eiïet, Pétrarque vieillissant avait justement ([uiité Arque pour Padoue, et c'est alors, sa correspondance en témoigne, qu'il s'employait à mettre en prose latine, et lisait à des amis, le dernier des contes du Bécaincron, celui de Grisélidis. La rencontre probable des deux hommes symbolise le premier contact littéraire de
rAngleterre et de l'Italie; c'est le premier rayon de la Renaissance éclairant une imagination anglaise. Revoir l'Italie dut être le vœu de Chaucer rentré dans son pays.
11 y retourna quatre ans plus tard comme négociateur quand il fut question d'une sorte d'alliance militaire avec le duc de Milan, BernardoVisconti et le fameux condottiere anglais, le redoutable aguto, Sir John Hawkwood. Les détails de la négociation sont inconnus, mais l'objet en était de chercher aide pour l'expédition en France que tentait alors Jean de Gand et dans laquelle il assiégeait infructueusement Saint-Malo. C'est ainsi que, de mai à septembre 1378, Chaucer adjoint à Sir Edward Berkeley séjourna de nouveau en Italie, la Lombardie étant cette fois le but de son voyage.
Si les missions de Chaucer en France sont de moindre signification littéraire, elles offrent peut-être, vu l'importance des questions débattues, des indices plus marqués encore de la faveur dont il jouissait. En février
1377, il était l'un des négociateurs chargés d'élaborer à Montreuil-sur-Mer un traité de paix avec la France, et c'est à cette occasion que son nom figure dans la Chronique de Froissard : .« Environ carême prenant, se fit un secret traité entre les deux rois pour leur partie, à être à INIontreuil-sur-Mer. Si furent envoyés à Calais, de par les Anglais, messire Guichard d'Angle, Richard Stury et Jeffrois Cauc/iiés. » Moins d'un an après, en janvier
1378, Edouard III étant mort, lepoète était d'une mission nouvelle chargée de traiter du mariage de Richard II devenu roi avec la fille de Charles Y. Ni dans l'un ni dans l'autre cas les négociations ne purent aboutir.
On a conservé la minute des sommes parfois considérables qui furent octroyées au poète dans ces diverses circonstances, mais il avait ' entre temps obtenu des récompenses plus durables pour ses services « in secretis negotiis domini régis ». L'année 1374 fut particulièrement bonne pour lui ; tandis que le duc de Lancastre lui
allouait sur ses propres fonds une pension de dix livres sterling pour services rendus par lui et par sa femme, d'autre part le roi lui-même, qui venait de lui octroyer un pitcher de vin par jour, le pourvoyait d'une fonction fixe et rémunératrice. Chaucer était en juin nommé contrôleur des droits et subsides sur les laines, les peaux et les vins pour le port de Londres. Sa tâche, il est vrai, était lourde. Elle consistait à rédiger de sa main les registres de son emploi et à être continuellement présent, sauf quand le service du roi l'appelait ailleurs. La charge avait en revanche ses aubaines et Chaucer se voyait presque aussitôt "attribuer le montant d'une amende de vingt mille francs payée par un certain J. Kent qui avait expédié de la laine à Dordrecht sans acquitter les droits. Bien que les « affaires secrètes » du souverain dussent encore, comme on l'a vu, l'appeler souvent au dehors pendant les quatre années qui suivirent sa nomination de contrôleur, il n'en était pas moins rattaché désormais par un lien étroit à la Cité de Londres. Il rentrait homme fait dans le milieu où il était né. Il s'installait la même année 1374 dans une maison située sur la porte fortifiée d'Aldgate dont la municipalité de Londres lui accordait le loyer à vie. C'est là sans doute qu'il écrivit sa traduction de la Consolation de Boèce, qu'après ses voyages d'Italie il composa son grand poème de Troïlus et Crisùde; là aussi qu il rédigea son allégorie inachevée de la Maison de Renommée où il se représente, après ses heures pénibles de bureau, rentrant tout droit chez lui pour se plonger dans ses chers livres.
(]hoyé par Edouard III qui lui accordait encore en 1375 deux avantageuses tutelles d'orphelins, Chaucer n'eut à souffrir ni de la sénilité luxurieuse de ce roi, ni de sa mort le 21 juin 1377, ni des premières années si troubles de la minorité de Richard II, ni des pestes, ni de la terrible révolte des paysans de 1381. Sa })rospérité n'en fut pas atteinte, non plus que, semble-t-il, son égalité d'âme.
Le vieux roi mort, il ne tarda pas, aidé sans doute par le duc de Laucastre alors tout puissant, à s assurer les faveurs de sonpetit-Iils. Le poète était souple et avisé. Il lit sa cour à Richard II en allégorisantdans son Parlement des Oiseaux, les fiançailles du roi adolescent avec Anne de Bohême, fille de l'Empereur Charles IV. C'était en 1381. Chaucer s insinuait ainsi d'avance dans les bonnes grâces de la nouvelle reine. Est-ce en récompense qu'il obtenait en mai 1382, en sus de sa première charge, la place de contrôleur des « Petty Customs » du port de Londres, vraie sinécure, car il lui était permis de s'y faire suppléer ? La reine Anne, célèbre pour avoir propagé en Angleterre les modes du continent, souliers à lapoulaine, hauts chapeaux à cornes pointues, longues robes traînantes, combinait avec ce goût du luxe excentrique celui de la poésie sentimentale. Elle admirait les vers de Chaucer pour ce qu'ils avaient de tendre, et les réprouvait pour toute la satire à l'adresse des femmes que le disciple de Jean de ]Meung et de Boccace avait admise dans son Roman de la Rose et dans son poème de Troïlus et Crisède. C'est sans doute en l'an 1385 qu'elle invitait le poète à expier ses péchés en écrivant une « Légende des saintes de Cupidon ». Chaucer se mettait à l'œuvre sur le champ et encadrait sa Légende, dite des Femmes exemplaires, dans un joli prologue où, à labri de l'allégorie, il s épanchait en éloges de la reine et insinuait en douceur au jeune roi d'utiles conseils de sagesse et de clémence. Il est permis de croire que la reine reconnaissante fut pour quelque chose dans la précieuse faveur qu'obtenait le poète le 17 février 1385 : il était autorisé à se faire désormais suppléer dans sa fonction principale de contrôleur des laines, peaux et vins. Chaucer soupirait ardemment après un pareil loisir et le moment où il l'obtint dut être l'un des plus heureux de sa vie. Un honneur nouveau suivit de près cette grâce : en 138G il était élu Chevalier du comté, c'est-à-dire rej^résentant au Parlement, pour le
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pays do Kent. II sicg-ca en celle qualité à ^^'eslnlinster du l*"" octobre au 1" novembre.
Mais ce mois qui marque l'apogée de sa carrière publique en marque aussi le déclin. Le Parlement où il siégea agit en effet avec rigueur contre le parti du duc de Lancastre à qui le roi âgé de vingt ans fut mis en demeure d ôter tout pouvoir. Un conseil de régence de onze membres fut nommé, avec l'autre oncle de Richard, l'ennemi ])olitique du duc de Lancastre, Gloucester, à sa tête. Impuissant en Angleterre, Lancastre partit pour guerroyer en Portugal et en son absence ses partisans et clients furent durement traités. En décembre 1380 Chaucer perdait coup sur coup ses deux charges de contrôleur des douanes. Il ne conservait plus des bienfaits royaux que sa pension et celle de sa femme, et cette dernière, sans doute en raison de la mort de Philippa, lui manqua dès Tannée suivante. A court d'argent, le poète devra on 1388, emprunter sur sa pension et même en transférer le titre à un créancier pressant. Ses ressources se trouvèrent alors réduites à la rente de dix livres sterling que le duc de Lancastre lui servait depuis
On ne sait si c'est avant ou après la perte de ses fonctions que Chaucer conçut l'idée première et commença la rédaction des Contes de Canterbury. Les critiques s'accordent à les lui faire entreprendre soit en 1385, soit en 1386. Mais il est peu douteux que 1 éloignemont momentané de la vie publique où il fut contraint tourna au profit du vaste poème qui progressa rapidement au cours do ces années de loisir forcé. Chaucer avait en octobre 138(5 quitté son logement de la porte d'Aldgate, et on conjecture qu il s installa dès lors à la campagne, à Greenwich. sur la route des pèlerins qui vont de Londres à Canterbury, et où la preuve existe qu il vivait sept ans plus tard. Toutefois cette retraite pénurieuse n'était nullement de son choix. Ses revers privés lui faisaient suivre
anxieusement les événements de la Cour et lui ouvraient les yeux sur les maux du pays dont il ne semble guère s'être inquiété jusque-là. Comme beaucoup, il espérait fort du jour où Richard enfin majeur se débarrasserait de la lourde tutelle de Gloucester et prendrait en mains propres le pouvoir. C'est le 3 mai 1389 que Richard s'y décida soudain. Chaucer l'y encourageait, ou l'en félicitait (on ne sait au juste), dans une ballade non datée où il attribuait les malheurs de l'Angleterre au manque de stabilité. Dans l'Envoi il faisait directement appela Richard : « Tire le glaive du châtiment, crains Dieu, exécute la loi, aime la vérité et la vertu, et remarie ton peuple avec la stabilité (i). »
Richard II devait pendant quelques années réaliser les espérances mises en lui. Personnellement le poète vit d'abord la fortune lui sourire de nouveau. Gloucester était écarté; le duc de Lancastre rentrait en Angleterre, et dès le mois de juillet Chaucer obtenait la surintendance de quelques-uns des bâtiments du roi, ^avec le droit de se faire suppléer dans cette charge. Comme pour compléter l'étrange bigarrure des emplois qu'il tint dans sa vie, il devait encore être nommé en 1391, par le comte de Mardi, forestier de son domaine de North Petherton, dans le comté de Somerset. Mais la « stabilité » était, hélas ! la chose dont l'Angleterre devait le plus manquer sous le règne de Richard II. Chaucer ressentit dans sa carrière privée les effets du caprice ou du gaspillage royal. Dans l'été de 1391 il perdait sans cause connue sa surintendance des bâtiments et retombait dans la gêne. Il faisait solliciter le roi par son ami le poète Scogan et obtenait bien le 28 février 1394, une pension annuelle de vingt livres sterling, mais les finances étaient dans un état lamentable et la pension ne fut pas payée régulièrement. On voit le poète obligé sans cesse d'emprunter au Trésor, et parfois
(1) Lak of Stedfastness»
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des sommes insignifiantes. Sa détresse va croissant. En 1398, il est assigné jusqu'à deux fois par une certaine Isabella Buckholt pour une dette de quatorze livres sterling, et par deux fois il ne comparaît pas. On ne chercha pas à le poursuivre. II est vrai que le prudent poète s'était procuré du roi des lettres de protection contre ses créanciers, par quoi s'explique le placide « non est inventus » du shériff. Sur ces entrefaites meurt son grand patron, Jean de Gand, qui était tombé en disgrâce. Chaucer est sans ressources. Mais l'usurpation du trône par le fils de Jean de Gand, Henri de Lancastre, en octobre 1399, le sauve. Il fait tenir au nouveau souverain « une plainte sur sa bourse vide », où il conjure « le conquérant de l'Albion de Brut, vrai roi par lignage et par libre élection, ... d'ouïr sa supplique ». Henri IV répond en lui assurant une pension de vingt-six livres sterling en sus de celle de vingt livres que lui avait jadis octroyée Edouard III. Le vieillard loue alors une maison sise dans le jardin de la chapelle Sainte-Marie, près de l'abbaye de Westminster. Mais il n'a le temps de jouir ni de ses revenus, ni de sa nouvelle demeure. Il s'éteint le 25 octobre 1400 et est enterré dans la grande Abbaye voisine, inaugurant « le coin des poètes » dans ce Panthéon national.
A vrai dire, ce rapide résumé des quatorze dernières années de Chaucer, uniquement fondé sur les documents officiels oij sont enregistrées ses vicissitudes pécuniaires, risque d'assombrir bien au delà de la réalité cette période de sa vie. Sa plus grande œuvre, et la plus joyeuse, fut écrite alors, et le contentement d'avoir enfin trouvé son vrai génie, le comique franc de mainte histoire où il épancha sa verve, le consolèrent sans doute de bien des déboires. Les vers sont un grand réconfort, et puis Chaucer avait assurément un fond riche de philosophie pratique. Jusque dans les pièces où il crie misère, il trouve une plaisanterie qui rassure; jusque dans celles où il déclare
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que son esprit désabusé de la terre ne se tourne plus que vers le ciel, il enfile des images populaires et des dictons savoureux, où Ton reconnaît que toute jovialité nest pas défunte en lui.
D'ailleurs il ne semble pas qu'il ait vieilli solitaire. Sa femme était morte mais il lui restait des enfants, quoiqu'on ne sache au juste ni leur nombre ni leur identité : peut être ce Thomas Ghaucer qui fera belle carrière sous les Lancastres et mourra comblé de biens et d'honneurs en 1434; à coup sûr ce « petit fils Louis » âgé de onze ans en 1391, quand Ghaucer écrivait pour son instruction astronomique son traité sur V Astrolabe. Et puis, si Ghaucer avait moins d'amis à la Gour, il était entouré d'admirateurs et de disciples littéraires qui le traitaient en maître et en père. Seul le « moral John Gower », vu son âge et la masse imposante de ses œuvres, frayait avec Ghaucer en égal, dans une amitié troublée par quelques désaccords littéraires et peut-être quelque jalousie, ^lais Henri Scogan, John Glanvowe, Thomas Usk, auteur du Testament d'Amour, saluaient respectueusement le poète vieillissant. Lydgate et Occleve, ces jeunes hommes qui seront appelés à recueillir' de leur mieux son héritage poétique, l'approchaient avec piété et préludaient sans doute déjà par des témoignages de révérence à tant de vers d'admiration dont ils encenseront bientôt sa mémoire. John Shirley se tenait aux écoutes, recueillant ces renseignements sur l'œuvre du poète dont il enrichira au siècle suivant la copie qu'il en fit. Dès ce moment il était entendu que Ghaucer était « le clerc de Vénus » (Gower), « le noble poète philosophique de l'Angleterre,... passant tous les autres en excellence de noble et viril langage... » (Thomas Usk). Sa renommée avait même cessé d'clre insulaire. Elle avait gagné cette même France à l'imitation docile de laquelle il avait écrit ses premiers vers. A une date incertaine, mais probablement vers 1386, Eustache Deschamps, bien cju'il ne connut en Ghaucer que le
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« grand Iranslalcur » du Roman de la Rose, lui adressait une ballade pompeuse où il célébrait celui qui avait «enluminé de poésie le règne d'Enéas », entendez la Grande Bretagne. Il est bon de songer à ces tributs, non les plus touchants, ni les plus enthousiastes, mais les premiers en date, qui réchaulîèrent les'derniers ans, souvent pénurieux et probablement maladifs, du poète.
On aimerait, avant de passer dune si sèche Ijiographie à l'œuvre, fixer les traits de sa physionomie et de son caractère. Avec les rares et arides documents cjui nous sont parvenus, on ne peut malheureusement que risquer quelques pauvres conjectures.
Des faits connus il appert qu'il mena une vie active et diverse, tour à tour page, écuyer, diplomate, fonctionnaire (et de quelle variété de fonctions : douane, voierie, bâtiments, garde des forêts !). Il fut mêlé aux gens de guerre, aux bourgeois et commerçants de la Cité; il eut aiïaire aux étrangers de Flandre, de France et d'Italie. Il semble qu'il se soit montré habile négociateur, à voir les missions réitérées qu'on lui confia. Bon courtisan aussi, car le seul mérite de ses vers expliquerait difficilement la faveur durable en somme dont il jouit à la Cour. Sa bonne fortune fera l'envie de son disciple Lydgate dans un temps plus déshérité : celui-ci s'extasiera sur le prudent Chaucer à qui la libéralité des seigneurs avait pi'ocuré « une vertueuse suffisance, égale à ses désirs ». La prudence, ou, si l'on préfère, le tact, dut être pour quelque chose dans cette prospérité, en elîet. Chaucer sut se concilier et garder toute sa vie la protection, on dirait presque l'amitié, de Jean de Gand. Il sut se faire apprécier et même aimer du vieux roi Edouard NI. Lo capricieux Richard II lui accorda un patronage aussi soutenu fju'il en était capal»le, et cependant rusiirpalcur
Henri IV le prit à gré dès son avènemenl. Les femmes, naturellement partiales pour le poète de l'amour, paraissent lui avoir été particulièrement tutélaires. On entrevoit dans la duchesse Blanche de Lancastre et dans la reine Anne de Bohême les intermédiaires de plus d'une des grâces qui lui furent octroyées.
Il est à croire que pour réussir dans sa carrière courtoise, Chaucer avait l'avantage de n'être j)as gêné par des scrupules excessifs. Dans les cours dissolues où s'écoula presque toute sa vie, il s'accommoda sans peine à l'atmosphère ambiante de galanterie. On ne saurait affirmer si c'était sérieusement ou par convention poétique, à la manière de Machaut, que lui-même poussait sa pointe, oublieux de sa femme, vers quelque belle insensible. Et sans doute on ne peut rien induire de cet énigmatique document qui nous montre une certaine Cecilia Ghampaigne, le 1^'' mai 1380, retirant une plainte déposée contre Chaucer « de raptu meo ». Il est inutile de conjecturer un de ces outrages qui se jugent à huis-clos. Fréquents étaient alors les i-apts de mineurs pour s'assurer l'administration de leurs biens ou pour les amener à quelque mariage désiré. Mais sûrement Chaucer était prêt selon l'heure à célébrer l'amour A'ertueux ou l'autre, un jour écrivant une prière à la Vierge pour la bonne duchesse Blanche de Lancastre ; un autre jour, pour complaire au duc, à célébrer quelque adultère princier qui faisait scandale. Que sa Complainte de Mars ait pour thème l'adultère n'est pas douteux, non plus que la sympathie toute donnée dans ce poème à'Mars et à Vénus aux dépens de Vulcain. Mais une tradition plausible rapportée par Shirley, ordinairement bien informé, précise les faits. Le poème aurait été écrit « sur le commandement du renommé et excellent Prince, Monseigneur le duc de Jean de Lancastre ». Quant aux complices, ce seraient la duchesse d'York et le comte de Huntingdon. Or la duchesse était la belle-sœur et Huntingdon devait devenir
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le gendre de Jean de Gand. Le poème ainsi inlcrprété implique un parfait cynisme de la part de Gand et une extrême coni[)laisance ou désinvolture morale de la part du poète. On a déjà vu avec quelle aisance Chaucer pouvait aussi, sur un signe de la reine Anne, passer du Ro~ man de la Rose ou des perfidies de Crisède à une Légende en l'honneur des femmes fidèles et à la confusion des séducteurs volages. En somme, il y eut souvent dans le sujet et le ton de ses poésies successives une adro'te adaptation aux goûts régnants. Il était prompt à pécher el prompt à se frapper la poitrine. Son dessein élail de plaire, non d'édifier.
Il n'a d'ailleurs jamais prétendu à un rôle plus relevé. Il n'y a pas chez lui la plus petite trace de pharisianisme. C'était un bon vivant, qui, longtemps com])Ié de pensions et de postes lucratifs, menait une vie large et un peu imprévoyante. Une s'en cache pas et nous avoue tout le premier que « son abstinence était petite ». Beaucoup de ses poèmes sont pourtant d'une dévotion qui paraît chaude et sincère. Pareille discordance se rencontre assez souvent pour qu'on n'en soit pas autrement surpris. Mais du reste bien fin qui dosera les sentiments religieux de Chaucer, lesquels changèrent selon les années,, peut-être selon les heures du jour. Il y avait des moments de la journée où il plaisantait les Frères mendiants, où il priait avec ferveur, et de préférence la Vierge ^larie,^ où il risquait un scepticisme atteignant jusqu'aux Evangiles, où il se sentait écœuré du monde et regardait ver» le ciel. Il est probable qu'il fut en somme un libre esprit selon son siècle, vivant sans contrainte mais non sans remords, longtemps attardé dans le sentier des primevères, puis s'acheminant par une vieillesse contrite vers la fin pieuse dont témoignent ses disciples.
Pour entrevoir un peu mieux ses traits, il faut recourir a ces quelques louches personnelles qu'il a dispersées dans ses vers. Encore doit-on se garder de prendre à la
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lettre des révélations qui sont tantôt suspectes de convention littéraire, tantôt enveloppées d'humour. D'abord il est à noter qu'il ne commence à se présenter à nous que dans son âge mùr. Nous n'avons aucun indice certain de ce qu'il fut dans sa jeunesse. Lorsqu'en 1393 il écrit à son ami Scogan, il plaisante sa tête chenue et sa taille arrondie qui lui assurent, vraiment, beaux succès en amour ! Quelques années plus tôt, cjuand il approchait de la cinquantaine, il se faisait interpeller sans aucun respect par le guide des pèlerins, l'aubergiste maître Henri Bailli, qui se niocpiait à la fois de sa corpulence et de sa mine taciturne. L'aubergiste cherche un nouveau conteur :
Pour la première fois il s'aperçut De ma présence et dit : « Quel homme es-tu .' Ça ! de quel lièvre as-tu perdu la piste, Que vas fichant sur terre cet œil triste ?
Lève les yeux gaîment, approche-toi.
Vous, faites place à ce tant joyeux drille. Il est de taille aussi bien j^ris que moi, Joli poujjon pour le bras d'une fille Qui serait svclte et menue et gentille. Il a tout l'air d'un homme dans la lune, Car à personne il ne dit chose aucune. «
Maître Henri Bailli le juge ainsi du premier regard malpropre à l'amour. Mais ce cjui le frappe et nous surprend, c'est que le poète avait une mine distraite, un air absorbé doii il n y avait en apparence aucune drôlerie à espérer. Quand il lui donne enfin la parole, l'aubergiste exprime par l'ironie son inquiétude : « Allons! apprètons-nous à entendre une plaisante histoire, à en juger par sa mine ». Le créateur de la Femme de Bath aurait donc eu dans la vie courante quelque ressemblance avec notre ^Molière qui inclinait au silence et à la mélancolie.
Ailleurs Ghaucer a insisté sur son mutisme et son
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goût de la solitude. Il a dit que quand il sortait de son liureau de la douane, ses comptes finis, il s'en retournait LU hâte chez lui, sans causer avec personne ni s'enquérir di' ses plus proches voisins, et là s'enfermait avec ses livres, au point quon leùt pu prendre pour un ermite. La lecture, dit-il ailleurs, est sa passion; il aime et révère les livres, nos seuls témoins des choses d'autrefois. Il ne s arrache à eux que les jours chômés et surtout au mois de mai quand renaissent les fleurs. L'amour de la campagne s'empare alors de tout son cœur , et il reste seul des heures entières, étendu sur le gazon, à contempler la marguerite qui s'entrouvre au matin et se referme au couchant.
^ oilà un solitaire qui ne semble pas pouvoir faire un avec le poète de cour adroit et complaisant. Est-ce ce même homme aux yeux distraits, aux goûts méditatifs, à l'humeur si peu communicative, c{ui fit si bien son chemin parmi les grands ? Il est toutefois, dans ces endroits de son œuvre où il parle de lui, un trait constant qui aiderait assez à faire comprendre son succès mondain. Il fut de ceux qui tournent leur esprit contre eux-mêmes et devancent le dédain ou la raillerie en se représentant tout petits, insignifiants, voire même légèrement ridicules. Il est si discret dans ses prétentions, si modeste et effacé, qu'il ne porte ombrage à personne. Il faut quelque pénétration pour percer à jour cette modestie et voir la malice qui s'y cache et qui tantôt atteint son interlocuteur, tantôt l'orgueil humain en général. Ceux qui ne distinguent pas plus loin que son humilité lui en savent gré et se sentent surtout enclins à patroner cet être naïf et inoiïensif. Les autres, plus sagaces, jouissent de la fine plaisanterie et sont désarmés par son charme. Toujours est-il que Chaucer n"a cessé de se peindre de cette manière qui n'était pas toute nouvelle, dont on trouverait maint exemple chez son maître Ma- «liaut et chez la plupart des trouvères, et qui découle
<i'un temps où le diseur pacifique, homme de peu, devaii se propitier de rudes et hautains patrons. Il importait d( se diminuer soi-même autant qu'on les grandissait. Chau- -cer se montre lent d'esprit, long à comprendre, facile à effrayer, ayant petite ambition desavoir et de puissance. Tout naturellement il figure parmi les amoureux maltraités, éconduits, on serait tenté de dire parmi les amou- Teux transis. S'il s'attache à Cupidon, il est repoussé dédaigneusement ; s'il ne sert pas le dieu damour, c'est •qu'il est trop vieux et trop gros. Il ne sait rien de l'amour que par ses livres, et c'est sans le connaître en personne qu'il le chante. Négligé lui-même par le dieu, il n'est bon qu'à plaider la cause d'amants plus heureux. S'il fut anarié, il a été vraiment trop mis à mal pour qu'on l'y reprenne. Ecrit-il un poème, c'est sur ordre et comme/ pénitence. D'ailleurs il n'est qu'un mince poète et le sait bien ; d'autres ont fait la moisson et rentré le grain ; il ne peut que glaner à leur suite. Ainsi va Chaucer se raillant d'un bout à l'autre de sa poésie et ce qui fut d'abord une altitude traditionnelle peut-être, semble être devenu à la longue partie de sa nature.
De ses défauts? il s'est chargé de parler lui-même, et -abondamment. C'est à d'autres que lui qu'il faut demander un aperçu de ses vertus, car il en eut. Grandes furent son indulgence et sa bonté. Si ses disciples Occleve et Lydgate exaltent le poète, ils ont aussi, dans la copieuse ;banalité de leurs vers, trouvé pour pleurer 1 homme des accents émus auxquels on ne se trompe pas. Leur admiration pour lui n'était pas prosternement lointain et officiel. Une réelle affection reliait les élèves « au maître cher et père révérend ». Il est touchant de voir comme Occleve se représente écolier à la tête dure d'un maître ■excellent : « Mon cher maître. Dieu absolve son âme ! mon père Chaucer eût bien voulu m'enseigner mais j'étais -sot et n'apprenais que peu ou rien ». Lydgate nous le montre correcteur bénin des vers qui lui étaient sou-
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mis : « Celui qui était la loi du bien dire, mon maître Chaucer, n'a jamais de sa vie découragé aucun poète; trouvait-il en nos vers mainte tache, il ne rechignait ni ne grommelait devant chaque défaut, ni ne s' en agitait jusqu'à troubler son repos... Il jugeait toujours au mieux, tolérant patiemment dans sa courtoisie mainte chose gauchement imaginée. » Quelque malice assaisonnait ces entretiens. Si les disciples exprimaient le regret que la Légende des Femmes Exemplaires fût inachevée, Chaucer leur disait (on devine sa réponse à travers les explications de Lydgate) qu'il eût bien voulu découvrir dixneuf dames excellentes en bonté et en beauté, « mais malgré son labeur et sa besogne, c'avait été au delà des forces de son esprit d'en trouver un aussi grand nombre dans le monde entier ».
Lydgate gardait en mémoire la douce malice. Occleve ne se souvenait que de la bonté ; peu à peu Chaucer se transfigura dans son esprit en un philosophe plein de toute sagesse, en un pieux poète, presque un saint. C'est sous cette impression que douze ans après la mort de son maître, il faisait enluminer en marge de son Gouvernail des Princes, le seul portrait authentique que nous ayons de Chaucer (1). L'image du maître était, disait-il, restée en lui toute fraîche et vivante et il la voulait fixer pour ceux qui l'auraient oubliée. C'est un vieillard grave et vénérable qui s'olïre à nos yeux; cest Chaucer vers le terme de ses jours, dans la courte période de piété par laquelle il semble qu'il ait fini ; le Chaucer qui composa la ballade de Vérité et qui compila le Sermon du curé. Il est debout en capuchon et robe noirs, un chapelet dans sa main gauche, son étui à ])lume pendu à sa poitrine. Le bras droit tendu, l'index en avant, on dirait qu'il enseigne. Les cheveux, la moustache et deux touffes de barbe encadrent de blanc un visage dont la tristesse lasse est ce qui frappe d'abord,
(1) C'est le poitrail que nous reproduisons en tète de ce livre.
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puis un air de timidité et de bonhomie, et, tout de même (ce n'est pâs une imagination née du souvenir de ses vers), dans l'œil voilé, dans le pli un peu souffreteux de la lèvre, je ne sais quel reste de malice à demi éteinte.
Avouons-le, en rassemblant ces indices épars du caractère de l'homme, on juxtapose des contraires, presque des inconciliables. Il y a si peu de choses précises qu'on désespère de démêler entre ces multiples Chaucers — le courtisan, le poète, le philosophe, le pieux, le profane, rhal)ile, le gauche, le vénérable, — quel il fut en vérité. Mais d'abord il faut tenir compte que plus d'une disparate tient à ce qu'il nous est présenté à de.s heures disjointes de sa vie. Et puis, pour qui considère l'ensemble de son œuvre, il a})paraît que ces contradictions furent probablement l'homme même, car cette œuvre qui après tout repose sur sa nature, est justement faite de ces mêmes antithèses. L'originalité maîtresse de ses Con/es n'a-t-elle pas consisté à faire alterner la poésie et le réalisme, le sérieux et le jovial, comme sans doute ils alternèrent dans sa vie et dans son caractère ?
Au moment de quitter sa biographie, il est une dernière question qui se pose, car la réponse pourra jeter un peu de jour de plus sur sa j^hysiononiie. Il s'agit de savoir ce que l'histoire de son temj^s devait laisser de traces dans son œuvre. Les événements parmi lesquels il vécut paraissant à distance assez divers et tragiques pour quoxi s'attende à les trouver copieusement commémorés dans les vers du poète.
Les soixante années de la vie de Chaucer, de 1340 à 1400, recouvrent deux périodes de l'histoire d Angleterre de longueur àpcuprès égale, mais qui apparaissent aussi
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tranchées que le blanc et le noir. Toute sa jeunesse fut témoin d'une suite ininterrompue de victoires et de conquêtes, en même temps que dune exaltation du patriotisme dont il n'y avait pas encore eu d exemple en son pays. Il est né en quelque sorte au son des cloches qui carillonnaient la victoire navale de lEcluse. Parmi ses jeux enfantins il ouït conter Grécy et Nevil's Cross, la France et l'Ecosse, les deux grandes ennemies de l'Angleterre, mises ensemble sous les pieds du puissant Edouard III. Il était un adolescent à la veille de prendre lui-même les armes quand eut lieu le triomphe du Prince Xoir à Poitiers, et pendant de longues années il put voir la somptueuse captivité à Londres du vaincu de cette bataille, le roi Jean le Bon. Toutes ces guerres dont les vicissitudes emplissent la chronique de Froissard et oii la valeur et la discipline martiale rendirent si prestigieux le nom des Anglais, se déroulèrent tandis qu il s'acheminait vers la maturité.
Mais rapidement, à dater de 1369, le tableau change. Le redoutable Edouard 111 nest plus qu un moiuirque sénilc, luxurieux esclave de la l'apace Alice Ferrers. Son héritier présomptif, le grand et farouche ca[)itaine qu était le Prince Xoir, lui-même malade, s achemine vers une tombe prématurée. En huit ans, de la rupture du traité de Brétigny à la trêve de Bruges (1309-1378), la l''rance prestjue entière se dégage du joug. La perte si rapide de si brillantes conquêtes fait a})paraître aux yeux la vanité des exploits qui ont précédé. Cependant Edouard III meurt en 1377, et après lui c'est pire encore. Ses lils survivants se disputent la tutelle de l'enfant de douze ans qui porte la couronne. Le désordre et les exartions sont tels qu'une formidable révolte, analogue à noire jacquerie, moins bestiale mais d'autant plus dangereuse, se déchaîne contre les gouvernants, met en péril toute seigneurie, t^ïute propriété, et, sendjle-l-il, toute civilisation. Mn même temps un véritable schisme
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religieux déchire le pays où la prédication des LoJlards • ébranle la discipline de l'Eglise sans avoir d'ores et déjà la force d'y substituer une organisation nouvelle. Paralysée, l'Angleterre, tout à l'heure maîtresse de la mer et d'une partie du continent, voit maintenant ses côtes assaillies et son territoire insulté par des descentes. Quand le jeune Richard II en 1389 prend en sa propre main le pouvoir, le mal paraît pendant quelques années enrayé, mais finalementil renaît et s'aggrave. Capricieux, prodigue, tyrannique, Richard ruine son royaume et soulève peu à peu contre lui toute la nation. Enfin les dilapidations et les hontes atteignent un tel degré que le sentiment du loyalisme s'abolit: le roi légitime est déposé et, peu après, mis à mort. La couronne passe à son cousin, Henri de Lancastrc, qui devient Henri IV, lequel saura par sa ferme politique guérir les plaies du royaume déchiré. Mais Chaucer descend dans sa tombe aussitôt après son avènement, sans avoir pu voir de son règne plus que le crime dont il est issu.
De ces vicissitudes Chaucer n'a pas seulement été le témoin. Il a joué dans les événements militaires et diplomatiques de son temps un rôle, modeste sans doute, mais actif. Il a été attaché de près à quelques-uns de ceux qui faisaient alors l'histoire. Ses intérêts de fortune comme ses sympathies d'homme, l'ont obligé à tenir les yeux ouverts sur la politique. Les documents trop rares que des enquêteurs persévérants ont recueillis sur sa vie nous montrent jusqu'à l'évidence combien son histoire personnelle se mêle à celle de son pays et de ceux qui dirigèrent ses destinées. Or, quand on passe de la biographie du poète à l'étude de son œuvre, ce qui frappe d'abord c'est le peu que celle-ci renferme d'allusions aux événements auxquels il a assisté ou pris part. Chaucer a sûrement vu de très près ce qui nous semble à distance être l'histoire même de son époque. Mais, chose singulière, à peine en a-t-il fait mention. Non seulement elle
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est absente de ses vers romanesques, mais elle l'est encore de ceux qui sont empreints du réalisme le plus vif.
Tout d'abord il n'a pas un vers de patriotisme, et c'est chose surprenante dans un temps où ce sentiment s'éveillait avec force dans l'àrae anglaise, tour à tour exalté par les victoires et approfondi par les malheurs. Il se traduisait par un mélange de forfanterie et d'injures pour les ennemis d'Ecosse et de France dans les chants guerriers de Laurence Minot, écrits lorsque Chaucer était dans sa prime jeunesse. Ce Tyrtée allitérant avait célébré véhémentement et presque un à un les triomphes d'Edouard III. Pour lui Français et Ecossais étaient des êtres odieux et ridicules, fcoutc perfidie ou couardise. Il les assommait de ses pesants sarcasmes. Ses vers robustement rythmés et rimes couraient de bouche en bouche. Rien, absolument rien de pareil dans Chaucer. Il ne devait cependant pas lui être inutile pour se mettre bien en cour de chanter lui aussi le roi victorieux. Mais non ; sa seule allusion aux champs de bataille de la grande guerre nationale est un vers sur le jeune écuyer du pèlerinage qui « avait pris part à quelques chevauchées en Flandre, en Artois et en Picardie, et s'y était bien comporté, vu son jeune âge, dans l'espoir de gagner les bonnes grâces de sa dame ». Auprès de cet Ecuyer on aperçoit bien le Yeoman, son serviteur, décrit comme un parfait archer, mais sans qu'un mot soit dit de son rôle dans les combats fameux où s'illuslrèrent les archers d'Angleterre. En ce qui est de la Fi-anrc particulièrement, il est remarquable que jamais Chaucer n'en parle comme d'un pays en lutte avec le sien. Il n'a pour elle que des mots qui témoignent de sa filiation poétique; il en aime et traduit ou imite les écrivains et ne se fait pas faute à l'occasion de déclarer tout haut sa dette. Les guerres le retiennent peu, cl, s'il nous représente un guerrier de son temps, il le fait se battre 1res loin, dans des pays d'Orient, soit parce que les noms de ces ré-
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gions ont quelque chose de plus étrange et excitant pour l'imagination, soit parce c{u il préfère au capitaine national un preux dénationalisé, moins anglais que chrétien. C'est le cas du Chevalier de ses Contes. Celui-ci est un émule de Jean de Bohême ou de Pierre de Lusignan. Rares sont les contrées connues qu'il n'ait visitées. Il semble avoir guerroyé depuis quarante ans déjà quand Chaucer nous le présente, mais nous ne voyons pas nettement cjuil ait paru à Crécy ni à Poitiers. L'abstention de Chaucer est d'autant plus significative que la poésie de France devenait dans le même temps agressive; c'est entre deux cris de colère contre les Anglais que Deschamps lui adressait sa ballade élogieuse.
Chaucer ne s'est guère jîlus attaché à dire les revers et les maux intestins de sa patrie que ses gloires. Des grandes pestes qui de son vivant la désolèrent, il ne parle qu'incidemment et sans gravité : le médecin qui figure parmi ses pèlerins s'est, dit-il, enrichi au cours de l'une d elles ; dans le conte du Pardonneur, il est simplement dit que Mort a tué des milliers de gens au cours de la dernière épidémie, et encore la scène est-elle mise en Flandre. Mais aucun indice même bref de ce puissant tableau de la pestilence que Boccace a peint à l'entrée de son Décaméron ; ni même de ce compte-rendu rimé que ]\Iachaut a fait d'une peste d'alors dans son Jugement du Roi de Navarre.
La révolte des paysans ne l'a pas inspiré davantage. Sans jDarler du trop différent Langland, le poète Gower, son ami et rival, a consacré tout un poème latin à allégoriser cette farouche émeute et y a exprimé l'épouvante qu'il en avait ressentie. Chaucer se contente d'une allusion badine à Jack Straw et à sa bande, et aux cris stridents qu'ils poussaient cjuand ils voulaient occire quelque Flamand. Simple comparaison destinée à nous faire comprendre le tumulte d une basse-cour où gens et bêtes courent sus à un larron de renard.
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Cependant si 1 on rassemble et examine les rares traits d'actualité que renferme son œuvre, el si en même temps on prend garde aux sujets dont, à notre surprise, il s'est abstenu, on sent grandir en soi la conviction que silences et allusions pourraient bien avoir été quelque peu déterminés par le souci de complaire à son protecteur Jean de Gand, duc de Lancastre. Il y avait parlie liée entre le grand seigneur et le poète son client. Il est d'ailleurs impossible de démêler dans quelle mesure l'atlitude du poète tenait au désir de faire sa cour ou exprimait les sentiments sincères d'un partisan convaincu d'avance. De toute façon, on sent obscurément que s'il était possible de fixer la politique du duc et d'évoquer sa physionomie, du même coup on comprendrait mieux Chaucer dont la fortune alla de tout temps s'élevant et s'abaissant avec celle de son patron.
Malheureusement Jean de Gand demeure une énigme. Ses actes sont copieusement connus, mais l'interprétation en prête sans cesse à conteste. Malgré de très consciencieuses recherches, son plus récent biographe, M. Armitage Smith, ne parvient pas à le pénétrer. Troj) de désaccord a existé dès l'origine sur son caractère. Selon le chroniqueur qu'on lit, il apparaît comme un grand prince vaillant et sage ou comme un traître ténébreux. D'une part on voit s'ébaucher la figure d'un très noble seigneur, porte-parole de la haute raison et du patriotisme ardent, qui aboutit au personnage shakespearien du drame de Richard II ; c'est en la bouche de Jean de Gand que Shakespeare mettra sa plus ample tirade patriotique ; c'est à lui qu'il fera céléin-er en des métaphores prodiguées l'Angleterre : « cet autre Eden, ce demiparadis, cette forteresse bàlie par la nature pour ellexacme, celte heureuse nourrice d hommes, ce pelil uni-