‹ Geoffroy ChaucerChapitre 21 sur 60 · SOURCES ET ÉLÉMENTS · texte numérisé non relu

SOURCES ET ÉLÉMENTS

I. Origine et conception de l'œuvre. — II. Le réalisme de Cliaiicer. Chaucer historien. — • III. Limites de son impartialité. L'art et la satire. — IV. Sources de ses Contes.

Jusqu'ici Chaucer, quoicju il cherche son inspiration en France ou en Italie, ou plutôt parce qu'il est l'élève trop docile de l'étranger, demeure intéressant surtout pour les Anglais. Il est digne d'admiration pour avoir civilisé poétiquement sa patrie, mais sa force s'est presc{ue toute employée à traduire ou adapter. D'œuvre vraiment neuve, qui enrichit la pensée ou l'imagination d'un lecteur de nos trouvères et des poètes italiens, il n'en a pas encore produit. Ni par les sujets, ni par la manière de les présenter, il n'a encore notablement modifié la littérature européenne. C'est le jour oîi il choisit un sujet anglais qu'il devient un poète fait pour tous les pays. Il le devient parce que du même coup il dégage de la servitude sa vraie nature. Sentant ses forces suffisantes, il se fonde sur l'observation. Il dira ce qu'il a vu ; il exprimera directement sa vision personnelle de la vie et des hommes.

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Cest une date considérable dans 1 histoire générale de la poésie que celle où il conçut l'idée première de ses Contes de Canterbury . On voudrait connaître cette date avec précision mais surtout savoir comment cette conception lui vint, brusquement ou par quels degrés. Malgré les dons divers qu'il avait déjà manifestés, l'apparition du chef-d'œuvre garde un air à moitié miraculeux. Il y a de l'inattendu dans sa production sur le tard. Presque tous les éléments qui vont le constituer étaient déjà en sa possession, mais épars et espacés, enfouis sous une convention si épaisse qu elle pouvait bien paraître définitive. Aussi est-il surprenant qu'il soit venu. Il aurait si bien pu ne pas être ! D'une conception vraiment originale Cliaucer n'avait jamais encore donné l'indice. Rien ne permettait de croire qu'il en eût la puissance, ni même l'idée. Moins encore était-il vraisemblable que l'allégoriste et le romancier qu'il était se muerait subitement en un réaliste décidé. Il était en somme, à prendre le mot au sens large « le grand translateur » célébré par Eustache Descliamps. Son rôle était celui d interprète entre le continent et sa patrie. Comment espérer (jue, la cinquantaine approchant, il se révélerait soudain maître à son tour, dune part peintre de la société anglaise, de l'autre créateur d'une œuvre qui distancerait de loin, en ce quatorzième siècle finissant, la poésie contemporaine de France, et môme, à certains égards, celle d Italie ?

Cependant, pour qui observe avec attention la marche suivie jusqu'en 1385 par le poète, notant la tendance, le progrès, et aussi les défaillances de ses pas, la production des Contes de Canterbury cesse de sembler aussi merveilleuse. Peu s'en faut qu'on n'y voie au conlraire l'aboutissement naturel, presque incvilabh-, de tout son passé. Il suffit pour cela de se pénétrer de la pensée que Chaucer avait déjà en lui, avant qu'il les composât, le génie qui devait éclater dans ses Contes. Et alors ses œuvres antérieures apparaissent comme les formes suc-

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cessives que sa poésie a traversées, toujours un peu gênée et contrainte, avant de se satisfaire. Il n'est pas de- Tenu observateur à quarante-cinq ans ; il avait déjà beau- ■coup vu et retenu, mais il n'avait jamais encore, disciple trop modeste, trouvé dans ses modèles un moule où couler ses observations. Il avait certes, d'ores et déjà, cette riche diversité de nature, curieuse à la fois du beau et -du laid, faite de poésie et de prose, de piété et de scepticisme, de grâce et d'humour ; mais pour loger cette complexité il n'avait rencontré que des genres littéraires destinés à isoler l'un ou l'autre de ces aspects. Il avait été retenu dans l'allégorie ou dans la narration lyrique alors que son génie le poussait irrésistiblement vers le récit dramatique et réaliste, tramé de comique et de sentiment.

Qu'il ait eu à ce moment de sa vie conscience d'un désaccord entre son œuvre accomplie et sa nature, entre ses modèles et lui, on n'en peut guère douter. Peu de poètes ont été doués au même degré d'équilibre, de finesse, d'esprit critique. Il était fort capable de juger ce •qu'il avait fait, d'en apercevoir nettement les limites et les défauts. Or il. n'avait encore mené à bien que deux poèmes considérables : l'un était une simple traduction du Roman de la Rose ; l'autre cette adaptation du Filosirato où, en s'efforçant de mettre du sien, il avait introduit des disparates dans un ensemble primitivement harmonieux. Deux autres poèmes importants avaient été commencés par lui sans qu'il pût ou daignât poursuivre l'entreprise jusqu'à la conclusion. Par deux fois, dans la Maison de Renommée et la Légende des Femmes Exemplaires, il avait senti si promptement l'incompatibilité de son génie naturel avec ses sujets, qu'il avait lâché pied avant de gagner le terme. Dans le premier, tenté par la grande allégorie, il avait essayé de dire selon la formule régnante la vanité des jugements humains et les caprices de la arloire. Il avait débuté avec verve, sur un vaste

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plan, pour s'arrêter à mi-chemin, découragé sans doule par ce que les machines de l'œuvre avaient de factice, de contraire à ses instincts de présentation libre et vivante. Il y avait donné à entendre, sous forme badine, que la haute région raréfiée des abstractions et des rêves ne lui était pas respirable et que les courses en plein ciel n'étaient point son fait. Il s'était, en effet, rapproché de terre dans sa Légende où il disait les souffrances des amoureuses délaissées. Mais une autre lassitude lui était alors venue, celle de la monotonie inhérente au parti pris ; il s'était vite rassasié de ces tableaux similaires où toutes les femmes étaient peintes lidèles et martyres, les hommes volages et félons, et où, s'il lui arrivait de s'égayer un instant, sa malice profane détonait comme un accès de fou rire dans un temple. Décidément il lui fallait pour se satisfaire écrire un poème qui ne fût ni une traduction, ni une adaptation, qui ne fût pas non plus une allégorie, ni, certes, une idéalisation à outrance, une suite de tableaux monochromes. Il avait à découvrir un thème qui lui permit de faire tourner devant les yeux les aspects changeants et contradictoires de la vie réelle.

Devait-il pour cela faire litière de tout ce qu'il avait pu jusque-là, sans le rendre public, traduire ou iiuaginer ? Parmi les œuvres de courte haleine que contenaient ses coffres, il en était plusieurs qui pouvaient, prises à part, lui paraître bien étroites, étant l'émanation chacune de quelque heure exclusive de sa vie, celle-ci écrite dans un jour de piété, celle-là de romanesque, cette autre de gauloiserie. Mais, s il était possible de les réunir, ne composeraient-elles pas un curieux enseiidjle dont la monotonie serait le moindre défaut ? Il y avait là une histoire de la patiente Grisélidis, qui était sans doute une exaltation quintessenciée de l'ai^négation féminine, d'un stiiliriienlalisme sans dé-failiancc, mais il y avait aussi (qui sait ?) un monologue de certaine «ommèrc de Bath qui en était

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bien la contre-partie comique la plus tranchante (1); tout le bien comme tout le mal qui peut-être dit de la femme tenait dans ces deux poèmes antithétiques. Dans les mêmes coffres Ghaucer trouvait encore pêle-mêle une pieuse homélie envers sur la vie de Sainte Cécile, un conte moral en prose sur les vertus de l'allégorique dame Prudence, épouse de Mellibée ; en regard de ces ouvrages édifiants qui doutera qu'il n'y eût déjà 1 ébauche de quelque fabliau salé ? Il avait aussi un beau roman de chevalerie sur la rivalité de Palamon etd'Arcite, tiré de la Théséïde de Boccace, et l'adaptation rimée d'une allégorie de Nicolas Trivet sur les épreuves de dame Constance, laquelle figurait le christianisme. Et quoi encore ? Nous pouvons plutôt conjecturer que donner précisément et complètement la liste des écrits qu'il avait dès 1385 achevés ou commencés. D'ailleurs il se sentait très capable d'ajouter presque indéfiniment à la série de ces compositions aux tons variés. S'il pouvait trouver le moyen de combiner ces contraires, il aurait atteint pour la première fois l'équilibre que réclamait son intelligence. Ainsi présenterait-il une vision mobile et contrastée, partant vraie, de Ja vie humaine. Combien serait neuf un recueil vaste associant de façon naturelle ces extrêmes, dans le sein complaisant duquel se placeraient sans effort le fabliau auprès du conte sentimental, le récit pieux à côté du roman chevaleresque, le sermon en face de la confession satirique ! Et comme cela s'accorderait

(1) Il est il peu près certain que ce monologue a constitué d'abord un poème indépendant des Contes. La preuve en est moins dans la mention isolée qu'eu fait Cliaucer dans l'Envoi à Bukton que dans la longueur même du monologue et la brusquerie avec laquelle il débute. D'autre part on a peine à admettre que Cliaucer ait pu, ses Contes une fois commencés, se mettre à écrire cette confession sans songer à l'y faire entrer. Elle leur serait donc antérieure. Des raisons diverses, quelques-unes péremptoires, que je ne puis exposer en détail ici, conduisent à croire que plus d'une des histoires insérées dans les Cowies précéda la conception du recueil.

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