‹ Geoffroy ChaucerChapitre 22 sur 60 · ORICIXE ET CONCEPTION DE L ŒUVRE · texte numérisé non relu

ORICIXE ET CONCEPTION DE L ŒUVRE

mieux avec la nature du poète qui avait toutes ces humeurs à tour de rôle et aucune de façon stable, de mettre au monde l'œuvre composite où il se révélerait, selon les pages, lyrique, épique, conteur tendre, conteur leste, plein de poésie ou de sentiment, ou d'humour, ou de jovialité !

Or le moyen âge avait produit — et Chaucer les connaissait bien — de longues séries d'histoires inspirées de l'Orient, comme les Gesta Ronianorum ou le Roman des Sept Sages. Si Chaucer ne semble pas avoir jamais eu entre les mains ce merveilleux Décaméron où Boccace venait de renouveler le genre en faisant de ses cent nouvelles un tableau vivant de la société florentine, il ne pouvait guère ignorer que, tout près de lui, son ami Gower écrivait sa Confessio Âmantis où mainte compilation antérieure était mise à contribution. Mais dans ces recueils, si le nombre et la diversité des histoires étaient partout, la variété des tons ne se trouvait nulle part. Le scolastique GoAver avait imaginé un amoureux se confessant au prêtre de Nature, Genius; pour sonder la conscience du pénitent, Genius l'interroge sur chaque péché imaginable et afin de se faire mieux comprendre accompagne sa description du péché d'une ou de plusieurs histoires destinées à servir d'illustration. Les rares lecteurs de la Confessio Amantis savent de reste combien artificielle est la concordance entre les histoires et les exemples, combien aussi la voix égale du confesseur est douée de la vertu dormitive.

Bien autrement vivant avait été le ])laii de Boccace : cette société de jeunes dames et de jeunes gens ([ui, pour échapper à la peste dévorant Florence, se réfugient dans une belle maison de campagne et y charment leur retraite en contant tour à tour des iiistoires. S'il y a quelque «'hose de pénible à ouïr tant de divertissantes anecdotes débitées alors que le fléau fait rage, il n'en est pas moins que le thème est vraisctnblalile et que lexécution

134 oRicixr: et coxceptiox de l'œuvke

est merveilleuse daisance. Mais tous les conteurs appartiennent à la même société et ont une égale élégance de parole qui les rend aussi indistincts que leur condition. Il est impossible d'emporter de chacun une image précise. Le ton reste imperturbablement le même alors que les récits vont du comique au tragique, du scabreux au noble, du conte du Poirier au roman de Grisélidis. La diversité est extrême dans les sujets ; elle est nulle dans la manière.

A vrai dire, personne ne s'était encore avisé de rompre l'inévitable monotonie de toute série de contes, même excellemment contés, qui sortent directement, du premier au dernier, des lèvres du poète, ou qui n'ont au mieux pour intermédiaires entre lui et le lecteur que des personnages irréels ou identiques, et en somme médiocrement existants. Il s'agissait pour Chaucer d'interposer entre lui et ses lecteurs des conteurs nombreux et distincts dont chacun aurait son individualité bien marquée. C'est alors que lui vint l'idée si simple et pourtant si neuve d'un pèlerinage où seraient réunis gens de toutes conditions. Depuis le printemps de 1385 il vivait dans son logis de Greenwich, sur le chemin des pèlerins incessamment attirés de tous les comtés d'Angleterre vers le sanctuaire du martyr Thomas Becket, à Canterbury. Il avait eu mainte occasion de voir défiler ces cavalcades panachées où hommes et femmes, chevaliers etbourgeois, artisans et clercs, se confondaient dans une camaraderie momentanée. Peut-être s'était-il lui-même, un beau jour, mù par la dévotion ou par la pure curiosité, joint à. quelqu une de ces troupes. L'idée trouvée, l'œuvre allait de soi: il n'y avait qu'à décrire ces pèlerins en donnant à chacun, avec les insignes de son rang, ses traits individuels, puis qu'à placer dans chaque bouche des contes appropriés.

Ainsi la première condition était de présenter nettement toute une bande de conteurs. Rien de plus difficile, ^i l'on y songe, difficile à toute époque, qui le serait aujourd'hui, qui l'était plus encore en un temps où rien de pareil n'avait encore été tenté. C'est chose surprenante que la simplicité avec laquelle a procédé Chaucer, ({ue la parfaite absence chez lui de tout artifice, et que la sûreté de sa main en traçant ces portraits qui composent le Prologue de ses Contes. De leur valeur artistique il sera question plus loin. Ce qu'il importe de dire dès à présent c'est qu'il a fait de son groupe de pèlerins un tableau de la société de son temps dont le pendant n'existe nulle part ailleurs. Sauf la royauté et la haute noblesse d'une part, de l'autre la canaille, ces deux extrêmes que la vraisemblance excluait du pèlerinage en commun, il a peint en raccourci presque toute la nation anglaise.

Ils sont là une trentaine appartenant aux professions les plus dissemblables. Le Chevalier avec son fils l'Ecuyer et le Yeoman, ou valet d'armes de ce dernier, figurent les gens de guerre. Un Médecin, un Homme de loi, un Clerc d'Oxford et le poète en personne donnent un aperçu des professions libérales. 1/agriculture est représentée par un Laboureur, un Meunier, l'Intendant d'un seigneur, un Franklin ou franc-tenancier ; le commerce par un Marchand et un Marin; les industries par une Drapière de Bath, un Mercier, un Charpentier, un Tisserand, un Teinturier, un Tapissier; les métiers de bouche par l'Econome d'un collège de légistes, par un Cuisinier ou traiteur, et par l'aubergiste du Tabard, guide jovial et fort en gueule de la bande pèlerine. Le clergé séculier offre son bon Curé de village et son odieux Semoneur, ou huissier de tribunal ecclésiastique, auxquels viendra

s'adjoindre en cours de route un Chanoine a donné à l'alchimie. Les ordres monastiques sont largement pourvus: riche Moine bénédictin, Prieure avec Nonne chapelaine, Frère mendiant; non loin de ces religieux rôde un équivoque Marchand de pardons.

On le voit, en quête de conteurs distincts, Chaucer s'est d'abord avisé de cette différenciation la plus facile et la plus nette qui consiste dans le contraste des professions. Cela fait — et faisait surtout alors, — une bigarrure de couleurs et de costumes dont l'œil est saisi d'emblée, une suite d'habitudes et de tendances que l'esprit entend à demi-mot. Il suffisait de noter les traits génériques, les caractères moyens de chaque métier, pour obtenir déjà des portraits fortement accusés et qui ne risc{uaient pas d'être confondus. Après quoi, il ne restait plus qu à faire discourir chacun selon sa condition et selon sa nature.

Que cette idée paraît simple et comme il peut sembler exagéré d'en faire tant de bruit ! C'était là cependant une nouveauté sans précédent (sauf dans quelques coins d'un théâtre encore naïf) et qui marque un tournant de la pensée européenne. C'est plus qu'une innovation littéraire, un changement d'attitude de l'esprit. C'est l'esprit curieux et tolérant de la science tourné vers l'étude des caractères et des mœurs. C'est la première conscience claire du rapport qui existe entre les individus et les idées. Celles-ci cessent d'avoir leur fin en elles-mêmes; elles deviennent d'intéressantes révélations de celui qui les exprime, qui y croit ou qui s'y complaît.

Du même coup elles prennent une valeur imprévue. Certes jusqu'ici les idées émises par Chaucer ne s'étaient montrées que bien faiblement originales. Elles étaient inférieures en nouveauté et peut-être en force à celles de Jean de Meung, par exemple. De Jean de Meung plutôt que de lui eût-on pu extraire une sorte de philosophie. Mais subitement, par le fait que ces idées deviennent l'émana-

CHALCER HISTORIEN 137

tion de tel ou tel tempérament, le préjugé de telle ou telle classe, la routine de tel on tel métier, les voici qui, bien que toujours à peu près les mêmes, apparaissent rajeunies, parfois drôles, parfois pénétrantes et à l'occasion profondes. La raison en est dans l'emploi dramatique qui en est fait. Peu importe ce qu'elles valent prises une à une et vues abstraitement. Elles sont riches de sens parce qu'elles passent par les lèvres dun personnage défini qui au moyen d'elles se révèle ou se trahit.

Pour qu'il en fût ainsi, il fallait que l'auteur s'effaçât volontairement. Du réalisme auquel il s'obligeait Chaucer a eu pleine conscience. Il s'est donné comme un pur interprète, un simple chroniqueur, relatant sans y chauffer un mot ni un ton les histoires qu'il entendit raconter. Avec son habituel sourire il a invoqué son scrupule de fidélité comme excuse de ses passages grossiers ou libertins :

[Mais] j'en appelle à votre courtoisie, Ne l'imputez à mienne vilenie Si net ci franc je parle en ce récif, Donnant les mots et les gestes aussi Et sans broncher répétant chaque conte.

Il ne m'en faut, vous savez, faire honte ; Quiconque à dire une histoire s'engage D'après un autre, il doit de son langage Suivre le tour au plus près, et si cru Qu'il soit, et fût cet autre un malotru, Sinon, c'est dire une histoire inexacte. C'est inventer et donc rompre le pacte. Serait-ce un frère, il ne faut épargner L'homme sur qui l'on prétend renspignor. Christ parle franc dans la Sainte Ecriture, Or ce n'était par grossière nature, Et Platon dit (lisez-le dans sa prose) : « Que le mot soit le cousin de la chose. »

Ainsi les personnages seront réels, leurs pensées telles qu ils les pouvaient avoir, et leurs paroles précisément celles dont ils faisaient usage. .Mais ce groupe-

ment de représentants des métiers d'une part, de l'autre cette impartialité qui laisse les individus s'exprimer sans leur dicter pensées ni paroles, c'est donc la société du temps peinte corps et âme avec une exactitude minutieuse. Et voici Chaucer, dont nous avions dit qu'il s'était tenu à l'écart de l'histoire, en train de passer historien. Il devient aussi véritablement le chroniqueur social de l'Angleterre de la fin du quatorzième siècle que Froissard est le chroniqueur politique et militaire de la même époque. Il le devient d'autant mieux qu'il prétend moins à faire tâche historique, qu'il ne vise pas à noter les événements contemporains, ni à juger, ni à tirer une morale. Ce qu'il fait, c'est une transcription directe de la vie commune saisie dans quelques journées qui n'ont rien de mémorable, prise sur le fait dans ses actes familiers. Chaucer est le plus précieux document pour qui essaie d'évoquer la vie d'alors, justement parce qu'il n a aucune soumission à la hiérarchie consacrée des événements et des hommes, qu'il va droit aux plus ordinaires, choisis tels à dessein comme étant le plus largement représentatifs.

Dans leurs grandes allégories Langland et Gower, outre qu'ils y remplacent trop souvent la peinture directe par des effusions chargées de leurs colères ou de leurs vœux, ont admis force allusions politiques. Aussi sommes-nous par eux infiniment moins rapprochés de la vie, telle qu'elle était pour ces milliers qui se meuvent parmi les événements dits historiques sans se douter le moins du monde qu'ils font l'histoire ou qu'elle se construit autour d'eux. Les pèlerins de Chaucer vivent leur existence d'action ou de sentiment, de loyauté ou d'intrigue, sans se préoccuper du souverain régnant, [ni de ses favoris, ni des conquêtes ou défaites extérieures, ni des troubles civils, tout ainsi en somme que l'existence s'écoule en tout temps pour le grand nombre. Leurs soucis vont à leur bourse, à leurs amours ou à leurs rancunes

Page 1