‹ Geoffroy ChaucerChapitre 23 sur 60 · CHAUCER HISTORIEN · texte numérisé non relu

CHAUCER HISTORIEN

[divécs. Ils s'inquiètent de leur voisin de rue plus que du roi, de la femme du voisin plus que de la reine, du rdllecteur de dîmes plus que du grand trésorier. Pour la [iluparl leur paroisse est leur univers. Et voilà pourquoi nous sentons qu'ils sont bien dans le poème tels qu ils fuient dans la réalité, qu'ils sont véridiques, qu'ils conslitiu.'nt la trame solide de l'histoire dont d'ailleurs ils u Ont cure.

Nous avons ici les agissements, les pensées et les propos qui étaient comme le pain quotidien des Anglais aux iliiitours de 1385, tandis qu à côté ou au-dessus d'eux |i. lisaient les « mirabilia » qui à distance paraissent avoir toute la réalité de l'époque : les guerres avec la iiice, la révolte des paysans, la querelle de Gand et de Gloucestcr, les rivalités entre grands nobles et favoris du j<nne Richard II. Loin d'être mêmement fascinés par ces m âges contemporains, les pèlerins présentent des condiliiuis mentales si diverses quelles les éloignent parfois Il - uns des autres de plusieurs siècles; ainsi se dissipe 1 illusion d'une àme et d'une intelligence qui seraient comluuiiesàune époque donnée. La dévote Nonne qui débite -iiii 'miracle de Sainte Cécile aurait pu vivre aussi bien il. lus le temps de son héroïne, senible-t-il, et sans beauiMup chercher on la retrouverait dans un couvent d'aujourd'hui. Brave, pieux et modeste, le Chevalier n'eût pas été dépaysé, il eut même été en plus sympathique conqiagriic s'il avait suivi Saint Louis dans ses croisades. Le Clerc d'Oxford erre à travers son siècle, ses yeux d'idéaliste fixés sur quelque rêve sentimental ou bien ruminant les maximes d'Aristote, et ce n'est que par instants, avec une sorte de sursaut, qu'il rentre dans le présent et tàte sous ses pieds la terre solide. Plusieurs n'ont aucune date précise à moins qu'on ne la découvre à quelque indice fourni par la coupe ou la teinte de leur costume, car ce sont des hommes tout simplement, en des métiers parfois vieux comme le monde et que les

appétits élémentaires de l'humanité constituent leurs personnes. Leurs caractéristiques sont de purs attributs de leur sexe, de leur âge ou 'de leur état : le jeune Ecuyer, la Bourgeoise de Bath, le Marchand, le Marin, le Médecin, l'Homme de loi.

Toutefois le milieu où ils se meuvent n'a rien d'abstrait. Leur réunion, les relations qui s établissent de iun à l'autre, la proximité aussi de certains êtres qui appartiennent sûrement, eux, à une époque délimitée, les empêchent, non moins que la description serrée de leur équipement, de se perdre dans une atmosphère imprécise. Il est bien de son pays et de son siècle ce Yeoman aux flèches à plumes de paon si soignées, tenant dans sa dextre un arc puissant dont la vue évoque les batailles de Crécy et de Poitiers où il joua le si redoutable rôle que l'on sait. Ce Franklin disciple d'Epicure atteste la croissante prospérité des propriétaires campagnards que voici maintenant aptes à jouer un rôle politique, qui sont tantôt sherilîs, tantôt chevaliers de leur comté, c'est-àdire ses représentants au Parlement. L'opulence atteinte par les corporations nous apparaît à l'attirail de ces cinq membres d'.une guilde de la Cité qui chevauchent de compagnie et dont chacun ferait un respectable alderman. Le sentiment que les bourgeois prennent de leur importance se manifeste aux façons hardies de l'aubergiste du Tabard qui dit si franchement son fait à chacun des pèlerins, petit ou grand. Ce « Rêve », ou Intendant, qui a fait assez belle fortune aux dépens de son seigneur pour pouvoir aujourd'hui lui prêter de l'argent, témoigne du transfert qui s'opérait alors dans la possession des richesses.

Mais c'est le clergé surtout qui date le poème. Non, certes, que Chaucer soit le premier à signaler l'écart entre les devoirs et les actes des ecclésiastiques, la corruption de tant d'œuvres commencées dans un élan passionné de foi et de charité. Il y avait beau temps que les

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écrivains, clercs ou laïques, pieux ou profanes, accalilaieut de leurs attaques les vices de la discipline et les défaillances des individus. Qu'on songe seulement à Ruli beuf, à Jean de Meung, aux auteurs des fabliaux, ou au mystique ermite Piichard Rollo de Hampole, et l'on voit aussitôt que Ghaucor vient à la lin, non au début, dune longue lignée d'assaillants. Mais les grands troubles I • ligieux qui agitèrent l'Angleterre de son vivant se réflèii ut directement dans son poème, localisant et datant ses i^({uisses de membres du clergé. Il n'a pas vécu impuni incnt dans le voisinage de Pierre Langland, parmi les |iiédications de Wyclitïe contre Rome, dans le pullulement I .i|)ide des Lollards. D'ailleurs son génie réaliste, dégagé <le l'allégorie qui enveloppait les dessins d'un Jean de Meung ou d'un Langland, le contraignait à des portraits |iris sur le vif, en même temps que son calme tempérament lui permettait une impartialité dont ceux-là n'étaient ^llére capables. Bons ou mauvais, ses clercs sont des liommes qu'il a vus de ses yeux. Si l'ensemble est peu ilalteur, on sait de source sûre, par les doléances ou les invectives des orthodoxes eux-mêmes, voire des papes, <|iie l'époque du grand schisme d occident fut celle de I ( xtrêrae relâchement de la discipline et des mœurs. Les iidres monastiques ont oublié leurs règles primitives de iravail et de pauvreté ; le Moine bénédictin de Chaucer ' -t un gras et gros sire, tout adonné à la vénerie. Le frère l'^ranciscain n'est plus qu'un habile et prospère mendiant qui oinploie ses dons de beau langage à s'assurer joyeuse vie. La Prieure est une aimable précieuse au cœur tendre, plus éprise de belles manières que d'austérités; son chapelain est un gaillard râblé qui conte avec verve de gauloises histoires. I^e Marchand de pardons représente les exploiteurs cyniques, aux litres équivoques, vivant richement de la superstition populaire. L'administration ecclésiastique descend de l'évêffue à l'archidiacre et de celui-ci au repoussant Seraonenr (pii

trafique de ses pouvoirs de police aux dépens des pauvres diables et des amoureux imprudents. Ce Chanoine que les pèlerins rencontreront en cours de route a perdu tout sentiment de ses devoirs spirituels : c'est une manière de savant, un alchimiste qui tourne toutes ses pensées vers la pierre philosophale, dupé et dupeur, extorquant l'argent des crédules afin de poursuivre ses folles recherches.

En regard de ces dégénérés et de ces parasites, un vrai prêtre attire le respect et l'amour. Il suffit à lui seul, sinon pour racheter un clergé sans foi ni probité, du moins pour montrer la beauté possible de la pure religion. Le l)on Curé du village est, avec son frère le pauvre Laboureur, le seul personnage évangélique de toute la compagnie. Parfaitement orthodoxe, il doit néanmoins beaucoup de sa beauté morale aux LoUards dont il n'est pas. C'est leur ardeur réformatrice, cherchant droit dans l'Evangile ses appuis contre une discipline devenue odieuse et des superstitions accumulées, qui l'a ramené à la foi primitive, | à l'essentielle charité. Il n'a rien voulu entendre des attaques de Wycliffe contre le dogme, mais il a répudié rigoureusement tous les vices d'ambition, de cupidité, de paresse, de dureté pour les humbles et de servilité devant les puissants qui en déshonorant les serviteurs du Christ chassaient du pays le Christ lui-même. Sa vertu est surtout faite du contraste qu'il offre avec les curés non résidants lesquels s'en vont à Londres quêter chanteries et bénéfices.

Tout cela est du temps du poète, aussi bien que le curieux mélange de^dévotion et de cynisme, que l'attitude goguenarde des laïques envers les clercs, la libre façon, dont ils les introduisent, à leur nez, dans des histoires scabreuses. Un soupçon d'incrédulité commencée assaissonner cette irrévérence : discrète et toute d'abstention chez le Médecin, allant aux propos profanes avec l'Aubergiste, équivoque et narquoise chez le poète en per-

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