‹ Geoffroy ChaucerChapitre 29 sur 60 · SOURCES DE SES CONTES · texte numérisé non relu

SOURCES DE SES CONTES

bien que sa tlairvoyance. Nul document historique ne nous fera comme son poème, voir au naturel et voir d'aussi près les gens qui vivaient sous le règne de Richard II.

Or, comme la vie réelle lui fournit les personnages et le cadre de son poème, la littérature qui avait cours parmi ses contemporains lui fournit ses histoires. Il n'a pas plus cherché à inventer de toutes pièces ses contes que ses pèlerins. La conception d'ensemble était si neuve en sa soumission à la réalité qu'elle dispensait de nouveauté les parties. Mieux encore, elle devait refléter son originalité sur les histoires particulières, si banales en leur fond que celle-ci pussent être. A vrai dire, sauf dans un cas, pour le conte de l'Alchimiste, où il semble avoir relaté une escroquerie directement observée, Chaucer a puisé dans les recueils d'histoires connues, quelquefois très connues. Et il se trouve qu'il y a là un trait de vraisemblance, car les pèlerins sont censés non inventer mais redire. Avantage plus précieux encore, ce procédé confère aux récits une variété de matière et de manière infiniment plus grande que s'ils étaient tous les produits originaux d'un même esprit et par conséquent voués à une certaine similitude fraternelle, tous enfants du même père.

Voyons les entrer un à un dans cette arche de Noë, tous ces genres littéraires que le moyen âge avait cultivés et qui s'offrent le plus souvent en leur costume natif, prose, stances ou rimes plates, aussi distincts que les pèlerins eux-mêmes, nullement confondus sous la parure dune commune élégance, comme les contes du Décaméron . D'un mot indiquons, s'il y a lieu, leur origine, car ils viennent de tous les coins de la littérature et leur raison d'être présents dans le recueil, c'est, semble-t-il, d'avoir existé déjà. Les plus graves et vertueux auront le pas.

Voici deux contes en prose, dont l'un, celui du Curé, est un sermon pur et simple traduit pour une bonne part de la Somme des Vices et des Vertus du Frère Laurens; l'autre, le conte de Chaucer sur Mellibée, étant une allé-

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gorie morale transcrite \ïllérai\einciU du Liber Conso/aiionis d'Albcrtino de Bresoia à travers la prose française de Jean de Meung.

Et voici, très pieux encore, cinq contes en stances : une vie de sainte, celle de Sainte Cécile, venue de la Légende Dorée; une histoire dévote sur un thènae connu, celle de la Prieure sur le petit enfant chrétien massacré par les Juifs. C'est une grande allégorie sur les tribula- • tions de la foi chrétienne à ses débuts, symbolisée en la personne de dame Constance, — récit fait par l'Homme de loi et traduit de la chronique anglo-normande du dominicain Nicolas Trivet. Ce sont les « Tragédies » du Moine, série d'illustres infortunes bibliques et profanes, sur le plan du De Casibus Viroriim lUitstrium de Boccace. C est le conte moral et sentimental, celui du Clerc sur Grisélidis emprunté à la dernière nouvelle du Décaméron par 1 intermédiaire de la traduction en prose latine qu'en lit Pétrarque. Et voici venir avec ses stances courtes et sautillantes, à rime couéc, la parodie de la ballade chevalei-esque dont Chaucer fait son « Sire Topaze », où entrent cent détails empruntés aux ballades populaires du moment.

En arrière, marchent les autres contes, tous en vers héroïques à rimes plates, mais dont l'uniforme revêt des êtres très divers, les uns nobles, les autres tendres, beaucoup effrontés et cyniques :

D'abord le conte du Chevalier, roman chevaleresque où se condense la Tliéséide de Boccace ; — le conte du Franklin, lai breton sentimental et merveilleux dont la source directe est inconnue, mais analogue au Jardin Enchanté, cinquième conte du dixième jour du Décaméron; — le conte de l'Ecuyer, d origine nettement orientale, plein des attributs magiques familiers aux lecteurs des Mille et une Xuits; — le conte du Pardonneur, allégorie morale, venue aussi d'Orient, et dont le pendant se trouve dans les Ccnto Novclle Anticlic : — le conte de la Bour-

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geoise de Bath, conte de fée rattaché au cycle arlhurien ; il a de nombreux analogues, le héros étant tantôt Gauvaiu, tantôt, comme dans Gower, Florent. Le thème .avait déjà fait fortune et restera longtemps en faveur ; Voltaire le reprendra dans Ce qui pi ait aux Daines); — le conte du Médecin sur Appius et Virginie, tiré de Tite Live à travers le Roman de la Rose ; — le conte du Manciple qui n'est autre que la fable du Corbeau extraite des Méiamorp/ioses d'Ovide; — le conte du Prêtre de Nonnains, ' libre extension dun épisode du Roman de Renart.

Pour fermer la marche viennent cinq fabliaux purs et simples : celui que conte le Meunier, auquel on trouve de "vagues analogues mais point de modèle ; celui de l'Inten- <lant qui est le même que le célèbre Rerceau de Boccace et <ie La Fontaine, mais fondé sur un vieux récit de Jean de Boves, De Gombcrt et des Deux Clercs; celui du Marin -qui provient vraisemblablement d'un original français perdu, et qui est analogue au premier conte de la huitième journée du Décaméron ; celui du Frère qui exploite aine anecdote, mélange de farce et de merveilleux, dont la source est perdue mais dont on possède des versions similaires dans divers recueils latins ; celui du Semoneur c{ui • dérive du Dis de la Vescie à Prestre de Jacques de Baisieux ; celui du Marchand qui amplifie le fabliau dit du Poirier, bien connu des lecteurs de Boccace et de La Fontaine.

A ces récits assaisonnés de force sel gaulois, s'ajoutent •des confessions, comme dans le prologue du Pardonneur •et dans celui de la Femme de Bath, et, pourrait-on ajouter, comme dans le conte du Valet du Chanoine. Bien que faites de compilations et rappelant des effusions antérieures — par exemple le Frère Cibolo du Décaméron ou les discours de la Vieille dans le Roman de la Rose, — ces confessions sont parmi les pages les plus originales des Contes de Canterbury. Ce qu'il faut noter c'est que le genre existait depuis longtemps (à témoin le Dit de V Hcr-

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