‹ Geoffroy ChaucerChapitre 32 sur 60 · ANALYSE · texte numérisé non relu

ANALYSE

]. A l'auberge du Tabard. — II. Première journée de route. — Iir. Deuxième journée. — IV. Troisième journée. — V. Quatrième journée.

Le mois d'avril est revenu, réveillant la campagne et ramenant chez les hommes l'esprit d aventure.

Après qu'Avril de ses averses fines

Perçant le sol durci jusqu'aux racines

Dans chaque veine a versé la liqueur

Dont les vertus donnent vie à la fleur;

Lorsque Zéphyre avec sa tiède haleine

Vient d'animer dans le bois et la plaine

La tendre pousse, et lorsque du Bélier

Sort rajeuni le soleil printanier,

Quand les oiseaux commencent leurs concerts,

Toute la nuit dormant les yeux ouverts,

Tant à l'amour Nature les engage,

Lors vient aux gens goût de pèlerinage,

Et les paumiers vont en pieux essaims

Sur terre étrange honorer les grands saints ;

Mais c'est surtout devers Canterbury

Que maint .\nglais de sa fièvre guéri.

Pour rendre grAce au bienheureux martyr,

Avril venu, s'empresse de partir.

154 A L'AUnER(;K DL" TAHARD

C'est ainsi que dans le faubourg de Southwai'k que la Tamise sépare de la cité de Londres, Chaucer venu « le cœur très dévotieux », se rencontre avec vingt-neuf pèlerins réunis par aventure à l'hôtellerie du Tabard, et comme lui prêts à se rendre au tombeau miraculeux du grand saint Thomas Becket. L'humeur des voyageurs est communicative ; le poète a tôt noué connaissance avec eux et, dès le soir, convenu de se mettre en route avec la bande le lendemain, au point du jour.

Le hasard a bien arrangé les choses. Ceux qu'il a rassemblés dans la grande auberge aux chambres et aux écuries spacieuses sont divers à souhait. Ce sont échantillons de presque toutes les classes et conditions de la société anglaise. Tout ce monde inégal fraternise, momentanément nivelé par un semblable dessein religieux, un même goût de grand air et de plaisir. Chacun d'eux nous est sur le champ décrit en pied, au hasard de la rencontre, sans tenir compte de la hiérarchie. Mais nous attendrons, nous, que chaque pèlerin ait à dire son histoire pour donner son portrait. Les voici tous à la table du souper bien approvisionnée d'excellentes victuailles et où circulent des coupes de vin'généreux. L'Hôtelier en personne préside à ce joyeux repas : homme de belle mine, cordial et franc parleur. L'arrivée d'une si nombreuse troupe l'a mis en gaîté et son allégresse redoubh après que tous ont payé leur écot. Il déclare n'avoir pas vu de l'année si aimable compagnie; en récompense il leur donnera un bon conseil. Qu'ils ne chevauchent pas bouche close; que chacun d'eux dise deux contes en allant à Canterbury et deux au retour ; au meilleur conteur les autres offriront un souper ici-même (voyez l'habile homme !), le pèlerinage fini. Afin d'assurer la bonne marche du jeu, lui-même se propose à eux pour compagnon et pour guide. Il sera le régulateur et quiconque désobéira à sa loi payera toute la dépense des autres sur la route. Les pèlerins ne résistent pas à une propo-

CONTE DU CHEVALIER i."J5

;iti(iii si attrayante faite avec un bel entrain; ils tomhoiit 111- le champ d'accord pour prier Maître Henri Bailli -t son nom) de les gouverner. Pour signer le contrai, 1. lit venir du vin et les coupes circulent de nouveau.

Le lendemain notre Hôte de bonne heure

Faisait le coq, appelait à la ronde,

Et rassemblait en troupeau tout son monde...

« Un peu plus vite qu'au pas », voici la bande qui s'en VA, maître Meunier en tête jouant de la cornemuse, jusqu'à deux milles de là, à labreuvoir de Saiiil-Tliomas. L'Hôtelier rappelle alors le traité de la veille et fait tirer lia courte paille le nom du premier qui dira son conte. Le sort, peut-être aidé par l'adroit aubergiste, tombe sur le Chevalier, dont chacun se déclare satisfait.

Ce Chevalier est en effet le plus élevé en rang des pèlerins. C'est aussi un preux à l'ancienne mode, comme il n'en reste que peu en ce temps. Il a toutes les vertus de l'ordre primitif et c'est contre les seuls païens que s'est exercée sa vaillance. On ne voit pas qu'il ait pris part aux guerres de France : ses campagnes se sont faites sur les confins de la Chrétienté. Comme le roi Jean de Bohème glorifié par Machaut, il a combattu pour la foi en Russie et en Lithuanie. Les Castillans l'ont eu pour auxiliaire, quand ils ont repris aux Maures Algésiras, et il a brillamment guerroyé contre les mêmes ennemis jusqu'en Benmarie, au nord de l'Afrique. Mais il a surtout suivi la fortune de cet autre héros de Maciiaut, Pierre de Lusignan, l'aidant contre les Turcs en Arménie, à Satalie et à Layas. En tous ces combats il s'est acquis souverain renom. La gloire ne lui a d'ailleurs rien ôté de sa douceur et de sa modestie :

156 PREMiÈnE .lOinxÉE DE ROUTE

Bien que Vciillaiit il est plein de sagesse Et dans son port doux comme une pucelle. Jamais ijarole offensante ou cruelle N'était de lui sortie, ou mot grossier. C'était un pur et parfait cheTalier,

Jamais non plus il n avait failli à ses serments d honneur, de foi et de loyauté ; rien chez lui du luxe qui éclatait chez tant de ses frères d'armes. II avait de bons chevaux mais sans pompeux harnachement. Sa casaque df futaine toute rouillée par son haubergeon témoignail qu'il rentrait au pays après un long voyage. Il est nature: que limagination de ce preux aime à fuir loin des trivia^ lités du présent vers un passé dont il est contemporair par sa ferveur. Les histoires dont il s'enchante 1 espri sont les beaux romans déjà un peu surannés où se mèlen batailles, tournois et longues quêtes amoureuses. Mais il n'a pas impunément vécu dans un siècle où la cheva lerie, facticenient prolongée, se changeait en cérémonial magnifique. Les cours d'amour où il s'est initié à h casuistique subtile, à la galanterie quintessenciée, ont aussi laissé sur lui leur marque. En contraste avec Is simplicité de son équipage et de ses mœurs, mais ec harmonie avec ses rêves, est l'histoire somptueuse qu'il raconte. Il s'y reflète la splendeur de ces régions médi terranéennes où s'écoula une partie de sa vie.

Il parle des guerres du grand chevalier athénien Thé' sée, de son mariage avec Hippolyte, de sa victoire sur It tyran de Thèbes Créon. Surtout il nous dit les aventures des deux jeunes chevaliers thébains, cousins et amis Palamon et Arcite, laissés pour morts sur le champ de bataille et condamnés par Thésée à la prison perpétuelle. Sous la fenêtre du donjon où ils sont enfermés voici que vient un matin de mai jouer dans le jardin la sœur d'Hippolyte, la jeune Emilie « plus belle à voir que n'est le lis sur sa tige verte et plus fraîche que le mai aA'ec ses fleurs nouvelles... Sa chevelure jaune était liée en une tresse,

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