PREMIÈRE JOIRXÉE DE ROUTE
chaque jour. Un moment de gros rire ferait du bien maintenant et il serait bon de quitter ces grands sentiments pour des scènes plus proches de terre. C'est le Meunier qui se charge d'exprimer ce désir. Ce rude gaillard, champion des luttes à main plate, à la barbe rouge, à la bouche grande comme un four, aime les contes salés et la dialectic|ue des cours d'amour n'est pas son affaire (1). D ailleurs à force de jouer de la cornemuse en tête de la cavalcade, il s'est desséché le gosier et il a dû l'humecter de maint pot de bière ce qui redouble son impudence naturelle. Il coupe la parole au beau seigneur Moine duquel il redoute une homélie pour faire suite au roman du Chevalier. Il dira, lui, les aventures d'un certain charpentier que sa femme s'entendit avec un clerc pour coiffer. En vain un autre pèlerin, un Intendant qui est charpentier de son métier, se rebiffe et proteste contre l'ivrogne et le paillard. Le Meunier s'obstine. Il parlera. Le poète s'excuse d'avance, mais qu'y faire ? Il est chroniqueur, donc tenu d'être véridique et complet. Qu on saute la page si l'on craint le récit de ce rustre mal embouché.
Et le Meunier commence. Dès les premiers mots, nous voilà loin de Thésée et des longues vicissitudes des deux amants de la pudique Emilie. Nous sommes à Oxford chez un charpentier, riche vilain déjà vieux, qui a pour femme la toute jeune et jolie Alison. Le charpentier est jaloux, non sans cause, car la donzelle est coquette et affriolante. Il fait bon la voir en sa coiffe et collerette blanches, son tablier « aussi blanc que lait du matin », et sa chemisette brodée de soie noire. Elle a deux yeux mutins sous ses sourcils arqués et minces, noirs comme la prunelle. Elle est folâtre, rit, saute et danse. Son haleine « sent les pommes couchées dans le foin et la fougère ».
(1) On trouvera le portrait entier du Meunier, p. 225.
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Los jeunes gens du lieu font la roue autour de la belle. Le clerc de paroisse, le pimpant Absalon aux cheveux bouclés, à la jolie raie bien droite et nette, grand coureur de guilledou, délicat d'ailleurs dans son langage et ses goûts, l'encense en la dévisageant de plus près que les autres femmes à la messe. Il passe et repasse sous sa fenêtre, lui donnant aubades et sérénades sur sa guitare. Mais Alison se moque de lui avec l'étudiant Nicolas qui est logé chez elle, et qui, en apparence tout occupé d'astrologie, est allé droit au but avec elle, sans ambages, — sans rien des ^langoureux atermoiements d'un Arcite ou d'un Palamon. La seule peur d'Alison c'est son mari, qui les tuera s'il les surprend. Mais un clerc n'est pas en peine pour duper un charpentier. Il fera croire à ce dernier qu'il a découvert, grâce à ses calculs astronomiques, que le grand déluge de Noë va recommencer et qu'il leur faut tous les trois passer la nuit en prières dans des baquets séparés, suspendus au toit de la maison et tout prêts à voguer sur les eaux. Le charpentier recru de fatigue, s'endort dans le sien, tandis que les deux amoureux qui n'ont garde de s'endormir descendent dans le lit laiss(' vide, ^fais comment dire la malencontreuse intervention du soupirant Absalon, et la grasse farce que lui font les amoureux et la vengeance cuisante qu il tire de Nicolas, et, pour conclure, la chute avec son baquet du pauvre charpentier réveillé en sursaut par les cris et qui coupe la corde, croyant « le déluge de Noël » (comme il dit) arrivé tout de bon ? Ce sont choses que Rai)elais eût aimé conter et qu'on ne passe plus qu'à lui, et à (^haucer.
Les pèlerins ne font pas la petite bouclie. La plupart rient et nul ne semble s'olïenser de l'histoire, hormi-s l'Intendant demi-charpentier qui se juge visé, marmotte et proleslc. (Jelui-ci oUVe avec le Meunier le plus frapj)aiil coiiliasic. Au lieu de la franche brute aux muscles de liitlciii', <: est un homme grêle et colérique, rasé de