G2 PREMIÈRE JOURNÉE DE ROUTE
près et tondu en rond, monté sur de longues jambes, sans mollet, qui a su faire à merveille sa pelote aux dé- î pens de son seigneur. Il est plein de fiel et d'hypocrisie. En sa qualité d'Intendant il a eu mainte fois maille à partir avec les gens du moulin qui excellent à prélever large part sur le blé qu'on leur porte à moudre. Entre le Meunier et lui, il y a antipathie de métier et de nature. «Certes, grommelle-t-il, il saurait bien river son clou au Meunier, mais il est vieux et plus ne lui chaut de conter ■des paillardises. Et le voilà qui glisse au sermon sur la vieillesse en qui les désirs persistent quand les forces -vont défaillant. L'Hôtelier qui ne supporte qu'avec peine le prêche de son curé, n'entend pas qu'un Intendant se mêle de prédication : qu'il dise son conte ou qu'il se taise ! L'Intendant se résignera donc; il dira un conte paillard, bien contre son gré, croyons-le.
C'est un meunier qui cette fois jouera le rôle de mari ■coiffé, et l'Intendant rancuneux fait méchamment son portrait, les yeux fixés sur son ennemi dont il détaille à aie s'y pas tromper la figure et l'équipement. Ce meunier, Sinquin, a pris pour femme la fille du curé de l'endroit — la scène est maintenant à Trompington, près de Cambridge, — et cette meunière est une grande pimbêche orgueilleuse comme un paon qui se fait appeler madame, ïl faut voir le couple aller à l'église en ses atours du diînanche : lui en chausses rouges, la cornette enroulée autour du cou; elle, en robe écarlate ! Pourtant personne n'ose rire car Sinquin est terrible et joue bien du couteau. Ils ont deux enfants, une grande fille potelée et drue, à la croupe large, aux seins ronds et hauts, puis un petit encore au berceau. Or deux clercs de Cambridge se sont juré de venir à bout du redoutable meunier qui triche sur le blé du collège. Ils arrivent chez lui décidés à surveiller la mouture du grain qu'ils lui confient. Et l'Intendant rageur qui s'entend à conter fait dialoguer pour notre (joie ces deux clercs du comté d'York, avec leur
COXTE DE l'intendant 163
savoureux accent du Xord. Ils font les naïfs, prétendent qu ils nont jamais vu moudre encore : l'un d eux regardera le grain dans la trémie; l'autre, placé au-dessous, verra la farine descendre dans l'auge. Le meunier rit dans sa barbe de leur simplicité : les clercs verront qu'ils ont à faire à plus malin cju'eux. Il s'en va vers l'endroit où les clercs ont attaché leur cheval et lui ôte la bride, et quand la farine est dans le sac, voilà les clercs obligés de s essouffler à la poursuite de leur monture qui a couru vers des juments en liberté. Le meunier a beau temps pour prélever sur le sac un demi-boisseau de farine qu'il remet à sa femme afin d'en pétrir un gâteau. Quand les clercs reviennent avec leur cheval, harassés et penauds, sûrs d'avoir été volés dans l'intervalle, la nuit est tombée. Il est trop tard pour rentrer à Cambridge; ils demandent couvert et gîte, à beaux deniers, s'entend. Maître meunier est de bonne humeur, il accepte de les héberger : sa maison est petite, mais ils sont savants et subtils; ils savent (leur dit-il) par leurs arguments, d un espace de vingt pieds en faire un d'un quart de lieue. Ainsi plaisantant, il leur donne à dîner, leur verse à boire et boit plus qu'eux. Il s'est vernissé le visage ; il a maintenant le hoquet et parle du nez. La meunière rechignée a elle-même si bien mouillé son gosier, qu'elle bavarde comme un geai. On monte à tâtons dans la grande chambre commune et i<i commencent les mésaventures du meunier qui avait jusqu'alors eu l'avantage. Pendant que ronfle Sinquin, vous devinez ce qui se passe : il se fait un beau changement dans la place des coucheurs; le berceau déplacé cause de [)laisantes méprises. Jean ])rend la fille, et Alain la propre femme du meunier, lequel est encore rossé dans la mêlée qui s'en suit. Pas même le gâteau ne lui restera : sa fille reconnaissante aura dit à Jean où le retrouver. Oncques meunier si orgu<'ill(iix et si tricheur ne fut si bien lrom])é, et la morale est donc satisfaite.
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lloger, le Cuisinier de Londres que les gens de la guilde précautionnés ont emmené avec eux, ne se tient pas de joie en oyant si belle histoire. Il caresse le dos de l'Intendant pour marquer son approbation. Il n'est pas homme à pincer les lèvres ; farce et paillardise sont pour lui plaire. C'est une sorte de traiteur, habile dans l'art de rôtir, frire et bouillir, et de préparer des sauces compliquées, mais les condiments dont il fait usage ne sont pas toujours de bon aloi. On entrevoit la boutique malpropre de la Cité où il vend pour frais ses pâtés rassis, les volailles où se collent les mouches et les soupes où elles se noient. Les pèlerins qui ont goûté de sa cuisine se sentent encore de la farce persillée de l'oie qu'il leur a fait manger. Après les paysans qu'on vient de voir et d'entendre, il apporte un mauvais relent de ruelle de Londres. Les autres étaient grossiers mais sains; ce Roger a, lui, un vilain « mort mal » qui lui ronge le tibia. L'histoire qu'il s'offre à dire pour continuer la série joyeuse s'annonce malsaine comme lui-même. Un air de campagne passait dans les autres. Cette fois nous voici parmi les odeurs et les vices de la Cité. Le héros est un apprenti d'une corporation de vitailleurs, aimant la taverne et les lieux où l'on danse avec les filles, grand joueur de dés aussi et enclin à vider la caisse de son patron pour courir à ses plaisirs. Il se fait chasser et aussitôt s'installe chez un compère sans scrupule dont la femme tient boutique
pour sauver les apparences, mais vit de galanterie Et
c'est là tout ce que nous conte le Cuisinier dont le récit inachevé s'arrête à l'entrée d'un vilain monde interlope où il eût été curieux de faire avec lui une descente, et qui semble avoir été sous le roi Richard II assez semblable à ce qu'il est aujourd'hui.
Le conte du Cuisinier a dû mener les pèlerins jusqu'à Dartford où ils atteignent le premier jour de route vers neuf heures du matin, et s'arrêtent pour dîner. Les contes qui furent débités l'après-midi (peut-être par le Yeoman