COXTE DE LHOMME DE LOI
et les Bourgeois membres d'une même guilde) n'ont pas été écrits et nous ne savons rien de la nuit qu'ils passèrent à Dartford pour se reposer des fatigues de la première journée.
Quand le poème reprend, les pèlerins en sont à leur second jour de marche. Ils ont dû faire la grasse matinée ou s'attarder au déjeuner du matin car le quart du jour — le dix-huitième d'avril — est déjà passé ainsi que s'en aperçoit l'Hôtelier à l'ombre que projettent les arbres de la route, égale à leur hauteur. Il est dix heures. Impatient de renouer la série des histoires, il rappelle à ses coni[)agnons que temps perdu ne se rattrape pas — non plus que le pucelage de Mariette — et il presse l'Homme de loi de dire son conte, selon son contrat. C'est un grave personnage, souvent juge aux assises, qu'il iiilerpelle ainsi, discrètement vêtu, très raisonnable et digne de révérence ; « il le semblait du moins, ses paroles étaient si sages ! »
Maint grand souci grevait son front ride;
Il était lourd de labeur et de soin,
Mais le montrait plus cncor ([ue besoin.
Il connaissait les arrêts du royaume,
Tous, mot pour mot, de])uis le roi (juillaume;
11 rédigeait un acte avec tant d'ordre.
Et si précis, qu'on n'y trouvait où mordre.
Et savait bien par co'ur chacpie statut.
Aussi est-ce d un ton sentencieux cpi il r(|)ond à 1 appel de Maître Henri Hailli, en homme (jui sait à quoi il s'est cngagf'. Mais son emi)arras est grand. (Certain (]haucer, assez médiocre poète d ailleurs, a déjà mis toutes les bonnes histoires dans l'anglais dont il est capable. S'il ne les a pas dites dans un livre, il les a dites dans un autre. Il a parlé de jilus d amoureux (piOvide en ses épîtres. Il
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suffit d'énumérer toutes ces saintes de Cupidon qu'il a célébrées depuis le temps lointain où il contait les amours de Geyx et d'Alcyone. D'ailleurs reconnaissons qu'il ne s'est jamais laissé aller (comme un sien rival, le moral Gower), à dire d'abominables histoires d'inceste telle que celle de Canacé amoureuse de son frère ou du roi Antiochus qui viola sa 2:)ropre fille. — Que faire en l'occurence? II ne sied point au magistrat qu'on le compare à ces Piérides cjui voulurent rivaliser avec les Cluses et furent changées en pies, voyez les Métamorphoses d'Ovide. 11 lui déplaît de servir des cenelles cuites après les mets apprêtés par le poète. Il parlera en prose, laissant à Ghaucer le vers...
Et pourtant c'est en vers, voire en stances, qu'en définitive il conte son long récit des aventures de Constance, ' fille de l'empereur de Rome. Des marchands syriens qui ont ouï parler de sa beauté et de ses vertus l'ont vantée au retour à la cour du Soudan de Syrie. Ce Soudan dévot à Mahom s'est épris d'amour à distance pour la princesse chrétienne. En dépit de tous les obstacles il la veut pour femme. Il obtient sa main sous promesse de se faire baptiser. Avec le superbe cortège que son père lui donne. Constance s'en va, toute pâle, loin de ses amis, dans la nation étrangère. Elle a raison de pleurer et de craindre, car si elle trouve dans le Soudan un époux passionné, la mère d'icelui, païenne incorrigible, trame un complot contre son fils, le fait assassiner avec tous les chrétiens dans un banquet auquel elle les a conviés et mettre Constance seule sur un vaisseau sans gouvernail qui dérive trois ans et plus sur la mer. Protégée et nourrie par Dieu seul, elle atterrit enfin au pied d'une forteresse du Xorthumberland. Le connétable du lieu et sa femme, dame Hermengilde, quoique païens la prennent en pitié; bientôt même, gagnés par sa persuasion, ils se convertissent. Mais un jeune chevalier qui s'éprend d'elle et qu'elle a repoussé, jure de se venger, tue pendant la nuit dame
CONTE DE l'homme DE LOI 167
Hcrmcngilde, pose près de Constance le poignard ensanglanté et la dénonce comme l'auteur du crime. Le roi de Northumbrie, Alla, est appelé à juger l'accusée qui n'a pas de champion à opposer à son dénonciateur. Devant \r tribunal, elle ne peut qu'invoquer le Dieu qui sauva Siisanne; elle se sent perdue :
N'avez-vous vu jamais la jiàle face D'un malheureux à l'échafaud traîné A qui l'on vient de refuser sa grâce ? De tant de gens qu'il marche environné Qui ne distingue entre eux le condamné A sa blancheur et sa mine hagarde ?
Ainsi Constance autour d'elle regarde.
Mais Dieu veille. Le chevalier félon doit jurer sur un vieux livre dEvangiles en langue bretonne et au moment oîi il jure, une main s'abat sur sa nuque et le jette mort sur le sol. Constance est sauvée. Alla l'épouse et se convertit avec tout son jDcuple. Par malheur Constance trouve une nouvelle marâtre en Donegilde, mère d'Alla. Quand Constance met au monde son premier enfant, Alla est en train de lutter contre les Ecossais. Un messager lui est dépêché avec l'heureuse nouvelle et s'arrête en chemin chez la reine-mère pour l'en informer. Donegilde change pendant le sommeil du messager la lettre qu'il porte contre une autre, où il est dit que Constance a mis au monde un monstre, étant sans doute elle-même une sorcière. Le bon roi se soumet pieusement au décret de Dieu et recommande en réponse que sa femme et son enfant soient bien traités jusqu'à son retour. Au passage, sa lettre est de nouveau changée par Donegilde contre un ordre de renvoyer Constance avec son enfant sur le même vaisseau qui l'avait amenée. Le connétable énm de pitié, |)armi toute une population en larmes, doit exécuter l'ordre rigoureux. La face mortellement paie, mettant sa foi dans le Christ, Constance est conduite au rivage :
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L'enfant se mit à crier dans ses bras, Lors, à genoux, d'une voix qui pleurait : « Paix, mon petit, je suis là, ne crains pas. » Puis le mouchoir qui sa tète entourait Elle étendit sur le front du pauvret Et le berçant sur son cœur vitement Leva ses yeux devers le firmament.
Elle implore Marie, la mère douloureuse, et monte sur le navire qui l'emporte à la dérive.
Alla de retour a découvert l'infamie, mais trop tard pour sauver sa femme et son enfant déjà disparus; il ne peut que punir par la mort l'infâme Donegilde. Cependant Constance échoue au pied d'un castel païen; là, l'intendant du seigneur monte à bord et veut la violenter, quand la main secourable de la Vierge le jette dans la mer où il se noie. Le navire repart et, passant de nouveau le détroit de Gibraltar, est recueilli par la flotte du sénateur de Rome qui revient justement de châtier les cruels Syriens. Constance rentre à Rome oîi elle demeure cachée près de la femme du sénateur. De son côté Alla vient à Rome pour expier le meurtre de sa mère Donegilde. A sa ressemblance avec Constance il reconnaît son enfantqui a grandi. Il retrouvre sa femme elle-même ; l'empereur retrouve sa fille, et tout s'achève dans le bonheur. L'enfant sera fait empereur par le pape. Constance retourne en Angleterre avec Alla jusqu'à la mort du roi, après laquelle elle revient dans sa patrie.
L'Hôtelier s'exclame sur la belle histoire qu'il vient d'ouïr. Mis en veine de piété, il s'adresse au Curé de village pour avoir un autre conte, mais par mégarde laisse échapper quelques jurons dans son appel. Le Curé proteste ; c'est un Lollard sans doute, soupçonne Maître Henri Bailli, — un de ces réformateurs rigides qui pullulent aujourd'hui ; et déjà il s'effraie dentendre un prêche en règle, quand le Marin le tire de crainte en s'offrant à parler. Foin de ces curés qui chicanent les braves gens
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sur des riens ! Est-il discours possible pour un marin sans quelque bon juron, je vous le demande ? Il dira, lui, une joyeuse histoire; qu on ne redoute de lui ni philosophie ni termes de loi. Il n'a guère de latin dans le gésier. Où aurait-il trouvé le temps d'aller à l'école, ce loup de mer bronzé par le soleil, à la barbe secouée par maintes tempêtes, qui commande la Madeleine de Dartraouth ? Ce qu'il connaît, ce sont les ports depuis l'île de Gotland jusqu'au cap Finistère, et toutes les criques de Bretagne et d'Espagne. Un rude homme, à la conscience large, qui au retour de Bordeaux ne se fait pas faute de mettre en perce les fûts qu'il a chargés, si le marchand est endormi.
Pour le scrupule il n'avait nul penchant. S'il se battait et qu'il fût le plus fort Il envoyait l'homme par dessus bord Gagner au mieux son pays à la nage.
Un peu voleur, un peu pirate, mais un aimable gaillard au demeurant. Certes, il a de la piété à la façon des gens de mer puisqu'il s'en vient
Sur un roncin monté tant mal que bien
pour accomplira Canterbury quelque vœu fait sans doute un jour de danger. Mais il n'aime pas que la religion empiète sur son plaisir. Surtout qu on n'aille point « semer des difficultés » dans le dogme et la doctrine ! Il appelle cela faire pousser des coquelicots dans un champ de blé bien net. Il est orthodoxe par désir d'avoir la tète en paix. Quand aux gens d'église ou de couvent, ils sont bons (en dehors des heures d'office) à mettre dans quelque conte scabreux, ce que Marin va faire. A vrai dire, rien de ses aventures de mer ne passera dans son récit, et ce serait grand dommage si son histoire n'était si bonne en soi qu'elle fait taire tout regret.
Il s'agit d un marchand de Saint-Denis, ])rès Paris, qui possède une feuiuie belle, aimant la dépense et les fêtes,
et qui en outre a pour ami un moine jeune et bien fait, natif du même village que lui, qui 1 appelle son cousin et auquel il ouvre toutes larges les portes de sa maison. Le moine est généreux, arrive toujours les mains pleines de cadeaux et chacun l'a en grande amitié au logis du marchand. Celui-ci, qui doit aller à Bruges pour une affaire d'importance, l'invite à venir passer un jour ou deux avec lui pour prendre congé. Le matin du départ, pendant que l'hôte enfermé dans son bureau fait ses comptes. Dora Jean se promène galamment dans le jardin avec la femme. 11 est d'une bien adroite mise en train et d'une gradation bien fine, l'entretien que les deux ont ensemble. La dame s'enquiert si Dom Jean est souffrant pour s'être levé de si grand matin. — Nenni ! cinq heures de sommeil suffisent à un homme, à moins que ce ne soit un de ces vieux maris languissants qui somnolent comme un lièvre recru. . . JNlais c'est elle qui est pâle, et il la plaisante sur son laheur de la nuit. — Elle soupire : Dieu sait qu'il n'en est rien ! Le plaisir n'est pas son cas. Elle est pleine de souci et songe à mettre fin à ses jours. Elle ne le dirait à personne qu'à lui. Sur son bréviaire il lui jure le secret et elle jure aussi, et ils s'embrassent pour sceller le serment. Pourtant elle n'ose parler encore ; n'est-il pas le cousin de son mari ? — Nullement, c'est un lien qu'il a imaginé pour se rapprocher d'elle qui lui est plus chère que toute autre femme. — Enhardie, elle confesse que son mari est le plus méchant homme du monde ; elle sait qu'une femme ne doit parler de son mari qu'en tout honneur, mais devant Dom Jean elle doit tout dire. La chi- '^•heté du marchand dépasse tout. Elle est obligée d'emprunter pour se vêtir décemment; elle doit cent livres. Si Dom Jean ne lui prête cette somme, il ne lui reste qu'à mourir. S'il la lui remet, elle promet de la lui rendre et encore par gratitude d'être toute à lui. Le moine s'engage à lui donner la somme dès que son mari sera en Flandre, puis il la serre et l'embrasse à diverses reprises; finale-