‹ Geoffroy ChaucerChapitre 39 sur 60 · CONTE DE LA PRIEURE · texte numérisé non relu

CONTE DE LA PRIEURE

ment il lui dit de rentrer par prudence, de préparer le dîner, et de lui demeurer fidèle.

Toute joyeuse, la dame va frapper à la porte du bureau. Allons ! que Pierre en finisse avec ses comptes ! N'a-t-il pas honte de laisser Dom Jean à jeun ? Tout absorbé, le marchand ne lui répond d abord qu'en discourant sur l'incertitude du négoce, sur la nécessité où sont les commerijaiits de déguiser leurs soucis ou leur ruine sous un air de prospérité. Il lui recommande d'être soigneuse à garder leur bien pendant son absence. Il lui laissera d ailleurs assez d'argent pour que rien ne lui manque. Et sur ces mots ils s'en vont tous trois entendre une messe qui est suivie d'un plantureux dîner.

Le reste est à l'avenant. Dom Jean emprunte au mari les cent francs qu'il remet ensuite à la dame comme un cadeau. Il a donc sa récompense sans bourse délier. Et quand le marchand de retour, pressé par le besoin d'argent pour solder les achats faits en Filandre, lui redemande délicatement son prêt, Dom Jean fait l'étonné : il a rendu la somme tel jour, à telle heure, à la dame, en un lieu dont elle aura sîîrement souvenance. La belle doit payer d impudence pour faire croire à son mari qu'elle avait pris cette restitution pour un cadeau bénévole, et l'amadouer par ses caresses pour qu'il lui pardonne d'avoir employé les écus à son usage.

11 faut entendre l'Hôtelier complimenter le Marin de son conte et souhaiter que Dieu baille au moine mille charretées de malheurs ! « N'amenez plus de moines en votre logis ! » Mais aussitôt, en homme d'équilibre et qui n'a de préjugés dans aucun sens, prenant son ton le plus courtois, il se tourne vers la Prieure et la prie en grâce de leur conter une histoire, à quoi la dame consent sur le champ.

La politesse de l'aubergiste s'explique à voir la jolie religieuse à laquelle il s'adresse, la gracieuse Madame Eglantine, si coquette en sa guimpe plissée, si rallince

en ses manières, en sa façon de manger à table et en son langage — elle parle le français, celui du couvent de Stratford-at-Bow où elle fut enseignée, — si tendre de cœur pour ses petits chiens ! Oncques ne vit-on béguine se réglant de plus près sur l'air de la Cour (1).

Sans se faire prier, elle dit ou plutôt chantonne de cette gentille voix légèrement nasillarde dont elle chante à la messe, une invocation à Marie « la blanche fleur de lys qui porta le Sauveur et resta vierge ». Puis elle conte en stances, sur un rythme toujours chantant, une histoire où elle verse toute la piété de son âme sensible et qui est un miracle de Marie.

Dans une ville chrétienne d'Asie est une juiverie, et au bout de cette rue juive une école de petits enfants chrétiens. Un de ceux-ci est un clergeon de sept ans dont sa mère a tourné vers la Vierge la piété enfantine et qui dit un Aue Maria chaque fois cju'il passe devant son image. A l'école, tandis cju'il étudie son alphabet, il entend les grands chanter sur leur antiphonaire VAlma Redemptoris . A force d'ouïr il en retient par cœur le premier verset, mais n'en peut comprendre le latin. Quand il est informé par un camarade plus âgé que c'est un chant à la \ ierge, il déclare vouloir l'apprendre tout entier. Et maintenant il le chante en allant à l'école et quand il en revient, tout le long de la juiverie. Les juifs excités par Sathanas ne peuvent endurer ce chant contraire à leur loi. Ils soudoient un homicide qui égorge l'enfant et jette son corps dans une sentine. La pauvre veuve attend son fils en vain, puis se met à le chercher par toute la juiverie, le demandant et l'appelant. Et voici que du trou impur sort à son appel un Aima Redemptoris que l'enfant à la gorge coupée entonne à pleine voix. Le prévôt est requis, le clergeon retiré des latrines et porté à l'abbaye voisine ; tous les juifs coupables ou complices sont (Dieu

(1) Voir en entier son portrait, p. 226.

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