‹ Geoffroy ChaucerChapitre 40 sur 60 · LA RIME DE SIRE TOPAZE · texte numérisé non relu

LA RIME DE SIRE TOPAZE

soit loué !) écartek'S par des chevaux sauvages et après cela pendus selon la loi. L'abbé suivi de tout son couvent vient pour ensevelir l'enfant, qui sous l'aspersion d'eau bénite reprend son chant de O aima redemptoris mater. L'abbé somme le cher martyr de dire comment il peut chanter encore, ayant la gorge tranchée. C'est, répond-il, un miracle que Marie a fait pour lui, parce qu'il l'a tant aimée et chantée ; elle l'a maintenu en vie et ne le viendra chercher pour l'emmener au ciel que si l'on ôte une graine qu'elle lui a posée sur la langue. L'abbé ôte la graine et le clergeon meurt bien doucement. Tout le couvent éclate en pleurs et en louanges de la mère du Christ, puis on enclôt dans une tombe de marbre le doux petit corps aimé de la Vierge Marie.

Ce miracle dit, « chacun demeure sérieux, que c est merveille », mais l'Hôtelier se remet bientôt à plaisanter. Il jette les yeux sur un pèlerin de taille rebondie, à la mine taciturne, qui chemine l'œil fiché en terre sans dire mot à qui que ce soit, et qui n'est autre que le poète en personne. Sans augurer grand divertissement d'un personnage aussi peu jovial, il réclame de lui un conte.

Chaucer ne sait, dit-il, qu'une « rime » qu'il apprit il y a longtemps. Cette rime est une ballade chevaleresque sur Sire Topaze. Cela ressemble fort aux récits lyriques que débitaient les jongleurs des carrefours surd illustres chevaliers, tous irréprochablement beaux, vaillants «t courtois, aux extraordinaires aventures, comme l'Knfant Horii, Sire Ypotis, Sire Bevis de llainpton, Sire Guy de Warwick, Libeaus Desconus, le Chevalier IMein-d'aniour, — guerriers merveilleux dont les exploits tourneront encore la tête, deux siècles plus tard, à don Quichotte. De son air le plus grave, le plus inolîensif, le poète se met à chanter Sire Topaze qui éclipse tous les auli-es. Fidèlement il reproduit les conventions du genre, ses images prises à une nature étrange, ses rimes faites

de chevilles traditionnelles, le trot saccadé de ses petites stances. Il dit la beauté de Sire Topaze, sa face blanche comme j^ain du dimanche, ses lèvres rouges comme rose, son teint qui semble écarlate en graine «et, je vous le dis en vérité, il avait un beau nez ». Barbe couleur de safran qui lui descend à la ceinture, souliers en cuir de Cordoue, chausses de Bruges, robe de ciclaton, — en ce rare équipage, il chasse ou vole au faucon, ou tire de l'arc, ou se livre à la lutte, et il n'a pas d'égal dans ces exercices. Aussi est-il l'objet de bien des soupirs tendres :

Pucelles belles comme jour Soupirent pour lui dans la tour

D'amour, — Feraient mieux de dormir

Car il est aussi chaste que brave, étranger à la passion jusqu'à l'heure où, dans une chevauchée à travers une surprenante foret de tapisserie, fleurie de réglisse, de citoal, de clous de girofle et de noix muscade, oîi chantent dans les branches avec la colombe et la grive mâle, l'émouchet et le papegai, il tombe en langueur amoureuse ayant rêvé qu'il aimait la reine des fées. Et le voici qui pique des deux pour atteindre le pays féerique. Il traverse un désert d'abord. Enfin survient le géant à trois têtes Olifant qui lui interdit l'accès du pays où vit la reine de féerie. Sire Topaze le défie pour le lendemain et en attendant tourne bride tandis que Sire Olifant lui jette des pierres avec une terrible fronde. Il fuit fièrement, rentre chez lui et tandis que ses gesteurs lui content des romans, et que ses serviteurs lui apportent des mets exotiques très délicats, il s'arme magnifiquement et harnache de même son destrier :

Il a fourreau d'ivoire blanc, Heaume de clair laiton brillant.

Jambière de cuir brune ; D'ivoire de morse est la selle, Le mors comme im soleil ruisselle

Ou comme un clair de lune.

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